Stratégies amérindiennes en Guyane française

La Guyane française est un département français d’outre-mer depuis 1946 et une région depuis 1983. Les règles qui y sont applicables sont donc les mêmes que pour tout département ou pour toute région française même si certaines adaptations sont possibles : « dans les départements et régions d’outre-mer, les lois et règlements sont applicables de plein droit. Ils peuvent faire l’objet d’adaptations tenant aux caractéristiques et contraintes particulières des collectivités […] dans les matières où s’exercent leurs compétences » (art. 73 de la Constitution française, modifié par la loi constitutionnelle no 2008-724 du 23 juillet 2008 de modernisation des institutions de la Ve République1). Ce statut a des conséquences directes pour les populations autochtones du territoire au sens où il ne peut y avoir en France de reconnaissance d’une communauté ou d’un groupe socioculturel. En effet, l’art. 1 de la Constitution précise que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion2. » Certains aménagements ont cependant vu le jour depuis la départementalisation en faveur de certains groupes.

Les Amérindiens
de Guyane et la France

Si le 5 août 1498 Christophe Colomb longe les côtes de Guyane, le premier à explorer le territoire est Vincent Pinzon en 1 500. Jusqu’au XVIIe siècle, les colons (français, hollandais, portugais, anglais) ont à de multiples reprises tenté de coloniser le territoire mais l’hostilité des populations autochtones a conduit à l’échec un grand nombre de missions. Les négociations avec le chef amérindien Cépérou ont conduit à la création en 1643 de la « ville » de Cayenne qui sera détruite plusieurs fois par les Amérindiens qui se révoltent contre les rapts de leurs femmes et contre les tentatives de mise en esclavage. Les contacts avec les Européens ont eu pour conséquences la disparition d’un certain nombre de populations amérindiennes alors présentes sur le territoire (qui appartenaient à trois grands groupes : les Caribes, les Arawak et les Tupi-Guarani dont on trouve aujourd’hui sept peuples survivants) et la réduction de la population des peuples restants (liée en grande partie aux maladies importées par les colons). Le Maroni aurait été peuplé par des villages Kali’na, Lokono et Parakoto, le littoral accueillait environ 6 0003 Kali’na tandis que l’Oyapock accueillait environ 4 000 individus (Yayo, Palikur, Karipuna). Ainsi, si l’on comptabilise uniquement les populations amérindiennes du littoral à la fin du XVIe siècle, ils étaient environ 10 000. Mais au XVIIe siècle, leur nombre commence à décroître de manière drastique : entre le début et la fin du siècle, leur nombre diminue de moitié, un siècle plus tard il ne reste que 10 % de la population initiale sur le littoral. Pour les populations de l’intérieur c’est plus tard que les effets vont se faire sentir car pendant longtemps leurs zones de vie ont été épargnées par la colonisation. La ruée vers l’or du XIXe siècle a mis fin à cela : 3 000 Wayana à la fin du 18e ne sont plus que 550 à la seconde moitié du XXe siècle tandis que les Wayampi qui étaient 6 000 au début du XIXe siècle ne sont plus que 212 en 1947. Depuis la seconde moitié du XXe siècle ces populations connaissent cependant un renouveau démographique. De 1 500 au début du siècle, ils sont aujourd’hui passés à 9 000. Les Kali’na les plus en contact avec les colons ont subi tout particulièrement l’effet des maladies, et se sont retirés vers l’ouest de la Guyane à la fin du 18e où ils ne sont plus que 200. Entre la fin du XVIIIe et le XXe siècle, les Amérindiens s’installent dans des zones où ils n’ont plus de contacts avec les colons. Ils n’ont alors aucune reconnaissance juridique. En 1930, « le principe de respect des modes de vie amérindiens [est] invoqué par l’État » qui les place sous l’autorité du gouverneur de la Guyane (Elfort, 2010). Ils deviennent citoyens français à la fin des années 1960 dans le cadre du programme de francisation du Préfet Vignon qui décide de les regrouper dans des villages, mettant ainsi fin à leur mode de vie semi-nomade. Des années 1950 aux années 1970, leur scolarisation s’organise au travers notamment de la création des homes catholiques (internats pour les enfants amérindiens qui sont retirés de leurs familles et sont considérés comme des recueillis temporaires de l’aide sociale à l’enfance, ils relèvent alors de la loi sur l’enfance abandonnée) puis de l’école laïque. Cette scolarisation se fait en français uniquement et l’on constate aujourd’hui l’impact de cette scolarisation forcée sur la transmission des langues aux générations actuelles. Génocide, ethnocide, l’histoire de la colonisation de la Guyane est bien similaire à celle des autres histoires coloniales…

Les 9 000 Amérindiens qui peuplent actuellement la Guyane sont regroupés dans sept groupes : Wayana, Kali’na, Apalai (famille linguistique caribe), Teko et Wayampi (famille linguistique tupi-guarani), Pahikweneh et Lokono (famille linguistique arawak). Quatre de ces groupes sont localisés dans l’intérieur de la Guyane (dans la zone du Parc amazonien) et trois sont localisés sur le littoral. S’ils ont bien connu un renouveau démographique, il n’en reste pas moins qu’ils sont très largement en danger : pression des orpailleurs illégaux (sécurité), pollution des fleuves par le mercure (santé)4, suicide adolescent important. À cela s’ajoute une acculturation liée à la non prise en compte de leurs modes de vie dans la vie publique et à l’impact de l’école sur leurs pratiques linguistiques et culturelles. Ils cohabitent en Guyane avec de nombreux autres groupes, les Businenge (noirs-marrons), les Créoles guyanais, les Hmong ou des populations de nationalité étrangère : les Brésiliens, les Surinamais, les Créoles haïtiens, les Guyana, etc. Ils sont ainsi une minorité en Guyane, qui lutte pour sa reconnaissance aux niveaux local, national, européen et international.

Des Nations Unies au niveau local : 30 années de lutte

La revendication autochtone en Guyane commence dans les années 1980 avec le discours de Félix Tiouka, président de l’association des Amérindiens de Guyane française, et habitant de Awala-Yalimapo, commune littorale de l’ouest de la Guyane proche de Saint Laurent du Maroni. Profitant d’une rencontre où les représentants de l’État invités pensaient faire un peu de tourisme à la plage, il fait, au grand dam du préfet, une déclaration au Peuple Français pour revendiquer une reconnaissance des Amérindiens de Guyane, lors du Premier Rassemblement des Amérindiens de Guyane française dans le village proche d’Awala en 1984 (discours de Félix Tiouka en fin de texte).

Sa vigoureuse critique de l’attitude de la France vis-à-vis des communautés amérindiennes provoqua le scandale et poussa le représentant de l’État à quitter les lieux (Grenand, 1985). Prononcé par le représentant d’une nouvelle génération kali’na, ce discours annonçait l’entrée des populations autochtones dans un espace politique – national et régional – à l’écart duquel elles avaient jusqu’alors été maintenues : le fait amérindien en Guyane cessait après cette manifestation de n’être qu’un objet défini par et pour la communauté des ethnologues. (Collomb, 2005)

Durant les années 1990 et 2000, les Amérindiens de Guyane se sont investis au niveau international dans le cadre des discussions autour du Projet de déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et de la décennie internationale des peuples autochtones et de nombreux autres événements (sous-commission des Nations Unies pour la lutte contre les mesures discriminatoires et la protection des minorités, forum des Nations Unies sur les connaissances traditionnelles au Costa Rica (2004), forum social pan amazonien au Brésil (2003), Symposium sur les droits des peuples autochtones à l’Académie diplomatique de Vienne (2002), Séminaire de l’intergroupe sur les langues minoritaires au Parlement européen en 1998, etc.). Cette étape est essentielle car elle leur permet de créer un réseau de relations avec les autres populations autochtones du monde entier (Alliance internationale des peuples des forêts tropicales, Coordination autochtone francophone) et de l’Amérique du Sud en particulier (Coordination des organisations indigènes du bassin amazonien). Ceci va contribuer à développer leurs compétences et leurs expertises et leur permettre de devenir des interlocuteurs reconnus par la France dans le cadre des débats aux Nations Unies. Leurs nouveaux réseaux leurs permettent en effet de pouvoir bénéficier de formations sur la question du droit des peuples autochtones (Université d’été des droits de l’homme et du droit à l’éducation, International training center of indigenous peoples (Groenland), Regional secretaries capacity building (Thaïlande), Programme international de formation aux droits humains (Montréal), par exemple.

Une nouvelle approche du problème : l’entrée en politique

Durant les années 2000, les Amérindiens de Guyane investissent un nouveau champ, celui de la politique. Ils en étaient exclus depuis toujours ou étaient réduits à n’être que des faire-valoir sur des listes dans le cadre des élections locales. « Les Amérindiens entendent désormais se voir reconnus comme acteurs, et légitimés en tant que tels, dans le processus de maturation d’un ensemble de type national « guyanais », quelle que soit par ailleurs la forme institutionnelle que prendra cette entité à court ou à moyen terme » (Collomb, 2005). Leur poids actuel en politique n’est peut-être pas numériquement important mais il l’est symboliquement au sens où ils sont (avec les Businenge) un allié pour le groupe au pouvoir au niveau local (les Créoles guyanais) qui lui permet d’avoir une plus grande représentativité (en effet, les Créoles guyanais ne sont plus majoritaires en Guyane du fait de la pression migratoire ce qui les oblige à reconsidérer la notion de guyanité en y intégrant d’autres populations).

Leur reconnaissance est aujourd’hui un des débats majeurs en Guyane, et les politiques du département s’en sont très largement emparé au travers notamment des questions d’accès aux ressources génétiques et de partage équitable des bénéfices ou plus généralement de la manière de leur donner la voix dans les questions qui les concernent. Ainsi, à titre d’exemple, très récemment dans le cadre de l’adoption de la loi sur la biodiversité par l’Assemblée nationale, la députée Chantal Berthelot a fait introduire un amendement pour que le terme « communautés autochtones et locales » soit introduit dans cette loi. Elle a en outre proposé un amendement pour la reconnaissance du Conseil consultatif des populations amérindiennes et businenge (CCPAB) comme « personne morale de droit public […] chargée d’organiser la consultation des communautés autochtones et de recueillir leur consentement pour toutes les demandes d’utilisation de connaissances traditionnelles liées à des ressources génétiques5 » ce qui permet à cette instance de ne plus être sous la dépendance de la collectivité territoriale de Guyane.

Un système juridique qui protège les individus mais pas les communautés autochtones et locales

La France s’organise autour du principe de l’unicité du peuple, et elle a une longue tradition de crainte vis-à-vis des communautarismes. C’est ce qui explique en partie ses réticences vis-à-vis de tout texte contraignant reconnaissant les communautés autochtones et locales.

Ainsi, elle n’a jamais ratifié la Convention 169 du 27 juin 1989 de l’OIT relative aux peuples indigènes et tribaux, prenant pour argument l’indivisibilité de la République comme mis en évidence ci-dessous dans la réponse à la question écrite no 09601 du sénateur guyanais Jean-Étienne Antoinette (JO Sénat du 05/12/2013 – p. 34596). Le Sénateur dans sa question écrite rappelle que dans « son rapport du 27 août 2010, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a recommandé à l’État français de prendre toutes les mesures législatives nécessaires à la ratification de cette convention » et demande à l’État français de prendre des mesures (« calendrier pour remédier à cette carence ») dans ce sens. La réponse du Ministère des affaires étrangères (JO Sénat du 26/12/2013 – p. 3716) met en évidence les contradictions françaises en la matière. Il y est rappelé que la France a adopté la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (document qui rappelons-le est non contraignant) en s’engageant « à respecter ses dispositions sur l’ensemble de son territoire ». Les « aspirations exprimées par les populations autochtones » seraient donc selon ce ministère prises en compte mais bien évidemment « dans le respect du principe constitutionnel d’égalité des citoyens ». Or, « selon ce principe et celui de l’indivisibilité de la République […] un système juridique distinct entre les citoyens » ne peut être mis en place car il « créerait des catégories de population avec des droits différents ». Il est aussi précisé qu’en France « aucune disposition juridique affectant spécifiquement les populations autochtones ne peut être prise » et qu’en ce sens la convention 169 de l’OIT ne peut être ratifiée car elle « attribue aux peuples autochtones des droits collectifs incompatibles [aux] principes constitutionnels d’égalité et d’indivisibilité de la République ». L’emploi du terme « peuples autochtones » par le ministère montre d’ailleurs une forme de reconnaissance de leur existence en tant que peuple distinct. Le ministère ajoute que la France « a favorisé l’enseignement des langues et des cultures régionales locales ». Mais celles-ci n’ont jamais fait l’objet d’une reconnaissance dans le cadre français du fait notamment de la non-ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Les langues et cultures amérindiennes ne sont dans aucune des listes de langues reconnues par le ministère de l’éducation nationale.

Parmi les dispositions en faveur des populations amérindiennes de Guyane, nous pouvons citer dans un premier temps la mise en place du conseil consultatif des populations amérindiennes et businenge de Guyane. Celui-ci a bien été créé par une loi organique (no 2007-223 du 21 février 2007 portant dispositions statutaires et institutionnelles relatives à l’outre-mer, et confirmé par la loi no 2011-884 du 27 juillet 2011 relative aux collectivités territoriales de Guyane et de Martinique). Ainsi, si les Amérindiens de Guyane ne sont pas reconnus en tant que peuples, il existe certains textes de loi qui laissent entendre une forme de reconnaissance. C’est le cas par exemple de l’art. D34 du Code du domaine de l’État qui précise que « par dérogation aux dispositions de l’art. D. 33, les Bonis et les tribus indiennes autochtones, à qui des droits d’usage collectifs sont reconnus sur le domaine de l’État, continuent à jouir de ces droits d’une manière effective et continue jusqu’à l’intervention de dispositions domaniales en leur faveur qui seront prises par décret conjoint du ministre chargé des départements et territoires d’outre-mer, du ministre des finances, du ministre de l’agriculture et du secrétaire d’État aux finances. » Il existe donc en Guyane une forme de reconnaissance avec les zones de droit d’usage (ce qui prouve d’ailleurs que la France est capable d’adaptation). Ces droits sont dans certains cas attribués à des groupes spécifiques comme les « Bonis » ci-dessus ou les Teko et les Wayampi : « l’existence de droits d’usage collectifs prévus par l’art. R 170-56 du code du domaine de l’état est constatée « au profit des communautés amérindiennes Emerillon et Wayampi de Camopi. »

De même, il existe une forme de reconnaissance des chefferies coutumières, les chefs coutumiers (« capitaines ») sont reconnus par l’État et bénéficient d’un salaire à ce titre (ce qui peut être discutable d’ailleurs car on peut considérer qu’il s’agit là d’un moyen de les avoir sous sa coupe).

Mais ces reconnaissances ne sont souvent que symboliques et l’utilisation du terme communautés autochtones et locales (discuté actuellement dans le cadre de la loi sur la biodiversité) ou peuples autochtones (Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones) qui peut paraître être une simple question de terminologie est au cœur du débat. L’emploi de ce terme ouvrirait enfin la voie vers une reconnaissance d’un grand nombre de droits.

Vers des territoires autogérés ?

Si l’on constate des avancées dans le domaine de la reconnaissance des populations autochtones, il n’en reste pas moins que la question du droit à la terre et aux territoires, droit fondamental, est loin d’être résolue. Les zones de droit d’usage permettent à certaines populations d’obtenir la possibilité d’exploiter des terres mais elles ne leur appartiennent pas. La seule solution pour détenir des terres est de les acheter à titre individuel, ce qui va à l’encontre de l’approche collective du rapport à la terre des populations amérindiennes.

De même, le seul moyen pour ces populations de gérer leurs territoires est de rentrer dans le cadre français, c’est-à-dire d’obtenir la création d’une commune qui n’est donc pas une « communauté amérindienne » mais bien une commune française qui présente la caractéristique d’être peuplée majoritairement d’Amérindiens. Seules deux communes de ce type existent en Guyane : celle de Camopi et celle d’Awala-Yalimapo. Certes l’obtention du pouvoir politique dans ces collectivités permet de mettre en place des fonctionnements spécifiques. Ainsi, dans ces deux communes, les chefs coutumiers sont impliqués dans le processus d’attribution des terrains ou d’accord de permis de construire. Cependant, cette relative autonomie se heurte à deux contraintes majeures : l’État est propriétaire de la quasi-totalité des terres (il en résulte que même si l’on construit une maison, on n’est pas propriétaire du terrain sur lequel elle se situe) et une partie de ces terres est gérée par des institutions nationales (comme le Parc amazonien de Guyane) ou régionales (comme les parcs régionaux). Et même si ces instances se targuent de travailler en collaboration avec les communautés autochtones et locales ou même avec les mairies, il n’en reste pas moins que les modalités de négociation sont parfois très discutables.

Une remarque globale s’impose à ce stade : le problème majeur dans toutes les questions qui ont été abordées ici est celui de l’avis des populations autochtones. S’agit-il d’un simple avis ou peut-il être contraignant, mais aussi qui est représentatif pour donner cet avis ?

Vers un collège de représentants des populations autochtones?

Afin de permettre que les voix autochtones soient entendues en Guyane (pas seulement écoutées mais bien prises en compte) il semble nécessaire de créer un collège de représentants des populations autochtones qui prendrait part au processus décisionnel avec un avis contraignant (et pas seulement consultatif comme c’est le cas à l’heure actuelle). Le document issu de la conférence sur la biodiversité de Bonn précise d’ailleurs que les autorités compétentes peuvent « soutenir, le cas échéant, des mesures visant à renforcer la capacité des communautés autochtones et locales de représenter et de défendre pleinement leurs intérêts lors de négociations. » La formulation est certes très générale et non contraignante, mais elle laisse la porte ouverte à la mise en place localement de mesures spécifiques (qui sont par ailleurs possibles dans le cadre de l’art. 73).

En outre, contrairement à ce qui se passe à l’heure actuelle, il semble nécessaire d’ouvrir ce collège de représentants des populations autochtones non pas seulement aux chefs coutumiers mais aussi à des jeunes, des femmes, des associations ou encore des innovateurs ou plus globalement des acteurs du monde économique appartenant à ces communautés. Ce qui revient à dire que ce collège ne serait pas constitué de représentants des communautés autochtones et locales telles qu’ils sont fantasmés, mais bien telles qu’ils se profilent dans la configuration actuelle de ces sociétés pour lesquelles on applique trop souvent un modèle dit « traditionnel » qui n’a plus de sens aujourd’hui.

Il semble aujourd’hui nécessaire de s’assurer que les voix autochtones ne sont plus simplement utilisées comme des faire-valoir, qu’elles ne soient plus entendues uniquement à titre consultatif ou symbolique, mais que l’on donne réellement un pouvoir décisionnel sur leur propre destinée aux populations autochtones de Guyane française.

Références bibliographiques

G. Collomb, 2005. « De la revendication à l’entrée en politique » (1984-2004). Éthnies « Guyane : le renouveau amérindien », p. 31-32

G. Collomb, F. Dupuy, A. Tiouka, « Amérindiens dans la Guyanne européenne : un état des lieux », in Dreyfus-Gamelon S., op.cit.

M. Elfort, 2010. « Pouvoirs publics, populations amérindiennes et bushinenge en Guyane française. Quelles relations depuis la décentralisation (1982-2008) ? » Varia, 16 : 67-92

Y. Géry, A. Mathieu, C. Gruner, 2014, Les Abandonnés de la République. Vie et mort des Amérindiens de Guyane française, Paris, Albin Michel. (nombreuses citations d’Alexis Tiouka et d’autres Amérindiens qui dénoncent avec d’excellents arguments le génocide actuel…)

S. Mazières, 2006. Le peuplement amérindien de la Guyane française : apport des marqueurs moléculaires. Thèse. Université Paul Sabatier, Toulouse III, Université fédérale de Rio Grande do Sul

Discours de Félix Tiouka à l’adresse des autorités françaises en 1984

« Nous, peuple EPWWAG acceptons encore une fois de jouer le jeu de la société dominante et de ses agents décisionnels en vous présentant aujourd’hui cette déclaration de principe concernant l’ensemble de nos revendications territoriales, économiques, sociales et culturelles.

Connaissant fort bien notre situation de dominés pour en vivre quotidiennement les difficultés et humiliations, nous sommes conscients des conséquences du geste que nous faisons car nous savons ce qui est arrivé à d’autres groupes autochtones qui ont amorcé ce processus de revendications avant nous. Cependant, après avoir longtemps réfléchi et examiné sous différents angles notre situation actuelle au point de vue territorial, économique, politique, social, culturel, nous avons conclu que nous pouvions la laisser se détériorer davantage suite à l’incurie séculaire de notre tuteur légal, le gouvernement français, envers la défense de nos droits face à des (élus) requins accapareurs de nos territoires et de leurs ressources au profit des entreprises privées. Pour l’avenir de nos peuples, de notre culture et de nos enfants, nous avons le devoir de tout mettre en œuvre pour obtenir la reconnaissance de nos droits de premiers occupants, afin de construire sur cette base un avenir acceptable pour les générations futures. […]

Nous trouvons curieux, qu´étant le groupe dont les droits ont été continuellement bafoués par les intérêts et activités du groupe dominant, nous ayons quand même le fardeau de la preuve et soyons obligés de démontrer la nature de nos droits et l’étendue des dommages causés à nos territoires et à notre culture. Cela nous apparaît d’autant plus étonnant que nous savons fort bien que le gouvernement que vous représentez se trouve à la fois juge et partie dans cette affaire puisqu’il représente d’abord et avant tout les intérêts de la majorité blanche. Nous voudrions que l’on tienne aussi compte de nos traditions culturelles dans l’élaboration de ces règles. Entre autres, nous ne comprenons pas pourquoi vos juristes et législateurs ne veulent tenir compte dans leurs argumentations et décisions que du droit écrit d’origine européenne, en ignorant totalement les principes du droit non écrit des peuples autochtones d’Amérique.

Nous ne comprenons pas non plus pourquoi la notion de propriété privée de terre qui est la vôtre doit primer sur la notion de propriété collective qui est la nôtre. L’appropriation privée de la terre et de ses ressources nous apparaît à la base d’un système fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme que traditionnellement nos ancêtres ont toujours refusé.

Nous sommes les représentants de sociétés communautaires dans lesquelles l’exploitation des ressources s’est toujours faite sur des bases égalitaires et nous voulons conserver ce principe. Contrairement à votre système de valeurs, nous ne voulons pas bâtir une société où les intérêts collectifs doivent toujours passer par les intérêts privés d’entrepreneurs capitalistes. […]

L’Association des Amérindiens de Guyane française ÉMERILLONS – PALIKUR – WAYÃPI – WAYANA – ARAWAK – GALIBI (AAGF-EPWWAG), association légalement enregistrée, représente les intérêts de six ethnies de la Guyane française. Nous représentons donc près de 4075 Amérindiens. En raison de leur proximité géographique et d’une parenté linguistique et culturelle très étroite, nous avons décidé de nous unir au début de l’année 1982, pour étudier un meilleur avenir économique, social et culturel.

Nous, peuples EPWWAG, étions souverains au moment de la venue des premiers Européens et de leur installation sur nos terres. Nous jouissions alors de tous les attributs d’une souveraineté pleine et entière : contrôle et exploitation de territoires et de leurs ressources, autosuffisance économique, autonomie politique. Nous avions nos institutions, notre langue, notre culture, élaborées à travers les millénaires en parfaite symbiose avec les lois de la nature. Même si, aux yeux des Blancs, nous pouvions être considérés comme des populations primitives, attardées et misérables, nous étions tellement conscients de la qualité de notre système social et culturel fondé sur l’égalité de tous, que nous avons toujours refusé de la transformer radicalement au grand plaisir des missionnaires, administrateurs et autres entrepreneurs. C’est d’ailleurs le refus de nous assimiler aux envahisseurs et le refus de ces derniers de comprendre notre système de valeurs et nos institutions propres qui nous a acculés a une situation qui nous est, aujourd’hui, devenue intolérable.[…]

La référence à nos valeurs traditionnelles indique clairement que nous refusons de considérer comme valable l’option de l’assimilation progressive à la société dominante qui est insidieusement en cours et qui est encouragée directement ou indirectement par tous les agents politiques, administratifs, économiques, faisant affaire avec nous. Nous voulons demeurer Amérindiens et conserver notre langue, notre culture, nos institutions propres. Nous croyons que nos droits de premiers occupants d’une grande partie du territoire de la Guyane française nous autorisent à faire ce choix. Nous pensons aussi que les membres de la société dominante doivent accepter ce choix. Il nous apparaît que votre acceptation de notre choix se révèle une des conditions essentielles à l’établissement de relations durables entre nos différents peuples. Si le multiculturalisme doit véritablement constituer une des caractéristiques fondamentale de la société guyanaise ou française, la reconnaissance de la spécificité culturelle amérindienne en constitue certainement un élément important sur la couche périphérique. […]

Partout, la chasse et la pêche pour fins de subsistance, demeurent des activités économiques majeures et assurent une partie importante des besoins alimentaires de nos familles. Nous continuons à dépendre largement du gibier et du poisson pour assurer notre subsistance, selon les traditions transmises par nos ancêtres. Nous ne pouvons concevoir notre vie future autrement qu’en dépendance étroite du gibier et du poisson que la terre nous a fourni. Nous voulons aussi vous faire savoir que nous n’avons, jusqu’à maintenant, cédé aucune parcelle de ces terres. Aucune parcelle d’entres elles, aucune forêt n’a fait l’objet d’une cession de notre part, au profit d’un quelconque gouvernement ou de quelque compagnie que ce soit, jusqu’à présent, les agents politiques et économique de la société dominante, ont toujours fait la sourde oreille. Nous exigeons, maintenant, qu’ils nous écoutent attentivement et étudient sérieusement nos revendications.

Nos droits territoriaux se fondent sur notre titre de descendants des premiers occupants des terres dont nous venons de décrire brièvement l’étendue, les limites et l’utilisation traditionnelle. Nous pensons que ces droits aborigènes sont équivalents aux droits de souveraineté. Nous n’acceptons pas que ces droits soient limités à la notion étroite de droits résiduels de chasse, pêche, que nous applique actuellement le gouvernement.

Nous affirmons bien fort et bien haut que nos droits aborigènes sont des droits de souveraineté, car comment aurait-il pu en être autrement, dans notre situation précolombienne de complète autonomie économique, sociale, politique, culturelle et religieuse ? Nous étions les maîtres absolus des terres et de leurs ressources, des rivières et des forêts qui nous assuraient notre subsistance dans une interdépendance totale avec la nature. Nous ne pensons pas que la venue d’étrangers européens sur nos terres, même si ceux-ci furent acceptés, jusqu’à un certain point, par nos ancêtres, a modifié notre situation de peuple souverain sur nos territoires. Seule la conquête armée ou notre consentement tacite à aliéner nos droits au profit de la société dominante, aurait pu nous faire perdre cette souveraineté. Or, rien de tel ne s’est passé. Nous savons en fait, que la position de la société dominante et sa négation de nos droits se trouvent uniquement fondées sur des rapports de force.

Lorsque l’avantage de votre nombre, de vos armes, et de votre technologie n’était pas aussi marqué qu’il ne l’est devenu depuis un siècle, votre attitude était passablement différente : nous étions des nations alliées jouissant de leur autonomie. Aujourd’hui votre situation de force et votre peur de ne pas avoir accès à nos terres et à leurs immenses ressources, vous fait reculer devant la reconnaissance de nos droits souverains. Pourquoi les gouvernements blancs auraient-ils seuls tous les droits sur les terres et leurs ressources ainsi que le contrôle économique et politique ? Si nous, peuple amérindien, sommes aussi égaux que vous devant le créateur de toute choses, nous devons pouvoir jouir des mêmes droits que vous.

Le gouvernement français autorise des dizaines de milliers de chasseurs et de pêcheurs, soi-disant «sportifs» à capturer gibier et poisson sur nos terres. Par ailleurs, le même gouvernement autorise les compagnies forestières à raser les forêts. Que nous reste t-il après que tous ces exploitants blancs sontpassés sur nos terres et se sont servis prioritairement ? Nous en sommes rendus à ramasser les miettes qui tombent de notre table copieusement garnie au profit des autres.

Dans une perspective de respect des équilibres écologiques qui a toujours été la nôtre, la reconnaissance des droits d’usufruit passe par le respect des relations d’interdépendance des principaux éléments des écosystèmes : sols, eau, végétation, faune. Notre éducation traditionnelle nous a appris à préserver les habitats des animaux terrestres et des poissons dont nous dépendons pour notre alimentation. Malgré les connaissances impressionnantes accumulées par vos biologistes, il me semble que vous ne vous êtes pas encore rendu compte que les activités industrielles forestières, ainsi que les loisirs cygénétiques et halieutiques sont incompatibles avec le respect des droits d’usufruit des peuples amérindiens.

Des droits d’usufruit de ce genre, nous n’en voulons pas, pas plus que nous ne voulons que nos droits aborigènes soient définis comme des droits d’usufruit un peu plus élargis. Nous reconnaissons dans cette notion de droit d’usufruit, un piège qui aboutit inévitablement à la main mise par les entreprises privées sur les ressources de nos terres, qui leur apparaissent les plus rentables à un moment donné : couvert forestier, sous-sol minier, ressources fauniques.

Nous pensons que la transposition dans le contexte actuel de nos droits de souveraineté, concerne la globalité des ressources de nos territoires et non seulement le gibier et le poisson. Il s’agit encore là d’un abus de pouvoir incompatible avec la notion d’égalité des hommes et des groupes humains entre eux qui est à la base de notre droit non écrit.

La nature de nos rapports à la terre et à ses ressources, qui fonde notre droit amérindien, se révèle fondamentalement différente de la vôtre. Nos principes de droit se fondent d’abord sur les besoins de la collectivité et ont pour but d’assurer à tous, un accès égal à la terre et à ses ressources.

De là, le souci de préserver la nature et d’assurer le renouvellement constant de ses ressources, au profit de nos frères et pour le mieux être des générations futures. Nous constatons que votre droit est fondé sur des principes tout à fait inverses : il doit assurer à des intérêts individuels ou corporatifs la jouissance exclusive de la terre et de ses ressources au détriment d’autres membres du même groupe, de la même société. Il n’est pas difficile de constater qu’un tel système conduit, d’une part, à l’abus des ressources renouvelables et non renouvelables et à leur gaspillage, d’autre part, à une répartition fort inégale de la richesse collective. Nous ne voulons pas accepter ce modèle de société qui est le vôtre et demeurons fidèles à notre  modèle de société communautaire dans laquelle les droits collectifs priment sur les droits individuels. […]

On ne peut honnêtement nous reprocher de ne plus utiliser des terres qui nous ont été enlevées sans notre consentement. Par ailleurs, la pénétration industrielle sur nos territoires, a forcément apporté des modifications importantes à nos activités de subsistance traditionnelles. En raison de notre système de valeurs totalement différent du vôtre, nous avons été les victimes inconscientes de ces transformations souvent brutales et rapides. Notre destin nous a échappé pendant un long moment et dans une large mesure, nous avons été les victimes de toutes sortes de manipulations. Nous affirmons aujourd’hui notre désir de mettre fin à cette situation et de prendre notre destinée en main. Finalement, nous refusons que l’extinction de nos droits territoriaux soit le principe de base de toute entente entre le gouvernement de la société dominante et nos six peuples.

Dans l’avenir immédiat, nous voulons donc travailler à faire reconnaître nos droits (aborigènes) par la société dominante et non à les faire abolir. Depuis que les Européens ont mis les pieds sur nos terres, nos droits fondamentaux ont ėté constamment bafoués  par eux. L’expression même de «découverte de terres neuves», représente une insulte à tous les peuples aborigènes d’Amérique qui connaissaient à fond et exploitaient ces terres depuis des millénaires. La négation de l’Autre, de sa spécificité et de ses droits à toujours ėté une des caractéristiques de la suffisance des peuples européens se considérant comme les porteurs de flambeau de la seule vraie civilisation et de la seule vraie foi. Dans cette perspective ethnocentrique, nos terres étaient à conquérir, nos peuples à civiliser selon votre système de valeurs. Malgré tous vos efforts pour nous assimiler à votre civilisation, nous avons pu y résister victorieusement.

Jusqu’alors nous avions pu conserver l’usage de la majeure partie de nos terres ainsi que nos activités et notre culture traditionnelles. En nous intégrant dans des circuits religieux, ceux-ci ont certes eu des effets néfastes sur nos populations. Entre autres, certaines maladies que nous ne connaissions pas et contre lesquelles nous n’étions pas immunisés naturellement, comme la variole, ont fait des ravages considérables parmi les groupes ethniques. Ainsi fortement décimés démographiquement, nous n’avons guère pu opposer de résistances efficaces à la pénétration de nos terres par la colonisation, de même qu’à la violation de nos droits par les gouvernements de la société dominante, soucieux  uniquement de favoriser l’épanouissement économique et social de la majorité blanche. Nous avons été forcés d’aller de plus en plus loin pour nous réfugier et pratiquer nos activités ancestrales, resserrés sur des territoires plus restreints. […]

Vous nous avez écrasé sous le rouleau compresseur de votre progrès en technologie. Vous nous avez ignoré en tant que peuples et en tant qu’individus détenteurs de droits égaux aux vôtres. Vous avez envahi nos territoires et pillé nos ressources en ignorant notre droit le plus fondamental qui est de continuer à vivre de nos terres. En retour de nos ressources vous ne nous avez montré qu´ignorance et mépris. […]

Face à l’ignorance profonde du gouvernement français vis à vis de nos droits les plus fondamentaux et à la négation de notre volonté d’exister en tant qu’Amérindiens descendants des premiers occupants de ce département, nous nous adressons une fois de plus à notre tuteur légal, le gouvernement français, pour qu’il prenne les dispositions nécessaires pour que nos droits soient reconnus. Nous ne voulons pas non plus devenir des Français comme les autres ou même «à part entière». Nous voulons obtenir la reconnaissance de nos droits aborigènes, c’est à dire, la reconnaissance de nos droits territoriaux, de notre droit à demeurer Amérindiens et à développer nos institutions et notre culture propres.[…]

Et terminant ce mémoire, nous vous demandons de bien vous imprégner du sens des paroles apparaissant sur la page-titre : NANA IÑONOLI. NANA KINIPINANON. IYOMBO NANA ISHEMAN ». (Notre terre, nous l’aimons, et nous y tenons)7.

3 Les chiffres sont tirés de Mazières, 2006.

4 Un projet de mine d’or exploité par la compagnie Colombus Gold est en cours de négociation dans le Haut Maroni. Le projet est soutenu par Jacques Attali, qui siège au comité consultatif de la Columbus Gold (filiale de la compagnie russe Nordgold), par Alain Juppé, qui en meeting à Cayenne a déclaré : « On ne veut pas que des lobbies écologistes viennent contrecarrer un projet qui serait créateur d’emplois. » Le projet se situe entre deux parties de la réserve biologique du massif Dekou Dekou. Quant à Emmanuel Macron, il s’est rendu sur le futur chantier, en vantant l’excellence du projet, et en précisant : « cet industriel [la Colombus Gold] est l’un des fers de lance de la mine responsable ». Or ce projet ne s’est pas implanté sans difficulté, puisque pour le faire passer le Président de la République française a été obligé en 2011 de modifier la législation concernant les mines en Guyane. 55 % du territoire de la Guyane est reconnu apte à l’activité minière, 45 % étant réservé à la protection de l’environnement et des populations.

De plus les orpailleurs illégaux polluent les cours d’eau avec le mercure dont ils se servent pour précipiter l’or. L’amalgame Au/Hg est ensuite passé au chalumeau : l’or reste dans la batée, le mercure est pulvérisé et se disperse dans l’environnement. Les poissons, principale nourriture des Amérindiens, sont contaminés. Les séquelles dans le développement des enfants sont graves. Allant chercher de quoi vivre dans les villes, les jeunes adultes Wayana y rencontrent le chômage, et la violence, deux fois plus élevée en Guyane qu’en métropole. (NdM)

Tiouka Alexis

Activiste amérindien et consultant en droit autochtone en Guyane française.