Quel nom : nouveau travailleur, travailleur rural ou classe ouvrière ?

L’essor de l’économie chinoise a attiré l’attention du monde entier sur ce pays qualifié d’« usine du monde », mais les visages de ceux qui font fonctionner cette gigantesque usine restent encore très flous. Les médias de masse et les sociologues ont coutume de les appeler « travailleurs migrants » (ou plus littéralement « travailleurs ruraux ») alors que d’autres utilisent parfois le terme plus classique de « classe ouvrière ». En m’appuyant sur l’ouvrage de la jeune chercheuse Lu Tu intitulé Nouveaux travailleurs en Chine : désorientation et éveil (Éditions Falu, Pékin, 2013), je vais proposer ici quelques réflexions autour de cette nouvelle catégorie de travailleurs. Dans ce livre riche de témoignages et d’analyses fines, la présence de l’auteur se dissimule presque entièrement derrière les propos des jeunes travailleurs chinois. L’auteure cherche à les faire parler sans pour autant se présenter comme leur porte-parole. Même lorsqu’elle exprime ses attentes, elle le fait comme s’il s’agissait de celles de l’un de ces travailleurs. De ce point de vue, cet ouvrage est unique. Cela dit, Lu Tu défend l’idée qu’il ne faut ni les appeler « travailleurs ruraux », ni les assimiler à la traditionnelle classe ouvrière de l’époque socialiste, car ils constituent une nouvelle catégorie de travailleurs.
Malgré des différences énormes en matière de secteur d’activité, de région et de rémunération, ces travailleurs peuvent être définis comme « personnes ayant un hukou agricole mais vivant et travaillant dans une ville ». Ils sont nés avec le lancement de la réforme d’ouverture (gaige kaifang) initiée par l’État, avec la marchandisation de la force de travail à l’ère post-socialiste et avec l’apparition d’une nouvelle relation ville-campagne et d’un nouveau fonctionnement social au cours du processus de transformation de la Chine en usine du monde. Sur le mur du Musée des Travailleurs Migrants à Pékin où l’auteure des Nouveaux travailleurs en Chine travaille comme chercheur, est accroché un grand tableau qui retrace les trente ans d’histoire des travailleurs migrants : 1978-1988, les paysans, sous un contrôle ferme des autorités, commencent à travailler dans les villes. Les citadins les appellent des vagabonds (mangliu). En 1988, ils sont 20 millions à « vagabonder » dans les rues des villes chinoises. 1989-2002, c’est la véritable époque des travailleurs migrants, durant laquelle le gouvernement ne cherche plus à limiter la migration de près de 200 millions de Chinois à l’intérieur du pays, mais les mesures discriminatoires sont courantes, telles que le système du certificat de résidence provisoire et le dispositif de rapatriement. Depuis 2002, les travailleurs migrants sont, selon Lu Tu, en train de former une nouvelle catégorie sociale qu’on peut nommer « les nouveaux travailleurs citadins ». Aujourd’hui, on compte au moins 240 millions de Chinois d’origine rurale qui travaillent dans les villes, vivent dans des logements exigus et dépensent leurs salaires à construire des maisons dans leurs villages natals où ils ne retourneront sans doute pas.
En refusant d’utiliser le terme « travailleur rural », l’auteure non seulement conteste les préjugés des citadins, mais réfute également l’illusion d’un éventuel retour à la campagne que partagent le gouvernement, certains chercheurs et les travailleurs eux-mêmes. Elle souligne notamment le fait que contrairement aux premiers travailleurs migrants nés avant les années 1980, la deuxième génération née dans les années 1980 n’a que peu d’expérience du travail aux champs. Quant à la troisième génération de jeunes travailleurs nés et ayant grandi dans les villes, elle n’a jamais cultivé la terre et n’a aucun lien direct avec la campagne. La vie des travailleurs issus de cette troisième génération se déroule dans les villes, alors que leurs familles symboliques se trouvent toujours à la campagne. Mais en réalité, la campagne en déclin n’est plus la destination de leur vie (ni celle de leurs descendants). De ce point de vue, on a tort de les nommer « travailleurs ruraux », car ils forment une nouvelle catégorie de travailleurs citadins. Bien entendu, cette dénomination a ses limites : en raison du principe de propriété collective des terres agricoles en Chine, un travailleur migrant ayant un hukou agricole possède théoriquement une part de terre et garde la possibilité de retourner à la campagne. Or cette perspective semble de moins en moins certaine avec la mise en place de la nouvelle politique de circulation de la terre agricole (tudi zhuanliu zhengce).
Après avoir fait la distinction entre un « nouveau travailleur » et un « travailleur rural », l’auteur attire notre attention sur une autre question de définition : les nouveaux travailleurs forment-ils une classe sociale ? Il est vrai que les nouveaux travailleurs obtiennent des biens de consommation en vendant leur force de travail et que leur existence est entièrement dépendante de la demande du marché. De ce point de vue, nous pouvons sans doute les considérer comme des prolétaires. En effet, si la majorité des ouvriers industriels chinois de l’époque moderne sont originairement des paysans ruinés, les nouveaux ouvriers d’aujourd’hui viennent de la vaste campagne en déclin. C’est la raison pour laquelle je voudrais citer une déclaration de Li Jingjun : le retour au concept de classe (bring class back in) est une nécessité pressante qui, d’un côté, s’adapte à la Chine et aux autres pays non-capitalistes, et de l’autre côté, convient à la fois à la classe ouvrière et à la bourgeoisie. Afin de mieux comprendre la situation politique, économique et sociale des travailleurs chinois d’aujourd’hui, il nous faut repenser la question de classe. Répondant à cette question, Lu Tu nous a exposé deux réflexions importantes qui méritent d’être soulignées et développées.
Premièrement, les nouveaux travailleurs chinois ont tendance à partager entre eux un certain sentiment commun d’appartenance, mais ce dernier, encore peu développé, ne constitue pas une véritable conscience de classe sociale. En effet, les ouvriers ne sont jamais les seuls forgeurs de leur culture. Il faut savoir qu’au cours du xxe siècle, la culture ouvrière chinoise est née avec toute une série d’opérations complexes et la participation d’acteurs très divers. À part l’intervention des partis politiques, un grand nombre d’intellectuels, artistes, chercheurs, avocats et bien d’autres ont participé à la création d’une culture propre à la classe ouvrière. Par ailleurs, l’apparition d’une conscience de classe nécessite aussi, sur le plan politique, l’identification d’une classe antagoniste.
Dans le chapitre 14 intitulé « La pénurie de main-d’œuvre et la naissance des nouveaux travailleurs », Lu Tu décrit le manque de main-d’œuvre dans le secteur manufacturier chinois comme l’arme des faibles dans la lutte entre les entrepreneurs et le gouvernement d’un côté, et les ouvriers de l’autre. En effet, le sentiment d’appartenance à un même groupe socioprofessionnel s’est progressivement renforcé chez les ouvriers qui utilisent la même arme pour résister, à savoir le raccourcissement volontaire de la durée de travail. L’auteure remarque que parmi tous les travailleurs qui ont changé de travail, peu nombreux sont des cas de licenciement alors que la plupart d’entre eux ont démissionné pour différentes raisons, telles que des conditions de travail difficiles, une protection sociale insuffisante, l’ennui ou l’aspiration à un salaire plus élevé. D’autres encore pour des raisons plutôt éthiques comme le refus de travailler dans une usine de fabrication de contrefaçons. Même si cette flexibilité du choix de travail peut être nuisible au travailleur lui-même (si un ouvrier quitte son usine avant la fin du contrat, il ne sera plus protégé par la loi sur le contrat de travail), elle représente un moyen de résistance efficace contribuant à transformer la relation entre les patrons et les ouvriers. La résistance se développe aussi sur le plan culturel. Une culture propre aux nouveaux travailleurs est en train de naître avec la multiplication de productions littéraires et musicales réalisées par des ouvriers.
Or la dimension politique nous semble peu présente dans les actions de résistance menées par les travailleurs chinois actuels alors que, traditionnellement, les combats de la classe ouvrière durant le xxe siècle en Chine ont été à la fois intenses et fortement politisés. En effet, le silence des nouveaux travailleurs constitue un trait caractéristique de la vie politique chinoise contemporaine. Par rapport aux très médiatiques « nouveaux pauvres » (the new poor), le mutisme des nouveaux travailleurs chinois au niveau politique pèse lourd. Selon la définition proposée par Zygmunt Bauman dans son ouvrage Work, Consumerism and the New Poor, les nouveaux pauvres sont ceux qui sont gênés par leur faible capacité de consommation. De manière générale, ils sont bien éduqués et relativement cultivés, mais vivent dans la périphérie urbaine tout comme les nouveaux travailleurs. Ici, il s’agit bien des deux aspects complémentaires de la notion du pauvre : les nouveaux travailleurs sont le fruit du système de production capitaliste alors que les nouveaux pauvres sont nés dans la société de consommation. De même, les nouveaux travailleurs chinois ont fait la démonstration de leur force lors des grèves dans les usines Honda et la vague de suicides dans celles de Foxconn, alors que les nouveaux pauvres, plus cosmopolites, sont omniprésents dans les contestations récentes à travers le monde comme le Printemps arabe, le mouvement Occupy Wall Street, les manifestations à Moscou ou encore les critiques sur Weibo. Il est clair que les nouveaux pauvres, malgré des différences nationales et socioprofessionnelles, constituent une force de lutte politique nettement plus puissante et que leurs revendications sont plus variées. Les nouveaux travailleurs chinois ont certes leur propre manière de protester mais à la différence des nouveaux pauvres, ils ne sont pas aussi habiles dans l’utilisation des médias, sans lesquels il sera difficile de lancer une mobilisation de grande ampleur. Leur absence de la vie politique est un important symptôme de la crise du système politique chinois et symbolise la chute finale de la classe ouvrière comme « classe dirigeante » pourtant inscrite dans la constitution chinoise.

Deuxièmement, l’auteure insiste sur les différences entre les anciens ouvriers des secteurs d’État et les nouveaux travailleurs d’aujourd’hui. Elle note que ces derniers, malgré leur statut d’ouvrier, ne bénéficient plus des nombreux privilèges accordés aux ouvriers des entreprises d’État de l’époque socialiste. Cette différence de traitement, qui s’inscrit dans le rapport inégal entre les citadins et les ruraux, implique également une profonde inégalité politique. En effet, si un certain nombre de « travailleurs modèles » aujourd’hui en retraite sont désignés comme représentants pour assister à l’Assemblée nationale populaire ou à la Conférence consultative politique du peuple chinois, les nouveaux travailleurs, considérés comme un élément de la chaîne de production capitaliste, y sont quasi absents car ils ne sont représentés, sur le plan politique, que par ceux qui détiennent le capital. Parallèlement, la marchandisation de la force de travail ne découle pas naturellement du développement du système capitaliste. Pour comprendre la naissance du travail salarié, il nous faudra prendre en compte les interventions étatiques (y compris les politiques économiques, les normes et les lois) propices au développement de l’économie de marché. À ce propos, Li Jingjun a insisté sur la corrélation entre la condition sociale des travailleurs salariés et la mise en place d’une série de lois en matière de travail : avec l’adoption en 1990 de trois projets de lois, respectivement sur les syndicats, les salariés et la protection des femmes, les conflits sociaux entre les salariés et leurs employeurs, de plus en plus nombreux depuis le début de la réforme économique, sont désormais encadrés par la justice tandis qu’auparavant, les différents étaient réglés arbitrairement par un cadre du parti au sein de l’entreprise. Même si le gouvernement a encore du mal à garantir l’application effective des lois, on peut au moins constater une amélioration au niveau juridique qui propose des armes nouvelles aux travailleurs dans la défense de leurs propres droits.

Or vingt ans plus tard, la lutte des travailleurs n’a jamais pu, nous semble-il, dépasser le cadre juridique. Il est vrai que l’action juridique constitue un recours important dans les mouvements de la classe ouvrière, mais il existe une différence fondamentale en la matière entre les nouveaux travailleurs et les anciens ouvriers. La position sociale de ces derniers, garantie par la constitution, est essentiellement une conséquence des luttes politiques. Dans l’article 1 de la constitution, la République populaire de Chine est définie comme une dictature démocratique du peuple fondée sur l’alliance des ouvriers et des paysans, et dirigée par la classe ouvrière. Pour comprendre le rôle dirigeant de la classe ouvrière traditionnelle, il faut aussi citer un autre principe constitutionnel, celui qui déclare que tout pouvoir appartient au peuple. Autrement dit, la position dominante de la classe ouvrière est étroitement liée à l’intérêt général du pays. Or depuis ces trente dernières années, ces deux principes de la constitution sont de plus en plus vidés de leurs sens par l’effondrement du discours de classe, la disparition de la classe ouvrière traditionnelle et l’émergence des nouveaux travailleurs en Chine.

De manière générale, le recours à la voie juridique convient aux cas individuels mais ne concerne pas la lutte pour une quelconque justice sociale. C’est seulement dans des cas très rares qu’une action juridique isolée peut se transformer en un combat politique collectif. Ici, la véritable question n’est pas de remplacer le recours juridique par la lutte politique, mais d’essayer de trouver un point de jointure entre les deux, c’est-à-dire de comprendre l’articulation entre la justice et les principes constitutionnels. Quand nous remettons en cause les principes constitutionnels, la question centrale n’est pas de savoir si les ouvriers chinois constituent véritablement la classe dirigeante, mais d’essayer de concevoir un programme politique dont la finalité est de placer l’intérêt de la classe ouvrière au cœur de l’intérêt général du pays. De ce point de vue, la libération du travail, la liberté et l’égalité des travailleurs doivent constituer les principes mêmes de ce programme politique. Quand les luttes des travailleurs sont de mieux en mieux encadrées par la justice, il nous faut aussi essayer d’y intégrer le programme politique.
Si, en comparaison de la classe ouvrière traditionnelle du xxe siècle, la conscience politique n’est pas très forte chez les nouveaux travailleurs, ce n’est pas de leur faute, car les facteurs politiques propices à l’émergence de la classe ouvrière à l’époque socialiste, à savoir le système de partis, l’organisation ouvrière, le mouvement nationaliste chinois, la lutte armée, l’alliance des ouvriers et des paysans ou encore le mouvement socialiste, ont profondément évolué avec le temps. De ce point de vue, ce n’est pas la conscience de classe qui manque, mais les conditions favorables à sa naissance. En comparant la situation actuelle avec l’époque des premiers combats de la classe ouvrière traditionnelle, on peut remarquer une différence fondamentale : à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, la production capitaliste ne constituait pas encore un mécanisme indépendant et dépendait des puissances colonialistes et du système bureaucratique pour se développer. En même temps, les confrontations entre les travailleurs et leurs employeurs se présentaient encore essentiellement de manière directe. De nos jours, en revanche, cette opposition directe est définitivement révolue par la présence de plus en plus importante de l’État dans la gestion des relations entre employeur et employé. Depuis le lancement de la réforme, de nombreuses mesures ont été mises en place par le gouvernement central afin d’attirer plus d’investissements, inciter les paysans chinois à affluer vers les zones urbaines, contrôler l’organisation ouvrière et réglementer le système financier. Comme nous pouvons le constater, le rôle du gouvernement est semblable à celui d’un agent qui doit gérer les relations entre les travailleurs et les patrons. Or la coalition de plus en plus forte entre le capital et le pouvoir a complètement modifié la position du gouvernement dans la négociation. En d’autres termes, le silence des nouveaux travailleurs sur la scène politique à l’heure actuelle sous-entend une profonde crise de représentativité, car il existe une rupture totale entre les travailleurs et leur prétendu représentant politique, à savoir le parti ou/et le gouvernement. En d’autres termes encore, lorsque des travailleurs entrent en conflit avec leurs patrons, ils sont souvent systématiquement en opposition avec le gouvernement. Au cours du xxe siècle, la formation de la classe ouvrière, y compris la création du syndicat, est étroitement liée au système de partis. Or, avec la transformation du parti communiste chinois, d’un parti représentant une classe sociale en un parti-État qui se veut représentant de toute la population chinoise, la classe ouvrière s’est privée non seulement de son porte-parole sur la scène politique, mais aussi du droit de désigner son propre représentant politique. Dès lors, on voit de temps en temps quelques représentants politiques parler « au nom des travailleurs » en demandant aux entrepreneurs de se contenter d’une exploitation purement économique au lieu d’une exploitation extra-économique, car celle-ci nuit au maintien du système de production capitaliste sur le long terme. Quant aux nouveaux travailleurs, ils semblent complètement désemparés : à part quelques revendications concrètes visant à améliorer leurs conditions de vie, ils ne savent pas vraiment à qui et à quoi s’opposer. Tout se passe comme si toute injustice pouvait être réparée par des discours bienveillants du gouvernement et par des patrons un peu plus respectueux des lois.
Dans le but d’encourager les travailleurs à sortir de cette crise de représentativité politique, l’auteure ne cesse d’insister sur le dynamisme chez les travailleurs (même si cette volonté se manifeste, note-t-elle, souvent de manière saccadée voire contradictoire) dans leur poursuite de la richesse personnelle et leur contribution à la création de nouvelles relations sociales. Tout comme E.P. Thompson qui défend la volonté de dépasser « l’orthodoxie du Voyage du Pélerin » où le passé est « fouillé à la recherche de pionniers… », l’auteur des Nouveaux travailleurs en Chine s’appuie sur les frustrations, les impasses et les perdants eux-mêmes pour comprendre la naissance des nouveaux travailleurs chinois.

Traduit par Shuliu Wang
Relu par Pierre-Yves Le Gall

Wang Hui

professeur d’histoire à l’université Tsinghua (Pékin). Cet article est une version remaniée de la préface qu’il a écrite en 2012 pour le livre Nouveaux travailleurs en Chine : désorientation et éveil.