Pourquoi la Chine a-t-elle pu éviter de tomber dans les « pièges du développement » ?

Parmi tous les pays comptant une population aborigène de plus de 100 millions, la Chine est le seul pays en voie de développement à avoir accompli le processus d’accumulation primitive du capital industriel. Le processus implique certes l’extraction de plus-value du secteur agricole pour servir l’accumulation industrielle, mais sa principale dynamique réside dans les changements de données du paysage géopolitique et économique à l’échelle mondiale. Grâce à ces changements, la Chine a profité de fonds venant de l’étranger pour surmonter toutes sortes de pénuries. Cela dit, le pays a dû, à plusieurs reprises, faire face au danger des « pièges du développement » .
C’est pour cela que nous pouvons parler de l’« énigme chinoise » : après le retrait brutal de l’investissement soviétique à la fin des années 1950, la Chine a pu poursuivre son industrialisation et même, en remboursant ses dettes, briser la dépendance politique et économique qui est généralement celle des pays en voie de développement envers leurs « suzerains ». Au cours de ses soixante années d’existence, la Chine a, en effet, affronté plusieurs crises économiques graves, mais à chaque fois, elle a réussi à empêcher l’explosion sociale et politique et à éviter de tomber dans les « pièges du développement ». Comment peut-on expliquer cette énigme ?

Voici mon hypothèse : le manque de fonds domestique oblige tout pays en voie de développement à mettre en place une politique favorable à l’introduction de capitaux étrangers, la Chine ne fait pas exception. Depuis ces soixante dernières années, on peut constater que ceux qui représentent les intérêts du secteur urbain où se concentrent les capitaux industriels ont exercé une influence nettement plus grande sur les décisions du gouvernement que ceux représentant le monde rural. Même lorsque le gouvernement central a décidé, à un moment donné, d’adopter une politique favorable au développement du monde rural, son application s’est avérée très difficile.

Par ailleurs, comparée aux villes modernes, la campagne chinoise a relativement peu évolué. En effet, les crises économiques, élément endogène de la civilisation industrielle, ont toujours éclaté dans les zones urbaines. Si on essaie d’évaluer l’impact qu’une crise économique peut avoir sur une ville, sur son processus d’industrialisation et sur le développement social de la Chine en général, il faudra examiner à quel point le coût de cette crise pourrait être reporté sur le secteur agricole et sur les paysans. Car la Chine, contrairement aux États-Unis, ne peut transférer ni le coût ni les conséquences de la crise à l’étranger. Autrement dit, lorsqu’une crise économique survient, la Chine est capable d’en répartir et absorber les coûts économiques et sociaux divers à l’intérieur du pays, grâce à la construction d’une structure institutionnelle binaire d’articulation entre la campagne et la ville. Ainsi, un processus d’industrialisation ininterrompu a pu être maintenu, mais à quel prix ?

Au cours de ce processus de développement industriel, on peut remarquer que seul le transfert du prix de la crise au monde rural permet au secteur industriel urbain en crise de réaliser un « atterrissage en douceur » et le système existant de se maintenir. En revanche, si un tel transfert n’est pas possible, le secteur industriel urbain connaît alors un « atterrissage brutal », accompagné d’une importante réforme du système fiscal et économique. En d’autres termes, durant soixante ans et notamment depuis les réformes économiques lancées il y a trente ans, le monde rural chinois (y compris l’agriculture, les paysans et les zones rurales qu’on appelle san nong, les trois éléments du monde rural) a joué un rôle crucial dans l’absorption du choc que produit chaque crise économique cyclique (une crise se produit environs tous les dix ans). Cette constatation nous a servi de fil conducteur pour comprendre les huit crises que la Chine a successivement connues durant ses soixante ans d’industrialisation. Nous allons maintenant nous intéresser particulièrement à la dernière crise économique, celle de 2008.

Depuis 2003, la forte croissance économique chinoise va de pair avec l’entrée de l’économie mondiale dans sa période d’expansion. Entre 2003 et 2007, la Chine a maintenu un taux de croissance à deux chiffres en accroissant la dépendance de son économie au marché international, et cela pour plusieurs raisons : une surcapacité de production domestique, une demande intérieure encore faible et une augmentation de la demande extérieure suite à l’afflux de fonds étrangers dans le secteur manufacturier. En 2006, le taux de dépendance extérieure de la Chine s’est élevé à 66 % alors qu’entre 1980 et 2001, les pays comme les États-Unis, le Japon, l’Inde et l’Allemagne ont enregistré des taux relativement stables qui varient entre 14 % et 20 %. Ces chiffres, en dépit des différences de données statistiques qui peuvent exister entre ces pays, montrent bien une dépendance accrue de l’économie chinoise vis-à-vis du commerce international.

Dans ce contexte, lors du 16e Congrès national du Parti Communiste Chinois, le gouvernement a souligné, dans son rapport annuel, l’importance stratégique des zones rurales dans « la construction d’une société de xiao kang (la prospérité modeste) ». Trois ans après, lors du 5e plénum du comité central du PCC issu du 16e Congrès en octobre 2005, « la construction de la nouvelle campagne socialiste » a été désignée comme la première tâche stratégique du pays. En 2007, les autorités chinoises ont réaffirmé l’importance des san nong (les trois éléments du monde rural) durant le 17e Congrès national du PCC.

Depuis, une série de mesures en faveur du développement du monde rural a vu le jour, accompagnée d’un transfert de fonds vers le secteur rural. Selon les estimations, l’État a investi au total 3 096 752 milliards de RMB entre 2003 et 2009, soit en moyenne 15 000 RMB par foyer rural ou 2 500 RMB par an. L’arrivée massive de l’argent dans ce secteur a considérablement augmenté le montant de la ressource rurale de capital (rural capital pool). En même temps, l’investissement dans les infrastructures a créé un grand nombre d’emplois non agricoles dans les zones rurales, permettant ainsi de restaurer la fonction régulatrice de la ressource rurale de main-d’œuvre (rural labor pool).

Ces mesures ont également stimulé la demande intérieure du pays par l’accroissement de la consommation du monde rural. Si au niveau du district et inférieur, l’augmentation annuelle du volume de ventes du commerce de détail dans les zones rurales est seulement de 100 milliards de RMB environ entre 2000 et 2003, ce chiffre a doublé en 2004 pour atteindre 231,2 milliards de RMB. En juillet 2005, on a enregistré une hausse de 148 milliards de RMB par rapport au même mois de l’année précédente. Selon certains chercheurs, la politique stratégique de la reconstruction de la campagne chinoise permettrait d’engendrer une croissance du volume de ventes du commerce de détail de plus de 400 milliards de RMB en moyenne chaque année entre 2006 et 2010, soit une augmentation de 2 % du PIB.

Enfin, l’introduction de ressources considérables dans le secteur rural a sensiblement soulagé la tension, due aux conflits économiques divers, entre les paysans et les autorités locales. La stabilisation sociale est une condition nécessaire préparant le monde rural chinois à recevoir et absorber le choc d’une éventuelle crise économique dans le futur.

En effet, la crise financière de 2007 n’a pas épargné l’économie chinoise déjà fragilisée par un déséquilibre important. Les secteurs dépendants de l’exportation sont effectivement les plus touchés : la contribution des exportations à la croissance du PIB a chuté de 2,6 % en 2007 à 0,8 % en 2008. Par ailleurs, après la crise des subprimes, la Chine a subi une forte inflation importée, suite à l’afflux de capitaux mondiaux vers les marchés à termes de marchandises suscitant une hausse du prix des matières premières. L’IPP (indice des prix à la production [N.D.T.]) du pays est passé de 5.4 % en 2007 à 8.1 % en 2008. Parallèlement, son IPC (indice des prix à la consommation [N.D.T.]) mensuel a atteint 8.7 %. Après une série d’interventions directes du gouvernement, le taux de croissance économique est maintenu à 9 % en Chine pour l’année 2008, chiffre qui représente une baisse considérable par rapport aux années précédentes.

La réponse des autorités chinoises à cette crise économique importée consiste à stimuler la demande intérieure par le lancement progressif d’un vaste plan d’investissement public doté d’un budget global de 4 000 milliards de RMB (environ 1 180 milliards de RMB accordés directement par le gouvernement central), prévu pour fin 2010. En effet, 400 milliards d’argent public ont déjà été versés à la fin du 4e trimestre de l’année 2008 dont 120 milliards proviennent directement du gouvernement central. À première vue, il s’agit d’une méthode plutôt classique, déjà utilisée lors des crises précédentes. Il y a pourtant une différence importante au niveau des domaines d’investissement prioritaires ciblés par le gouvernement central chinois : durant la crise de 1998, ce dernier a principalement investi dans les infrastructures alors que dix ans après, il a diversifié ses investissements et les a répartis entre de nombreux secteurs. Parmi ces 120 milliards de RMB accordés par le gouvernement central fin 2008, nous pouvons compter 10 milliards pour la construction de logements sociaux, 34 milliards pour l’amélioration des conditions de vie dans les zones rurales, 25 milliards pour d’importants projets d’infrastructure comme la construction de chemins de fer, d’autoroutes et d’aéroports, 13 milliards pour le système de santé, l’éducation et la culture, 12 milliards pour l’écologie et la protection de l’environnement, 6 milliards pour le soutien à la création d’entreprises et l’ajustement de la structure industrielle ainsi que 20 milliards consacrés aux projets de reconstruction après le séisme du Sichuan (2008). Il est clair qu’une grande partie de l’argent du gouvernement central est investie dans l’amélioration du bien-être de la population dont un tiers aux projets ruraux.
Les investissements colossaux et de longue durée ont favorisé la création, dans les zones rurales situées au centre et à l’ouest du pays, d’un nombre très important d’emplois non agricoles, permettant ainsi d’absorber à temps l’afflux massif de travailleurs d’origine rurale après la fermeture d’usines côtières touchées par la crise économique mondiale. Par conséquent, les problèmes de chômage et d’insécurité dans les zones urbaines ont pu être contenus. Enfin, la création d’emplois non agricoles dans les zones rurales constitue une alternative importante pour la nouvelle génération de jeunes ruraux qui n’ont plus de terre à cultiver.
Selon les données statistiques publiées par les autorités concernées, en 2009, 25 millions de travailleurs migrants sont au chômage suite à une vague de fermetures d’usines situées sur la côte chinoise, touchées par la crise économique mondiale. Entre janvier et septembre 2008, 15 000 PME font faillite dans la province de Guangdong. La plupart d’entre elles étaient spécialisées dans la confection, le textile, la production de composants électroniques et la fabrication de produits plastiques, etc. Comme nous le montre le tableau ci-dessous, les travailleurs des secteurs manufacturier et de la construction (BTP) sont les plus touchés par la crise (71, 3 %).

Tableau Répartition des travailleurs migrants
par secteur d’activité dans les zones urbaines (%)
Sources : SHENG Laiyun, 2009

Secteur d’activité Pourcentage de travailleurs migrants dans les activités urbaines Pourcentage de travailleurs renvoyés à la campagne après la crise
Fabrication 38,9 44,1
Construction 19,1 27,2
Service à domicile 11,3 6,4
Hôtellerie et restauration 7,3 3,4
Commerce 6,7 1,9
Transportation 5,4 3
Autres 11,3 14

On peut ainsi conclure, à partir de l’analyse de cette dernière crise économique, que les sannong ont encore une fois servi de vecteur permettant un atterrissage en douceur de la crise. Il faut pourtant préciser que la mise en place d’une série de mesures en faveur du développement rural, accompagné d’investissements massifs, a pu préalablement préparer le monde rural à la venue de la crise, contrairement aux méthodes brutales utilisées précédemment qui consistent simplement à laisser la campagne subir le choc de la crise afin de protéger le secteur industriel urbain.

Traduit par Shuliu Wang
Relu par Pierre-Yves Le Gall

Wen Tiejun

directeur de l’Institut des Hautes Études en Développement Durable à l’Université du Peuple de Chine à Beijing.

Cui Xue

professeur associé en études rurales à l’Université du Sud-ouest de la Chine à Chongqing.