Quand Normale Sup se penche sur le – : ils n’ont pas de pain, nous offrirons aux meilleurs de la brioche

Dans les colonnes du Monde des 25-26 juin 2006, Monique Canto-Sperber, directrice de l’une des institutions universitaires les plus prestigieuses de France, entend ne pas « désespérer la République » et nous propose rien moins que ses remèdes pour que les enfants du 9-3 accèdent à Normale Sup ! On tend l’oreille. Dans le monde désenchanté d’après les utopies révolutionnaires, voici de « nouveaux lendemains (éducatifs) qui chantent ».
Normaliens tous deux, de deux générations différentes, croyant à la fois à l’éducation, à l’excellence de l’esprit, nous avons donc lu ce plaidoyer avec toute l’attention qu’il mériteAvouons que nous avons été partagés entre le rire (la tradition du canular de la rue d’Ulm ne resurgirait-elle pas ?) et une sincère affliction à la pensée que nous ne rêvions pas, qu’il s’agissait sans rire d’une « initiative » grandeur nature : un, partenariat avec cinq lycées de banlieue parisienne et de cinq lycées de province. Pour faire quoi ? Pour envoyer une cinquantaine d’élèves de l’école, vanter un concours tel quel et une institution quelque peu anémiés (faute de combattants !) puis faire du tutorat pour les présenter au concours.
Monique Canto Sperber a trouvé une petite cuillère en argent pour vider la mer des problèmes du système d’éducation. Nous ne méprisons pas les petites cuillères qui mises bout à bout, pourraient au moins écoper le bateau ivre de l’éducation nationale. Le problème est que pendant que les petites cuillères s’agitent d’autres voies d’eau s’ouvrent. On a ainsi supprimé des milliers d’éducateurs, des assistants d’éducation (avec quelques résultats prévisibles en matière de désordre scolaire).
Qu’à cela ne tienne, les gentils élèves de la plus prestigieuse école de la République vont venir prêcher la bonne parole et vanter les joies mais aussi les devoirs du travail scolaire. Ils seront les nouveaux « grands frères » des « meilleurs éléments ».

On aurait pu croire que de la Rue d’Ulm, viendrait un message permettant de désigner (première étape) à défaut de résoudre (en tout cas sur le champ) un problème très sérieux sur lequel buttent tous les systèmes d’éducation actuels des pays développés (pas seulement le système hexagonal). L’institution éducative révèle de plus en plus sa franche incapacité de rebattre les cartes de la mobilité sociale de façon plus égalitaire, à l’heure même où le développement d’une économie reposant sur la connaissance conditionne l’accès à la culture, aux emplois, à des revenus décents au niveau d’éducation et à « hauteur » des diplômes obtenus (dans notre pays sans doute encore plus qu’ailleurs). Sa crise de légitimité, qui revêt des formes violentes dans les zones populaires et un tour plus rampant dans les zones qui ne font pas partie des quelques lieux d’exception où se forge l’élite des grandes écoles. Notre crise des banlieues et la secousse du CPE qui a entraîné la plupart des universités en moins d’un an sont les signes avant-coureurs du creuset de la véritable fracture sociale.

Nous croyions donc que l’on nous expliquerait comment faire passer entre 60 % et 70 % des futures classes d’âge par l’université (donc par le système scolaire en amont) sans illettrisme à l’entrée dans les collèges, sans qu’une bonne moitié des étudiants ne quittent l’Université sans aucun diplôme. La démocratisation de l’éducation, sans faire de ses institutions des parkings pour chômeurs, est un bel objectif encore devant nous et nous sommes tous preneurs de solutions à ce problème massif par son urgence et par la masse des familles et des enfants concernés.

Ne jetons pas la pierre : Monique Canto Sperber a raison de s’inquiéter. Assurément il y a problème. Les grandes écoles sont encore plus inégalitaires dans leur recrutement social que dans les années 1970. Toutes, sans exception. La situation s’est plutôt aggravée depuis 1950
Ce problème prend une allure particulièrement aiguë dans notre pays pour deux raisons. 1) À partir de 1946, les bourses au mérite ont été remplacées par des bourses d’un montant beaucoup trop faible, attribuées sur des critères sociaux qui écartent très vite de leur bénéfice les familles dont les revenus dépassent l’équivalent de deux smic. 2) L’idée du collège et du lycée puis de l’université offrant la gamme complète des formations à portée de la maison, au lieu de donner aux familles les moyens d’envoyer leurs enfants en internat, sur des campus dignes de ce nom.
La probabilité que des enfants des classes populaires accèdent à la rue d’Ulm (filles et garçons) s’est amenuisée progressivement. Le niveau n’était déjà pas brillant dans les années 1970, contrairement au tableau d’un âge d’or qui nous est tracé à des fins rhétoriques.
Le mal spécifique à l’Ecole Normale Supérieure n’est pas qu’elle est réservée aux classes dominantes de la haute bourgeoisie industrielle et commerçante, mais que son recrutement concerne à 60 % des enfants de professeurs à tous niveaux en lettres et un tout petit peu moins en sciences.
Les gros bataillons des promotions étaient issus des classes moyennes, mais les enfants d’instituteurs, de professeurs des lycées et collèges, de petits fonctionnaires accédaient ainsi au professorat, puis à l’Université et à la haute fonction publique. C’est ce mécanisme qui se grippe, parce que les paysans et les ouvriers sont beaucoup moins nombreux et que les petits employés côtoient les nouveaux pauvres, les enfants de familles immigrés sur les bancs d’une école sérieusement segmentée entre beaux quartiers et banlieues ghettos. La fleur de l’élite républicaine s’anémie donc.
Le concours lettres a été modifié (création de spécialité de philosophie en 1969, puis des sections ES, le nombre de place été augmenté, Ulm a fusionné (enfin) avec Sèvres. Rien n’y a fait.
D’autres options radicales ont été évoquées. 1) Réintégrer les grandes écoles dans les Universités, et éviter ainsi la séparation des classes préparatoires qui privent les Universités de leurs meilleurs viviers les trois premières années (tandis que le développement des filières professionnelles courtes IUP, IUT écrèment d’autres forces vives) ; 2) Diversifier le concours d’entrée en créant des filières d’admission sur dossier (projet défendu par J. Derrida par exemple)
Toutes ces pistes ont été abandonnées. Tandis que les Universités s’enfoncent dans une situation catastrophique, digne bientôt de pays du Tiers-monde, les grandes écoles françaises qui bénéficient d’un effort financier sans commune mesure avec les premières, deviennent de plus en plus des curiosités dans le paysage européen et mondial, Cette division est mortelle pour la recherche.

Mais Monique Canto Sperber a trouvé la solution. Il s’agit, explique-t-elle, de « déjouer la fatalité sociale qui détourne les jeunes issus de milieux défavorisés des filières d’élite ».
Le propos se réduit à un programme d’oxygénation des élites en manquent de globules rouges, mais admettons un instant le caractère normal à défaut de grand, d’un tel objectif. S’agirait-il par exemple d’obtenir de l’Etat la création de deux mille bourses supplémentaires par an et d’un niveau décent de 1000 euros par mois attribuable aux lycéens méritants dès la seconde, comme l’auraient sans doute proposé vers 1890, des Républicains logiques? Ou bien de créer une Fondation financée par les Entreprises se substituant à un Etat réduit à faire la manche, pour permettre aux familles de pousser les enfants des classes défavorisées emais aussi moyennes (donc souvent exclus du bénéfice des bourses) à poursuivre des études ? Pas davantage.

Monique Canto Sperber maintient le concours républicain anonyme . Mais il faut bien faire de pauvreté de bourses vertu, et vivre de souvenir littéraires (Ah, les hussards de la République, Ah, Peguy !), le tout mâtiné d’un brin de surveillance discrète sur ce que font les concurrents ( benchmarking) notamment à l’égard de Sciences Pô. Sciences Pô va a Epinay, Normale Sup ira à la Courneuve ou à Sarcelles, mais sans l’idée de quotas (Foin de cette idée venue de l’Amérique. Pas question de reconnaître qu’il faut compenser les inégalités sociales criantes et pas seulement se borner à l’égalité des chances). Le produit de tout cela ? Un dispositif à mi-chemin entre le patronage scout, l’évangélisation éducative.
Les jeunes normaliens, bénévoles, iront au contact des banlieues ( il y a en quelques uns qui enseignent déjà dans le 9-3 et ils pourraient donner quelques utiles conférences Rue d’Ulm ). La France incorrigiblement élitiste peut se rassurer. Hormis l’éloge du dur travail scolaire, ils ne seront au contact pour leur tutorat que des meilleurs. Les méchants, les a-sociaux seront pris en main par d’autres institutions moins élitistes. Par les médicaments d’abord pour les agités, par la nouvelle législation contre les mineurs récidivistes que l’on nous concocte.

Du tutorat, du soutien scolaire donc. Au compte-goutte, on devine. Non pas une filière d’accès, comme sciences Po l’a fait assez courageusement, mais la possibilité, l’insigne honneur de présenter le concours. « Ils auront une chance réelle de réussir leur concours. » écrit Monique Canto Sperber qui ajoute : « En cas d’échec, ils pourraient être admis à préparer, comme étudiants, le diplôme de l’Ens ».
Etrange solution de patronage. Pour plusieurs raisons dont chacune suffit à discréditer cette noble intention.
– 1) Un irréalisme total : les Normaliens sont-ils compétents pour cette mission ?
– 2) N’ont-ils pas d’autre chose à faire, en particulier de mener une scolarité satisfaisante ? La République paye assez cher pour eux : elle attend probablement qu’ils consacrent leur énergie en particulier de rendre compte de l’évolution de la société et de chercher des solutions
– 3) Ne va-t-on mettre en place cette usine à gaz que pour améliorer les chances des enfants des classes défavorisées à être reçus. Après l’employabilité dont on a vu quelle n’est pas pour autant un emploi, voici la « recevabilité » à la rue d’Ulm devenu possible ! Merci d’avoir joué avec nous ! comme dans les jeux télévisés !
– 4) Qu’importent les travaux de la sociologie de l’éducation qui prédit que les chances de ces jeunes d’être effectivement reçu sont très faibles : l’école Normale Supérieure selon Monique Canto-Sperber, aura redonné le goût des filières d’élite à ces classes pauvres. Elle aura « joué le rôle d’un révélateur et d’un soutien », écrit-elle. L’idée que, dans les classes les plus défavorisées, il n’existe pas de goût pour l’école, pour l’effort, qu’il faille le leur communiquer par une sorte de catéchèse laïque de l’excellence administrée par les élites, laisse sans voix. Cette idée est fausse : les familles d’immigrés croient dans leur très grande majorité, comme autrefois les familles ouvrières ou paysannes françaises, dans le rôle de l’école et de l’éducation comme facteur d’ascension sociale et de sécurité matérielle. Souvent elles sont choquées par la résignation ou le scepticisme professée par certains enseignants ou critique de l’institution scolaire à l’égard de l’utilité des diplômes ou d’une prétendue sur-éducation. Les taux de chômage nous montrent depuis vingt ans que le niveau d’éducation et de formation est la variable déterminante contre tous les faux semblants de cycle courts, d’apprentissage « sur le tas ». Croire que les mamans marocaines et les papas turcs, quelques soient leur niveau d’éducation ne croient plus à l’éducation relève soit de la naïveté soit d’une forme inconsciente de mépris.

Décidément, on ne règle pas la question du droit à l’éducation, ni celui des politiques publiques tendant à porter le plus grand nombre possible d’enfants de la République au maximum d’éducation, à l’inculcation des valeurs de l’effort personnel dans dix lycées de banlieues par des élites d’une institution en mal de reproduction. Dans ce cas, son coût par étudiant formé est beaucoup trop élevé. Le programme d’études universitaires ne laisse guère de temps aux élèves pour qu’ils se changent en éducateurs. Ce système de tutorat ne fonctionne même pas entre eux entre premières et dernières années.
A moins que l’Ens ne se transforme, non pas en université d’excellence ouverte grâce à des programmes d’accès diversifiés, financés massivement, mais en un institut de formation des maîtres instituteurs. Quelques leçons en sciences de l’éducation, pour la recycler s’imposeraient alors d’urgence.
Moralité. Nous savions que les bonnes intentions ne font pas forcément de la bonne littérature. Il nous faut ajouter qu’elles font aussi de très mauvaises politiques.
Sans préjuger, bien entendu, de la réception par les banlieues de cette nouvelle morale des élites. La politique de la III° république avait son école Normale supérieure, mais les véritables hussards de la République menaient au moins le plus grand nombre au certificat d’études. Demain, sortir des trois premières années d’université correspondra au certificat d’études des années 1920.
Il n’y a pas de fatalité du destin à condition que soit menée des politiques qui nous éloigne d’une société où une très étroite élite d’alpha plus gouverne une foule de béta moins. La question n’est pas de retrouver l’égalité face au destin (étrange déclinaison de l’égalité), mais l’égalité tout court. Et les phrases obscures et précieuses n’y changeront rien. De l’avoir oublié, quelques élites françaises d’Ancien Régime s’en sont mordu les doigts.
Le pain de l’éducation que réclame le peuple des banlieues est un droit qui ne se réduit pas au privilège d’avoir de la brioche distribué par de gentils normaliens.
A moins encore, qu’à côté des resto du Cœur de Coluche, qui pallient les carences effarantes de la puissance publique envers des dizaines de milliers de nos concitoyens tombés dans la pauvreté, l’Ecole normale supérieure n’ouvre une nouvelle forme de soupe : l’éducation du cœur. Une belle histoire pour la Comtesse de Ségur.