Starhawk, écoféministe et altermondialiste

Traductrice sous le nom de Morbic, huîtrier-pie en breton, d’un des deux livres de Starhawk parus en français, quel ne fut pas mon étonnement de lire sous la plume d’Émilie Hache, et d’entendre en comité de rédaction, que Starhawk était le prototype de l’écoféministe américaine, de la romancière d’anticipation décrivant un monde sauvé de la destruction par une ou des communautés de femmes1. Isabelle Stengers, traductrice des Chroniques d’une altermondialiste 2, et moi, invitée par elle à traduire Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique 3, avions plutôt remarqué une nouvelle manière d’intervenir dans les situations conflictuelles et une capacité originale de parler le monde, marquée par les figures de la sorcière, brûlée par le capitalisme, et de la Déesse Terre archaïque.

Starhawk est passée comme nous par le militantisme d’extrême-gauche et le militantisme féministe, par les groupes qui s’entredéchirent à force de vouloir spécifier leur identité. Elle a refusé comme nous la dérive terroriste qui s’est développée après le retour en force de l’ordre impérial durant les années 1970. Elle a appris et enseigné la non-violence, au point de pouvoir anticiper les réactions des uns et des autres, y compris les policiers, auxquels elle a su tenir tête plus que d’autres, ce qui lui a valu une renommée mondiale après les évènements de Seattle, de Québec, de Gènes, d’Édimbourg, face à tous ces G20 où les grands de ce monde se repaissent de leur pouvoir partagé.

Ce qui caractérise Starhawk, c’est la volonté de faire tenir ensemble les contraires les mieux établis, comme les Black Blocs et les Tutti Bianchi à Gênes, ces frères et sœurs ennemis que notre militantisme de résistance et de ressemblance au pouvoir nous fait fabriquer à tire-larigot. Avec eux, le Pink Bloc, dont elle faisait partie, apportait joie et créativité. Elle aime également le courage des Black Blocs et le désir de négocier des Tutti Bianchi, et enrage de voir ces derniers livrer les premiers à la violence des policiers.

La découverte que nous avons faite dans ses livres, c’est que le pouvoir n’est pas un, donc à s’approprier, mais deux, et que face au pouvoir-sur qui domine, qui fait faire, qui blesse et qui tue, il y a le pouvoir-du-dedans, pouvoir de vie, qui résiste, qui fait, qui produit et s’alimente non pas sur le corps des autres mais à partir des éléments fondamentaux qui nous entourent : la terre, l’air, le feu et l’eau. Ces éléments ne sont pas sacrés parce qu’une quelconque religion les aurait oints, mais parce qu’ils sont nécessaires à la vie et doivent être également partagés entre tous, gérés en commun. Le combat de Starhawk s’inscrit dans le courant de la justice globale de l’environnement, illustré également par David Harvey sur le plan théorique, et par de nombreuses actions contre les implantations d’usines d’incinération de déchets à proximité des quartiers pauvres ou noirs.

Starhawk y ajoute une dimension de spiritualité puisée à la fois dans l’héritage des sorcières du Moyen-Âge et dans celui de la Déesse Mère archaïque mise à l’honneur par les mouvements féministes. Une spiritualité indispensable pour ne pas se relier aux éléments seulement objectivement, dans une attitude de préservation et d’appropriation, mais subjectivement dans la production de nouvelles relations, dans un projet de transformation sociale.

Dans le vocabulaire propre à ces traditions empruntées, Starhawk et ses amis, sorcières mais aussi elfes masculins, ont créé des rituels, des mises en scène, susceptibles de soutenir leur volonté politique. L’eau globale, une eau commune, fabriquée à partir d’échantillons des eaux de tous les endroits où ils sont passés, galvanise leur énergie. Des fanions de couleurs différentes mobilisent les participants selon le niveau de risques qu’ils veulent bien prendre, des marionnettes font monter à l’assaut des barrages policiers des êtres d’un nouveau genre qui vont jusqu’à se dénuder pour les pétrifier. Des cours de permaculture séduisent les agriculteurs dans les champs desquels sont implantés les campements proches des G20. Et ainsi de suite. La présence de Starhawk et de ses amis a impressionné les militants altermondialistes.

Starhawk semble d’après ses messages s’être davantage consacrée maintenant à l’enseignement de la permaculture. Une vidéo la montre expliquant à de jeunes Américains la manière dont Israël s’est développé en pompant toute l’eau de la région et en laissant les Palestiniens sans autre ressource que la pluie qui tombe peu au Moyen-Orient. La permaculture apparaît alors comme la seule conduite de survie possible, quelques jardins déjà traités ainsi en témoignent.

Dénoncer les horreurs que fabrique le pouvoir-sur ne fait que les répéter mentalement, si on ne trouve pas dans le pouvoir-du-dedans l’énergie de créer une autre réalité. Il ne faut pas avoir peur de voyager vers l’obscur pour s’appuyer sur la force qui vit en dedans, le pouvoir de vie, l’immanence, que révèle l’attention au monde, à l’infinité des relations qui le constituent, et dont nous ne pourrons jamais faire le tour. Seules certaines de ces relations nous sont visibles, et la magie s’essaie à modifier cette visibilité, à étendre la conscience.

Travailler la magie c’est construire de nouvelles métaphores, remplacer les sens uniques par des multiples sens, faire précéder l’élévation par la descente, chercher dans le monde dévalorisé du dessous les nouvelles visions à développer, faire prendre conscience de la manière dont nous modulons spontanément l’énergie, et dont nous pouvons la concentrer, la faire monter de la terre pour nous soutenir, la faire passer entre nous par la pensée ou en nous donnant les mains, la diriger, ce qui est le propre du pouvoir-du-dedans. L’immanence est conscience du pouvoir-du-dedans, jouissance de la transformation opérée dans la lenteur, grâce à l’interconnexion entre toutes choses. La magie de Starhawk s’adresse aussi aux blocages individuels des personnes de son mouvement, en développant la pratique de la psychothérapie à laquelle elle a été formée auparavant. Le travail d’analyse des images véhiculées par la personne et de déplacement vers des images nouvelles rejoint le travail sur les images et la culture développé dans le mouvement. Des instruments rituels sont mis en jeu pour penser le soi. La guérison s’obtient dans l’acquisition du pouvoir de guérir, dans la sortie de la haine de soi, représentation intériorisée du pouvoir-sur et pratique de la séparation d’avec les autres.

Starhawk s’intéresse aussi à la conduite des groupes et des réunions pour lesquels elle propose des recettes relativement simples de mise en œuvre de la démocratie, de déhiérarchisation. Séduite par ses recommandations, Antonella Corsani l’avait invitée à venir essayer de dénouer la crise au sein de la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France. Mais le faible temps imparti, l’enracinement des différences idéologiques, n’ont pas permis à cette tentative de mise en cercle et de conjugaison de venir à bout des dissensions.

Le projet de Starhawk est un projet global de soin, de réparation, à la triple échelle de la terre, des individus et des groupes. Son mouvement pour la justice globale n’est pas un mouvement contre la globalisation, mais pour la transformation de la trajectoire de cette globalisation dans la défense des valeurs de vie, d’amour, de diversité et d’abondance pour tous, par l’alliance avec la terre et non par son exploitation, par la mise en œuvre de toutes les techniques humaines déjà existantes, et non par l’invention de nouvelles technologies contrôlées par quelques-uns.

Les humains ne sont pas une pollution de la nature mais coévoluent avec elle, comme nous l’enseignent les Amérindiens. Avec eux nous devons apprendre à aimer la terre, à vivre avec elle, à valoriser le monde entier, les ancêtres comme les enfants à naître, comme nous tous.

1 Starhawk : The Fifth Sacred Thing, New York, Bantam,1993 ; Walking to Mercury, New York, Bantam, 1997 ; City of Refuge, San Francisco, Califia Press, 2016.

2 Starhawk, Chroniques d’une altermondialiste. Tisser la toile du soulèvement global, Paris, Cambourakis, 2016.

3 1ère édition : Paris, Seuil / Les empêcheurs de pensée en rond, 2003. 2e édition : Paris, Cambourakis, 2015.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.