Préalables à tout programme économique crédible

Importun programme

L’ennui des programmes de gouvernement, quelle que soit leur nature, c’est que tant que l’on n’est pas « aux affaires », les promesses risquent de trop engager puisqu’on n’a pas une idée exacte de ce qu’il y a dans les caisses (cela on peut y remédier en ayant suffisamment d’agents dans la place), pas plus qu’on ne peut prévoir ce que réserve l’avenir (cela n’est pas remédiable). Si bien que tout gouvernement qui peut tirer un bilan de son action sans rougir l’aura dû largement à la chance d’une bonne météo économique.

L’opposition, elle, se trouve devant un vilain dilemme : soit prendre des engagements chiffrés (ce sont ceux qui s’exposent le mieux au démenti, ce qu’on traînera ensuite comme un boulet) au risque d’être acculé à une banqueroute morale ; soit plaider sa bonne mine et sa bonne volonté (à défaut de volonté bonne), et donc se présenter avec un programme minimum (ou mieux : insignifiant), ce qui est un peu ennuyeux pour l’électeur. Dans les deux cas, on est condamné à la loi de la perpétuelle déception. In memoriam du Programme commun de la gauche de 1977, tout autant que celui des 121 engagements du candidat Mitterrand, des promesses de campagne de Nicolas Sarkozy. Ce qui peut consoler le citoyen de base, c’est que la déconvenue n’est pas moindre chez les experts, les conseillers des partis ou du prince.

Dans les primaires internes menées à tous les étages des partis politiques pour se trouver en position d’éligibilité et d’accès aux emplois, chaque écurie ne cherche pas tant à construire des engagements précis fédérateurs qu’à se distinguer des autres. Car se compter sur des motions d’« orientation » (joli mot qui annonce un programme sans programme), c’est aussi se répartir les sièges gagnants et les lots de consolation. Si bien qu’une proposition qui unit l’ensemble d’un parti a le moins de chances de trouver des soutiens au moment où il faudrait la transformer en programme de gouvernement et surtout en moyens techniques permettant de la transcrire dans la machine administrative, une fois la bataille électorale gagnée. Une machine administrative qui sait admirablement résister, en mal généralement, en bien parfois.

De là, il suit logiquement :

a) que les programmes de gouvernement, particulièrement dans les domaines les plus engageants ou vitaux (comme l’économie, les lois sociales, la politique européenne) ont bien du mal à naître en général ;

b) que dans le char modeste des candidats à la candidature, ils doivent remplir le rôle de plus petit commun dénominateur et de plus grand diviseur de congrès ;

c) que, par un curieux chassé-croisé, dans le char nécessairement triomphal du candidat, ils doivent se métamorphoser en quelques semaines en plus grand commun fédérateur, on dit aussi en « attrape-tout », à qui il serait naïf de demander de la cohérence, la crédibilité maximale tenant souvent de l’alliage de la carpe et du lapin ;

d) que, dans ces conditions redoutables, il n’est guère étonnant que les programmes passent par d’étranges métamorphoses : que, de montagnes d’expertises, ils deviennent souris ; puis que le vilain crapaud ou la minuscule rainette s’aille enfler comme un bœuf, quitte à éclater comme une baudruche le soir de la défaite électorale, ou à se dégonfler inexorablement dans les longs couloirs de l’administration d’État, quand les paillettes de l’état de grâce ont pris fin ou quand la bise du chômage se met à souffler plus fort.

Remèdes de cheval pour maquignons électoraux

Il existe bien quelques remèdes à cette malédiction des programmes économiques. Le premier vient de la pression des mouvements sociaux ou de l’insurrection qui fait irruption sur la scène avec un programme imprévu. La terre aux paysans !, cette revendication des socialistes révolutionnaires, ne faisait pas partie du programme du parti bolchévique. Pas plus que celui de la paix immédiate n’était au menu des SR. Dans des circonstances moins exceptionnelles, les mots d’ordre émergeant de manifestations répétées peuvent soudain faire apparaître une solution de bons sens ou une proposition radicale comme un changement de régime – regardons au Sud de la Méditerranée depuis un an. Certes, si un programme social s’improvise dans la rue avec bonheur, il n’en va pas de même avec la dette grecque, ou avec le grand emprunt. Encore que des questions très économiques, comme la sûreté dans les centrales nucléaires, la sécurité alimentaire, la pollution, le niveau des salaires, la protection sociale, les retraites, soient de la compétence de droit et de fait de la cuisinière autant que de l’homme politique savamment entouré. À l’oublier, on verra les Mélanchon pousser comme des champignons.

Il existerait bien second moyen radical pour éviter que les partis qui reconnaissent, à défaut de la pratiquer, l’utilité de la lutte de classes, ne se transforment en foire peu ragoûtante de la lutte de places, constituant cette caste de professionnels de la politique qui ont perdu et la motivation révolutionnaire désintéressée et le moindre souci authentique de l’intérêt commun (celui de la planète, de l’humanité, des communautés). Ce second moyen, assez paradoxal, consisterait à pratiquer une séparation radicale des genres : interdire à tous les permanents salariés ou tirant leur moyen d’existence de la politique (en particulier les députés, sénateurs) de voter dans les congrès internes des partis politiques. On tuerait dans l’œuf le mécanisme qu’on vient de décrire lors de la genèse du programme de gouvernement. Il est plaisant d’imaginer la grande pagaille que cela créerait dans l’ensemble des partis, en particulier dans le politique als Beruf (comme « vocation professionnelle ») de Max Weber. On gagnerait à n’avoir que des avis désintéressés, au sens de l’acte moral de Kant. Les inconvénients de ce moyen radical sont cependant eux-mêmes radicaux, puisque vraisemblablement on en arriverait à une pénurie croissante de « politiciens » comme de « politiques ». Et ce n’est pas forcément ce qui est souhaitable.

Remarquons toutefois que si cet expédient violent et excessif n’est pas mis en pratique, on est en train par différents biais de tourner autour du pot. La parité hommes/femmes qui commence à être de plus en plus appliquée, les quotas plaçant au second rang la valeur individuelle du « délégué » à la politique, au profit de son appartenance à un groupe dont on veut contrebalancer la discrimination, et enfin l’organisation de primaires auprès d’un milieu plus large que les frontières classiques des partis – lors de l’épisode Royal en 2006-2007), de celui des Verts et du PS pour 2012, jusqu’à celui de la « coopérative politique » issue de la fusion d’Europe Écologie avec les Verts français – toutes ces modalités hybrides ne reconnaissent-elles pas la crise profonde de crédibilité et de légitimité du fonctionnement de l’élucubration des programmes ?

Wikiser les processus d’élaboration des programmes

D’autant que la wiki politique équipée des moyens des post-média intervient sous deux modalités, qui rend le processus d’élaboration du programme encore plus difficile. D’un côté, le règne des sondages, des sondeurs, des coaches et autres marketeurs soumet la notion de programme à une érosion permanente. Toute idée est testée avant même d’être née et avorte d’autant plus vite que le personnel qui entoure les hommes politiques a très rarement des idées directrices autres que la victoire de leur cheval, avec pour résultat que les idées en question ne sont pas chevauchées très longtemps. On aboutit ainsi à cet hymne de plus en plus fréquent à la pure volonté et à la constance du candidat (son désir d’« y aller vraiment » avant la prise du pouvoir), comme si les coups de menton ou l’obstination pouvaient résoudre la question du vide du programme.

Heureusement, à ce tableau assez déprimant, on doit ajouter – depuis l’effondrement d’Aznar après les attentats de Madrid et sa tentative grossière de manipuler les médias écrits sous le coup des sms – un usage des techniques numériques et de la communication par les réseaux sociaux encore largement indomptés par des États lents. La wiki-politique, la vite et commune politique, devient incontrôlable par le pouvoir. Elle peut se retourner comme le renversement radical, pascalien, du pour au contre. C’est pourquoi, les États souverains sont en train de s’organiser avec Acta pour reprendre la main de la censure préalable. Les terrains privilégiés sont ceux d’une défense réactionnaire des vieilles combinaisons de défense de la propriété intellectuelle et de sécurité préventive (à la Minority Report)

C’est au niveau de la représentation du processus d’élaboration d’alternatives que surgissent le problème et sa crise. Un programme sans mobilisation pour le porter à travers les différents niveaux de son élaboration (d’idées en objectifs et en slogans) tourne vite à la comédie des erreurs. C’est l’impression désespérante que donne la gauche depuis longtemps sans qu’il soit facile pour autant de porter un contre-programme, dès lors qu’un programme tout court n’arrive à se formuler. La surenchère sur du vide n’offre guère de portance.

La crise de représentation et de délégation à des instances créditées d’une légitimité rejoint la difficulté de définir la démocratie et la référence à un peuple. Certains souverainistes tentent de s’en tirer en soulignant le caractère non encore advenu d’un peuple européen – tandis que « le peuple », on sait ce que c’est depuis la Révolution Française. Ils oublient, ce faisant, que la « volonté générale », le « peuple souverain », en dehors de périodes discontinues, révolutionnaires, d’exception, est tout sauf une évidence. Qu’était la République sous les monarchies et les empires au xixe siècle ? Qu’était, qu’est encore la démocratie européenne sous la République Nation? Le nom d’un combat continuel pour quelque chose à naître : un programme précisément. Les institutions sont soit encore en pointillés, soit de grossiers canons des nouvelles gardes nationales. Mais ne croyons pas qu’il en est allé différemment dans le passé. Le peuple fut longtemps le nom d’un espoir beaucoup plus qu’un programme, et quand il se transforma en démocratie populaire, ce ne fut pas exactement ce que l’on était en droit d’attendre. Les multitudes – ne disons même pas la multitude pour ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué (au reste on ne tue plus les ours) – charrient le même espoir que la République au xvie siècle, le Peuple du xviiie et au xixe siècle. La différence est que sa composition, sa complexité, son expérience et sa mémoire excluent les solutions en kit et en kitsch – où l’on fait sembler d’ignorer que le peuple s’était déjà scindé quand, « au nom du peuple », on avait tiré sur le peuple en juin 1848, après les effusions de février.

Règles provisoires pour la direction de l’esprit politique

La critique est facile, l’art est difficile. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Listons donc quelques règles pour une morale provisoire, préalable à un programme. De ce que nous avons déjà dit, on pourrait tirer le fil de la pelote toute entière. On se bornera ici à une partie particulièrement sensible pour la gauche, la question de l’économie.

Depuis 1981 en France, bien avant dans les pays de social-démocratie, la gauche a gagné quelques galons sur le terrain de la gestion de l’économie. Auparavant, la droite se targuait d’être seule à savoir le faire. On a donc vu la gauche réaliste savoir faire des plans de rigueur, limiter les salaires, se battre contre l’inflation, privatiser plus et mieux que la droite, bazarder largement le service public, accepter les évaluations à tous les étages, avec agences de notation, parachutes dorés et autres stock options, avec produits dérivés et paradis fiscaux, et autres machines à promouvoir l’« excellence » dans l’université. Tout cela au plus grand plaisir de la deuxième gauche. On a même vu la gauche – le Medef a bu du petit lait – assurer que l’État ne pouvait pas tout faire, puis pas faire grand chose pour l’emploi privé, avant de la voir abandonner toute politique industrielle et troquer la loi pour le contrat. La débauche par Sarkozy de quelques personnalités « de gauche » en 2007 ne venait pas par hasard. Bien sûr, sur les retraites, la gauche a su former le carré de Waterloo. Heureusement, la déconfiture boursière a été le Grouchy qui a sauvé le pays d’une reddition à la capitalisation à l’anglaise.

Le problème est que ce qu’elle a gagné du côté des élites (on appelle cela une culture de gouvernement et d’État), elle l’a perdu auprès non seulement des laissés pour compte de la mort du capitalisme industriel, mais aussi du côté des nouvelles couches sociales qui sont les piliers sur lequel repose le capitalisme cognitif. Et partout en Europe, elle se trouve sans les ouvriers traditionnels (qui essayent l’opposition « nationale »), sans pour autant avoir trouvé les moyens de représenter les multitudes productives.

Les résidus de socialisme réel (à chacun selon son travail), de productivisme (agraire et industriel), d’économisme de grand papa (seule la production est productive, la circulation est parasitaire, le finance est une excroissance monstrueuse qu’il faut éradiquer, etc.), de sociologie ultra-traditionnelle (mépris pour tout ce qui traverse le prisme de classes sociales) n’y sont pas pour rien. Il y a de sérieux obstacles épistémologiques à un programme économique tenable et crédible de la gauche.

Un hybride de véritables idées nouvelles et de rapports de force

Parlons clair : aujourd’hui une Europe fédérale résultant d’un mouvement constituant, une sortie du nucléaire, un revenu d’existence nous extrayant des fleurs et des couronnes à l’interminable corbillard de l’État-Providence, une taxe sur toutes les transactions financières, une nouvelle donne sociale, écologique et cognitive, tout cela ne tombe pas des nues ni ne se trouve sous le sabot d’un cheval, fût-il présidentiel-providentiel. Il s’agit de mobiliser non pas génériquement « le peuple », mais les « créatifs culturels » de Patrick Viveret, le précariat plutôt que le pleurnitariat, les communautés concrètes plutôt que l’électorat abstrait de l’isoloir.

La seule chose dont nous pouvons être sûrs, c’est que moins les idées de fond et les options stratégiques seront claires, plus les compromis inévitables s’avèreront confus, trompeurs, crispés et dogmatiques et doctrinaires. Et plus les hésitations ajouteront au désarroi. Traduction : aller avec un bon programme (par exemple sur les 4 ou 5 points évoqués à l’instant) sans majorité parlementaire pour le porter, c’est vacciner la droite et l’administration de l’État. C’est la mithridatiser. Si la gauche ne s’empare pas réellement du revenu garanti et citoyen, nous aurons la version Christine Boutin ou Dominique de Villepin qui finira par se mettre en place, mais comme instrument de division.

La majorité parlementaire ne saurait être uniquement socialiste. Cela serait le plus sûr garant d’un double refus du revenu d’existence et d’une sortie du nucléaire. Depuis le renversement du calendrier électoral avec des législatives qui sont passées derrière les présidentielles, le point crucial pour la garantie qu’un programme ne sera pas jeté aux oubliettes sitôt l’élection du Président de la République est la dépendance du parti du Président, pour sa majorité au parlement, envers les sièges d’une coalition des autres forces de la gauche. L’équation n’est pas différente pour la droite. Cette dernière s’aperçoit tous les jours du piège de l’UMP unitaire.

Moralité : l’élément programmatique-clé pour une gauche d’alternance est le poids qu’auront les Verts et les Rouges. Les choix d’aller ou non aux présidentielles, d’élire tel ou tel candidat dans ces partis (désormais modestes pour les derniers, encore modestes pour les premiers), de peser dans tel sens ou dans tel autre sur la primaire socialiste, ces choix sont liés à la capacité d’imposer à un parti socialiste ayant besoin de ses partenaires deux ou trois points portés comme la condition sine qua non d’un gouvernement. Les Verts pourraient se concentrer sur l’Europe, la sortie du nucléaire et le verdissement rapide de l’industrie ; les Rouges sur le revenu d’existence et la protection sociale des nouveaux travailleurs productifs ; le PS sur une vraie révolution fiscale, sur une décentralisation effective et sur une politique d’accès à la connaissance et de cyber-droits numériques, indispensables à un aggiornamento de l’appareil productif cognitif. Cela supposerait aussi que Christian Paul et son laboratoire d’idées l’emportent sur Terra Nova, très nucléaire, et sur la Fondation Jaurès, très timorée en matière de proposition fiscale et d’Europe.

Rien de tout cela n’est impossible. Impossible n’était pas français disait-on quand l’audace intellectuelle s’alliait à de la bonne tactique, dans cette forme particulière de cuisine qu’est la politique institutionnelle.

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.