Raviver un souffle post capitaliste

La plaisanterie de Frederic Jameson est aujourd’hui aussi célèbre que tragi-comique : à l’esprit catastrophiste qui aime à baptiser notre époque du terme d’« anthropocène », la fin du monde semble plus facile à envisager que la fin du capitalisme. On en est sans doute arrivé là à force de fausses prophéties annonçant comme imminents le grand soir du Capital, les lendemains qui chantent et l’avenir radieux de la société sans classe. Les prophètes de la révolution prolétarienne mangent les pissenlits par la racine, mais le capitalisme est toujours là – toujours plus intimement imprégné dans nos habitudes de consommation, nos modes de vie, nos façons de penser. Toujours plus triomphant…

Lourds d’un tel héritage de « dépassements du capitalisme » toujours annoncés et toujours démentis, comment – et surtout pourquoi – reprendre aujourd’hui cette rengaine éculée ? Comment et pourquoi ne pas craindre le ridicule qui ne manquera pas de tomber sur une telle naïveté ? Au nom de quoi espérer ré-ouvrir un horizon de pensée post-capitaliste ? C’est à un survol rapide de quelques réponses disponibles dans le paysage intellectuel du moment que sera consacré ce dossier de Multitudes.

Nous avons toujours été post-capitalistes…

Clarifions une première évidence : tout le monde n’a pas été « désillusionné » par la récurrence des fausses prophéties. L’élaboration d’alternatives au capitalisme, la dénonciation de son caractère insoutenable, la prise au sérieux du besoin non seulement d’imaginer autre chose, mais de commencer sans attendre à le mettre en place – tout cela a depuis toujours vivifié des champs de pensée plus ou moins marginaux, plus ou moins invisibilisés, plus ou moins réalistes, plus ou moins convaincants. Avec des hauts (les années 1970) et des bas (les années 1990), l’imagination d’un horizon post-capitaliste a persisté à faire entendre sa basse continue derrière les railleries des envoûtements médiatiques bien-pensants.

Un courant important de l’activisme numérique des vingt dernières années a envisagé les nouveaux modes de communication en réseaux – avec leurs échanges libres et gratuits de pair-à-pair, avec leur constitution concrète de « communs » mis à la disposition de tous sur internet – comme annonçant un dépassement « révolutionnaire » des logiques propriétaires ayant dominé l’âge du capitalisme industriel. L’emprise des GAFAM sur la computation en plateformes, l’intrusion ubiquitaire de la surveillance sécuritaire ou encore les attaques contre le principe de la neutralité du Net ont certes montré que les communs numériques sont au moins autant un terrain de bataille qu’un simple acquis. Il n’en reste pas moins vrai qu’une certaine forme de post-capitalisme est déjà à l’œuvre à la fois dans les luttes qui se mènent pour défendre et étendre ces communs, et dans l’extension extrêmement rapide (à l’échelle de temps anthropologique) d’une socialité numérique qui – par-delà tous les problèmes qu’y dénoncent (souvent à juste titre) des critiques fréquemment réactionnaires – rend possibles des modes de communication (c’est-à-dire de « mise en commun ») susceptibles de miner, de subvertir, voire renverser les fondements propriétaires de la domination capitaliste.

Des économistes comme Yochai Benkler annoncent depuis plusieurs années le dépassement de la Richesse des nations par la Richesse des réseaux1. En dénonçant les façons dont le capitalisme profite de la prétendue gratuité pour extraire des profits faramineux de la généreuse inventivité des internautes, les Telekommunisten en appellent à la formation d’instruments légaux clairement post-capitalistes2, au sein desquels l’usage gratuit ou payant d’un bien numérisé serait modulé selon les finalités de cet usage : seuls les capteurs de profits se trouveraient captés dans le filet d’une exigence de rémunération. De la Belgique à l’Équateur, des collectifs internationaux comme la fondation P2P de Michel Bauwens réfléchissent, discutent, théorisent, projettent des modes d’implémentation des logiques de partages émergées d’internet pour les étendre bien au-delà ou en deçà des seuls communs numériques3. Plus près de nous, des dizaines et des centaines d’îlots de résistances locales, depuis les AMAP jusqu’aux ZAD et à Tarnac, construisent déjà, à leur échelle propre, des alternatives concrètes qui aident à entrevoir à quoi pourrait ressembler, sur le terrain, une société post-capitaliste.

Comme l’affirment les auteurs du Manifeste accélérationniste4, il s’agirait moins d’avoir à inventer quelque chose d’absolument inédit, en rupture complète avec le passé – comme nous invitait à le faire un certain imaginaire révolutionnaire – que d’accélérer des mutations déjà rendues imaginables et possibles par le développement même des forces de production aujourd’hui à l’étroit dans le carcan des relations sociales capitalistes. Le duo de théoriciennes Katherine Gibson et Julie Graham travaillent depuis 1996 à libérer les traditions et expérimentations perçues comme « alternatives » de la chappe de plomb qui les relègue à ce statut marginal par la seule magie du fantasme d’omnipotence qu’une vulgate marxiste a projeté sur le « capitalisme5 ». Des myriades d’agencements collectifs, hérités du passé le plus lointain comme résultant des innovations les plus imprévisibles, fraient des dizaines de voies qui n’ont même pas à « sortir » du capitalisme, pour la bonne raison qu’elles n’y sont jamais vraiment entrées.

Autrement dit : le post-capitalisme – loin de se résumer à l’obstination d’une idéologie irréaliste, à un vœu pieux ou à un rêve fou – fait déjà l’objet de théorisations stimulantes, d’expérimentations réjouissantes et de stratégisations (presque) convaincantes. De même que Bruno Latour nous a fait voir que nous n’avons en réalité jamais été modernes, de même pourrait-on dire de certains d’entre nous qu’ils ont toujours été post-capitalistes.

Un triomphe catastrophique

La vraie question est de se demander si l’anti-capitalisme est voué à rester cantonné dans les ghettos de quelques minorités agissantes – ou s’il a une chance de renverser les rapports de forces actuels pour assurer à tous un avenir véritablement post-capitaliste. À regarder les choses de loin, si notre moment actuel a une spécificité, c’est que l’écart a rarement été aussi énorme entre, d’une part, la probabilité d’un effondrement dramatique des logiques ayant permis au capitalisme d’assurer sa survie et sa prospérité depuis deux siècles et, d’autre part, l’inhibition des discours politiques perçus comme « crédibles » dans leur revendication de l’horizon post-capitaliste. C’est précisément ce grand écart paradoxal qu’exprime la plaisanterie initiale : comment expliquer que si peu d’entre nous s’attachent à penser la fin du capitalisme, alors même que tant d’entre nous se sentent sommés de penser la fin du monde ?

À regarder les choses de plus près, toutefois, on pourrait bien être en train de voir le capitalisme causer lui-même la fin de son monde, qu’il n’est pas si évident que cela de considérer comme le nôtre. Certaines évolutions sont observables dans cette Terre Sainte de Capital Absolutisé que sont les USA de Donald Trump. Dans un excellent article récent de la Revue du Crieur, Laura Raim rappelait quelques indices frappants d’un post-communisme peut-être en train de (re)prendre forme au sein de milieux encore minoritaires mais pas forcément excentriques de la société états-unienne6 : la jeune revue Jacobin qui a réussi à catalyser une frange remarquablement radicale de la gauche américaine est parvenue en cinq ans d’existence à réunir 40 000 abonnés, à attirer plus d’un million de visiteurs par mois sur son site internet, ayant vu ses abonnements doubler durant les quatre mois faisant suite à l’élection de Donald Trump après avoir enregistré plus de 400 abonnements par semaine pendant la campagne de Bernie Sanders ; au cours de la phase primaire des dernières joutes électorales, ce dernier est parvenu à remporter 23 états contre Hillary Clinton, attirant à lui davantage de jeunes électeurs que Trump et Clinton réunis.

Derrière ces effets de surface, Laura Raim pointe très pertinemment certaines explications sociologiques de ces réorientations politiques, selon une analyse de la misère en milieu universitaire admirablement développée dans le dernier ouvrage de Christopher Newfield7. Le large mouvement de radicalisation dont ont bénéficié le candidat Sanders et la revue Jacobin semble explicable en partie par la précarisation de toute une vaste classe de l’intelligentsia ayant bénéficié d’un bon niveau d’éducation, mais au prix d’un énorme boulet de dette étudiante qui devient d’autant plus écrasante que les emplois universitaires remplacent les postes stables bien rémunérés par des vacations précaires payées au lance-pierre, avec jusqu’à trois quarts des enseignants rémunérés au cours. Du point de vue qui nous retient ici, ces terribles conditions financières et professionnelles sont une bonne nouvelle : le capitalisme des plateformes, si prompt à se gargariser et à profiter des opportunités de l’Intelligence Artificielle, paraît être assez humainement imbécile pour creuser sa propre tombe, en prolétarisant ceux dont il a besoin pour créer et entretenir sa richesse. Malgré un large consensus médiatique proclamant l’inéluctable triomphe du capitalisme – martelé par les multiples avatars de Tina (There Is No Alternative), à commencer en France par la faiblesse des résistances opposées aux réformes du gouvernement Macron – ce triomphe pourrait bien être davantage catastrophique que définitif, au sens où, étymologiquement, la catastrophe tient davantage d’un retournement imprévu que d’un prévisible effondrement.

C’est cette hypothèse qu’aimerait explorer la série d’analyses proposées ici. En même temps que le triomphe apparent du capitalisme paraît devoir entraîner l’asphyxie de la planète qui a jusqu’ici supporté la vie de ses agents, n’est-ce pas aussi de l’intérieur que le capitalisme est en train de muter vers « autre chose » ? Que pourrait donc bien être cette « autre chose » ? À quoi ressemble-t-elle ? Comment en repérer les dynamiques principales ? C’est ce que tentera d’esquisser ce dossier.

Quand l’information mine le capital

La plus décoiffante des voies d’approche du post-capitalisme vient du théoricien des media d’origine australienne McKenzie Wark, qui prend à contre-pied le présupposé eschatologique et messianiste animant implicitement les annonces récurrentes de la fin et du dépassement du capitalisme : et si cette « autre chose » qui est en train d’émerger de l’auto-consumation du capitalisme, loin d’être la promesse réconfortante d’un avenir radieux, s’annonçait en réalité comme « encore pire » que ce que nous avons connu depuis deux siècles ? Elle n’en resterait pas moins « autre chose » que ce qu’on a pris l’habitude de reconnaître à travers le prisme du Capital ! Et cette « autre chose » n’en demanderait pas moins à être comprise dans ses spécificités et ses dynamiques propres, qu’il faut aller chercher, selon McKenzie Wark, du côté de ce que l’information (numérisée) fait au capitalisme, tout autant que du côté de ce que le capitalisme fait de l’information.

Dans ce domaine, la cause semble aujourd’hui entendue, au grand désespoir des derniers militants naïfs de la cause perdue des « communs » (environnementaux, sociaux, numériques) : après quelques tâtonnements incertains, voire quelques revers initiaux (dus à la puissance subversive du pair-à-pair), le capital a su reprendre la main sur le nouveau monde du numérique, célébrant à chaque mois une nouvelle augmentation de la cotation boursière des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) et autres NATU (Netflix, AirBnB, Tesla, Uber). En quelques années, le capital a su trouver le moyen de miner l’information contenue dans nos données personnelles (data mining, big data, speed trading, etc.), pour les revendre au plus offrant. Comme à chaque tour de piste antérieur – après la plantation esclavagiste, après l’industrialisation forcée, après l’usine fordiste – il a su retrouver sa belle inventivité pour extorquer de la plus-value en colonisant cette fois le vaste champ du digital labor8. Comme auparavant quoique sous de nouvelles modalités, nous voilà donc tous et toutes soumises à son emprise, mieux équipée et par conséquent plus forte que jamais.

Malgré son caractère désespérant, cette analyse dominante a le mérite de la simplicité : le capitalisme triomphe aujourd’hui en exploitant l’information, comme il triomphait hier en exploitant le travail humain. Il a changé de proie, de piège et de régime alimentaire, mais sans rien perdre de sa puissance conquérante. Tout au contraire : il ne nous tient que plus intimement et plus fermement dans ses griffes, puisque c’est toute notre vie (24/79) – et non seulement durant nos horaires et sur nos lieux de travail – qu’il parvient désormais à nous sucer le sang.

C’est à cette évidence que s’attaque McKenzie Wark, pour en retourner le sens, et pour ouvrir par là même un nouvel horizon à nos perceptions politiques. Certes, le capital mine l’information, en extrayant de nouveaux profits puisés dans la collecte et le traitement algorithmique de tout ce que nous lui donnons gratuitement avec tant de générosité. Mais, en retour de manivelle, l’information mine le capital ! C’est par paresse intellectuelle qu’on désigne du vieux terme de « capitaliste » la nouvelle classe dominante qui profite des nouvelles formes de pouvoir instaurées par la société numérique. Nous assistons en réalité à l’émergence d’une nouvelle classe sociale, la classe vectorialiste, qui se caractérise par sa capacité à contrôler et à profiter des vecteurs à travers lesquels l’information se trouve mise en circulation et valorisée.

Le grand remplacement de la classe capitaliste

En restant aveugles à la naissance et à la montée en puissance de cette classe vectorialiste, nous ratons deux traits centraux des métamorphoses en cours. D’une part, la notion même de « classe capitaliste » n’a plus guère de prise sur le réel. Oui, bien sûr, il reste des très-très riches, qui le sont de plus en plus et qui accumulent les moyens de profiter du travail d’autres, beaucoup plus nombreux, qui doivent se partager une part décroissante de nos richesses communes. Mais parler de « classe capitaliste » relevait d’une analyse économique autrement plus précise que la simple désignation d’écarts de richesse, fussent-ils scandaleux. Les capitalistes se caractérisaient par le fait de posséder les moyens de production – les usines (le capital fixe) et les capacités de paiement des salaires et des matières premières (le capital circulant). C’est cela qui leur permettait de tenir les ouvriers à leur merci, dans la mesure où ceux-ci avaient besoin d’accéder à ces moyens de production pour rendre leur force de travail compétitive au sein d’une économie concurrentielle, organisée autour de la contrainte salariale.

Or, ce qu’illustrent les « crises » qui se sont succédé depuis une quarantaine d’années sous le régime du néolibéralisme dominant, c’est une progressive marginalisation du capitaliste-entrepreneur, qui possédait et gérait lui-même le capital fixe de son usine. Ce capitaliste-entrepreneur (toujours un peu mythique) s’est trouvé doublé sur sa droite par un capitaliste-actionnaire, dont les comportements sont toujours plus autonomisés par rapport à toute forme particulière de capital fixe. Aussi bien le patron paternaliste du XIXe siècle que l’actionnaire fidélisé à une grande entreprise, à laquelle il attache le sort de sa fortune, appartiennent au musée ethnographique : ces capitalistes historiques se sont fait remplacer par des portefeuilles d’investissements dotés de la fluidité absolue du speed-trading.

Il faut peut-être reconnaître une forme ironique de clairvoyance aux délires racistes et xénophobes qui se lamentent en France d’un « grand remplacement » de nos ancêtres les Gaulois par des métèques inassimilables aux joies du saucisson. Oui, comme le montrent en parallèle les analyses de Christopher Newfield sur l’université états-unienne et les enquêtes européennes sur l’accroissement de la précarité sociale, les petits-blancs qui croient encore former (pour peu de temps sans doute) une majorité (pas si silencieuse que cela) de nos contrées sont bel et bien en train de subir un double grand remplacement.

D’une part, au bas de l’échelle exacerbée des inégalités, après avoir largement profité des pillages et des échanges inégaux hérités du colonialisme du XXe siècle, ils se sentent aujourd’hui emportés par ce qu’Achille Mbembe a puissamment décrit comme un « devenir-nègre10 ». À notre tour, Grecs, Portugais, Britanniques, Macroniens, de nous voir exposés au fouet d’une menace de mise à pied expéditive, de nous voir soumis à une compétition globale qui décide de notre sort depuis l’autre côté de la planète, et de subir des impératifs de rentabilité qui séparent les familles, déplacent et mutilent les corps, selon les rapacités de maîtres et possesseurs d’autant moins résistibles qu’ils restent plus invisibles.

Mais, comme on vient de le voir, un autre grand remplacement, très différent, affecte également le haut de l’échelle des inégalités. Les maîtres et possesseurs d’hier, détenteurs et administrateurs de capital fixe, se voient vidés d’une grande partie de leur pouvoir et de leur substance11 par le déchaînement d’une information (numérisée) qui n’en a pas fini de miner le capital. En quelques années, la circulation des fichiers audio en échanges pair-à-pair a sapé l’emprise des majors de l’industrie musicale, tandis que des algorithmes disséminaient et volatilisaient la propriété formelle des moyens de production, en la faisant passer à travers des millions de possesseurs virtuels qui n’en jouissent que pour quelques microsecondes.

Le fondement même du capitalisme – ce capital défini comme la propriété exclusive des moyens de production nécessaires à la reproduction de nos existences – en a pris un sacré coup de vieux. Et pourtant, les intuitions analytiques esquissées par Marx il y a plus d’un siècle et demi n’ont presque rien perdu de leur puissance. McKenzie Wark en est le digne héritier lorsqu’il nous aide à percevoir les spécificités de la nouvelle classe vectorialiste, et des luttes inédites, encore si mal cartographiées, qui l’opposent à la « classe hacker », rejeton numérique du vieux prolétariat.

Traite de l’information et écocide extractiviste

McKenzie Wark annonce le deuxième trait central des mutations en cours dès le titre de son article : « Et si ce n’était même plus du capitalisme, mais quelque chose d’encore bien pire ? » Contrairement à l’eschatologie résolument moderniste de la tradition marxiste, rien ne garantit en effet que cette nouvelle classe vectorialiste se comporte mieux, dans ses exactions, que l’ancienne classe capitaliste. En contrôlant les moyens de faire circuler, de gérer et de valoriser l’information – à travers ces vecteurs que sont les tubes d’internet (Orange, Verizon), les serveurs qui y collectent nos données (Google), les appareils de communication qui nous y relient (Apple), les logiciels et algorithmes qui nous y orientent (Microsoft, Google encore), les industries de programme qui nous en distillent le contenu (Netflix), mais aussi les canaux de financement qui permettent à l’ensemble d’en faire fructifier la valeur (Goldman Sachs) – la classe vectorialiste situe sa prédation à un tel niveau d’abstraction qu’elle peut se permettre (au moins temporairement) de surfer luxueusement sur notre ruine générale (sociale aussi bien qu’écologique).

Autant que d’abstraction, c’est sans doute d’« extraction » qu’il s’agirait de parler ici. Comme l’a bien illustré le livre récemment traduit d’Anna Tsing sur les possibilités de vie dans les ruines capitalistes12, l’organisation actuelle de nos chaînes d’approvisionnement pousse à l’extrême l’attitude extractiviste, qui résume à elle seule ce que le capitalisme fait à nos milieux aussi bien biologiques que minéraux, sociaux ou mentaux : puiser dans les richesses de données (charbon, pétrole, faune, flore, générosité personnelle, intelligence collective, big data) dont les investisseurs profitent sous l’horizon du court terme, sans se soucier de préserver leurs possibilités et leurs temporalités de renouvellement.

De ce point de vue, l’émergence de la classe vectorialiste sanctionne ce point de basculement à partir duquel on peut (croire) profiter de l’information indépendamment de son contenu. De même que l’actionnaire peut se désintéresser de ce que produisent les entreprises dans lesquelles ses fonds sont investis (pour quelques micro-secondes), de même que le PDG d’une chaîne de télévision peut se contenter de vendre à Coca-Cola du temps de cerveau disponible, sans se poser de question sur la valeur sociale des images et des sons qu’il fait circuler au sein de son public, de même la classe vectorialiste peut-elle profiter abondamment d’informations (sur le réchauffement de la planète ou la montée des partis néo-fascistes) qui sanctionnent en réalité notre appauvrissement commun.

Le capital existe comme tel, pour Marx, dès lors qu’il s’abstrait – s’extrait – de toute incarnation particulière qui l’attacherait à tel ou tel moyen de production situé dans telle ou telle usine. La mutation actuelle voit ce capital s’identifier avec une information abstraite, extraite de tout contenu particulier : en contrôlant les moyens de circulation et de valorisation, la classe vectorialiste traite l’information – en un sens strictement parallèle avec celui de la « traite » négrière – comme une affaire de pure quantité abstraite, sur la base des modèles qu’ont mathématisée Shannon et Weaver à l’aube de l’âge numérique : du point de vue de la classe vectorialiste, la valeur d’une information équivaut strictement à ce qu’on peut en (ex)traire, comme d’une vache à lait.

Or cette information abstraite en arrive désormais à miner et le capital lui-même et toute la vie qui, malgré lui, soutenait le processus d’extraction dont il profitait. En une époque où s’accélère dramatiquement notre fluidification informationnelle, ni le capital fixe des vieilles usines du capitalisme industriel, ni les exigences de survie de nos corps et de nos milieux socio-environnementaux ne parviennent plus à faire entendre la voix de moyens de (re)production. Le « post-capitalisme » qu’annonce la montée en puissance de la classe vectorialiste donne donc la raison ultime de notre plaisanterie initiale : peu importe, somme toute, qu’il nous soit plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme, puisque l’une et l’autre sont de toute façon vouées à coïncider.

Du remplacement à la superposition

On ne saurait bien entendu parler de « post-capitalisme » sans questionner brièvement la nature du sens exact à accorder au préfixe « post- ». Que signifie donc le fait de venir après quelque chose ? Au moins deux cas de figure assez différents peuvent se présenter. En parlant de scénario « post-apocalyptique », de syndrome « post-traumatique » ou d’atmosphère politique « post-9/11 », on désigne un état de fait qui a été initié par un événement (un effondrement sociétal ou psychique, les attentats d’Al Quaeda du 11 septembre 2001), dont on étudie le déploiement ultérieur. En parlant d’œuvres « post-romantiques » ou de législations « post-apartheid », on désigne en revanche plutôt un état de fait qui s’est clos à la fin d’une période désormais révolue. On ne saurait bien sûr esquiver la question de savoir laquelle de ces deux acceptions est plus adaptée à la réouverture d’un horizon « post-capitaliste ».

À première vue, l’effort pour penser le « post-capitalisme » implique la croyance en la possibilité de sortir du capitalisme, de le dépasser comme on accélère pour dépasser une voiture trop lente qu’on laisse derrière soi, afin d’entrer dans un autre régime, différent de lui, une « autre chose » dont on espère implicitement qu’elle le remplacera avantageusement. Il semble toutefois plus judicieux de penser les « post- » comme désignant l’inertie d’une persistance autant que la clôture d’une fin.

On pourrait en trouver un modèle dans les références actuelles au « post-colonial ». Ce que l’on vise par là, ce n’est pas tant le fait que la colonisation ait pris fin, une bonne fois pour toutes, avec pour corollaire que nous vivrions depuis lors dans des relations géopolitiques totalement nouvelles n’ayant plus rien à voir avec l’époque coloniale officiellement révolue. C’est plutôt le fait que, tout au contraire, les relations géopolitiques qui ont succédé aux indépendances nationales continuent à subir les inerties des rapports de force mis en place par les violences coloniales.

Le plus important n’est donc pas de choisir entre les deux valences des « post- » (la clôture d’une période ou la persistance de certains rapports qu’elle a mis en place). Le vrai défi des « post- » est de se méfier des illusions inhérentes à toute vision des évolutions historiques articulée en termes de remplacement, de succession, c’est-à-dire d’abolition de l’ancien au profit du nouveau. À cette histoire (souvent téléologique et exclusive, avec parfois des connotations racistes), telle qu’elle est modélisée selon le fil d’une narration linéaire où certaines causes sont dûment suivies de certains effets, il faut ajouter une sensibilité archéologiste, qui s’efforce de creuser dans les couches plus souterraines de l’aujourd’hui, pour y trouver l’efficience toujours présente de multiples hier, certes recouverts et enfouis loin de la vue, mais nullement disparus (effacés, abolis) pour autant – et souvent demeurés puissamment radioactifs, tant leur demi-vie répond à des cycles longs.

C’est sans doute dans la terminologie de Gilles Deleuze et Félix Guattari qu’on trouvera les ressources les plus adéquates pour comprendre le type très particulier d’entité (et de temporalité) dont participe le capitalisme. En parlant avec eux d’axiomatique capitaliste, on désigne à la fois quelque chose d’apparemment atemporel dans ses applications, comme la géométrie euclidienne, mais aussi bien quelque chose d’historique dans son invention et dans sa mise en place, quelque chose de potentiellement hétérogène, puisque « les axiomes étant indépendants les uns des autres », on peut en ajouter ou en retirer selon les besoins, quelque chose d’abstrait mais néanmoins nourri de « tâtonnements, d’expérimentations, de modes d’intuition qui lui sont propres13 ». En surajoutant incessamment des couches de sédimentation nouvelles et hétérogènes entre elles, en les repliant sur elles-mêmes de façon imprévisible a priori, l’axiomatique capitaliste pourrait très bien muter – à travers un mélange de continuités, de luttes et de ruptures – en un agrégat répondant à d’autres règles que celle que nous avons identifiées à sa définition historique.

Katherine Gibson et Julie Graham soulignent toutefois dans leur contribution à ce dossier un danger inhérent à la perspective post-capitaliste : celui de rester enfermé dans un capitalo-centrisme qui donne beaucoup trop d’importance aux relations économiques instaurées par le capitalisme, avec pour effet pervers de nous aveugler aux autres formes de relations sociales qui auront préexisté, coexisté et (espérons-le) survécu à l’hégémonie du capital. Même si l’« autre chose » qui prend forme dans ses mutations actuelles, et qui vient parfois de très loin, est appelée à instaurer des axiomes de fonctionnement sensiblement différents de ceux que nous connaissons depuis quelques décennies, cette « autre chose » sera toutefois bel et bien issue, en grande partie, du capitalisme. En gardant ces précautions en tête, il n’est donc peut-être pas indéfendable d’envisager un « post-capitalisme », dont il importerait tout autant de mesurer les inerties prégnantes que les nouveautés radicales.

Persistances de la rente

C’est ce qu’aide à faire ici Yann Moulier Boutang, à la suite de chercheurs comme André Corten ou Benoît Décary-Secours, lorsqu’il analyse les fermentations des rapports entre États-Nations et des crises financières à la lumière d’une batterie de concepts apparemment archaïques et obsolètes : la plèbe, la rente et la corruption. Dans le numéro 32 de Multitudes (2008) Carlo Vercellone et Toni Negri avaient déjà souligné à quel point le tournant numérique du capitalisme, si souvent célébré pour ses innovations disruptives et inouïes, ne faisait par bien des aspects que revenir à des structures économiques basées sur la rente, que les historiens de l’économie nous invitent à considérer comme « pré-capitalistes14 ». Non seulement les profits accumulés par les GAFAM-BATX-NATU ressemblent souvent terriblement, du point de vue économique, à des rentes perçues par les premiers occupants sur des locataires plus tard venus. Mais de nombreux régimes politiques ne se maintiennent en place qu’en achetant l’obéissance de leur population grâce à des revenus de nature rentière.

On pense ici bien sûr à la rente pétrolière, mais on pourrait aussi se demander si une part significative du financement de l’État-providence qui a acheté une (relative) paix sociale dans les pays « développés » de la seconde moitié du XXe siècle n’est pas issue d’une rente post-coloniale tirée de l’inégalité des termes de l’échange entre pays du centre (Europe de l’Ouest, USA) et pays de la périphérie (Tiers-Monde). Une telle approche politique de la rente donne matière à une redéfinition comparative des notions de « plèbe » et de « multitude », nécessaire à préciser des cas de figure que confondent, vampirisent, idéalisent ou trahissent les termes plus usités, mais éminemment problématiques, de « peuple » ou de « citoyenneté15 ».

Fantômes de la plèbe, fonctions de la corruption

Il y aurait plèbe lorsqu’une (partie de la) population menace de cesser d’obéir à ses instances dirigeantes, lesquelles recourent alors à des revenus issus de diverses formes de rente pour acheter la paix sociale. On pourrait certes projeter des connotations péjoratives sur ce comportement de la plèbe (exposée à la démagogie et aux discours populistes, vendue au plus offrant, etc.), mais tout l’intérêt de ce concept tient justement à en faire sentir les ambivalences, voire certains potentiels émancipateurs. On peut aussi inscrire la plèbe dans une aspiration légitime à recevoir sa part de bénéfices et des bienfaits de la coopération sociale, ce qui ferait de l’instauration d’un revenu universel garanti – financé par une rente qu’abondent spontanément les interpollinisations de notre intelligence collective – l’horizon logique à la fois de la satisfaction des demandes de la plèbe et de la neutralisation de ses dérives aujourd’hui menaçantes. Plutôt que dans la fétichisation de la croissance du PIB, actuellement au cœur de l’acception néo-libérale de l’axiomatique capitaliste, on mettrait ainsi au cœur d’une axiomatique post-capitaliste une redistribution des richesses orientée vers la satisfaction des besoins basiques de chacun – que cela se fasse au nom d’une solidarité de principe ou de l’achat de la paix sociale.

Un retournement du même type peut être envisagé sur la question de la corruption. Au lieu d’y voir un monstre archaïque (et pour nous, Occidentaux, exotique) qu’aurait victorieusement terrassé notre conquête de « l’état de droit », on peut la considérer avec Yann Moulier Boutang comme « une forme de réduction du risque affectant n’importe quelle transaction », dans la mesure où elle intensifie le lien entre les partenaires par la pression de l’illégalité. Le capitalisme idéalisé par le néolibéralisme hayékien, « catallaxique », ne voulait voir dans les rapports sociaux que de « l’information pure », affichée par les prix censés être voués à la « transparence ». La corruption réinjecte dans la machine la prégnance d’un lien social que l’abstraction/extraction capitaliste s’efforce en vain d’éradiquer. Est-ce un hasard si ce sont moins les mesures répressives que les dispositifs étatiques de solidarité et de sécurité sociales qui aident à réduire l’emprise de la corruption ?

Les inerties du pré-capitalisme

Rente, plèbe et corruption sont certainement « pré-capitalistes », emblématisant les ennemis archaïques que le nouvel ordre économique s’efforce depuis deux siècles d’éradiquer, pour leur substituer le « profit » (entrepreneurial), des « populations » (expertes) et « l’état de droit » (commercial). Mais rente, plèbe et corruption constituent aussi bien le présent de la gestion de l’information dans un monde socio-économique non dénué de « frictions », où des inégalités et des asymétries de plus en plus patentes échouent à entraîner l’adhésion de multitudes bien assez intelligentes pour ne pas croire au conte de fées de l’enfumage néolibéral.

Car, pour tous ceux qui placent leur argent dans des portefeuilles d’actions, qu’est-ce que le revenu du capital – ces capital gains dont le délire néolibéral réclame (victorieusement) depuis des décennies l’exemption fiscale – qu’est-ce donc, sinon une forme de rente ? Et qu’est-ce que les dépenses de lobbying, le financement des campagnes électorales par les millionnaires et les grandes entreprises, les dépenses publicitaires qui oriente ce qui nous arrive à travers nos journaux, nos affiches, nos ondes et nos écrans – qu’est-ce donc, sinon une forme de corruption (visant elle aussi à réduire les risques et à renforcer certains liens sociaux ) ? Qu’est-ce enfin que la « poussée populiste » que tout le monde (sauf les opportunistes de l’extrême droite) s’accorde à dénoncer avec des trémolos dans la voix au moment des différentes farces électorales, aux USA comme en Autriche, en Hollande comme en Suisse, en Provence comme en Lorraine – qu’est-ce donc, sinon des plèbes qui disent (très mal) qu’elles estiment (non sans raison) avoir droit à un partage moins indécent de nos richesses communes ?

Autrement dit, si quelque chose « triomphe » aujourd’hui, ce pourrait bien être le « pré-capitalisme » de la rente, de la plèbe et de la corruption ! Il est à craindre que les prochains effondrements financiers, sociaux, environnementaux les remettront sous les projecteurs médiatiques dans leur nature moins enfumée, lorsqu’aura été décrédibilisé encore bien plus dramatiquement le conte de fée de la transparence gestionnaire. Autant dire que leur envers – rémunération du travail productif, mécanisme de solidarité et de sécurité sociales – travaillent déjà en souterrain la mutation vers un horizon post-capitaliste.

Incorporation du capital fixe et travail de l’attention

La pensée de Toni Negri offre, depuis plus de trente ans, le pied de biche le plus efficace pour penser la naissance du post-capitalisme à partir de cela même qui est censé assurer son triomphe actuel. Son intuition de base renverse l’axiome central soumettant le travailleur au capitaliste du fait de la propriété exclusive dont bénéficie celui-ci sur les moyens de production (le capital fixe, l’usine, les machines). En parlant de réappropriation du capital fixe par le travailleur de l’âge des réseaux numériques, il précise ici qu’il ne s’agit pas d’une simple métaphore, mais bien d’un axiome véritablement transformateur de nos horizons socio-politiques.

Nous sommes entrés dans une certaine forme de post-capitalisme dès lors que les travailleurs se sont trouvés en position de porter leur principal moyen de production dans leur corps propre (leurs capacités cognitives, leur mémoire, leur savoir-faire, leur bonne gestion des affects, leur entregent, leur carnet d’adresses). Même si ce corps propre est de plus en plus intensément électrisé par des notifications, des sollicitations et des exigences qui les soumettent toujours plus directement aux aléas des cotations boursières, c’est bien un double mouvement d’aliénation et de réappropriation qu’il faut envisager pour comprendre les menaces et les promesses auxquelles doit aujourd’hui faire face la « classe hacker », dans les conflits qui l’opposent aux intérêts de la classe vectorialiste.

Car, malgré les apparences, il n’y a pas à choisir entre l’empirement de « l’autre chose », évoquée par McKenzie Wark à travers la rapacité extractiviste de la classe vectorialiste, et la perspective d’émancipation ouverte par les opéraïstes italiens soulignant le nouveau statut incarné (et donc portable-avec-soi) des formes actuelles de capital fixe. Oui, nous sommes de plus en plus dépendants – pour nourrir nos estomacs comme nos esprits – des réseaux de vecteurs et de valorisation que détiennent de moins en moins de grandes multinationales à l’échelle planétaire. Oui, leur pouvoir vectorialiste a tout pour nous inquiéter lorsqu’on le sait soumis au seul axiome de la maximisation des profits financiers. Mais oui aussi, ces réseaux de médialité ne sont et ne valent rien tant qu’ils ne sont pas vivifiés par de l’attention humaine, et cette attention humaine, vivante et vivifiante, nous la portons tous avec nous, entre nos deux yeux et nos deux oreilles (de même qu’entre nos épaules et nos hanches), dans ce qui nous permet de répondre aux besoins de notre environnement – il conviendrait ici de parler de responsivité autant que de responsabilité.

Comme le soulignait McKenzie Wark lui-même, dans le Manifeste Hacker qui a popularisé sa pensée, le pouvoir de l’abstraction n’est pas le monopole du capitalisme extractiviste. La classe des hackers – dont nous faisons toutes et tous partie dès lors nous contribuons à l’intelligence collective qui fournit leurs contenus aux réseaux numériques dont la classe vectorialiste tire de la valeur – cette classe des hackers est composée de « travailleurs de l’abstraction ». Qu’est-ce que l’attention, sinon la mobilisation de nos ressources affectives et cognitives visant à abstraire (à extraire) une information pertinente au sein d’un champ sensoriel donné ? Si les sociétés humaines non-capitalistes sont parvenues à persévérer dans leur existence, c’est dans la mesure où leurs membres n’étaient pas seulement attentifs à leurs environnements (naturels et sociaux), afin d’en extraire ce dont ils pourraient tirer profit, mais où ils étaient également attentionnés envers ceux et celles, humaines et non-humains, dont dépendait leur existence. Et c’est précisément cette attitude attentionnée (aussi appelée care16) qui brille par sa terrible absence dans l’axiomatique capitaliste – Adam Smith l’a même explicitement exclue en disqualifiant la « benevolence » du boulanger auquel nous achetons notre pain quotidien.

Remplacement par les machines ou hétéromation ?

C’est bien sur ce terrain que se joue d’ores et déjà le destin de notre avenir post-capitaliste, et c’est ce que nous aide à identifier la notion d’« hétéromation », forgée par Hamid Ekbia et Bonnie Nardi – à la suite des réflexions et des enquêtes menées depuis de nombreuses années au titre du digital labor par des auteur(e)s comme Tiziana Terranova, Trebor Scholz ou Antonio Casilli17. À l’heure où le capitalisme numérique promet (ou menace) de supprimer d’énormes pans de notre marché de l’emploi, y compris dans ses strates les plus qualifiées, en remplaçant de l’attention humaine par de l’attention machinique, les algorithmes sont fréquemment présentés comme les agents d’une automation révolutionnaire promettant, selon les prophètes, le bonheur d’une émancipation généralisée du temps libre ou le malheur d’un effondrement massif de l’emploi salarié.

La notion d’hétéromation nous rend sensibles à l’autre face, généralement cachée, de cette révolution algorithmique. Si la production en réseaux numériques tend à automatiser certaines tâches, et donc à réduire la part que joue l’attention humaine dans nos processus de production, cette automation repose elle-même très souvent sur du travail humain caché (non ou mal rémunéré), un travail « hétéromatisé » qui constitue la nouvelle mine souterraine d’où la classe vectorialiste extrait, de façon très peu attentionnée, ses profits extravagants.

On connaît le modèle du Mechanical Turk d’Amazon, dont l’ancêtre historique et éponyme dissimulait un être humain dans les fonds d’une grosse machine censée jouer automatiquement aux échecs dans les foires de la fin du XVIIIe siècle. Ce modèle se retrouve non seulement lorsque des tâcherons du clic fournissent aux algorithmes (supposément) auto-apprenants les catégorisations dont ils ont besoin pour acquérir leur autonomie cognitive. On l’observe également lorsque les banques ou les supermarchés délèguent à leurs clients, au titre du « self-service », des tâches accomplies jadis par des employés salariés. La désintermédiation numérique ne court-circuite certains emplois que pour les remplacer fréquemment, sous couvert d’automatisation, par d’autres formes de travail humain, souvent aussi peu gratifiants que peu rémunérés – les bullshit jobs et le dark labor bien dénoncés par David Graeber18.

Ici aussi, le fantasme (simultanément capitaliste et anti-capitaliste) d’un « grand remplacement » des humains par les machines demande à être traduit en termes de superpositions et d’agencements multi-couches. L’automatisation n’élimine ni n’abolit jamais vraiment les activités humaines. Les plaidoyers technophiles nous expliquent qu’elle les redéploie. Il serait sans doute plus judicieux de reconnaître qu’elle les re-déplie, et cela afin de mieux les replier – en des strates qui sont toujours plus « compliquées » (plus complexement pliées), mais aussi plus étroitement resserrées, plus intensément pressurisées, afin d’extraire des vaches à lait travailleuses une traite toujours plus profitable. Derrière l’automation capitaliste qui fait mine de remplacer, il faut savoir repérer l’hétéromation qui gagne à déplacer, donc à faire coexister en des couches superposées des réalités hétérogènes, mais solidaires entre elles.

Autant dire que – comme l’illustre avec une remarquable clarté la contribution de J. K. Gibson-Graham – le post-capitalisme sera ce qu’en feront les constructions de communs (commonings), les agencements collectifs, les luttes, les grèves, les alliances, les boycotts, les blocages et les alternatives qui redessineront constamment les limites volatiles entre automation et hétéromation, entre les appareils de capture mis en place par la classe vectorialiste et les effets de leviers agencés grâce à la réappropriation de capital fixe par la classe hacker.

Le second pan de ce dossier, qui sera publié dans le numéro 71 de Multitudes, se penchera plus particulièrement sur des propositions appelant à réinterpréter les fondements, les implications et les potentiels de la finance néolibérale – repensée au sein d’un effort visant à saisir la logique sociale des produits dérivés, à ré-évaluer la valeur, et à mettre les nouvelles puissances des plateformes, des crypto-monnaies et des « contrats intelligents » au service d’un horizon post-capitaliste.

1 Yochai Benkler, La Richesse des réseaux (2006), Presses Universitaires de Lyon, 2009.

2 Dmytri Kleiner, The Telekommunist Manifesto, Network Notebooks 03, Institute of Network Cultures, Amsterdam, 2010, en ligne sur http://telekommunisten.net/the-telekommunist-manifesto/

3 Michel Bauwens, Manifeste pour une économie collaborative. Vers une société des communs, Paris, Charles Léopold Mayer, 2017.

4 Le « Manifeste accélérationniste » de Nick Srnicek et Alex Williams a été traduit dans le no 56 de Multitudes, disponible en ligne, et republié avec une anthologie d’écrits associés dans Laurent de Sutter (éd.), Accélération !, Paris, PUF, 2016.

5 Voir l’article de J.K. Gibson-Graham, Jenny Cameron, Stephen Healy, « La construction du commun comme politique post-capitaliste » inclus dans ce dossier, ainsi que Katherine Gibson & Julie Graham, The End of Capitalism (As We Knew It). A Feminist critique of Political Economy (1996), Minneapolis, University of Minnesota Press, 2006, et A Postcapitalist Politics, Minneapolis,University of Minnesota Press, 2006.

6 Laura Raim, « Aux États-Unis, du nouveau à gauche », Revue du Crieur, no 8, octobre 2017, p. 90-105.

7 Christopher Newfield, The Great Mistake. How We Wrecked Public Universities and How We Can Fix Them, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2017.

8 Voir sur ce point les travaux de Tiziana Terranova, Network Culture. Politics for the Information Age, New York, Pluto Press, 2004, Christian Fuchs, Digital Labour and Karl Marx, London, Routledge, 2014, et Antonio Casili & Dominique Cardon, Qu’est-ce que le digital labor ?, Paris, INA, 2015.

9 Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris, La Découverte, 2014.

10 Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, 2013.

11 Pour une belle fiction qui pousse cette évolution à ses conséquences les plus ultimes, qui impliquent notre rapport aux animaux, voir le roman de Vincent Message, La défaite des maîtres et possesseurs, Paris, Seuil, 2015.

12 Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vie dans les ruines du capitalisme, Paris, La Découverte, 2017.

13 Voir Guillaume Sibertin-Blanc, Politique et État chez Deleuze et Guattari, Paris, PUF, 2014, chap. 5, p. 169.

14 Carlo Vercellone, « Finance, rente et travail dans le capitalisme cognitif » et Toni Negri, « La démocratie contre la rente », Multitudes, no 32, 2008, p. 27-38 & 127-134.

15 La mineure du no 56 de Multitudes (2014) avait été consacrée à cette question sous le titre « Plèbes et multitudes en Amérique latine ».

16 Voir sur ce point le dossier « Politiques du care », Multitudes no 37-39 (2009), ainsi que Sandra Laugier, Pascale Molinier, Patricia Paperman, Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilités, responsabilités, Paris, Payot, 2009.

17 Voir sur ces questions le site d’Antonio Casilli, www.casilli.fr, ainsi que le numéro 54 de Multitudes (2014), consacré aux nouvelles luttes de classes sur le web.

18 David Graeber, « À propos des métiers à la con », disponible en ligne sur https://partage-le.com/2016/01/a-propos-des-metiers-a-la-con-par-david-graeber/

 

Citton Yves

est professeur de littérature et media à l’Université Paris 8 et co-directeur de la revue Multitudes. Il a publié récemment Contre-courants politiques (Fayard, 2018), Médiarchie (Seuil, 2017), Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014), Renverser l’insoutenable (Seuil, 2012). Il va publier, avec Jacopo Rasmi, Générations collapsonautes au Seuil en mars 2020.