Système probable contre mondes possibles : data-mythologie et environnement

La publication de données susceptibles d’être rangées dans le discours de la carte ou de l’infographie pourrait a priori éclairer ceux qui les lisent quant à l’évolution de ce que l’on nomme approximativement la « crise environnementale ». Les rapports de données (data) environnementales établis par l’OCDE ou l’Agence européenne de l’environnement visent pourtant moins un lecteur citoyen que les décideurs de l’aménagement du territoire, avides de prospectives où justifier des politiques bien court-termistes par rapport aux phénomènes dont elles se réclament, à commencer par le réchauffement climatique. Or s’il est évident que l’on ne peut constater l’ampleur de dégâts que si l’on se dote d’outils et de repères historiques pour les mesurer – c’est d’ailleurs cette profondeur de champ qui devrait nous faire appeler guerres cette soi-disant crise, rappelant la profondeur historique et spatiale de la relation conflictuelle qu’impose la modernité capitaliste occidentale entre homme et nature –, les données n’ont pas pour premier but d’éclairer tout le monde, ni à propos de tout.

Loin de toute casuistique, et dans l’hypothèse que la prédiction statistique ne soit pas seulement un outil pour l’assurance contre les inondations, le démarchage d’une clientèle de panneaux solaires ou le ciblage des spectateurs de telle campagne de sensibilisation « éco-citoyenne », la question n’est pas de savoir quels différents buts plus ou moins louables une base de données environnementales peut servir, mais bien de mettre au jour son énonciation singulière quant à l’élaboration d’un discours sur la planète en péril où nous vivons. Quel récit constitue cette mise en données de notre planète qui modélise l’environnement en invoquant tout à la fois notre utilisation optimale de ses ressources et sa protection ?

 

Discours virtuel, empreinte réelle

Le premier problème discursif que posent les data est le poids environnemental bien concret qui est la condition de possibilité de leur énonciation. Elles émanent des infrastructures du monde connecté et sont en tant que telles juge et partie pour évaluer l’éthique et la pertinence d’une ultraconnexion du monde et des dégâts environnementaux qui en découlent. Derrière les murs barricadés d’usines numériques (data centers, euphémisés en « fermes de données ») qui ne fournissent qu’un emploi direct pour 10 000 m2 en moyenne mais causent d’importantes nuisances sonores, thermiques et visuelles, les plus rusés slogans – « from the ground to the cloud » – cachent mal l’empreinte palpable du numérique[1]. Le coût énergétique du stockage et de l’échange de données dont la pertinence n’est que marginalement interrogée, de part et d’autre de la fracture numérique moyennant laquelle des continents entiers consomment moins que telle ville branchée, est une donnée curieusement peu ébruitée, à l’heure de la volatilisation d’une économie modelant son image de légèreté inoffensive. Pour Yves Citton, « il est très probable que pendant que nous dissertons sur les vertus de l’immatériel à venir, le plancher désespérément matériel de nos gaspillages énergétiques, de nos déchets nucléaires et de notre insoutenable «croissance» ne s’effondre sous nos pieds – rendant vains et tragiquement ridicules nos espoirs de révolution cognitive[2] ». De fermes en nuages où se naturalise la nouvelle gouvernance de l’intime, métaphore pour métaphore, il n’y a d’ailleurs rien d’anodin à ce que le vocabulaire des data soit le même, réinvesti, qui préside depuis longtemps à la spoliation des milieux naturels : on a beau se situer dans l’univers de l’information virtuelle, tout n’est ici que « gisement », « mining » et « ressources ». Or contrairement à ce que laisse penser cette image d’extraction, d’échantillonnage et de traitement, les data sont tout sauf un matériau neutre et déjà là, qu’il suffirait de lire (passivement et hors de toute interprétation, comme est « lu » un code-barre), de décoder pour en recueillir le message.

 

Interprétation évacuée, toute-puissance du résultat

Dans nos sociétés du risque[3], les manuels d’analyse de données environnementales, qui forment explicitement des « analystes » plutôt que des interprètes, offrent surtout des exercices portant sur le calcul des probabilités et de l’incertitude. Des polynômes rationnels au benchmarking, sont ajoutés les uns aux autres et supposés former un langage, à même de représenter un monde changeant et complexe, des équations et des modèles mathématiques dont les inventeurs savaient pourtant, à l’image de Michaelis et Menten, qu’ils ne rendaient jamais compte que de certains phénomènes simples (leur équation, en l’occurrence, de la réaction de certaines enzymes, sur un substrat unique et non multiple, hors de toute interaction entre différents sites). Le nouveau langage prédisant les mutations environnementales globales ressemble fort à une addition de formules de laboratoires.

Nombre de data-scientists environnementaux s’accordent sur les fondements de l’échantillonnage (sampling), insistant sur la nécessité de ne tirer des inférences qu’à l’échelle de l’échantillon dont proviennent les données, en se gardant de toute extrapolation ou changement d’échelle[4], faculté pourtant au cœur de tout discours sur l’environnement. L’écologie n’est-elle pas née discursivement dans ce va-et-vient essayiste entre les faits et les lois qui seul permet de construire des ponts entre local et global, particulier et universel[5] ? Le raisonnement même qui permet, dès l’observation de terrain, de rendre compte de ce que l’on voit en fonction de sa structure propre, est proscrit par la modélisation de la pensée qu’imposent les données. Parcourir les ouvrages – quasiment tous anglophones – de traitement des données environnementales laisse penser qu’elles sont des données comme les autres, et ne méritent pas à ce titre d’être rangées en fonction de leurs natures variées, mais simplement par leur nombre.

Loin d’une connaissance conçue comme « compétence […], l’information serait assimilable à un produit : un output sortant d’un certain lieu (le laboratoire) et servant d’input plus loin dans la chaîne productive (l’usine) […], au même titre que les autres biens échangeables[6] ». Comble réputé désirable du factuel, les data relèvent du discours faitichiste[7] qui peut à tout moment s’abstraire en les gommant des expériences dont il émane. Seuls leurs résultats demeurent lisibles, indépendamment de la démarche et du contexte par lesquels ils ont été produits, quitte à dresser telle liste rouge des écosystèmes à partir de sondages faits cinq ans plus tôt. Toute donnée reste issue d’un processus d’interprétation dont le fait de la considérer comme donnée suppose en soi l’oblitération. Ce « court-circuit de l’interprétation » fait « commesi le monde parlait de lui-même[8] ».

 

Cabinet statistique vs. connaissance in situ

On est loin des quelques géographes attachés les premiers à ce que nous pensions l’homme avec la terre hors de tout déterminisme,dans un sens comme dans l’autre, non à la façon d’un puzzle de morceaux isolables les uns des autres mais comme un tout, un cosmos, la modification d’une partie touchant inévitablement l’ensemble. Reclus n’écrit-il pas « qu’il vaut beaucoup mieux observer la nature chez elle que de se l’imaginer du fond de son cabinet », dès lors que « pour connaître, il faut voir[9] » ? Au même moment, Thoreau craint « que le caractère de [son] savoir ne devienne d’année en année plus précis, technique et scientifique ; qu’en échange de vues aussi vastes que la voûte du ciel, [il] ne [soit] réduit au champ du microscope », perdant le tout dans la vue des détails, prétendant « connaître » là où il ne ferait qu’« additionner quelques parties[10] ». Mettant en garde contre la confusion entre les données et les phénomènes dont elles ne sont que l’image, Humboldt leur apprit qu’« il n’y a pas de trajet assez petit […] qui ne puisse faire naître des aperçus nouveaux à des physiciens dont la sagacité a été exercée longtemps à interroger la nature du fond de leur cabinet[11] ». Les data marquent le sinistre retour d’une science en cabinet, mais là où celle de Cuvier ne pensait encore surplomber « que » plantes et animaux ainsi réduits au rang d’objets, nous ne pouvons quant à nous plus ignorer que regarder les milieux comme des données, c’est regarder les hommes eux-mêmes, qui y vivent, comme des données.

Dans l’histoire du saccage de la nature, cette tension entre deux visions du monde, interprétation phénoménologique et enregistrement de données, est absolument structurelle. C’est bien cette dernière vision dont l’épistémologie révèle qu’elle détruit le monde alors même qu’elle pense ne faire que le décrire. Mais là où Humboldt s’interrogeait encore, en disséquant, sur la mise à mort de ce qui est décrit et l’appropriation douteuse qui se joue dans la nomination d’espèces, cette capture non seulement n’est plus remise en question mais se systématise comme étant le cœur même de la data-transcription du monde. L’ensemble est pourtant plus que la somme de ses parties, répliquait, dès les années 1950, la Gestalttheorie aux adeptes de la data-analyse. Voilà ce que reconnaissent les infographistes eux-mêmes, en confessant devoir réévaluer le poids relatif de tel sous-ensemble de données, à l’image du rapport Planète Vivante 2014 où les espèces de mammifères et d’oiseaux étaient « surreprésentées dans l’indice » avant que la base de données ne soit « enrichie d’un millier de populations[12] ». Si l’évaluation de « l’importance réelle de chaque espèce » est sujette à pondération à partir des données brutes, n’est-ce pas que celles-ci déforment toujours incommensurablement le réel, n’en donnent qu’une image décalée dès lors que les infographistes prétendent chiffrer l’« importance » écosystémique d’une espèce – avant tout relationnelle et de la présence de laquelle dépend qualitativement tout le reste ?

 

Réductionnisme et fixisme du data-discours mathématique

Le comble de la réification de la nature est atteint sous couvert de ce qui semble sa plus haute considération comme sujet apte à nous parler directement, sans traduction. L’idée selon laquelle la nature parlerait le langage mathématique des data remonte à la vision scientiste du monde par la modernité, à son universalisme unilingue incapable de reconnaître la diversité des visions du monde, ignorant notamment les cultures animistes, totémistes ou analogistes qui ne distinguent pas le non-humain de l’homme et ne relèvent pas de l’ontologie naturaliste[13]. Les data n’ont de sens que pour qui n’envisage pas autre chose qu’une intériorité distincte entre homme et nature, en dépit de leur physicalité commune : elles sont l’alphabet de machines qui décryptent l’environnement posé en tant qu’objet, par opposition aux milieux naturels qui supposent des langues pour les décrire, et des hommes pour les parler[14]. Irreprésentable par quelque ensemble de données que ce soit, Fukushima est peut-être avant tout une catastrophe syntaxique et mémorielle en cours, ce stade suprême de l’atomisation des individus nucléarisés qui les prive d’un langage à même d’articuler les choses qu’ils vivent.

La data-visualisation des phénomènes ne donne pas à voir, sauf data-mythologie scientiste, les phénomènes eux-mêmes mais quelques-uns de leurs indices corollaires visibles, accomplis, révolus. Image déjà dépassée de ce qu’elle prétend représenter « en temps réel », elle rentre en contradiction avec l’évolutionnisme, par l’essentialisation de ses arrêts sur image. Sa profonde imprécision est non seulement temporelle mais spatiale, l’approche statistique évacuant la présence, lâchant la carte pour le territoire. Qui ne se satisfait pas du réductionnisme biologique, sans même faire profession de vitalisme, recevra les data pour la connaissance morcelée qu’elles sont, des phénomènes physico-chimiques transformés en données ne pouvant plus être qu’une connaissance du mort[15]. Ce que la bio-ingénierie ne peut pas percevoir, c’est à la fois la durée, l’imprévisibilité, l’indétermination, le possibilisme et, partant, la liberté toujours présente au cœur même du désastre.

 

Véridiction autoritaire et confiscation de l’avenir

Des bases de données comme « Oracle » prédisent, préconisent et gèrent d’ores et déjà un avenir de concurrence entre espaces, terrains de jeu d’un capitalisme qui se déploie sur le « plan horizontal, fragmenté, différencié[16] » de l’aménagement du territoire, enregistrant froidement les effets hiérarchisants et déséquilibrants de ses politiques sur le vivant et le social, congédiant toute sensibilité. Le méta-géographe autoproclamé Michael Basset, qui veut parler « qu’on le veuille ou non, c’est ainsi que nous devons voir les choses, de la nécessaire pixellisation de Somaland[17] », incarne ce programme dans la fiction théorique du même nom. Inégaux dans l’accès aux données, nous sommes pourtant tous ciblés par son profilage socio-spatial. Comme devraient le savoir les habitants dotés d’un compteur électrique de nouvelle génération, nous sommes les objets, bien plus que les sujets, du type de connaissance véhiculé par les data, parties prenantes du « langage malade de la gouvernance[18] ». Les régularités de nos comportements appuient des prédictions sur les formes de vie (patterns) dont l’identification générique et probabiliste légitime censément les décisions dont nous sommes dépossédés. Tout pluralisme des possibilités déserte cette nouvelle prophétie auto-réalisatrice, puisque le récit par données se présente comme le tableau d’un état de faits qu’il sanctionne et rend acceptable par la forme même qu’il adopte, même lorsqu’il semble pensé pour le critiquer. Privés d’empathie et d’imagination alternative par la puissance du fait accompli, nous devenons les lecteurs co-gestionnaires et technocratiques que les data requièrent. Si elles sont une langue, elles disposent opportunément des termes pour écrire le seul avenir possible de la providence high-tech, la décroissance ne pouvant par définition se dire dans ce vocabulaire cartographique, c’est-à-dire guerrier. Parler en données confisque jusqu’à la possibilité d’imaginer d’autres scénarii que la croissance infinie, mais verdie, dans un monde fini. L’interprétation interdite, l’invention est neutralisée sous prétexte de congédier l’irrationnel.

 

Autonomes, autotéliques et hors-sol, les data sont le comble du discours technique sur le réel. Leur récit est calibré pour une efficacité qui tait ses valeurs et déresponsabilise la personne humaine dans la masse statistique de ses semblables, devenus interchangeables. Les données fondent le discours de qui souhaite naturaliser un « environnement » aproblématique, qui ne serait plus le produit d’une histoire et de circonstances variables selon les lieux et les langues, mais un bloc intangible prêt à être scanné, hors de toute expérience et de toute imagination subjectives. Idéalement automatisée par le machine-learning dans une claire division des tâches, leur production – il n’est plus même question de leur collecte – est par définition séparée de leur analyse. Il n’y a plus lieu de lire entre les lignes ce qui semble se donner de soi-même, en toute transparence. Mais comment croire que le type d’écriture qui est le support essentiel de la surpêche par satellite, parce qu’on le ferait servir une nouvelle idéologie, verte, refrénerait une crise environnementale dont il est intimement, métaphysiquement associé aux rouages les plus profonds ? Comment ne pas voir que c’est cette même vision tronquée du vivant – un stock de ressources, qu’il s’agisse de l’exploiter ou de le préserver – qui est la cause profonde de sa destruction ? Tant que nous souscrivons à ce story-telling digital, nous perdons le pouvoir de construire d’autres récits possibles. Reste que l’insoutenable peut être combattu avec d’autres armes que celles qu’il emploie.

 

[1]     Cf. Collectif Toxic Tours 93 et sa sortie d’août 2014 consacrée aux data centers.

[2]     Citton Yves, L’avenir des Humanités, économie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ?, La Découverte, Paris, 2010, p. 15. Sur le concept de « volatilisation » de l’économie, cf. p. 33. Cf. aussi Moulier Boutang Yann, Le Capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Amsterdam, Paris, 2007.

[3]     Cf. Beck Ulrich, La Société du risque : sur la voie d’une autre modernité, traduction de Laure Bernardi, Aubier, Paris, 2001.

[4]     Cf. Walter Piegorsh, Analyzing Environmental Data, John Wiley & Sons, Chichester, 2005, p. 368.

[5]     Cf. Bertrand Guest, « L’essai, forme-sens de l’écologie littéraire naissante ? (Humboldt, Thoreau, Reclus) », in L’essai, Romantisme, no164, p. 63-73.

[6]     Yves Citton, L’avenir des Humanités, op.cit., p. 13-14.

[7]     Cf. Bruno Latour, L’espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifique, La Découverte, Paris, 2001, où ce néologisme désigne le mélange d’informations factuelles et de croyances fétichistes qui caractérise l’information autonomisée comme marchandise.

[8]     Yves Citton, L’avenir des Humanités, op.cit., p. 41.

[9]     Élisée Reclus, Correspondance, Archives Karéline, L’Harmattan, Paris, 2010, t. I, p. 109, lettre à sa mère du 13 novembre 1855.

[10]   Henry David Thoreau, Journal, 19 août 1851, t. II, p. 406, Dover, New York, 1962. « I fear that the character of my knowledge is from year to year becoming more distinct and scientific; that, in exchange for views as wide as heaven’s cope, I am being narrowed down to the field of the microscope. I see details, not wholes nor the shadow of the whole. I count some parts and say “I know”. »

[11]   Alexander von Humboldt, Relation historique du Voyage aux contrées équinoxiales du Nouveau-Continent, F. Schoell, Paris, 1814-1825, p. 322.

[12]   Audrey Garric, « La Terre a perdu la moitié de ses populations d’espèces sauvages en 40 ans », Le Monde.fr, 30.09.2014.

[13]   Cf. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, « NRF », Paris, 2005.

[14]   Les data participent à ce titre du Topos Ontologique Moderne (TOM), qui « coupe (temnein) le sujet moderne de son milieu et qui, du même pas, réduit les choses à des objets » (Augustin Berque, « Poétique naturelle, poétique humaine. Les profondeurs de l’écoumène », in Augustin Berque, Alessia de Biase, Philippe Bonnin (dir.), Donner lieu au monde : la poétique de l’habiter, actes du colloque de Cerisy-la-Salle, Éditions Donner Lieu, Paris, 2012, p. 278).

[15]   Cf. Henri Bergson, L’évolution créatrice, 8e édition, PUF, Paris, 2008, p. 208 : « En principe, la science positive porte sur la réalité même, pourvu qu’elle ne sorte pas de son domaine propre, qui est la matière inerte. »

[16]   Sur cette question de la fragmentation des espaces en pixels insensibles niant toute perspective des habitants, cf. Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, Paris, 2014.

[17]   Éric Chauvier, Somaland, Allia, Paris, 2012, p. 154.

[18]   Éric Chauvier, Les mots sans les choses, Allia, Paris, 2014, p. 107.

Guest Bertrand

Maître de conférences en littérature comparée à l’Université d’Angers. Il travaille sur les liens entre sciences, littérature et politique dans les domaines francophone, germanophone et anglophone.