Pour suivre sur le 13 novembre

Événement majeur, tournant, génération « Bataclan », état d’urgence interne, état de guerre extérieure ? Les mots et réactions se bousculent pour qualifier la soirée du 13 novembre et ses suites. Mais le consensus assez « naturel » sur l’état d’urgence après de tels actes de terreur ne cache ni ne doit masquer les arrières pensées en tout genre. D’autant que la suite des poursuites judiciaires, voire des « représailles », la formation d’une grande coalition internationale vont très vite.

Ce que Multitudes propose ici en guise de HO est aussi, une fois n’est pas coutume, un appel à contribution d’un dossier exceptionnel, via une liste de questions que nous voudrions approfondir dans les numéros 62 ou 63.

 

 

S’agit-il d’un impensable ou d’un impensé colonial ?

Cela fait plus de vingt ans que des bombes explosent au milieu des foules arabes, africaines, que des groupes terroristes enlèvent, torturent tous les jours au Liban, au Nigéria, en Afghanistan, en Tchétchénie hier, au Yémen, en Syrie aujourd’hui… Plus de vingt ans que des musulmans massacrent bien plus de musulmans qualifiés d’hérétiques, de renégats, ou d’impies apostats, en particulier sunnites contre chiites, que de chrétiens « croisés »… Vingt ans que les états de guerre locale, civile coexistent parfaitement avec une paix autoproclamée par un Nord enfermé dans son cocon douillet. Un Nord qui oublie assez vite qu’il a été frappé par la guerre de Yougoslavie et ses massacres, par des attentats multiples.[1]

 

L’Europe fait partie du monde, elle en est partie prenante à divers titres en bien comme en mal. Elle a cru pouvoir laisser la Syrie être dévastée par son propre gouvernement et par un dictateur sanguinaire qui a recouru au gaz sarin contre sa population, après des résultats mitigés sinon désastreux des interventions étrangères en Afghanistan et en Irak. Elle récolte, au mieux, le prix de sa légèreté, de l’incurable taie coloniale dans ses représentations du monde avec l’exode sans précédent des migrants syriens fuyant la guerre civile. Sous ce regard, Daech apparaît comme la cerise sur le gâteau, ersatz d’État baasiste zombie, drapé dans une religion prétexte avec un prétendu califat de carnaval morbide. Question : pourquoi l’Europe oscille-t-elle entre les assurances mal assurées des anciennes puissances coloniales et une ingénuité morale qui se met la tête sous le sable ? La Corrèze plutôt que le Zambèze en version française il y a cinquante ans, les peurs hongroises, polonaises, lituaniennes, croates, slovènes aujourd’hui. L’Europe aux abonnés absents !

Donc naïveté, indécence, inconscience de la bonne âme européenne qui découvre l’enfer seulement quand il n’est plus aux confins ! Il faut quand même, malgré les rodomontades de l’assimilation désormais assumée comme un programme destiné à rétablir l’ordre, se rendre compte que pour des millions de gens issus de l’immigration du Maghreb et particulièrement leurs enfants et petits enfants, ce qui se passait en Palestine, puis en Algérie, Tunisie et enfin dans tout le monde musulman arabe aujourd’hui est tout près. Sans mondialisation ou a fortiori avec la mondialisation, Internet, les réseaux sociaux. À quelle décolonisation intérieure faut-il procéder pour sortir de ce déni d’implication ? Ceux qui partent à 18 ans la fleur au fusil pour sauver la Syrie ne sont pas concernés uniquement par Daech et Bachar El Assad, mais par la France, par l’Europe… Comment pouvons-nous les ignorer ? Sommes-nous d’ailleurs étrangers à ce monde déchiré au-delà de la mince Méditerranée, déjà traversée depuis Mélilla, à l’Ouest, à Lampeduza en son centre et à Lesbos en face de l’Asie Mineure ? Le point de vue « colonial » commence à se construire et à nous déconstruire quand on écrit à l’école l’histoire et la philosophie sans reconnaître l’apport de la culture arabo-musulmane et turque. Sans reconnaissance de sa grandeur passée, sans encouragement de l’apprentissage de la langue arabe qui permet la lecture dans le texte et en conséquence l’interprétation, donc le contraire de la répétition illettrée et littérale du Coran (comme en son temps de la Bible), on voue des milliers de parents à l’humiliation, et des centaines de milliers de jeunes, chômeurs de surcroît, à non pas l’état de nature, mais l’état de néant vite converti à l’État du Néant.

 

Quelle conséquence sur la culture, sur les fameuses valeurs dont on répète religieusement qu’il faut les inculquer sans jamais savoir ce que cela veut dire en termes de politique de l’éducation ?

 

La sidération : hébétude ou étonnement propice à un réexamen radical ?

Malgré l’énormité du saut qualitatif du terrorisme sur le territoire européen, qui sidère, renoncer à l’examen des causes c’est tomber, KO debout, dans une hébétude qui est mauvaise conseillère. Contrairement à ce qui est affirmé de façon péremptoire ça et là, l’étonnement suivi du désir têtu de comprendre n’excuse rien, ni n’entame la détermination à combattre la folie meurtrière. Au contraire. Donc pas question de mettre sous le tapis la crise globale de sens et d’alternative (sociale, politique) à gauche depuis que le socialisme réel est dans les choux de l’histoire. Impossible de passer sous silence le sérieux de la situation non seulement dans les banlieues de la République (inégalité, chômage, discriminations, misère culturelle et matérielle, humiliation) mais aussi dans cette civilisation de la consommation et d’une prolétarisation nouvelle productrice d’aboulie et d’excitation, d’abrutissements et psychotropes divers pour exciter ou calmer l’attention. Bernard Stiegler et Franco Berardi en parlent très bien. Poursuivons.

L’argument comme quoi il y a bien 4 millions de chômeurs et que tous ne sont pas terroristes, ne vaut rien : le terrorisme est l’arme des faibles. D’autre part, le fait que parmi les kamikazes de la guerre contre les « croisés impies », il y ait un bon tiers de convertis, ne parlant pas l’arabe, jamais élevés dans la religion musulmane, devrait faire réfléchir. Il n’est donc pas question de proclamer un état d’urgence en sociologie, en science politique, et de suspendre l’analyse rationnelle des énoncés et des comportements qui relèvent des sectes. C’est un point de méthode à illustrer, tous azimuts, y compris dans la prise en charge par la philosophie du contenu de la religion musulmane, dans ses différents rameaux et pas simplement dans ses déviations sectaires. La laïcité mentale ne se mesure pas à des prohibitions vestimentaires, mais à l’analyse non religieuse du fait religieux. Décoloniser la laïcité ? disions-nous déjà dans le numéro 59 de Multitudes. Il y a du pain sur la planche.

 

 

Décider, trancher ne veut pas dire devenir binaires. Quel contrôle démocratique de l’état d’urgence ?

Méfions-nous des symétries ravageuses en tous genres comme des alliances populistes bercées aux chants des sirènes du consensus. Ecraser Daech ne signifie pas et ne doit pas signifier exonérer Assad ! Il est légitime et utile de se poser des questions sur l’efficacité « technique » de l’intervention militaire dès qu’elle ne répond à aucune stratégie politique. Les militaires sont au demeurant les premiers à se les poser, ces questions. Les bombardements, aussi contrôlés soient-ils (ce qui est loin d’être toujours le cas), ne sont jamais propres, pas plus que la guerre. L’opposition entre angélisme pacifique et caractère décisif de la force militaire, entre idéalisme sans mains et réalisme cynique ne mène pas très loin.

 

Accepter l’état (avec une minuscule) d’urgence où la France se trouve, ce qui déjà pose problème, ne signifie pas naturaliser l’État d’urgence dans les démocraties, comme si la mise en quarantaine militaire d’un pays entier allait de soi. La « dictature » des consuls romains ne devait pas durer plus de six mois. Et la République avait de bonnes raisons de craindre que les Consuls franchissent le Rubicon avec leur armée. L’état d’urgence peut être la porte d’entrée de plis détestables comme celui de la subordination du pouvoir judiciaire à la police ou au gouvernement, celui de l’arbitraire ou carrément du césarisme. Cet état d’urgence inquiète nombre de juristes, même ceux qui ne contestent pas sa nécessité pour un temps et un but strictement délimités. Son utilisation contre les militants écologistes mobilisés autour de la COP21 est d’ores et déjà très inquiétante.

 

Il existe un clivage, produisant un sérieux différend, entre ceux qui estiment que l’état d’urgence est un mal nécessaire et ceux qui soutiennent que c’est un mal inutile qui aura des effets pires que ce qu’il prétend éviter. En revanche, la question à explorer ici et maintenant est celle des instruments à activer, s’ils existent sur le papier, à créer si ce n’est pas le cas en retour de l’acceptation de l’instauration de l’état d’urgence, afin qu’un contrôle démocratique effectif soit exercé pendant la durée de cette suspension de certaines de nos garanties constitutionnelles. La vigilance inflexible, c’est bien beau dans les déclarations de principe, encore faut-il qu’elles se traduisent en propositions capables d’avoir une incidence sur le jeu institutionnel. Le maximalisme vantard, et non suivi d’effet, a fort peu de chances d’être écouté dans une situation aussi tendue. Pire, il constitue une aubaine pour les maximalistes de l’état de siège et de la suspension permanente qui souhaitent un Patriot Act à la française.

 

 

De quoi est grosse cette effroyable « épreuve » ?

La crise ouverte par le terrorisme de type Daech (aussi bien sur le plan interne qu’à l’international) sur le territoire européen, tout comme l’afflux de réfugiés syriens, irakiens, afghans est en train de montrer les limites effarantes des gestions nationales des crises. Il n’est pas sûr que le repli sur le drapeau français ne soit pas encore plus illusoire que le fameux « je suis Charlie » qui avait au moins l’intérêt de l’ironie, et qui surtout ne pouvait se confondre avec quelque « unité nationale » d’autant plus ambiguë que les caricaturistes de l’hebdo se moquaient allègrement des trompettes ridicules de la Nation française. Certes, François Hollande peut se vanter d’avoir coupé l’herbe sous le pied à la droite sécuritaire et au front national que propose le Front du même nom. Mais dans l’Europe d’Erdogan, de Orban et de la droite polonaise revenue au pouvoir, on n’agite pas impunément le drapeau « national », parfait signifiant vide apte à tisser les alliances les plus indistinctes et troubles. Facebook a proposé l’icône du drapeau français en surimpression de la photo sur la page d’accueil de ses membres. Quelles sont les limites de ce « retour » à la valeur de l’unité nationale sans drapeau européen qui aurait pu l’accompagner partout ? D’autant que la nécessité d’une Europe fédérale, puissance dotée d’une armée, d’une frontière unique dont la garde ne serait plus déléguée aux États membres souverains, d’une politique étrangère unifiée est en train d’apparaître en négatif, au forceps dans cette épreuve cruelle.

 

Le « Peuple qui manque » dont il est fortement question dans le dossier de ce numéro sur le populisme, ne s’exprime pas simplement dans le ressenti quotidien des comportements, du lien social, du besoin d’égalité, de liberté et de fraternité, il s’exprime aussi dans le ressenti politique de l’absence de l’Europe, du manque à combler. Chaque crise que l’Europe a traversée (la crise financière de la dette publique, la crise générée par l’austérité, la crise de l’emploi générée par l’absence de politique industrielle, fiscale) pointe vers le même manque d’intégration que la crise migratoire et désormais la menace de la terreur. Ce serait là un fil d’Ariane à suivre dans le labyrinthe d’une construction européenne enfin aboutie d’un point de vue politique et social.

 

 

Quels processus de subjectivation du jeune homme en portrait de terroriste ?

Plutôt que l’anecdote des « biographies » des « terroristes », creusons le processus de subjectivation radicale sectaire (particulièrement visible chez les recrues féminines de Daech). Quel est le rapport entre le quiétisme religieux d’inspiration islamiste (salafiste ou relevant des Frères Musulmans) et ce Daechisme apocalyptique et politique derrière lequel agit un appareil de contrôle et de surveillance méthodique, moderne, totalitaire composé des restes de l’armée baasiste irakienne licenciée en bloc par les Américains après la deuxième guerre d’Irak ?

 

Peut-on se contenter de l’analyse déjà produite par Alain Bertho à propos des meurtres de janvier 2015, qui invoque la disparition d’idéologie alternative sur le plan politique et social, vide qui serait comblé par la théologie religieuse souvent très frustre des djihadistes ? La foi n’est pas la connaissance du pauvre ou du prolétarisé sur le plan du savoir, elle supplée à l’absence de volonté (au sens de la deuxième critique de Kant). La foi religieuse (la religiosité de Dewey et pas le contenu spéculatif de la religion à la Hegel) constitue donc la volonté par défaut de l’individuation, elle arme la volonté. Et elle saute directement et de façon complémentaire à la volonté des armes et à une lutte pour la reconnaissance dans l’au-delà, un no future au paradis d’Allah, sans travail, sans domination, ni libération. C’est en comprenant ces processus de subjectivation que pourront s’élaborer des stratégies de lutte contre l’embrigadement terroriste.

 

 

Unité décrétée et instituée, unité instituante ouverte tournée vers le futur

Se défendre du terrorisme, est-ce résister ? Que veut dire ce mot de « résister » ? Vivre ? Augmenter notre désir de vivre ? Augmenter notre conatus par des passions joyeuses ? Ou à l’inverse par des nostalgies, des passions tristes ? Il est salutaire, pour échapper à des invocations litaniques, de décrypter les appels à l’unité des décideurs, valorisés comme « positifs » en eux-mêmes, alors qu’ils s’avèrent d’une immense tristesse et qu’ils rejouent des identitarismes trop connus. C’est bien à l’opposé de ces appels à l’unité venus d’en haut (top down) que nous assistons depuis janvier 2015 à une unité sponte sua, bottom up, multitudinaire ; cette unité-là se construit non pas sur des « valeurs » wébériennes rationnelles-légales, déjà existantes, patrimoniales, mais au contraire sur des expériences de vie en cours, des ébauches, des projets ainsi que la capacité à se projeter dans un destin commun.

Le propre de l’État démocratique est de ne pas rabattre le second type d’unité, « proleptique », jamais hypostasiée, de l’ordre de la perspective ouverte, sur le premier, pure incantation ne servant qu’à la consolidation d’un pouvoir menacé. Car la confusion des deux unités constitue l’erreur profonde théorique, métaphysique de la droite.

 

 

La lutte de classe au sein des multitudes ?

Les premières réactions au carnage ont bien montré comment Daech a visé les messes laïques de la communion sportive (le stade de foot avec sa prochaine échéance de l’Euro), du sport en général (Jeux olympiques) et de la musique, dont la « perversité » tient pour une secte de la volonté en ce qu’elle suspend le jugement pratique au profit du plaisir sans manque et de la danse. D’où, en réaction, ce « même pas mal » un peu crâneur à la Gavroche, « oui on va prendre un pot en terrasse car le café, le restaurant en plein air, les concerts de musique », car c’est l’essence de l’urbanité. Même si un commentateur dans Libération notait ironiquement à tous ceux qui ont fait de la terrasse de bistrot la quintessence de l’art de vivre français : non messieurs les étrangers, la France n’est pas une immense terrasse de bistrot ! En revanche, il a été moins souligné que les tués du Bataclan et des terrasses sont l’incarnation palpable de ces éléments de la classe créative ou des classes créatives, donc de la partie active du capitalisme cognitif, alors que leurs assassins sont quant à eux issus des banlieues de France ou de Belgique. Soit un rappel cruel des contradictions non plus au sein du peuple maoïste mais des multitudes. Où en sont les contradictions au sein du Peuple ou des multitudes ? Et si nous lancions une enquête urbaine comme prolongement de l’enquête ouvrière operaïste ou de l’enquête paysanne de Mao ? Et si les idées fusaient de partout pour répondre aux enjeux du moment au-delà du cirque de l’état d’urgence ?

 

Poser les bonnes questions, et ébaucher des réponses au-delà du débat sur l’état d’urgence, tels sont quelques-uns des objectifs, non seulement de ce tout premier texte, mais des contributions que nous souhaitons réunir à Multitudes dans les mois à venir. À vos plumes.

 

[1]   On rappellera 23 octobre 2002, action d’un commando tchétchène contre un théâtre à Moscou, 169 morts ; 16 mai 2003, Casablanca, 10 bombes humaines, 45 morts ; 11 mars 2004, Madrid, l’attentat le plus meurtrier en Europe par Al Qaeda, 191 morts, 10 bombes dans des gares et trains ; 7 juillet 2005, Londres, toujours Al Qaeda, 4 attentats à la bombe, 56 morts, suivi d’un échec le 21 juillet ; 29 octobre 2005, New-Dehli, explosion dans des marchés, 61 morts suivi du 11 juillet 2006 à Bombay, 183 morts ; 11 avril 2006, Karachi, attentat suicide, 57 morts ; 11 décembre 2007, Alger, Al Qaeda, 67 morts ; 25 novembre 2008, à nouveau Bombay, même mode opératoire qu’à Paris, 1 gare, 2 hôtels, des restaurants, 155 morts ; 11 juillet 2010, Kampala, les chebabs somaliens proche d’Al Qaeda, 74 morts ; 22 juillet 2011, fusillade d’Utoya, à Oslo par un militant d’extrême-droite, 68 morts ; 21-24 septembre 2013, Nairobi, les chebabs, fusillade dans un centre commercial, 68 morts.