Quelle souveraineté monétaire ?

« Un des pires risques de cette crise, en effet, est la fermeture sur eux-mêmes des États-nations, la course à des dévaluations compétitives pour reconquérir des parts de marché en les soutirant aux autres par des mesures protectionnistes. C’est ainsi, en général, qu’éclatent les guerres. »[1]

 

Ces mots par lesquels se conclut La Brutalité financière – le livre de Christian Marazzi publié en français en 2013 – tracent un horizon funeste. Réfléchir à la crise européenne nous conduit inévitablement à nous rendre compte du danger qui se profile. Pour éviter cet horizon, Marazzi nous invite à adopter le principe sur lequel repose le Homeowners Affordability & Stability Plan mis en place par l’administration Obama (la caisse de refinancement de la dette hypothécaire sur trente ans qui permet aux ménages américains d’éviter la saisie de leur logement – mécanisme qui a été capable de redonner de la confiance au secteur du crédit, beaucoup plus que les interventions de sauvetage direct) : partir d’en bas pour réformer le système monétaire.

Les thèses de Marazzi constituent, pour le meilleur et pour le pire, la tentative la plus courageuse et rigoureuse produite par le néo-opéraïsme pour réorganiser les catégories nécessaires aux subjectivités qui veulent se rebeller contre l’état de crise. Des catégories floues pour saisir l’inhabituel forgé par le commandement financier, le comprendre, le modifier, afin d’imaginer tout d’abord et de réintroduire ensuite, de manière vitale et efficace, une relation entre « lutte (de classe ?) » et « développement (capitaliste ?) ». On y trouve donc une théorie de la financiarisation qui explique pourquoi celle-ci ne doit pas être entendue uniquement comme une tentative parasitaire de récupérer sur les marchés financiers ce que le capital n’arrive plus à réaliser dans l’économie réelle ; on y trouve une invitation à enquêter sur un « devenir-rente du profit »[2]très concret – car la financiarisation est la forme d’accumulation du capital symétrique des nouveaux processus de production de la valeur qui caractérisent le postfordisme. La Brutalité financière apparaît aujourd’hui encore comme un ensemble d’intuitions formidables à propos des effets déstabilisants de la crise américaine sur l’organisation de l’économie européenne.

La raison principale pour laquelle ce livre est important se trouve pourtant ailleurs. L’actualité des réflexions de Marazzi consiste en ceci : elle ramène l’analyse de la crise financière et de ses conséquences géopolitiques à un problème de souveraineté. En suivant les directions indiquées par l’auteur, il est possible de soutenir que la souveraineté monétaire se pose de nouveau comme un problème en raison non seulement des défauts constitutifs de la zone euro ou de l’établissement de l’étalon-dollar en 1971, mais parce que la monnaie, en tant qu’institution, participe des tendances destituantes introduites par le nouveau capitalisme, dans lequel la financiarisation accompagne une transformation des logiques productives.

Les grandes difficultés que rencontre aujourd’hui la politique européenne – dans les sommets institutionnels aussi bien que dans les expériences des mouvements sociaux – sont peut-être une conséquence avant tout d’une incapacité à affronter la crise en posant la nécessité de réformer le système monétaire en partant d’en bas.

Cela devrait nous amener en premier lieu à nous interroger sur le sens de la souveraineté monétaire en Europe. Cela devrait impliquer, en second lieu, la compréhension de ce que signifie « partir d’en bas » lorsque nous avons affaire à l’institution d’une monnaie. C’est ce que nous nous proposons de faire dans les notes qui suivent, où nous parcourons les étapes qui ont mené de la crise financière de 2007 à la crise européenne. Nous le ferons en construisant un dialogue entre les perspectives originales qui se dégagent du livre de Marazzi et les analyses qui comptent parmi les plus lucides et incisives produites dernièrement par les meilleurs économistes hétérodoxes français.

Nous sommes face à un phénomène complexe, souvent mal rapporté par les médias. Ceux-ci continuent de répéter – même avec une lassitude croissante – que les politiques d’austérité, avec une Banque centrale européenne (BCE) à laquelle on interdit d’intervenir directement sur les marchés primaires pour acquérir les titres des États non membres de l’Union, représentent le seul cadre institutionnel compatible avec un système économique et social sain. Devant le mauvais état de santé des pays européens, il est nécessaire tout d’abord de rapporter les événements qui se sont succédé sans adopter une approche dogmatique.

De la panique financière au piège de la dette

La première phase de la crise, avec ses logiques autoréférentielles qui expliquent la formation de bulles spéculatives, trouve une analyse exemplaire dans De l’euphorie à la panique, d’André Orléan – un auteur auquel Marazzi renvoie pour comprendre les logiques financières. La crise des subprimes, qu’Orléan étudie à travers un schéma théorique solide, étayé de données empiriques, n’est pas un accident provoqué par des comportements irrationnels ou des défauts institutionnels qu’il serait possible de corriger sans recourir à une intervention régulatrice radicale et révolutionnaire. L’instabilité financière – qui s’est transformée en incertitude radicale dans le système du crédit et qui s’est propagée à l’échelle mondiale en faisant de la zone euro son site névralgique (comme le montre bien François Chesnais dans ses études[3]) – est le résultat du libre jeu des forces concurrentielles appliquées aux activités financières :

 

« En phase d’euphorie, lorsque le prix de l’immobilier continue à augmenter, une grande richesse est produite qui favorise fortement la situation des acheteurs et des prêteurs.L’effet est proprement mécanique. Pour les acheteurs, c’est évident : ils sont plus riches puisque la valeur de leur capital a crû. Pour les prêteurs, deux effets se conjuguent. Ils sont plus riches des intérêts qu’ils ont perçus mais aussi, d’une manière plus complexe mais non moins importante, par le fait que leur stock de créances voit sa probabilité de défaut anticipé diminuer, ce qui signifie un accroissement de sa valorisation. Ces effets sont d’autant plus puissants que la richesse créée a été importante. C’est là la source de l’euphorie qui irrigue toute l’économie. Si de nouveaux acteurs rejoignent en nombre suffisant cette dynamique dans l’espoir que les prix continueront à croître, alors l’euphorie se perpétue. Notons que la politique monétaire laxiste menée par la Réserve fédérale jusqu’en 2004 a beaucoup favorisé cette évolution en fournissant au système financier les liquidités bon marché et abondantes dont il avait besoin pour financer cette euphorie. D’ailleurs, la croissance du crédit et la sous-estimation du risque n’ont nullement été limitées au seul secteur immobilier. Elles se sont diffusées à tous les secteurs. »[4]

Suivant les enseignements de Keynes, André Orléan soutient qu’il est dans la nature même des marchés financiers de fonctionner selon un comportement grégaire. Cette logique moutonnière dépend de l’adhésion de millions d’investisseurs à des symboles et signes que chacun reconnaît comme l’expression légitime de la richesse. Le comportement moutonnier qui s’ensuit est intrinsèque au concept, si central aux marchés financiers, de liquidité. Lorsque les titres financiers sont acceptés par le marché financier, ils deviennent extrêmement liquides et donc immédiatement négociables de manière à obtenir une richesse hic et nunc (principe de la liquidité).

Tant que les marchés financiers produisent de la plus-value, ils maintiennent le degré de liquidité inaltéré ou l’augmentent. Il se crée alors un mécanisme autoentretenu qui, à son tour, engendre une valeur actionnariale en croissance constante, et donc de nouvelles plus-values. Il s’agit d’un mécanisme autoréférentiel qui explique la spéculation comme étant le fruit du fonctionnement même des marchés. Une autoréférentialité qui induit une contrainte cognitive sur tous les investisseurs, contrainte qui vient de la suprématie de la « psychologie du marché » (de l’opinion collective) sur l’opinion ou les croyances individuelles. Les prix sont l’expression de « l’agir » de l’opinion collective. L’investisseur individuel ne réagit pas à une information, mais à ce qu’il croit être l’action des autres investisseurs face à ladite information. La conséquence en est que les valeurs des titres cotés en Bourse font référence à elles-mêmes, et non à une valeur économique sous-jacente. Nous sommes ici face à un mouvement contraire, à une forme d’idéalisme pleine de retombées réelles ; à la possibilité que tout soit légitime.

L’attribution du prix Nobel d’économie à Eugen F. Fama, Robert J. Shiller et Lars Peter Hansen en 2013 a en un sens consacré cette manière tout à fait précaire de légitimer la valeur des choses. Fama, un économiste mainstream qui soutient la capacité d’autorégulation des marchés financiers en posant un lien étroit entre valeurs financières et prix des biens et services réels ; Shiller, un économiste éclectique qui cherche à fonder une science de l’irrationalité capable de conduire à un nouvel ordre financier ; Hansen, un économètre qui a développé des modèles statistiques susceptibles de confirmer tous les niveaux de l’interprétation à partir d’une base de données appropriée.

Ce qui en ressort est la réalité : le principe de la concurrence appliqué à la finance engendre donc un emballement des marchés financiers selon une logique tout à fait raisonnable. Si l’on regarde de près, l’emballement mis en lumière par Orléan ne consiste pas dans la folie des acteurs du marché : les opérateurs financiers suivent les conventions qui, pendant un certain temps, deviennent des lois, dans les phases d’euphorie comme dans celles de panique.

La folie la plus profonde se trouve plutôt dans le produit des interactions entre les institutions qui opèrent sur les marchés financiers, parmi lesquelles on trouve les instituts de crédit traditionnels, les banques centrales et les États eux-mêmes. Ce qui se dégage de ces interactions est un état d’exception qui conduit à reconnaître la nécessité d’une intervention publique. Il est significatif que la demande ait été formulée par ceux-là mêmes qui, par le passé, avaient contribué plus qu’aucun autre à affirmer le principe de l’État minimal : on s’adresse aux États pour qu’ils sauvent les banques et les marchés, tout en contribuant, à leur demande, à revaloriser les actifs financiers. Cela afin que les marchés puissent redémarrer, et avec eux la titrisation, c’est-à-dire l’opération consistant à transformer des crédits bancaires en titres négociables sur les marchés secondaires. Les politiques publiques sont par conséquent déterminées par un état d’exception qui garde lui-même une force déstructurante : pour maintenir en vie une institution (les marchés financiers) légitimée par des conventions instables, on démolit les conventions durables sur lesquelles les États nationaux construisent leur propre raison d’être. La compatibilité entre accumulation et régulation grâce à laquelle un régime de croissance durable et viable est susceptible de s’instaurer se trouve ainsi menacée.

La crise des dettes souveraines – et le retour à une souveraineté étatique dans laquelle ce sont les banques qui dictent les politiques publiques – sont déjà inscrits dans l’ordre des choses : comme le remarque Marazzi, la gouvernance étatique de la crise dépend en effet de la capacité des États à emprunter des capitaux en recourant aux marchés obligataires :

 

« Le recours aux marchés obligataires par les États pour ratisser des capitaux qui couvriraient les déficits croissants ne devrait pas, en principe, constituer un problème particulier […]. Toutefois, la perspective d’une reprise de l’inflation, causée par les fortes augmentations des déficits et des dettes publics et des injections massives de monnaie, et, par conséquent, la probabilité d’une perte de rendement des titres d’État, provoque déjà une augmentation des taux d’intérêt réels sur les Bons du Trésor, et cela même dans les pays économiquement les plus riches. En fait, les investisseurs internationaux en titres obligataires publics demandent des rendements nominaux et réels substantiellement plus élevés pour mieux se protéger contre les risques de défauts souverains. […] Pour des pays comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Irlande et l’Italie, qui, jusqu’en 2007, avaient des différentiels de rendement sur les Bons du Trésor de peu supérieurs à ceux de l’Allemagne, les problèmes de financement des déficits publics ont augmenté de manière évidente depuis décembre 2008. »[5]

 

On arrive par ce moyen à augmenter les dettes illégitimes dont parle François Chesnais dans son pamphlet de 2011. Nous arrivons tout d’abord à comprendre, grâce à ce livre, la deuxième phase de la crise. Chesnais montre les liens entre la crise des subprimes et la crise de la zone euro à partir des données sur l’augmentation de l’endettement des pays européens sous le double effet de la récession et du financement du plan de sauvetage des banques : l’explosion de la dette publique en Europe est liée principalement aux plans de sauvetage du monde bancaire et financier qui ont suivi la crise de 2008. Dans la zone euro, le déficit public moyen s’élevait seulement à 0,6 % du PIB en 2007 (et le ratio dette publique/PIB à 66 %), mais il est passé à 7 % du PIB en 2010 (et le ratio dette publique/PIB à 84 %). Tout cela s’est produit pendant que les dépenses publiques étaient stables par rapport au PIB ou en déclin à partir du début des années 1990, en raison également de la concurrence fiscale entre les États européens[6].

La possibilité d’une souveraineté étatique dictée par les intérêts des marchés financiers est inscrite en partie dans l’ADN de l’Union européenne, comme le montre Chesnais : le capitalisme financier fondé principalement sur la rente s’articule autour de nouvelles formes de centralisation du capital monétaire, dans lesquelles la naissance de l’euro a joué un rôle déterminant. Les fonds communs d’investissement et les fonds de pension privés prospèrent surtout grâce aux opérations des marchés obligataires, avec l’augmentation de la vente sur les marchés financiers des titres d’État à partir de la moitié des années 1980. La diffusion du principe d’indépendance des banques centrales a conduit les gouvernements à livrer leurs économies aux diktats des opérateurs financiers. Les Traités européens interdisent aux banques centrales de l’Union européenne de financer les États, et ceux-ci doivent donc vendre leurs titres sur les marchés financiers. La BCE elle-même, comme nous l’avons rappelé, n’a pas le droit de souscrire directement aux émissions d’obligations publiques des États européens, c’est-à-dire qu’elle ne remplit pas les fonctions typiques d’une banque d’émission. C’est justement ce cadre institutionnel – basé sur des théories économiques aussi répandues que discutables[7] – qui a favorisé la deuxième phase de la crise, malgré les interventions extraordinaires mises en œuvre par la BCE elle-même.

Jean-Claude Trichet d’abord, et Mario Draghi ensuite, ont agi sans que les leaders politiques européens – notamment Angela Merkel – protègent la stabilité de la zone monétaire. Le « non » aux interventions en faveur de la Grèce, l’idée de deux zones monétaires, la demande de participation des investisseurs privée au sauvetage des États européens en difficulté, la création d’un fonds pour sauver les États dépourvus de la liquidité nécessaire pour faire face aux besoins réels, fonds construit qui plus est dans l’opacité, ont en effet représenté des signaux de faiblesse institutionnelle qui ont alimenté la spéculation financière : le chaos politique qui caractérise aujourd’hui encore l’Union européenne a répandu et peut répandre encore la crainte du non-remboursement des intérêts et a encouragé des opérations de vente des titres des pays européens en difficulté. Ce qui a poussé vers le haut les taux d’intérêt de la dette publique, en augmentant le fameux spread par rapport aux titres allemands. De cette manière, on a de fait alimenté – à des moments différents, car, comme le dit Chesnais, la crise des dettes européennes est marquée par une discordance entre les impacts, et donc entre les temporalités de la prise de conscience – l’insoutenabilité des dettes publiques grecque, irlandaise, espagnole, portugaise et italienne (les soi-disant PIIGS). Les investisseurs internationaux qui détiennent dans leurs portefeuilles des titres publics des PIIGS ont commencé à les vendre ou à s’assurer en achetant un type particulier de dérivés, les credit default swaps (CDS).

À partir de 2008, les plus-values les plus élevées dégagées par les investisseurs institutionnels provenaient de l’échange des CDS, en particulier de ceux qui étaient liés au risque de défauts souverains, à travers le mécanisme suivant : certaines grandes sociétés financières commençaient à vendre des titres d’État d’un pays qui, d’après elles – et leur avis était officialisé par les agences de notation – couraient le risque de rencontrer des difficultés de financement. Il s’ensuivait une dépréciation de la valeur des titres, qui induisait à son tour des attentes négatives sur la valeur attendue pour le futur. Les taux d’intérêt liés à l’émission de nouveaux titres commençaient ainsi à s’envoler, en augmentant le spread. Cette tendance s’autoalimente au point de créer une situation d’urgence qui oblige la BCE à intervenir en achetant les titres d’État en échange d’une nouvelle liquidité monétaire et en demandant en même temps aux gouvernements nationaux des mesures économiques drastiques visant à réduire le déficit public. Dans le même temps aussi, la valeur des CDS s’accroît énormément, de façon proportionnelle à l’augmentation du spread sur les taux d’intérêt. Cela permet aux détenteurs de CDS d’en tirer d’immenses plus-values[8].

Chesnais révèle l’existence de mécanismes d’ingénierie financière derrière les dettes publiques des pays européens ; cela pose le problème de savoir ce qui est vraiment emprunté sur les marchés, en interrogeant la légitimité des dettes que les citoyens sont invités à honorer au point qu’on leur impose l’austérité. Il s’agit là d’une explication qui vise à justifier ce ce que serait le programme d’un mouvement social à l’échelle européenne : il est légitime de se refuser d’honorer la partie des dettes publiques « contractée par des objectifs extérieurs aux intérêts de la Nation, aux intérêts des citoyens » – selon la définition qu’en donnait le juriste russe expert en droit international Alexander Sack en 1927. Pour Chesnais, on peut faire figurer parmi ces dettes une partie des plans de sauvetage du système bancaire qui ont suivi la crise de 2008. On peut y ajouter aussi, et surtout dans le cas grec, les dépenses d’armement : entre 2005 et 2009, lit-on dans Les Dettes illégitimes, l’Allemagne a vendu à la Grèce pour plusieurs milliards d’équipement militaire (chars Leopard, sous-marins 214, munitions), conduisant à une situation impérialiste classique de subordination économico-politique. La Grèce s’est endettée auprès des banques et des fonds d’investissement du pays même auquel elle a acheté des armes.

À travers le piège de la dette, dans un contexte institutionnel où la souveraineté monétaire est de fait subordonnée au désordre financier, on élabore des recettes politiques qui – pour emprunter une expression de Marazzi – visent à privatiser le commun produit par les rapports sociaux. Cela est tout à fait évident si l’on considère que l’austérité se traduit par une réduction substantielle du Welfare : on coupe les dépenses destinées aux retraites, à la santé, aux politiques sociales, etc., et on met en vente sur le marché les entreprises d’utilité publique. Tout cela détermine la possibilité pour les fonds de pension, les sociétés d’assurance maladie, les entreprises privées spécialisées dans les services d’assistance à la personne et les colosses de l’énergie et du secteur de l’eau (concentré en Allemagne, en France et en Angleterre) d’entrer sur de nouveaux marchés caractérisés par des besoins primaires, donc par une élasticité de la demande proche de zéro.

 

Que signifie l’union monétaire européenne ?

L’austérité alimente le piège de la dette car le ratio dette publique/PIB tend à augmenter malgré les coupes dans les dépenses publiques. En effet, non seulement le PIB diminue en raison de l’effet négatif de la réduction des dépenses publiques sur la consommation privée, mais cela se traduit aussi par l’impossibilité de mettre en œuvre les politiques industrielles nécessaires pour modifier la structure économique des pays européens qui doivent rééquilibrer leur propre balance commerciale. De cette manière, ces pays peuvent s’attendre aussi, pour ainsi dire, à une nouvelle baisse du PIB national, en aggravant la dépendance technologique par rapport aux pays d’Europe du Nord caractérisés par des systèmes nationaux d’innovation plus solides et par des excédents commerciaux croissants (surtout en Allemagne)[9].

Il sera ainsi très difficile de sortir de la crise si nous ne parvenons pas à construire une mobilisation sociale capable de dénoncer l’attaque contre la démocratie que constitue en tant que telle cette structure institutionnelle que nous continuons d’appeler l’Union monétaire. Si sortir de la crise signifie tout d’abord, comme l’écrit Marazzi, « se donner les moyens d’inventer son propre avenir », il faut remettre en question cette Union économique et monétaire. La scène politique de ce système si fragile est dominée aujourd’hui par les liens de causalité suivants : la coupe des dépenses publiques entraîne une réduction de la dette publique ; l’amélioration de l’état des finances publiques favorise le flux des capitaux privés vers les projets d’investissement nécessaires au soutien de la croissance. Mais ces liens de causalité sont tout à fait précaires.

En France, les signataires du Manifeste des économistes atterrés – promu par P. Askenazy, T. Coutrot, A. Orléan et H. Sterdyniak – l’ont clairement mis en lumière : « à court terme l’existence de dépenses publiques stables limite l’ampleur des récessions («stabilisateurs automatiques») ; à long terme les investissements et dépenses publiques (éducation, santé, recherche, infrastructures…) stimulent la croissance. Il est faux d’affirmer que tout déficit public accroît d’autant la dette publique, ou que toute réduction du déficit permet de réduire la dette. Si la réduction des déficits plombe l’activité économique, la dette s’alourdira encore plus »[10]. En effet, la réduction du revenu social génère une réduction des recettes fiscales, ce qui crée une divergence croissante entre taux d’intérêt et taux de croissance du PIB (en particulier dans un contexte peu ouvert sur l’extérieur comme celui de l’Union européenne, dont les pays membres ont pour principaux partenaires commerciaux les autres pays européens). Par conséquent, une réduction simultanée des dépenses publiques aura pour effet une récession, aggravée par une nouvelle augmentation de la dette.

D’ailleurs, la corrélation identifiée entre hauts niveaux de dette publique et bas taux de croissance – largement discutable[11] – n’implique pas que le sens de la causalité aille de la première à la seconde variable : il se pourrait bien que ce soient les bas taux de croissance qui entraînent de hauts niveaux de dette publique[12].

Aujourd’hui l’Union économique et monétaire est un ensemble d’États nationaux qui utilisent une monnaie unique, bien que chacun de ces États soit caractérisé par de profondes divergences en ce qui concerne les taux d’intérêt, les taux d’inflation, le solde de la balance commerciale, etc. Cet aspect – en l’absence d’une politique fiscale commune – est de fait incompatible avec une monnaie unique (un euro déposé ou dépensé en Allemagne n’a pas autant de valeur qu’un euro déposé ou dépensé en Italie) et appelle une remise en cause radicale du système monétaire européen. Les économistes atterrés proposent des interventions courageuses telles que le désarmement des marchés financiers, la réorientation du système bancaire, une réforme fiscale, le renouveau des services publics, une refonte des traités européens, la transition écologique ou la gestion publique des entreprises[13]. Il s’agit de mesures inspirées par un keynésianisme radical qui – en suivant le raisonnement de Marazzi – ne pourront se réaliser que si elles s’inscrivent dans une stratégie précise, géopolitique et géomonétaire.

Parmi les scénarios à moyen terme envisagés dans La Brutalité financière, celui dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui est le renforcement des déséquilibres européens. Pour le moment, ce scénario rend irréalisable à l’intérieur de l’Europe une bonne partie des suggestions éclairées promues par les économistes atterrés.

Nous avons déjà rappelé que le livre de Marazzi – comme celui de Chesnais – se conclut par ces mots, principalement adressés aux mouvements sociaux européens : partir d’en bas pour réformer le système monétaire. De quelle manière est-il possible de conjuguer une réforme du système monétaire fondée sur le principe du clearing (donc sur la légitimité des dettes et des créances contractées) contre le principe de la liquidité (dont les défauts ont été dénoncés par Orléan) avec les exigences constituantes que pourraient faire valoir les mouvements sociaux ?

Dans une intervention plus récente, Marazzi a souligné qu’une monnaie commune – ou mieux, une monnaie du commun – devait fournir une expression matérielle à la lutte de classe transnationale, c’est-à-dire à une lutte partant de formes de réappropriation du commun et parvenant à recomposer, sur ces bases, un « savoir monétaire partagé ». La monnaie devrait être un instrument de recomposition de sens, d’autonomie sociale, et non exprimer un commandement sur le travail et la vie d’autrui[14].

Il s’agirait alors de construire des circuits financiers et de crédit alternatifs dans lesquels la monnaie favorise des pratiques d’autogestion de la richesse sociale aujourd’hui expropriée par des processus d’endettement et par la spéculation financière. Cela devrait se faire en partageant les mêmes principes de délimitation de la souveraineté monétaire. Des indications précieuses en ce sens figurent dans certaines études consacrées aux monnaies complémentaires[15]. Elles proposent des systèmes unitaires de relations multilatérales entre les entreprises, les travailleurs et les « corps sociaux », ces derniers ayant vocation à dépenser davantage qu’ils ne reçoivent, parce qu’ils « s’engagent dans d’autres buts que la production économique »[16]. Mais cela reste un travail difficile pour des mouvements sociaux qui ont du mal à sortir des limites nationales et de leurs propres imaginaires de conflit. Ce travail peut contribuer à une Europe qui ne soit pas seulement le terrain de communautés refermées sur elles-mêmes, animées uniquement du désir de destruction qui habite en secret ceux qui subissent la violence d’un pouvoir souverain.

 

Coordination

La longue durée d’une union monétaire ne dépend pas seulement de questions d’ingénierie sociale ou managériale. Nous avons sous les yeux l’échec de l’Europe en tant qu’espace démocratique. Il devrait exister un espace commun d’évaluation et de règles permettant le gouvernement des relations de dette et de crédit, servant de guide dans l’activité de production des individus et favorisant les échanges.

Pour qu’une monnaie existe, il faut d’abord résoudre le problème de la cohabitation pacifique ; il doit y avoir un acte fondateur interdisant les formes d’expropriation violentes, au moins sur le plan formel. En d’autres termes, la monnaie procède d’une souveraineté[17] – mais pas nécessairement d’une souveraineté étatique.

Une monnaie non assujettie aux logiques capitalistes devrait avant tout financer les services de Welfare, garantir un accès universel à ces services et favoriser un modèle de développement fondé sur la connaissance et sur la production de l’être humain pour l’être humain. Est-il possible d’imaginer un tel processus à partir d’une certaine forme de coordination entre les circuits monétaires alternatifs existants ? La question pourrait aussi se poser de cette manière : de quelle façon les circuits monétaires alternatifs peuvent-ils favoriser la reproduction d’une force de travail qui ne soit pas assujettie aux logiques capitalistes et, plus globalement, aux logiques d’exploitation ?

L’institution sur une échelle significative de la possibilité de rémunérer correctement les relations productives qui se trouvent sur les territoires peut aller de pair avec la satisfaction des besoins collectifs qui restent actuellement inexprimés.

Dans l’état de crise permanent – que Marazzi nous aide à déchiffrer – émerge à nouveau un thème complexe : la connexion constitutive entre les dimensions globales et locales dans les processus de formation de la subjectivité et dans la détermination de l’agenda politique dans la sphère publique.

Traduit de l’italien par Davide Gallo Lasserre & Christophe Degoutin

 

[1]    Christian Marazzi, La Brutalité financière, Éd. de l’Éclat, Lausanne, Réalités sociales, Paris, 2013, p. 127.

 

[2]    Expression introduite par Carlo Vercellone dans « La Nouvelle Articulation rente, salaire et profit dans le capitalisme cognitif », dans European Journal of Economic and Social Systems, vol. 20, no1, 2007, p. 45-64.

 

[3]    François Chesnais, Les Dettes illégitimes, Éd. Raison d’agir, Paris, 2011.

 

[4]    André Orléan, De l’euphorie à la panique. Penser la crise financière, Éd. de la rue d’Ulm, Paris, 2009, p. 31.

 

[5]    Christian Marazzi, op. cit., p. 49-50.

 

[6]    Cf. Stefano Lucarelli et Carlo Vercellone « Welfare Systems and Social Services During the Systemic Crisis of Cognitive Capitalism », in European Journal of Economic and Social Systems, vol.24, no1/2, 2011, p. 77-97.

 

[7]    Cf., entre autres, Paul De Grauwe, « Only a More Active ECB Can Solve the Euro Crisis », CEPS Policy Brief, no250, août 2011, mais aussi Marcello De Cecco, « The Lender of Last Resort », Economic Notes, vol. 28, no1, 1999, p. 1-14.

 

[8]    Cf. Andrea Fumagalli, « Il default come contropotere alla speculazione finanziaria », 10 août 2011, www.uninomade.org/il-default-come-contropotere-alla-speculazione-finanziaria/

 

[9]    Cf. Stefano Lucarelli, Daniela Palma et Roberto Romano, « Quando gli investimenti rappresentano un vincolo. Contributo alla discussione sulla crisi italiana nella crisi internazionale », Moneta e Credito, vol. 67, no262, 2013, p. 167-203.

 

[10]   Cf. Économistes atterrés, Manifeste d’économistes atterrés. Crise et dettes en Europe. Dix fausses évidences, 22 mesures en débat pour sortir de l’impasse, Les Liens qui libèrent, Paris, 2010, fausse évidence no5.

 

[11]   Cf. notamment Paul Krugman, « The Excel Depression », New York Times, 18 avril 2013.

 

[12]   Ugo Panizza et Andrea Filippo Presbitero, « Public Debt and Economic Growth : Is There a Causal Effect ? », MoFiR, document de travail, no65, 2012.

 

[13]   Économistes atterrés, Changer d’économie!, Les liens qui libèrent, Paris, 2012.

 

[14]   Christian Marazzi, « Appunti su BCE, Euro e scenari futuri », 6 août 2012, www.uninomade.org/bce-euro-scenari-appunti/

 

[15]   Cf. entre autres Massimo Amato, « Une monnaie locale et complémentaire à Nantes : une solution innovante et efficace face à la crise ? », Institut Kervégan, 2012.

 

[16]   Cf. Massimo Amato, L’Énigme de la monnaie, Éd. du Cerf, Paris, 2015.

 

[17]   Cf. André Orléan, article « Monnaie», dans Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Le Dictionnaire des sciences humaines, Paris, Presses universitaires de France, 2006, www.parisschoolofeconomics.com/orlean-andre/depot/publi/Dictionnaire0612.pdf

 

Lucarelli Stefano

Chercheur en économie politique auprès du Département de sciences économiques et de l’entreprise et méthodes quantitatives de l’Université de Bergame, où il enseigne l’International Monetary Economics. Il a dirigé, avec Andrea Fumagalli, Money and Technological Change. The Role of Financing in the Process of Evolution (numéro spécial du European Journal of Economic and Social Systems, Hermes-Lavoisier, 2008) et, avec Marco Passerella, New Research Perspectives in the Monetary Theory of Production, Bergamo University Press, 2012.