Tactiques pour le mouvement altermondialiste

La non-violence classique, celle de Gandhi et de Luther King, telle qu’elle a été utilisée ces trente dernières années en Amérique du Nord dans les mouvements anti-nucléaires, sur les droits civiques, pour la paix, pour l’environnement et pour la solidarité en général, ne parle pas aux imaginations de la plupart des activistes plus radicaux et résolus, qui donnent leur énergie collective au mouvement altermondialiste et en forment l’aile radicale. Ils travaillent pour la plupart hors des organisations formelles. En Amérique du Nord, leurs groupes sont favorables à l’action directe… Ils ne prêchent pas la violence mais plutôt une diversité de tactiques.
À certains moments, cela veut dire approbation tacite de destructions de propriétés, ou heurts violents avec la police qui ne seraient généralement pas acceptés par des groupes strictement non-violents. Le « black bloc » n’est ni un groupe ni une organisation, c’est une tactique, une approche de l’action, qui insiste sur l’unité du groupe, sa mobilité, et sur la confrontation avec la police. « Nous ne croyons pas dans une lutte pour quelque promotion individuelle que ce soit. Nous ne voulons pas d’étoiles ou de porte-paroles. » […] En tant que tactique de protestation, l’utilité de casser est limitée mais importante. Cela amène les medias sur les lieux et envoie le message que les entreprises qui semblent impénétrables ne le sont pas. Les gens à la manifestation, et ceux qui regardent la télé à la maison, peuvent constater qu’un parpaing dans les mains d’un individu motivé peut faire tomber un mur symbolique […] Casser ne va pas de soi. Que casser, où, dans quel contexte ? La vitrine d’un magasin franchisé, ou la petite boutique du coin ? Un car de police ou une voiture ? Une vieille Volkswagen vintage ou une Mercedes ? Faut-il arracher une barriège érigée pour contenir les manifestants ou brûler une banque ? […] Comment définissons-nous la violence ? Vingt ans de formation de gens à l’action directe et d’animation de discussions à ce sujet, me permettent de dire qu’il n’y a pas deux personnes qui définissent la violence et la non-violence exactement de la même façon. Est-ce que c’est violent d’attaquer des objets inanimés ? Qui est responsable au cas où la casse renforce ou justifie la brutalité de la police contre les manifestants ? La non-violence veut dire trop de choses différentes. En Europe, cela veut dire surtout ne pas attaquer les gens. Aux États Unis, cela a été souvent interprété comme ne pas attaquer la propriété […] On ne peut faire passer nulle part de lignes claires entre la violence et la non violence.

Le caractère dépassé de la non-violence

« La non-violence est une manière de vivre pour gens courageux », disait Martin Luther King. Le propre de la résistance passive est le refus d’obéir à des lois injustes, la volonté d’agir et de prendre des risques, de rompre avec le comme si de rien n’était, pas par la violence mais par l’insoumission… L’art d’organiser une campagne non-violente consiste à poser sans arrêt de nouveaux dilemmes aux opposants. Comme le décrit Georges Lakey, « s’ils nous laissent avancer et faire ce que nous voulons, nous réalisons quelque chose de bon pour notre but. S’ils nous répriment, ils se montrent sous un mauvais jour, et le public est informé de notre message. » Les contre-déjeuners sur l’herbe des campagnes des droits civiques contre la ségrégation sont un exemple classique de tactique créant un dilemme pour ceux qui s’y opposent : « Si les petits-déjeuners étaient servis, le racisme en prenait un coup ; si les participants étaient attaqués par des civils ou arrêtés, le racisme en prenait aussi un coup ».
La non-violence stratégique défait le consentement aux structures d’oppression, refuse la complicité avec elles et éventuellement les délégitimise… Mais trop souvent la non-violence en est venue à signifier l’ennui, la tactique statique et les arrestations orchestrées, souvent négociées d’avance avec la police. Surtout, les actions non-violentes sont souvent caractérisées par des protocoles stricts qui prétendent dire aux gens quoi faire et contrôler la conduite des activistes. Un service d’ordre contrôle la foule, avec comme théorie qu’il faut faire notre police nous-mêmes ou alors la police la fera pour nous […] Et de comparer les manifestants calmes et pacifiques avec la police brutale. Idéalement les manifestants ressemblent suffisamment à monsieur tout le monde pour que monsieur tout le monde puisse s’identifier à eux. Ils ont l’air de gens bons et nobles, qui clament leur dignité morale.
Mais beaucoup de jeunes activistes d’aujourd’hui ne vont pas ressembler à des hommes normaux, quoi qu’ils fassent. Leur chevelure est en dreadlocks, leurs sourcils, leurs langues, leurs mentons et leurs parties intimes ont des piercings, ils sont couverts de tatouages, leurs vêtements sont cloutés, sales et déchirés. Ils ont choisi leur look pour exprimer leur rejet total de la société telle qu’elle est, et ils n’ont pas l’intention de se changer le temps d’une manifestation. Même s’ils le faisaient, si l’un d’entre deux portait un costume et une cravate, il aurait simplement l’air d’un punk gêné en costume-cravate. Le look, la posture de rejet font partie du point où ils en sont à ce moment de leurs vies, et fait partie de ce qui leur donne leur force, leur énergie, et leur engagement dans l’activisme.

Gandhi et Luther King, une non-violence religieuse

Ce sont les femmes qui ont utilisé les premières les tactiques rendues célèbres par Gandhi et King… Alice Paul a renouvelé le mouvement des suffragettes aux États-Unis lorsqu’elle a importé d’Angleterre les tactiques de l’action directe. En Angleterre les suffragettes ont demandé le droit de vote pour les femmes en s’enchainant aux réverbères et en brisant les vitrines dans une version précoce du débat sur l’atteinte à la propriété dans le mouvement. Elles ont rempli les prisons et se sont lancées dans des grèves de la faim, en résistant à d’énormes souffrances quand elles étaient nourries de force. Aux États-Unis les femmes ont fait des marches, et se sont enchaînées aux grilles de la Maison Blanche pour défier le Président Wilson et signifier que c’était de l’hypocrisie de se battre pour la démocratie à l’étranger quand on la refusait aux femmes sur place.
Gandhi a utilisé toute son autorité morale et les armes de la culpabilité et de la honte pour obtenir de ses disciples qu’ils abandonnent tout pour vivre avec ses idéaux. Gandhi n’était pas un anti-autoritaire. C’était un Mahatma, un leader religieux, dans une tradition religieuse autoritaire qui comprenait un niveau d’obéissance et de vénération peu susceptible de plaire à la plupart d’entre nous aujourd’hui. Luther King était aussi un leader religieux, un pasteur, fonctionnant dans un milieu où les pasteurs sont vénérés et où on recherche un fort leadership. La révolution que nous avons à faire comporte un profond changement de relation à notre expérience, en tant qu’êtres corporels. Une des intuitions de l’écoféminisme et des mouvements écologistes est que la destruction de l’environnement est rendue possible par la dévalorisation profonde de la nature et du corps dans les systèmes philosophiques et religieux qui forment notre vision du monde […] La dévalorisation de la terre conduit également à la dévalorisation des peuples et des cultures indigènes.

Négocier

Pour Luther King, la négociation était la clef du succès d’une campagne d’action directe non-violente et en fait son but. Comme il l’a écrit dans sa Lettre de la prison de Birmingham : « L’action directe non-violente cherche à créer une crise et une tension créatrice telles qu’une communauté qui a toujours refusé de négocier est forcée de se poser le problème » […] Mais tendre la main de l’amitié et du dialogue peut aussi scier l’efficacité d’une action. Des institutions comme le FMI ou la Banque Mondiale utilisent le dialogue de façon routinière pour établir leur légitimité, pour faire croire qu’elles sont ouvertes à la critique quand en fait elles ne le sont pas. Le semblant de dialogue, les solutions « gagnant-gagnant » qui ne redressent pas des torts réels, peuvent simplement renforcer le pouvoir et la légitimité du système.
Luther King était vraiment très réaliste sur la possibilité de changer le système en transformant les individus : « L’Histoire est le long récit tragique de la manière dont les groupes privilégiés abandonnent parfois leurs privilèges volontairement. Les individus peuvent voir la lumière morale et quitter leur posture injuste, mais… les groupes sont encore plus immoraux que les individus. » Pour que le changement individuel se transforme en changement systémique, la pression doit être permanente sur les groupes que ces individus représentent.

Comment les systèmes de violence fonctionnent

Nous devons sortir d’un cadre moral et regarder systématiquement comment les systèmes de domination fonctionnent. De tels systèmes sont caractérisés par la concentration de ressources et des fruits du travail qui bénéficie à une minorité. Ils impliquent un système de décision du haut en bas : des chefs donnent des ordres et fabriquent des directives auxquelles les autres doivent obéir. Et ils ont besoin d’une philosophie sous-jacente qui accorde de la valeur à certains plus qu’à d’autres. Je définis la violence comme la capacité d’infliger un dommage physique, de blesser ou de tuer, comme la capacité de punir en restreignant la liberté et en limitant les choix, comme la capacité de retenir les ressources vitales ou les revenus, et comme la capacité d’infliger des dommages émotionnels et psychologiques, de faire honte et d’humilier.
Les systèmes de domination, quelle que soit la puissance qu’ils semblent détenir, sont instables. Ils sont intrinséquement instables, car un système ou un organisme pour être stable doit être fondé sur des flux d’énergie et de ressources équilibrés et capables de se recycler. Les systèmes de domination se maintiennent en menaçant d’utiliser la force et la violence et en l’utilisant pour de bon. Ils ont besoin de forces voulant faire violence. Un revolver ne part pas tout seul – une main humaine appuie sur la gâchette, un esprit humain choisit de le faire. Cependant, l’usage de la force a un coût. Aucun système de domination n’a les moyens de contrôler par la force tous les aspects de son fonctionnement. Au lieu de cela, il joue avec notre peur et notre espoir. Nous nous soumettons à ses décrets parce que nous redoutons une punition ou des représailles si nous résistons. Ou parce que nous espérons quelque récompense, quelque bénéfice. Nous pouvons gagner à la loterie, après tout. Les systèmes de domination limitent notre imagination. Ils nous présentent des choix en petit nombre, et nous font croire que ce sont les seuls choix possibles.
La violence est déchaînée par plusieurs facteurs. La déshumanisation est centrale dans l’encouragement et la justification de la violence. Quand nous voyons celui qui s’oppose à nous comme une catégorie plutôt qu’un être humain, quand elle ou lui est vu comme méritant une punition, nous perdons notre sens de la mesure. C’est ainsi que le racisme, le sexisme, l’homophobie, la haine de classe, etc. maintiennent les systèmes de domination. Les personnes de couleur, les punks, les anarchistes en dreadlocks, les gens visiblement pauvres, tous ceux qui correspondent à un préjugé courent des risques physiques et légaux plus grands aussi bien au cours d’une action militante que dans la vie quotidienne […] L’opinion publique, la peur de la censure, la loi, et les règles de responsabilité établies à l’intérieur du système restreignent les abus de pouvoir.

De la non-violence à l’autodéfense

Les militants les plus actifs parlent souvent d’un droit à l’autodéfense. Ils peuvent ne pas vouloir accepter les règles de la non-violence parce que, par exemple, ils veulent se garder le droit de se défendre eux-mêmes contre les brutalités de la police. De nouveau, il n’y a pas de ligne absolue qui sépare l’autodéfense de la violence agressive. Est-ce que renvoyer une grenade lacrymogène dans les rangs de la police, c’est de la violence, ou simplement le renvoyer aux gens les mieux équipés pour supporter les fumées toxiques ? Est-ce violent de ruer de coups de pied un flic qui vous attaque à coups de matraque ? Est-ce violent d’arracher un camarade des griffes de la police et de l’emmener par une allée latérale ?…
Un casque, par exemple, peut procurer une protection physique contre les matraques de la police. Mais si un casque fait appparaître un manifestant comme cherchant de la bagarre, cela peut autoriser davantage la violence. Une barricade est un obstacle à une charge de police, mais si la police a peur que des attaquants se cachent derrière elle, cela peut accroître vraiment la tension et le danger d’ensemble… Les situations changent et les actions réelles ne sont ni écrites d’avance ni prévisibles. Par exemple, autrefois, je ne voulais surtout pas apporter un masque à gaz à une manifestation ; mais depuis les manifestations à Québec, c’est devenu le premier objet sur ma liste de cadeaux pour un cinquantième anniversaire. Pour préparer une manifestation, un groupe appelé Mascarade a transformé de manière créative la tension entre protection de soi et montée d’une image militariste en achetant des centaines de masques à gaz pour les décorer de strass, de paillettes, et de rubans de couleur. Dans leur communiqué, elles ont dit :
« Nous, du projet Mascarde, voulons que nos sœurs et nos frères aient la protection dont ils ont besoin – et nous pensons aussi que le moment est venu d’une intervention esthétique à l’avant du mouvement pour la justice globale. Aussi organisons-nous la D.C. Mascarade : nous récoltons de l’argent pour acheter de quoi décorer de manière fabuleuse des centaines de masques à gaz qui seront distribués gratuitement aux manifestations contre le FMI et la Banque Mondiale à Washington. »
« Le noir peut être toujours chic. Mais nous avons envie de plus de couleur, de plus d’élan. Nous croyons que nos mouvements doivent refléter le monde dans lequel nous voulons vivre. Et pour nous, c’est un monde avec plein de couleurs, de brillants, de variété, et de créativité individuelle… Porter un masque à gaz ne veut pas dire adopter un sinistre uniforme paramilitaire : laissons cela à la police qui défendra les institutions de l’élite mondiale. »

Resserrer les relations qui limitent la violence

Identifier les conventions de respect mutuel ne doit pas nous conduire à blâmer ceux qui protestent contre la violence de la police. Cela ne veut pas dire que nous reconnaissions que nous pouvons avoir un impact sur la conduite de la police dans toutes les circonstances. Les manifestants ont été quelquefois capables de faire descendre le niveau de conflit et d’obtenir des concessions de la police. D’autres fois, la police a battu brutalement et arrêté l’ensemble des participants à une manifestation non violente. Nous avons travaillé à établir des relations qui restreignent la violence avant les jours de manifestations elles-mêmes, en informant la population des buts et des tactiques de notre action. Nous avons fait des alliances et construit des coalitions avec des groupes qui pouvaient accroître la pression du public et entraîner peut-être des répercussions politiques pour les autorités. Les actions légales et les campagnes médiatiques peuvent rendre les autorités responsables d’actes de violence passés… La solidarité de groupe pendant et après les actions peut aussi assurer que la brutalité coûte aux autorités politiquement.

Starhawk

écrivain anarchiste et éco-féministe, vit à San Francisco. De Seattle à Gênes, elle a enseigné des savoir-faire militants fondés sur la non-violence active, dans toutes les manifestations contre les formes dominantes de mondialisation. Son principal ouvrage Dreaming the dark (Beacon press, Boston, 1982) a été publié en français sous le titre Femmes, magie et politique traduit de l’américain par Morbic, postface d’Isabelle Stengers, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003. On peut consulter ses écrits sur son site www.starhawk.org.