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Ce texte est inclus dans le « Post-scriptum » d’Ouvriers et Capital, dont il constitue la sixième partie.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi. Le « Post-scriptum » est inclus dans l’ouvrage depuis la deuxième édition, publiée en 1971

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.
Rendre visible. Parler en termes clairs, pour faire comprendre, au risque peut~être de ne pas bien les interpréter, des choses obscures en elles-mêmes. Malgré son titre difficile, ce paragraphe constitue la partie la plus facile de l’ensemble du discours. Il faut s’affranchir de la tentation de parler des problèmes en termes dogmatiques. Aujourd’hui il convient de mettre l’accent sur ce que la situation présente de termes critiques et, en premier lieu, dégager la crête problématique à partir de laquelle on délimitera le cadre du problème. Il ne sert à rien de choisir le sentier le plus facile, ni d’essayer des raccourcis. Il faut prendre la difficulté à son niveau maximum au regard de nos possibilités de compréhension actuelles : partir de là pour expliquer les choses les plus simples à l’aide des plus complexes. Il y a – avons-nous dit – ce sphinx moderne, cette énigme obscure, cette chose sociale en soi, qui se sait exister, mais qui ne peut pas se connaître; il y a pour un marxiste contemporain ce point de non-retour de la recherche qui s’appelle la classe ouvrière américaine: c’est sur elle qu’il faut fixer à fond le regard pour essayer de voir. Oui il est une forme d’Euro-centrisme plus étroit que l’on condamnera : se référer exclusivement aux expériences révolutionnaires européennes chaque fois que l’on recherche ou que l’on vient à citer des modèles de comportement concrets dans la lutte. Il faut discréditer la légende selon laquelle l’histoire de la classe ouvrière a eu pour épicentre l’Europe et la Russie: c’est une vision XIXe siècle qui a fait fortune jusqu’à nos jours en raison de ces derniers rayons du XIXe siècle ouvrier qu’ont été chez nous le premier après-guerre et le début des années 20. On parle de deux grands filons du mouvement ouvrier, le filon social-démocrate et le filon communiste, mais l’un comme l’autre, dans leur diversité apparemment irréductible, se soudent en un seul bloc, une fois qu’on les compare au mouvement ouvrier américain. Pour rapprocher la situation de la classe ouvrière anglaise ou allemande à celle de l’Italie ou de la France, il suffit de les considérer précisément dans leur opposition à la situation de la classe ouvrière aux États-Unis : ce sont là les deux véritables grands filons, les deux versants qui divisent l’histoire des luttes ouvrières, les deux points de vue particulier ultérieurement possibles à l’intérieur du point de vue ouvrier en général. Il ne s’agit pas d’établir une hiérarchie de noblesse, ni de remplir une fiche exprimant sa préférence pour l’un ou l’autre; il s’agit de voir quel est leur jeu respectif dans le contexte de notre lutte de classe, comment ils permettent une compréhension des faits, comment ils avancent, suggèrent ou excluent des instruments d’organisation de base dans l’usine ainsi que des moyens d’intervention sur le pouvoir qui se trouve à la tête de l’État. De ce point de vue, les inconvénients traditionnels de la situation de classe en Amérique s’avèrent d’une utilité bienvenue pour nous. Ce qu’il y a de différent dans les luttes ouvrières d’outre-Atlantique constitue précisément ce qui reste encore à faire sur le vieux continent. Non, nous ne voulons pas récupérer le concept marxien du stade le plus avancé qui expliquerait et préfigurerait le stade le plus arriéré; ce serait expédier la question à l’aide d’un argument trop facile et nous avons d’ailleurs reconnu en d’autres occasions, dans cette explication-préfiguration, un danger d’opportunisme politique, une manifestation d’attentisme passif face aux événements qui désarme politiquement le parti ouvrier et le met à la remorque de l’histoire. Si l’on tient à partir des luttes ouvrières en Amérique, il faut trouver d’autres raisons. L’analyse marxiste, on le sait, ne nous a même pas laissé un récit schématique des luttes les plus importantes, ou un exemple de jugement porté sur de grands événements. Cela pourrait paraître handicaper gravement la recherche, et pourtant, à y bien regarder, elle s’en trouve sans doute placée dans une situation plus favorable. Nous n’avons pas caché nous-mêmes la réalité sous des voiles idéologiques qui sont les plus difficile à déchirer, car s’il est aisé de critiquer les idéologies de l’adversaire, il est difficile, voire impossible parfois de faire la critique de ses propres idéologies, en raison de toute une série de circonstances. Les faits ouvriers de l’histoire européenne sont littéralement submergés par les idées des intellectuels marxistes. Mais les faits ouvriers de l’histoire américaine sont là dans leur nudité, leur crudité; sans que personne les ait jamais pensés. Faire la critique de l’idéologie s’avère alors moins indispensable, et l’on peut approfondir davantage la découverte scientifique. Plus la contribution de la culture de gauche a été faible, plus la prégnance toute de classe d’une réalité sociale donnée s’est faite forte. Les luttes ouvrières requièrent aujourd’hui une nouvelle unité de mesure. Car la plus vieille unité de mesure, la nôtre, ne nous suffit plus. Elle ne nous sert plus. On appliquera donc un nouvel étalon de jugement aux données ouvrières que nous offre une situation déterminée, un étalon qui se serve du présent en mouvement comme d’un pivot, une mesure qui se trouve contenue par conséquent dans le type de réalité industrielle et politique qui détermine l’allure de la société contemporaine, son itinéraire et son développement. Évitons de mesurer le présent au passé, les luttes ouvrières aux mouvements prolétariens, et de confondre la véritable réalité d’hier avec le “ glorieux ” précédent immédiat auquel nous portons un attachement sentimental et littéraire. Évitons également de juger le présent à l’étalon du futur; refusons l’invitation que nous lance le management moderne de faire des luttes ouvrières une sorte de cybernétique sociale, un automatisme psycho-industriel utilisé par le profit collectif. Il convient aujourd’hui de s’éloigner soigneusement de deux tentations faciles: la tradition historique et le futurible technologique.

Ouvrons le Samuelson à la IVe partie de son Economics : le chapitre XXVII, “ Salaire concurrentiel et négociation collective ”, commence par une citation du Nouveau Testament : “ Le travailleur vaut ce qu’il a été embauché (43) ” et se termine par un paragraphe sur les problèmes du travail qui ne sont pas résolus: les grèves, la poussée des coûts, le chômage structurel. “ La propension à la grève parvient à extorquer des augmentations de salaire plus élevées que les augmentations de productivité physique. Vouloir échapper à des grèves coûteuses en recourant à la médiation d’un arbitrage volontaire ou obligatoire, conduit à des augmentations salariales analogues. ” Durant les années d’après-guerre, on avait cherché, dans certains pays, à ajouter un nouvel élément à la négociation collective et à la politique macroéconomique en vue de maintenir l’augmentation moyenne des salaires et des autres revenus monétaires à des taux compatibles avec l’augmentation de la productivité et des prix stables. Mais, en ce qui concerne les contrôles des différents types de dynamique salariale, “ l’économie mixte n’est pas parvenue à se stabiliser au-delà d’un programmation imparfaite. Si l’on pouvait effectivement trouver une politique des revenus qui empêche l’inflation des ventes par poussée des coûts, on pourrait faire fondre le bloc de glace du chômage structurel dans un accroissement de la demande agrégée, renforcée par des programmes de requalification et de réajustement ”. Le malheur est que chaque moment du cycle économique “ semble avoir une tendance pertubatrice ”. Cela ne date pas d’aujourd’hui dans le développement capitaliste. Toute phase descendante de la courbe du cycle se trouve alors provoquée, précédée ou suivie par une phase ascendante du développement des luttes ouvrières. Cela veut dire qu’elle représente alors un moment particulier, unique, de la lutte de classe et qu’il est difficile de défaire le nœud du pourquoi de ce développement déterminé, du comment de sa progression, et surtout de décider finalement qui l’a emporté des deux classes. L’économiste dit: à chaque stade du cycle économique, il y a tant de tendances qui vont dans le sens de son développement, et une qui le perturbe. Dans le meilleur des cas, le chef d’entreprise se tourne vers l’économiste pour savoir quelle est cette tendance. “ L’ère de la chevalerie est terminée! ” Ce qui autrefois semblait juste, dans l’absolu, n’est plus qu’économique en termes relatifs. Qu’est-ce qui se rapproche le plus du vrai, de cette vérité de classe qui coïncide tantôt avec l’intérêt particulier d’une classe, tantôt avec le droit universel de travailler à une juste rémunération, tantôt enfin avec la distribution des revenus dans un pays donné, selon la “ courbe de Lorenz ” ? Il faut s’entendre au préalable là-dessus. A son plus haut stade de développement, le capital a déjà substitué à l’approximation bavarde des idéologues professionnels le travail précis de ses computers. La “ courbe Phillips ” des États-Unis n’est décidément “ pas belle ” puisqu’elle ne rencontre l’axe de stabilité des prix qu’à un niveau de chômage très élevé. Le cost-push est devenu un problème institutionnel, car c’est de là que peut venir le contrôle capitaliste du salaire. Ici encore Samuelson, prix Nobel, et sa science supérieure: “ De toute façon, après avoir étudié les expériences hollandaise, suédoise, britannique, italienne, allemande, canadienne et américaine, je laisse la question entièrement ouverte. ”

Pourtant. Il ne faut pas recourir à la facilité de déclarer insoluble chaque problème rencontré par le capital sur le chemin de son développement. Il ne faut pas dire d’emblée : vous ne les résoudrez pas, nous seuls seront capables de les résoudre pour vous. Un problème du capital, c’est avant tout, pour les ouvriers, un terrain de lutte. Son problème économique constitue le terrain de notre politique. Là où il se débat pour y trouver une solution et pendant qu’il le fait, nous avons seulement intérêt à renforcer la croissance de notre force organisée. Nous savons que tous les problèmes économiques du capital peuvent être, à terme, résolus les uns après les autres. Mieux encore: que tout ce qui se présente encore à tel endroit comme une contradiction insurmontable est déjà ailleurs un écueil dépassé et sans doute une autre contradiction. La connaissance spécifique de la contradiction spécifique pour le capital, à un moment déterminé, dans une situation donnée, telle est du point de vue ouvrier, la prémisse du parti pour une lutte de classe qui possède puissance et efficacité et qui se meuve dans le sens d’une violence positive. La victoire ouvrière contraint le patron arriéré à ne se refaire par divers moyens que sur le volume de la nouvelle part de revenu conquise par le travail, et cela parfois par absence de marges, parfois par manque d’intelligence politique. Ce n’est pas à ce stade que la victoire ouvrière change de contenu pour se transformer en défaite, car cette riposte patronale grossière ne fait que provoquer la répétition d’un nouveau cycle de luttes au même niveau que le précédent, avec une charge de spontanéité plus forte, et par conséquent avec un besoin d’organisation moins grand. Le mouvement des luttes présente ainsi plus d’aisance, la mobilisation gagne à la fois en ampleur et en rapidité, le niveau de généralisation est immédiat, mais il ne se produit pas de croissance de nouveaux contenus de l’offensive ouvrière, ainsi que de ses formes nouvelles; si les forces de classe n’émondent pas d’abord subjectivement ce tronc massif de l’affrontement frontal sur un terrain arriéré, il ne surgit pas de jeunes rameaux des nouvelles luttes ouvrières. Il y a aussi le cas contraire où l’on peut qualifier d’avancée la rispote patronale. Après une défaite partielle faisant même suite à une bataille contractuelle, le capital est poussé violemment à régler ses propres comptes, à remettre en jeu la nature de son développement précisément, à reformuler le problème de son rapport avec l’adversaire de classe non plus sous une forme directe, mais à travers les médiations d’initiatives globales: celles qui impliquent la réorganisation du processus productif, la restructuration du marché, la rationalisation dans l’usine, la planification dans la société et qui appellent à leur aide la technologie, la politique, les nouveaux modes de consommation du travail, et les nouvelles formes d’exercice de l’autorité. C’est ici que réside le véritable danger d’une défaite ouvrière. Les ouvriers ont gagné la bataille contractuelle, et c’est précisément pour cette raison qu’ils peuvent perdre la guerre de la lutte de classe sur une période historique parfois assez longue. L’Amérique nous en offre justement l’exemple. Ils peuvent perdre la guerre si leur niveau d’organisation ne parvient pas rapidement à mettre en avant les contenus nouveaux des nouvelles luttes, si la conscience du mouvement, c’est-à-dire derechef la structure, déjà organisée de la classe, ne réussit pas à saisir d’emblée le sens, la direction de la prochaine initiative capitaliste. Est perdant celui qui prend du retard. Et attention: il ne s’agit pas de se hâter à préparer – comme on dit – la riposte aux mouvement des patrons ; ce mouvement, il s’agit avant tout de le prévoir, de le suggérer dans certains cas et dans tous les cas de le devancer en recourant à ses propres formes d’organisation pour le rendre non seulement improductif quant à ses buts capitalistes, mais également productif pour ceux des ouvriers. La seule chose à laquelle nous avons à riposter, c’est la demande posée par les ouvriers d’une organisation qui se renouvelle à chaque stade d’affrontement nouveau. Les mouvements du capital, son initiative sur le moment, sur le plan productif comme dans le ciel de la politique formelle, doivent être la riposte, la tentative toujours répétée de résister aux diverses formes d’offensive ouvrière qui s’est réorganisée imperceptiblement, et qui est donc imprévisible du point de vue organisationnel aussi bien de par sa nature historique que par choix politique délibéré.

Lénine disait: il y a spontanéité et spontanéité. Nous disons, nous, aujourd’hui: il y a organisation et organisation. Mais avant tout cela disons: il y a lutte et lutte. Dresser la typologie complète des luttes ouvrières assortie des commentaires en marge, ce serait élaborer le manuel du parfait syndicaliste, ouvrage dont nous ne tenons pas à contribuer à la mise en circulation. Dans le dernier contexte de l’affrontement de classe dans le monde occidental, la lutte ouvrière a dégagé certains de ses traits fondamentaux qui reviennent, se reproduisent circulairement et en spirale à partir des points les plus avancés jusqu’aux points les plus arriérés, pour gagner de plus en plus en matière de contenu, ainsi qu’à l’échelle des forces mises en mouvement. Il y a ce grand fait que sont les luttes contractuelles; c’est pour nous une réalité vécue, un nouveau genre d’échéance qui est entrée dans les coutumes de l’homme de la rue, mais qui s’était forcément introduite auparavant dans l’existence normale du travailleur moyen, dans les calculs de l’économiste, dans les projets de l’homme politique et dans les mécanismes de fonctionnement matériel de la société tout entière. Quand le capital, après un cheminement long et incertain, se fait à l’idée d’une contraction collective de la force de travail, garantie par les lois de l’État, c’est la fin d’une époque de la lutte de classe et le début d’une autre. Le collective bargaining doit servir – et sert effectivement – à évaluer et distinguer divers niveaux historiques de développement capitaliste, plutôt que la naissance du capital financier, que les différents “ stades ” de l’impérialisme, que la soi-disant “ ère ” des monopoles, du moins dans la version des misérables épigones. On a ici un exemple de cette histoire ouvrière du capital, qui constitue sa véritable histoire, et en face de laquelle tout le reste n’est que légende idéologique, rêve de visionnaires, faculté inconsciente de se tromper ou erreur voulue et délibérée de la part d’intellectuels débiles et subalternes. A new way of settling labor disputes, comme le disait le titre d’un vieil article de Commons, voilà ce qui contraint le capital à effectuer un saut qualitatif en direction de sa maturité. La dynamique du rapport de classe social trouve dans la convention collective sa forme de stabilisation périodique. Le prix du travail se trouve fixé à une certaine valeur durant une période déterminée et l’on assiste à la naissance d’un système de jurisprudence industrielle, à la mise en marche d’un mécanisme de représentation des intérêts des travailleurs. Au collective bargaining, succède – selon la voie empruntée par Dunlop – un industrial-relations system à trois protagonistes: les managers pour l’entreprise, le syndicat pour les ouvriers, les diverses instances de médiation pour le gouvernement. Mais ce n’est certainement pas dans le schéma d’un sous-système abstrait de type parsonien qu’on peut enfermer la réalité changeante, critique et contradictoire de la lutte contractuelle. Car le contrat est avant tout la lutte pour le contrat, là est le point. Ce que la dimension collective de la contractation a su redécouvrir, c’est le fait de la lutte collective. Au fur et à mesure que l’on passe de l’entreprise au secteur, et du secteur à la branche, le niveau des forces en jeu s’accroît, ne serait-ce qu’à une échelle purement quantitative, et la lutte de masse, que seules les masses ouvrières sont capables de faire, apparaît au premier plan. Ce n’est pas un petit détail. Trop longtemps, et pourtant dans des situations bien déterminées, la lutte ouvrière et la lutte de masse ont été et ont été considérées comme des réalités qui s’excluaient réciproquement. Les masses laborieuses pouvaient récupérer à l’intérieur d’elles-mêmes, en tant que généralité du peuple, la minorité agissante des noyaux d’avant-garde, mais sans s’identifier à l’action de ces derniers ; elles cherchaient à résoudre leurs revendications spécifiques en termes d’exigences politiques formelles, elles déplaçaient le centre de l’affrontement des usines vers la rue, contre le gouvernement du moment et non contre l’État de toujours. Massenstreik : même lorsqu’il ne s’agit pas du mythe de la grève générale à la Sorel, même lorsqu’elles représentent au sens de Rosa, la lutte qui précède et qui fait l’organisation, elles sont toujours une donnée de fait, un phénomène de mouvement sans être directement un phénomène de classe, tant que la lutte ouvrière ne revêt pas elle-même, en tant que telle, un caractère de masse, tant que le concept concret de masse ouvrière en lutte ne naît pas au sein même des rapports sociaux et ailleurs que dans la tête des monstres sacrés de l’idéologie. Là où le concept de masse ne réside plus dans l’accumulation quantitative de plusieurs unités singulières, soumises à une même condition de soi-disant exploitation, car le terme de “ classe ” suffirait alors à l’exprimer dans le sens social statique habituel que lui a collé sur le dos la tradition marxiste. Il s’agit ici d’un processus de massification de la classe ouvrière, de croissance de classe des ouvriers, d’homogénéisation interne de la force de travail industrielle, où la politique précède toujours l’histoire, s’il est vrai que politique est pour nous ce saut de la lutte ouvrière à des niveaux qualitatifs toujours plus élevés, et histoire cette mise à jour, en fonction de ces conditions, que fait le capital de ses structures technico-productives, de son organisation du travail, de ses instruments de contrôle et de manipulation de la société; s’il est vrai qu’histoire est pour nous le remplacement par le capital, sur les suggestions objectives de son adversaire de classe, des éléments, tour à tour périmés de son appareil de pouvoir. Il n’y a pas de processus de massification de classe possible sans que l’on ait atteint à un niveau de masse de la lutte; c’est-à-dire qu’il n’y a pas de véritable croissance de classe des ouvriers sans lutte de masse ouvrière. A mi-chemin entre la massification de la lutte et la massification de classe, il y a justement la négociation collective. On ne part pas de la classe, on y arrive. Ou plutôt on débouche de nouveau sur un nouveau stade de la composition de classe. On part de la lutte. Et la lutte aura, au départ, les mêmes caractéristiques que celles qui finiront par être confiées par la suite à la classe. Ce n’est pas qu’avant la lutte de masse ouvrière il n’y avait pas de classe ouvrière; il y avait une classe ouvrière différente; son développement se situait à un niveau inférieur, sa composition interne présentait un degré d’intensité incontestablement plus faible; ses possibilités de tramer une organisation étaient moins profondes, et à coup sûr moins complexes. Non seulement qui cherche à formaliser un concept de classe, qui vaille pour toutes les époques de l’histoire humaine, se trompe. Mais se trompe aussi qui veut définir la classe une fois pour toutes au sein du développement de la société capitaliste. Ouvriers et capital ne sont pas seulement des classes antagonistes aux prises, mais également des réalités économiques, des formations sociales, des organisations politiques qui diffèrent chacune par rapport à elle-même. Il y a ici des problèmes méthodologiques qu’il faudra tenir présents dans le corps de la recherche. Mais encore une fois, ce n’est pas là le point que l’on soulignera. Nous avons dit au sens précisé plus haut: de la lutte à la classe, c’est-à-dire de la lutte de masse à la massification de la classe, mais à travers la réalité nouvelle, la découverte nouvelle, le concept capitaliste nouveau de l’accord collectif. La lutte ouvrière avait déjà revêtu un caractère de masse quand le capital l’a contrainte à se transformer en lutte contractuelle. La contractation collective est une forme de contrôle, un essai d’institutionnalisation non pas de la lutte ouvrière en général, mais de sa forme spécifique qui implique, lie et unifie les intérêts matériels immédiats d’un noyau compact de catégories ouvrières au sein du secteur de la production capitaliste qui lui correspond. Quand elle revêt un caractère de masse, la lutte ouvrière court le risque de perdre sa spécificité ouvrière dans ses contenus revendicatifs, dans ses formes de mobilisation, dans ses modèles d’organisation. Les luttes prolétariennes à leur commencement, ainsi que certains types de luttes ouvrières qui appartiennent au XIXe mais qui se déroulaient dans notre siècle, n’ont pas seulement encouru ce danger, elles en ont subi les conséquences. C’est au moment où la lutte ouvrière commence à revêtir un caractère de masse sans cesser d’être ouvrière, ou si l’on veut au moment où la lutte de masse arrive à devenir ouvrière sans cesser d’être massifiée, que commence une nouvelle politique et donc une nouvelle histoire; ou plutôt pour recourir à des mots chargés de davantage de sens, c’est à ce moment là qu’on n’est plus loin d’un commencement de possibilité d’une new politics ouvrière, et donc de la première new economics vraiment réelle du capital.

Les luttes ouvrières américaines des années 30 constituent justement l’illustration de cette new politics de la part des ouvriers. Nos années 60 en Italie, avec l’horizon quantitatif plus limité qui était le leur, sont le reflet fidèle, sans grandes ombres, de ce soleil rouge qui nous vient de l’Occident. Il se pose ici des problèmes théoriques d’une grande complexité. Nous n’avons pas encore une maturité suffisante pour en donner la solution avant un long et lent travail d’enquête critique et historique. Peut-on abandonner par exemple toute définition subjective de la classe ouvrière ? Et qualifier de “ classe ouvrière ” tous ceux dont la lutte subjective contre le capital, à l’intérieur du procès de production social, revêt de formes ouvrières ? Peut-on finalement détacher le concept de classe ouvrière du concept de travail productif? Et, dans ce cas, resterait-il rattaché de toute façon au salaire ? Le problème est certainement celui de trouver de nouvelles définitions de la classe ouvrière mais sans abandonner le terrain de l’analyse objective, sans retomber dans les pièges idéologiques. C’est précisément l’erreur, idéologique derechef, du nouvel extrémisme que de faire s’évanouir la matérialité objective de la classe ouvrière dans les formes purement subjectives de la lutte anticapitaliste. Et pas seulement. Repousser les confins sociologiques de la classe ouvrière, y inclure tous ceux qui luttent contre le capital en son sein jusqu’à atteindre la majorité quantitative de la force de travail sociale, voire de la population active, c’est faire une grave concession aux traditions démocratiques. D’autre part restreindre ces confins pour finir par faire des ouvriers “ le peu qui compte ” peut amener aux théorisations dangereuses des “ minorités agissantes ”. Il faut se garder soigneusement de ces deux extrêmes. L’analyse de ces confins de la classe ouvrière doit être dans ce cas un relevé de faits. On en verra les conséquences plus tard. Il n’est pas dit que là où se termine la classe ouvrière, ce soit aussi le capital qui commence. Le fil du discours tenu dans ce livre tendait à voir ouvriers et capital dans le capital. Le discours ajouté dans ce post-scriptum tend à voir ouvriers et capital dans la classe ouvrière. La tendance la plus récente de la recherche est d’en compliquer volontairement le cadre. Dans l’espoir de frayer ainsi la voie à la solution la plus simple. Certes une société de capitalisme avancé nous en offre le spectacle; elle met entre nos mains tous les instuments qui nous permettent de participer à ce jeu d’une autonomie qui n’est pas seulement formelle, entre la sphère politique et le monde économique, entre la science et l’intérêt à court terme de la production capitaliste, entre l’organisation ouvrière et la classe en tant que capital précisément. Le caractère simplet de l’économisme – structure/superstructure – vaut pour les premières phases d’un capitalisme trop endormi pour être pris politiquement au sérieux, ainsi que pour les sociétés précapitalistes. Quant au volontarisme de la politique pure – la révolution à tout prix – il se situe encore plus à la traîne, s’il est possible de l’être: c’est le socialisme éternellement utopique, le millénarisme, cette hérésie médiévale moderne, admise par le pape, tout comme l’église de classe. Le capitalisme mûr est une société complexe, stratifiée, contra- dictoire, qui compte plus d’une instance s’attribuant la source du pouvoir, la lutte de ces différentes instances pour conquérir l’hégémonie, lutte jamais définitivement terminée, puisque sans possibilité de solution au sein de cette société. Voilà pour ce qui est du passé immédiat. Il ne vaut la peine de l’étudier que pour connaître ce qu’il faut étudier après, c’est-à-dire maintenant. En effet il ne faut pas confondre les deux niveaux du discours. L’Amérique politique d’hier constitue notre présent historique actuel. Nous devons même savoir que nous sommes en train de vivre des événements déjà vécus. Mais sans clôtures préconçues, sans conclusions péremptoires. Nous sommes vraiment à un carrefour ici chez nous, entre une élévation de la puissance du capital sur tout et sur tous, et un espace ouvrier qui s’ouvre à l’infini. Cela sur le plan de l’action politique, dirons-nous. Et puis il y a l’autre plan. L’Amérique d’aujourd’hui est le problème théorique de notre futur à tous. Nous l’avons indiqué. Il vaut la peine de le répéter. Nous éprouvons aujourd’hui – idée plus ressentie que pensée – comme la sensation d’être arrivés à la limite de l’époque classique de la lutte de classe. Malgré tout ce que nous avons pu en dire, les luttes ouvrières américaines devaient peut-être se traduire d’abord dans un langage européen pour que le point de vue ouvrier en prenne vraiment conscience. Cette prise de conscience est avant tout destructrice d’une tradition. Pour construire, il nous faut laisser derrière nous notre propre présent de luttes ouvrières classiques, entrer grâce à l’anticipation de la recherche dans notre époque post-classique, au bout de laquelle, si le capital nous y aide, il n’est pas exclu que puisse jaillir l’étincelle d’une “ théorie générale ” du côté ouvrier. “ Eux ” seront contraints par la force à marcher vers de nouvelles formes d’Industrial Government. “ Nous ”, nous devons repousser la tentation de nous retirer pour écrire Die fröhliche Klassenkampf. II nous faut nous employer à inventer pour la pratique, et pour une durée provisoire stratégiquement longue, des techniques encore jamais vues d’utilisation politique par les ouvriers de l’appareil économique capitaliste.

(Décembre 1970 )