Refuser la loi ORE

Le 8 mars 2018, au terme d’un examen en procédure accélérée devant le Parlement, la loi ORE était promulguée. ORE pour « Orientation et Réussite des Étudiants ». Le nom ferait presque sourire. Il faudrait donc une loi pour que soit reconnue l’importance de missions que la plupart des personnels de l’université considèrent comme partie intégrante de leur métier ? Comme l’indique l’absurdité de la question, l’enjeu de cette loi est ailleurs. C’est en effet à la généralisation de la sélection à l’entrée de l’université qu’elle procède, ce qui en fait un formidable outil de gestion des flux, d’ajustement budgétaire, et d’imposition d’une certaine vision du monde.

Des prémisses douteuses : du tirage au sort, de l’« échec » et de la « réussite »

Deux arguments ont justifié l’adoption de la loi ORE Le premier est le caractère inadmissible du tirage au sort, auquel ont dû recourir l’an passé 169 formations pour lesquelles le nombre de candidatures excédait le nombre de places. On ne peut bien sûr tolérer le tirage au sort. S’opposer à la loi ORE ne signifie donc pas souhaiter y revenir. Cependant, si elle le supprime, la loi ORE ne s’attaque en rien à ce dont il est le symptôme. Le tirage au sort a en effet été imposé par le manque de places dans des formations très demandées. Il n’est donc pas le signe d’un problème technique – la défaillance du logiciel APB que PArcourSup a remplacé – mais celui d’un problème politique : celui du manque de moyens alloués à l’Université dans un contexte d’augmentation constante du nombre d’étudiant.e.s. Or, à ce problème, la loi ORE ne répond pas.

Le second argument est le même qui a servi à en son temps à justifier la loi LRU (Liberté et Responsabilité des Universités) : il s’agit du fameux taux d’échec en premier cycle, particulièrement en première année. Aujourd’hui, le chiffre de 60 % est partout brandi. Il ne veut pourtant pas dire grand-chose et doit être relativisé. D’abord, parce qu’il ne distingue pas les étudiant.e.s qui quittent l’université de celles et ceux qui redoublent et de celles et ceux qui se réorientent. Si l’on en croit une note d’information du Ministère de l’Enseignement et de la Recherche1, le pourcentage des étudiant.e.s qui quittent l’Université au terme de la première année dans les filières générales était de 32,2 % en 2011-2012. 41,1 % des inscrits en première année passaient en deuxième année et 26,3 % redoublaient ou se réorientaient. Le spectre des 60 % commence déjà à s’éloigner…

Le chiffre de 32,2 % n’est en outre pas évident à interpréter. La première année universitaire fonctionne en effet comme un sas, une année d’expérimentation qui permet, une fois sorti.e du cadre contraignant du système scolaire, de reprendre à nouveaux frais l’interrogation sur ce que l’on désire faire et devenir, de mûrir un projet personnel. Comment, quand c’est le cas, parler d’échec ? Ce terme suppose de souscrire à une vision normée et linéaire de la « réussite », qui rend illisible les parcours atypiques et frappe d’anormalité les détours, les hésitations et les essais qui sont souvent nécessaires pour trouver sa voie. Si le but est de permettre aux étudiant.e.s de construire un projet dans lequel ils et elles se reconnaissent et qui leur permettent de se découvrir et de se développer, ne faut-il pas reconnaître que ces phases de tâtonnements et d’expérimentation sont essentielles à la réussite ? On peut bien sûr dire que 32,2 % c’est encore trop, et que cela montre bien que les conditions d’accueil et d’études à l’Université peuvent être améliorées. Certes. Mais la loi ORE ne répond pas à ce problème non plus.

La compétition comme norme

Que change en effet la loi ORE ? Principalement les modalités d’accès au premier cycle des études supérieures et la structure de la licence2. En continuité avec la réforme du lycée et du baccalauréat annoncée par Jean-Michel Blanquer, elle sanctionne le principe du parcours personnalisé et de la licence modulaire3. Elle met en outre en place un nouvel outil d’affectation dans le supérieur : la plateforme ParcourSup. Sous couvert de mieux orienter les lycéen.ne.s, celle-ci va les conduire à intérioriser très tôt la logique de la sélection, favoriser les élèves les mieux dotés socialement et permettre aux universités les plus prestigieuses de choisir leurs étudiant.e.s, créant dans le même temps des filières universitaires de relégation pour celles et ceux dont aucun des vœux n’aura été satisfait.

Par rapport à APB, ParcourSup innove à deux niveaux : dans ce qui est demandé aux lycéen.ne.s et dans ce qui est demandé aux universités. Dorénavant, les premiers doivent faire 10 vœux, qui ne sont plus hiérarchisés selon un ordre de préférence. Pour chacun d’eux, ils doivent fournir de nouveaux documents, notamment les bulletins de notes de première et terminale, la fiche Avenir, un curriculum vitae et une lettre de motivation.

La fiche Avenir contient les avis du professeur principal et du chef d’établissement sur les vœux émis par l’élève. Comme les bulletins de notes, elle leur confère un pouvoir de détermination inédit sur l’avenir de l’élève. Or, si les collègues du secondaire connaissent leurs élèves, cette connaissance est liée à un contexte, celui du lycée, qui est profondément différent de l’université, tant du point de vue des savoirs enseignés, du rythme des apprentissages et finalement des attentes adressées à l’étudiant.e. C’est pourquoi des élèves médiocres au lycée peuvent s’avérer d’excellent.e.s étudiant.e.s à l’université.

Le CV et la lettre de motivation ne sont pas moins problématiques. Le premier va conduire à privilégier les élèves qui auront eu les moyens sociaux et financiers de diversifier leurs activités dès le plus jeune âge, et ce d’autant plus que la prise en compte des éléments de parcours extra-scolaires est explicitement encouragée. Quant à la seconde, elle va avantager les élèves qui pourront solliciter l’aide de parents avertis ou s’adresser aux officines qui ont fleuri en quelques mois et proposent pour plusieurs centaines d’euros de constituer les dossiers à déposer sur ParcourSup4.

Ici comme ailleurs, le resserrement de l’évaluation sur « l’individualité » va donc permettre aux mieux doté.e.s d’accroître l’avantage dont ils bénéficiaient initialement, qui dépend en grande partie du capital social et culturel dont ils ont hérité et de leur genre. Cette logique d’évaluation individualisée et comparative risque en outre de produire des effets puissants sur les subjectivités des lycéen.ne.s. Dès l’entrée au lycée, comme c’est déjà le cas dans un certain nombre de lycées « prestigieux », les élèves devront penser à leur orientation, c’est-à-dire déterminer dans quelle institution ils souhaitent être admis après le bac, construire leur profil et leur parcours en fonction des attentes de celle-ci, comparer leurs chances respectives d’y être admis en fonction des profils de leurs camarades, etc.

On ne ferait pas mieux si on voulait s’assurer que l’équation discutable5 entre filière sélective et formation de qualité soit intériorisée très tôt ; si l’on voulait renforcer l’idéologie de la réussite individuelle déjà promue par le langage des « compétences », et qui masque les formes d’héritage et de soutien sur lesquels cette réussite s’étaye ; ou si l’on voulait promouvoir une société fondée sur la compétition généralisée plutôt que sur la coopération et légitimer les inégalités sociales que la réforme ne manquera pas de démultiplier.

Vous avez dit équité ?

Si les lycéen.ne.s doivent se préoccuper de leur parcours dès l’entrée au lycée, c’est parce qu’à toutes les formations universitaires correspondent désormais des attendus cadrés nationalement et spécifiés localement, censés permettre aux candidats de déterminer s’ils ont ou non ce qu’il faut pour réussir dans la formation demandée. Dès le mois de décembre, plusieurs UFR dans différentes universités ont refusé de faire remonter au Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche des attendus locaux, en dépit de la menace faite en retour de ne pas apparaître sur ParcourSup. D’autres les ont amplement détaillés, certains n’hésitant pas à demander d’avoir effectué des séjours à l’étranger ou obtenu le BAFA, d’autres exigeant de remplir un questionnaire d’auto-évaluation censé permettre aux élèves de déterminer s’ils avaient les capacités d’analyse, de compréhension et d’argumentation nécessaires dans leurs filières…

Ces réactions divergentes traduisent une ligne de clivage majeure au sein de la communauté universitaire, entre celles et ceux qui revendiquent le droit pour les universités de choisir leurs étudiants de premier cycle, et donc de dire non à certains candidats, et celles et ceux qui estiment qu’il est décisif de garder au sein d’un enseignement supérieur déjà en grande partie sélectif, un nombre et une variété de filières de formation suffisante pour que les étudiant.e.s puissent choisir par eux-mêmes, et non par défaut, celle dans laquelle ils souhaitent aller. Car les attendus constituent, avec l’obligation nouvelle de classer les dossiers des candidat.e.s, le principal vecteur de la généralisation de la sélection à l’entrée de l’université. Ils permettent aux universités de refuser des étudiant.e.s qu’elles considéreraient non qualifié.e.s, sur la base de standards propres à chaque UFR et au terme d’une procédure opaque.

Si ParcourSup affiche en effet les attendus auxquels les étudiant.e.s devront satisfaire, rien n’est dit de la manière dont les éléments des dossiers seront agrégés et pondérés en vue du classement. Mieux, le gouvernement continue de dire, au mépris de la réalité, que dans chaque formation, une commission d’enseignants se réunira pour procéder à un examen qualitatif et personnalisé des dossiers. Or, si la loi prévoit la tenue de telles commissions, il est absurde de penser qu’elles pourraient examiner un à un et classer de manière équitable les centaines voire les milliers de dossiers reçus. En effet, il est humainement impossible de comparer des dossiers au-delà d’un certain nombre. À moins bien sûr de ne retenir des dossiers que des éléments objectifs (comme les notes), ou de chiffrer et de pondérer certains aspects (comme le lycée de provenance ou le nombre des activités extra-scolaires). Et de fait, c’est un tel scénario qui se prépare. Dans les UFR qui ont accepté de procéder au classement – ce qui n’est pas le cas de toutes, les motions d’opposition se multiplient – des algorithmes locaux vont être élaborés pour permettre la sélection.

En matière de neutralisation de l’arbitraire et d’équité entre les candidats, on fait mieux. Et on passe ici sur le fait qu’un tel dispositif va considérablement accroître les inégalités entre les établissements. Car la sélection ne va pas produire les mêmes effets dans les établissements prestigieux et fortement sollicités, et dans les établissements moins réputés, dans les formations très demandées et celles qui le sont moins. Tandis qu’elle va accroître l’attractivité des premières – ne serait-ce qu’en rendant leur attractivité visible6 – elle risque d’accélérer la constitution de filières universitaires de seconde zone, dans lesquelles les étudiant.e.s iront faute d’avoir été sélectionné.e.s dans les formations qui avaient leur préférence, voire en y étant affecté.e par le recteur au mois de septembre. Preuve que tou.te.s les étudiant.e.s ne recevront pas forcément une réponse positive aux vœux émis, la loi prévoit en effet que dans le cas où aucuns vœux ne serait satisfait, l’étudiant.e se voit proposer une formation par le recteur en septembre, après décompte des places restantes dans les différentes filières.

L’accompagnement introuvable

Certains diront que ParcourSup est une chose mais que l’esprit de la loi en est une autre. Le but de la loi serait de faire réussir les étudiant.e.s, en mettant en place des modules de formation complémentaires pour celles et ceux dont les universitaires se diraient, lors de l’examen de leur dossier en mai, qu’ils n’ont pas tout à fait le niveau. Autrement dit, la nouveauté de la loi serait de permettre un meilleur accompagnement des étudiant.e.s les plus faibles une fois entré.e.s à l’université. ParcourSup permet en effet aux commissions de dire « Oui si » aux étudiant.e.s, ce qui signifie que l’étudiant.e est admis.e dans la filière de son choix à condition de suivre un dispositif de « remédiation » spécifique.

Les problèmes posés par ces dispositifs sont si nombreux qu’on ne sait par où commencer… Que leur forme et leurs modalités, laissées à la libre appréciation des UFR, puissent mettre en cause la valeur nationale des diplômes, en est un ; qu’ils soient proposés à des étudiant.e.s que les enseignant.e.s d’université n’auront jamais vu.e.s sur la base d’évaluations faites par d’autres et parfois sans rapport avec les matières enseignées dans le cursus universitaire demandé, en est un second. Mais pour se convaincre de leurs limites, il n’est pas nécessaire d’aller si loin. Il suffit de rappeler qu’un nombre important d’UFR et d’universités ont d’ores et déjà indiqué qu’elles ne répondraient pas « Oui si » aux candidat.e.s, faute des moyens humains et matériels qui permettraient d’offrir à la rentrée des cours dédiés à cette remise à niveau.

« Agitateurs professionnels » ?

À cela, comme au fait que certains étudiants devront intégrer des filières qu’ils n’ont pas choisies, faute de vœux satisfaits, comme aux demandes de moyens que les personnels de la communauté universitaire ne cessent de faire depuis des années, ni Frédérique Vidal, ni Emmanuel Macron ne répondent. Ils préfèrent expliquer que les examens se tiendront et qu’il n’y aura pas de « diplômes en chocolat » ; que la mobilisation reste minoritaire et est le fait de quelques « agitateurs professionnels » et « professionnels du désordre ». Vraiment ? Pour refuser la loi ORE, il suffit pourtant simplement :

D’être attaché.e au service public de l’enseignement supérieur, c’est-à-dire à l’idée que l’enseignement supérieur doit être ouvert et accessible à tou.te.s, de façon égale et indépendamment des origines sociales ou de la localisation géographique.

D’être attaché.e à la spécificité de l’Université, dont la loi ORE va accentuer la relégation dans un paysage déjà dominé par les écoles, dont la plupart sont privées. L’Université est par excellence un lieu d’apprentissage et d’exercice de la pensée dans ses dimensions critique, déstabilisante, subversive. Parce qu’elle transmet et produit de la connaissance, elle peut rendre les étudiant.e.s sensibles aux conditions de sa production et au mouvement de remise en question qui anime nécessairement cette dernière.

D’être pluraliste et de refuser, avec la généralisation de la sélection à l’entrée de l’enseignement supérieur, le devenir hégémonique des conceptions de la société et de la réussite dont cette généralisation est le signe et qu’elle va renforcer.

D’être responsable, c’est-à-dire d’accepter de répondre du monde commun dans lequel nous vivons et d’en prendre notre part, de refuser de participer aux processus sociaux qui perpétuent et renforcent les injustices et les inégalités.

D’être démocrate et de se souvenir que la pratique de la délibération et de la prise de décision entre égaux suppose des dispositions qui ne peuvent se développer que dans des lieux qui favorisent le développement d’une pensée autonome, la prise de parole en son nom, la confrontation avec la différence – toutes choses que l’Université offre en raison des fins qui sont les siennes et de son organisation, comme le démontrent chaque jour depuis des semaines la créativité, la détermination, la rigueur et le courage des étudiant.e.s mobilisé.e.s.

1 Note d’Information Enseignement supérieur et Recherche – 13.10.

2 La loi réforme aussi les modalités de la sécurité sociale étudiante, remplaçant l’affiliation aux régimes étudiants par une affiliation au régime général, en contrepartie d’une contribution forfaitaire annuelle.

3 La concertation sur l’arrêté Licence doit avoir lieu dans le courant du mois d’avril.

5 Voir R. Bodin et S. Orange, « La barrière ne fera pas le niveau. La sélection à l’université : une fausse solution à un problème mal posé », Actes de la Recherche en Sciences sociales, no 199, 2013/4.

6 Chaque formation doit publier chaque année le nombre de vœux dont elle a été l’objet les années précédentes.

Marie Garrau

Maîtresse de conférences en philosophie sociale à l’université Paris 1 Pantheon-Sorbonne. Elle travaille sur les conceptions contemporaines de la vulnérabilité, de l’autonomie et de la domination. Elle a récemment publié Politiques de la Vulnérabilité, Paris, CNRS, 2018, et avec Delphine Prévost, La liberté négative. Usages et critiques, Paris, Hermann, 2018.