Standing Rock. Gardiens de l’eau 
contre oléoduc géant

Au campement de Standing Rock dans le Dakota du Nord, érigé contre le projet d’oléoduc géant, le Dakota Access Pipeline (DAPL), qui doit traverser les terres ancestrales des Sioux Lakota, menaçant leurs ressources en eau, notamment la rivière Missouri, vingt-sept personnes sont arrêtés le 10 octobre 2016 dont Shailene Woodley. Accusée de violation de propriété privée et participation à une émeute, l’héroïne de la saga Divergente filme son arrestation en direct via son compte Facebook. La vidéo dépasse rapidement les 4 millions de vues. La sphère médiatique s’enflamme. Rapidement relâchée du fait de sa notoriété, l’actrice s’exprime dans une tribune publiée dans le Times du 20 octobre, mettant en lumière un combat qui se livre depuis des mois dans l’ombre. Elle plaide non-coupable pour les charges retenues contre elle.

Deia Schlosberg, cinéaste documentaire indépendante dont le travail a été maintes fois distingué par des prix prestigieux a aussi été arrêtée le 11 octobre. Ses images ont été confisquées, elle fait face à 3 chefs d’inculpation relevant de la « haute trahison » et risque quarante-cinq ans de prison. Un mois plus tôt, un mandat d’arrêt avait été émis par la police du même état à l’encontre d’Amy Goodman après qu’elle a couvert la confrontation entre les opposants au Dakota Access Pipeline et les sociétés de gardiennage privé du site qui n’ont pas hésité à lâcher les chiens et à gazer les manifestants, alors que la police présente ne bronchait pas. Jusque-là aucun des grands médias étasuniens (ABC, CBS, NBC) n’avait envoyé de journalistes couvrir ce qui est déjà pourtant reconnu comme la plus grande mobilisation amérindienne depuis quarante ans. Présentatrice de la célèbre émission « Democracy now », auteure et journaliste d’investigation maintes fois récompensée, récipiendaire entre autres du Gandhi Peace Award pour sa contribution à la promotion de la paix sur la planète, Amy Goodman a été accusée de rébellion. Elle risque également quarante-cinq ans de prison.

Que se passe-t-il donc à Standing Rock, pour que le droit à la libre expression garanti par le premier amendement à la Constitution soit à ce point bafoué ? Quels sont les enjeux de la mobilisation qui ne cesse de croître depuis la fin de l’été 2016 ? Les observateurs qui font état de plus de deux cents communautés autochtones représentées, venues de tous les États-Unis, du Canada, d’Amérique latine et d’ailleurs mais également de travailleurs, de fermiers, de militants écologistes, qualifient le rassemblement d’historique.

Standing Rock est la patrie des Sioux Hunkpapa, le peuple de Sitting Bull, qui a refusé les traités avec les Américains et mené les dernières guerres indiennes, qui se sont terminées par le massacre de Wounded Knee. La construction de l’oléoduc DAPL était initialement prévue au nord de la ville de Bismarck, dans le Dakota du Nord. À la demande de la population, effrayée des risques de pollution, elle a été déplacée près de la réserve de Standing Rock, traversant des sites sacrés et la rivière Missouri. Dans le conflit historique qui oppose les Amérindiens aux instances de l’oléoduc Dakota Access Pipeline (DAPL), deux visions de la terre s’affrontent sur fond de réchauffement climatique et de crise énergétique.

Le Dakota Access Pipeline(1 800 km de tracé) est destiné à acheminer le pétrole de schiste extrait dans la formation de Bakken jusqu’aux raffineries du Texas. Comme le montre une étude réalisée par l’ONG Food and Water Watch, le projet Dakota Access Pipeline et les entreprises qui le portent sont soutenus financièrement par de grandes banques internationales, parmi lesquelles des groupes bancaires français, investis dans le financement des énergies fossiles. BNP Paribas, le Crédit agricole, Natixis et la Société générale ont directement financé le projet Dakota Access Pipeline, et toutes sauf la Société générale ont en outre accordé des crédits permanents aux firmes parties prenantes du projet. BNP Paribas est engagée à hauteur de près de 450 millions de dollars US, le Crédit Agricole à hauteur de presque 350 millions de dollars, Natixis de 180 millions et la Société Générale de 120 millions. Soit plus d’un milliard de dollars en tout.

Sur le terrain, la tension a monté d’un cran au cours du mois d’août 2016, avec l’arrestation de leaders indiens dont Dave Archambault II, le président du conseil tribal de Standing Rock. Le 3 septembre, le début des travaux controversés donnent lieu à des affrontements violents couverts par Amy Goodman. Une première décision de justice décrète l’arrêt temporaire des travaux dans une partie seulement des terres que les Lakota souhaitent protéger.

Elle est contredite, le 9 septembre, par la décision d’un tribunal de Washington, allant dans le sens contraire. Mais l’administration Obama, craignant l’impact médiatique d’une mobilisation croissante à laquelle plusieurs personnalités apportent leur soutien (Robert Redfort, Leonardo Di Caprio, Susan Sarandon, Neil Young), annonce une suspension des travaux sur la partie la plus contestée du pipeline, afin de réétudier ses impacts sur l’environnement et les droits des Indiens.

Dans un article paru sur le site Yes Magazine !, Winona LaDuke, femme politique et leader amérindienne témoigne de l’importance de la rivière Missouri, épicentre de l’agriculture du Nord, en raison de la fertilité de son lit, pour les Sioux Lakota. Dans les derniers traités signés en 1868, la rivière devient la frontière qui borde ce qu’il reste des terres lakota après les guerres indiennes.

Survinrent ensuite les vols de terres par le gouvernement des États-Unis et l’appropriation des Black Hills en 1877, en partie en guise de représailles suite à la victoire de Sitting Bull à la bataille de Little Big Horn. Le peuple Lakota forcé à une existence confinée dans sa réserve voit ensuite arriver les barrages. En 1944, le projet Pick Sloan entraîna la submersion de territoires appartenant aux tribus de la rivière Missouri, qui vont perdre leurs meilleures terres basses. Plus de 800 kilomètres carrés des réserves de Standing Rock et de Cheyenne River sont à leur tour submergées par le barrage Oahe, entraînant non seulement des déplacements de population, mais la perte d’une partie du monde Lakota. La retenue d’eau créée par les barrages Garrison, Oahe et Fort Randall contribua à la destruction de 90 % du bois et 75 % de la vie sauvage dans les réserves.

Aujourd’hui, la majeure partie de la population de Standing Rock vit au-dessous du seuil de pauvreté. La terre et la Rivière Missouri sont tout ce qui reste du territoire traditionnel Sioux. Ce sont elles qui sont aujourd’hui menacées.

Enbridge et ses partenaires se préparent à forer sous le lit de la rivière. L’oléoduc Dakota Access a reçu les autorisations officielles du côté est comme du côté ouest. Sa portion nord a été déplacée vers les sources d’eau de Standing Rock, pour ne pas affecter l’approvisionnement en eau de la ville de Bismarck. Malgré les recours juridiques et réglementaires des Lakota, la construction du Dakota Access Pipeline a commencé en mai 2016. L’oléoduc doit franchir 200 cours d’eau, et dans le seul Dakota du Nord, il traverserait 33 sites historiques et archéologiques.

Fin juillet 2016, la tribu Sioux de Standing Rock, représentée par l’organisation Earthjustice, dépose plainte devant un tribunal de Washington contre l’US Army Corps of Engineers [l’administration fédérale en charge des grands projets d’infrastructures]. Standing Rock a également déposé un recours auprès de l’Organisation des Nations Unies, en coordination avec l’International Indian Treaty Council [une organisation internationale de peuples indigènes].

Dave Archambault II, président des Lakota, déclare dans les colonnes du New York Times:

« Aussi bien l’Agence fédérale de protection de l’environnement, le Département de l’Intérieur que le Conseil consultatif national sur le patrimoine historique ont soutenu le renforcement de la protection du patrimoine culturel de notre tribu, mais le Corps of Engineers et Energy Transfer Partners [le consortium qui porte le projet Dakota Access Pipeline, NdT] ont ignoré nos droits. La première version de l’évaluation du tracé proposé à travers nos terres ancestrales et protégées par traités, réalisée par l’entreprise, ne mentionnait même pas notre tribu. Le Dakota Access Pipeline a bénéficié d’une procédure d’autorisation accélérée dès le premier jour, appelée Nationwide Permit nº12, qui exempte l’oléoduc de toutes les évaluations environnementales requises par le Clean Water Act et le National Environmental Policy Act [importantes lois sur l’eau et l’environnement, NdT] en le traitant comme une série de petits chantiers. Le projet a été approuvé en un éclair, sans plus d’examen, par les quatre États concernés. »

Depuis qu’elle a été couverte de barrages, de nouveaux projets sont venus affecter davantage l’état écologique de la rivière Missouri, devenue la septième rivière la plus polluée des États-Unis. Les rejets agricoles et les polluants issus de la fracturation hydraulique, utilisée pour extraire le pétrole et le gaz de la couche de schiste, ont contaminé la rivière.

En janvier 2015, suite à un accident survenu sur un oléoduc, une fuite massive d’eau saline se déverse dans la rivière Missouri. Le directeur de la Santé du Dakota du Nord David Glatt déclare qu’il ne s’attend pas à des effets dommageables pour la vie sauvage ou l’approvisionnement en eau potable, car cette eau serait diluée. Cependant les rivières, Black Creek et Little Muddy River, sont contaminées par 11 millions de litres d’eau saline, présentant des taux élevés de chlorures.

L’administration chargée de la surveillance des nombreux oléoducs présents dans tout le pays, la Pipeline Hazardous Materials Safety Administration ou PHMSA, compte moins de 150 inspecteurs. Les entreprises gérant les oléoducs se vantent généralement de leur taux de sûreté de 99 %. Une ancienne éditrice du magazine Scientific American, Trudy Bell, rapporte que les données de la PHMSA de 2001 à 2011 suggèrent qu’en réalité, l’oléoduc moyen « présente, sur une période de dix ans, une probabilité de 57 % de subir une fuite majeure, avec des conséquences se chiffrant à plus d’un million de dollars ».

À Standing Rock, alors que le nombre d’opposants, qui se désignent comme « les gardiens de l’eau » ne cesse de croître, les forces de police de l’État décident de mettre en place un checkpoint pour filtrer les arrivées. Dans le même temps, le gouverneur du Dakota du Nord Jack Dalrymple, conseiller de campagne de Donald Trump, déclare l’état d’urgence et mobilise de nouvelles ressources policières « pour gérer les risques pour la sécurité publique liés aux manifestations actuelles contre le Dakota Access Pipeline ».

Ceux qui se rassemblent aujourd’hui à Standing Rock se souviennent de l’histoire. Le dernier rassemblement historique des Indiens d’Amérique remonte à 1973 sur ces mêmes terres. Cette année-là, les militants de l’American Indian Mouvement avaient occupé la prison d’Alcatraz dans une tentative symbolique de réclamer le Mont Rushmore qui faisait partie de la grande réserve Sioux. L’apogée de la mobilisation s’était ensuite cristallisé sur le site historique de Wounded Knee se soldant par un bilan de deux morts. C’est à cet endroit-là que le 29 décembre 1890, l’armée américaine a massacré environ trois cents Indiens, femmes et enfants compris, deux semaines après l’assassinat de Sitting Bull. Cet épisode tragique marque la fin des guerres indiennes et constitue une date incontournable dans la mémoire des peuples autochtones des États-Unis.

Cependant lorsque l’on compare les événements de Standing Rock avec ceux de 1973 et 1890 à Wounded Knee, on peut noter deux différences majeures : tout d’abord le mouvement de protestation contre le Dakota Access pipeline est non violent et se revendique de la désobéissance civile. Parmi les dizaines de personnes arrêtées, pour avoir pénétré sur la zone de chantier, s’être enchainées aux bulldozers et autres actes de résistance, aucune n’était armée. Ensuite les enjeux de Standing Rock vont bien au-delà de la reconnaissance des droits de la nation Sioux ou des communautés amérindiennes. Les milliers de personnes qui convergent vers le camp de Sacred Stone depuis la fin de l’été soutiennent la lutte des gardiens de l’eau comme un moment historique de la défense des droits des nations indiennes mais plus largement comme la revendication d’une vision du monde qui s’oppose à l’autorité des trusts implantés en groupes de pression. Les manifestations d’autorité, détournant les concepts de « sécurité nationale » ou d’ « état d’urgence » interviennent alors pour paralyser les tentatives d’opposition citoyennes relevant de la défense du bien commun. Alors qu’au camp de Sacred Stone la mobilisation se renforce, les arrestations se poursuivent, le samedi 22 octobre environ 80 manifestants furent arrêtés. Ne bénéficiant pas de la notoriété de Shailene Woodley, ils n’ont pas été relâchés.

Une des racines des événements de Standing Rock remonte à la mandature de Georges W. Bush qui, en 2005, a dispensé les industries de l’énergie du respect des lois environnementales protégeant l’air et l’eau. La multinationale Halliburton, qui fut dirigée par l’ex-vice-président Dick Cheney, devient pionnière dans l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste par fracturation hydraulique. Cette industrie va se développer de façon exponentielle dans les dix années qui suivirent, causant de considérables dégâts sanitaires et environnementaux en toute impunité. En aval du Dakota du Nord, dans l’Iowa, la construction de l’oléoduc a également suscité une opposition de la part de fermiers et de propriétaires terriens. Environ trente personnes y ont été arrêtées alors qu’elles tentaient de bloquer les travaux. Une quinzaine de fermiers ont engagé un procès pour empêcher que le Dakota Access ne saisisse leurs terres en invoquant le droit d’expropriation. À l’origine, le droit d’expropriation était destiné à permettre aux gouvernements au niveau fédéral, des États et locaux, de prendre le contrôle de terres destinées à des projets publics tels que des routes et des autoroutes. En 2005, les juges de la Cour suprême ont prononcé un jugement selon lequel il pouvait être utilisé par des compagnies pour se saisir de terres pour des entreprises privées d’intérêt général. C’est cette décision de justice que le Dakota Access est en train d’utiliser pour saisir des terres de propriétaires terriens de l’Iowa pour la construction de l’oléoduc.

Et si la connaissance de l’histoire permettait de cerner la singularité et les potentialités propres à une situation : si elle devenait la chance d’une réflexion inédite sur ce qui doit nous rassembler ? La mobilisation de Standing Rock n’est pas seulement un mouvement de protestation, c’est également l’affirmation d’un droit à l’existence, le refus d’une fin prévisible et le signe de l’urgence à rouvrir des espaces citoyens sur les lieux même du désarroi et de l’impuissance.

Buttignol Doris

Auteur, réalisatrice et artiste multimédia. Fondatrice du collectif les Brasseurs de Cage. A notamment réalisé Voyage en mémoires indiennes et No Gazaran.