Archives du mot-clé archéologie

La Nouvelle-Calédonie fantôme
La Nouvelle-Calédonie se présente comme un territoire hétérogène marqué par le déploiement de contre-emplacements disciplinaires tels que le bagne, la réserve et la mine. Le présent article entend retrouver, à travers la formation de ces hétérotopies, ce qui module les identités, corrélativement au rapport à la terre, par le jeu insidieux des normes disciplinaires et régulatrices. Par-delà l’ethnologie qui s’attache à rendre compte de la primitivité du peuple kanak, on propose ici une mise à plat des préjugés, en revenant à la formation des identités colonisées. Le kanak n’est pas le contemporain de l’européen. C’est là une asymétrie temporelle qui s’apparie à une asymétrie spatiale pour dominer un peuple d’insoumis et lui prêter les traits du sauvage et du délinquant. Ce peuple et son territoire n’ont pas à être émancipés par la voie de la « modernisation » : ils appartiennent au présent et à l’avenir, n’en déplaise à ses détracteurs.

Ghostly New Caledonia
New Caledonia is a heterogeneous territory haunted by disciplinary counter-spaces like the penal colony, the reservation and the mine. This article attempts to retrieve, through such heterotopias, that which modulates identities, in correlation with the land, through the insidious play of disciplinary and regulating norms. An ethnological approach of the “primitiveness” of the Kanak people fights prejudices by revisiting colonized identities. The Kanak is not contemporaneous of the European. This temporary asymmetry parallels a spatial asymmetry staged to dominate this unsubjugated people in order to portray it as savage and delinquent. This people and its territory do not need to be emancipated by modernization; they belong to the present and the past, like it or not.

Prêter attention au commun qui vient
Conversation avec Martin Givors & Jacopo Rasmi
Dans cet entretien réalisé en exclusivité pour Multitudes par Martin Givors et Jacopo Rasmi, l’anthropologue Tim Ingold réfléchit aux implications politiques de son travail. Il éclaire ainsi en quoi les questions de lignes, d’attention, d’éducation ou d’habitation dont il parle dans ses travaux touchent profondément à des questions de démocratie et de commun, de liberté et de diversité. Il suggère au passage que l’art et l’anthropologie peuvent entrer ensemble en correspondance avec un renouvellement de la pensée de la démocratie comme manière de mener nos vies en commun par la différentiation et l’attention.

Paying Attention to the Coming Commons
An Interview with Martin Givors & Jacopo Rasmi
In this interview with Martin Givors and Jacopo Rasmi, anthropologist Tim Ingold discusses the political implications of his previous and current work. He suggests a number of ways in which the questions of lines, attention, education, wayfaring or dwelling elaborated in his books and articles might shed a relevant light on issues of democracy, community, freedom and diversity. He comes to the conclusion that art and anthropology can be brought together into correspondence with a rethinking of democracy as a way of leading common life through differentiation and attention.

Les matériaux de la vie

Les matériaux de la vie
Dans le Chapitre 2 de son livre Making, T. Ingold raconte certaines expérimentations menées avec ses étudiants dans son cours sur les 4 As. Ces expérimentations conduisent à reconsidérer les objets comme des matériaux solidifiés, et le « faire » comme un processus de croissance, qui échappe au modèle hylémorphique. Les matériaux eux-mêmes sont des potentiels actifs, et la fabrication consiste à unir nos forces aux leurs. En ce sens, l’alchimie est peut-être la plus apte à décrire la nature énigmatique des matériaux.

The Materials of Life
In Chapter 2 of his book Making, T. Ingold relates some experiments he carried out along with students of his 4 As course. These experiments lead to reconsider objects as solidified materials, and to reconsider “making” as a process of growth that eludes the hylomorphic model. The materials themselves are active potentials, and the making process consists in joining our forces with theirs. For this reason, alchemy may best describe the riddle of materials.

Entre archéologie et écologie
Une perspective sur la théorie médiatique

Cet article propose trois graphies pour distinguer trois sens assez différents au sein de ce que l’on fait confusément relever des « médias » en français. Ce faisant, il propose, à la suite de Marshall McLuhan, de considérer la cause formelle comme une catégorie centrale pour comprendre les dynamiques médiatiques. Cela le conduit à situer son approche aux confins de l’archéologie et de l’écologie des media.

Between Archaeology and Ecology
A Perspective on Media Theory

This paper suggests three different forms of spelling to account for the plurality of the notion of “media”. Following Marshall McLuhan, it considers the category of formal cause as playing a crucial role in understanding media dynamics. Such a perspective is located at the convergence of media archaeology with media ecology.

Dispositifs populistes et régimes médiarchiques : neuf hippothèses

Les discours populistes sont habituellement décrits comme des perversions des procédures démocratiques, alors qu’ils méritent bien plutôt d’être interprétés comme des révélateurs de la nature « médiarchique » de nos régimes politiques. Neuf « hippothèses » cavalières esquissent une ana-lyse invitant à considérer les populismes en termes d’effets mass-médiatiques qui se nourrissent des perversions qu’ils font mine de dénoncer.

Populist Devices and Mediarchic Regimes : Nine Hippotheses

Populist discourses are usually described as perversions of democratic procedures, but they should rather be interpreted as symptoms of the mediarchic nature of our political regimes. The article rides over nine “hippotheses” which consider populisms as mass-mediatic effects which fuel the perversions they pretend to denounce.

La littérature pour penser l’écologie postcoloniale caribéenne

Outre les millions de déplacés par la traite négrière, la violence inouïe de peuples amérindiens entièrement décimés, les équilibres écologiques écroulés et le rythme sanglant d’un esclavage multiséculaire, l’une des conséquences les plus importantes des colonisations européennes dans la Caraïbe demeure l’apparente disparition de récits. Cet article s’intéresse à la portée décoloniale d’une recherche et genèse de récits écologiques comme des traces de résistance à travers la littérature de cette région.

Literary Conception of Postcolonial Caribbean Ecology

In addition to the millions displaced by the slave trade, the unprecedented violence against Amerindian peoples entirely decimated, to the ecological collapse and to centuries of slavery, one of the most important consequences of European colonization of the Caribbean remains the apparent disappearance of stories. This article focuses on the decolonial scope of the search and genesis of ecological stories as traces of resistance through the literatures of this region.

Humanités numériques
Une médiapolitique des savoirs encore à inventer

Cet article essaie de distinguer trois strates au sein de ce qu’il est convenu d’appeler « humanités numériques » (hum num) ou « humanités digitales ». Les hum num 1.0 font le travail concret de numérisation, balisage, reformatage, design d’interfaces en reprenant le plus souvent des corpus déjà identifiés et circonscrits. Les hum num 2.0 tirent de ce travail de numérisation l’opportunité de constituer de nouveaux corpus et d’expérimenter de nouvelles procédures et de nouvelles formes de collaboration, qui débordent et érodent les frontières entre les disciplines, comme entre l’université et ses dehors. Les hum num 3.0 essaient de comprendre comment les pratiques et savoirs constitués depuis des siècles autour des humanités peuvent nous aider à comprendre et à nous repérer dans les façons dont le numérique informe de plus en plus profondément nos modes de subjectivation.

Digital Humanities
Three Strata of a Mediapolitical Approach

This article attempts to articulate a mediapolitical approach of Digital Humanities (DH), based on three different (but complementary) layers. DH1 digitalizes pre-defined corpuses inherited from the traditional disciplines. DH2 takes advantage of the digitalization to generate new corpuses, new forms of analysis and of collaborations which erode the borders between pre-existing disciplines, as well as between academia and the outside world. DH3 mobilizes the Humanities to better understand and reappropriate the computational subjectivations induced by the digital media.

Archéologie des media et arts médiaux
Dialogue avec Garnet Hertz

Dans ce dialogue avec Garnet Hertz, Jussi Parikka argumente pour une archéologie des media qui puisse constituer une méthodologie de recherche universitaire au sein des études des media et des arts médiaux. Suivant cette idée directrice de la construction nécessaire d’une fondation théorique à l’archéologie des media, la conversation aborde les sujets de l’interdisciplinarité, de l’historiographie, de l’art, des nouveaux media et du monde universitaire.

Archaeologies of Media Art

In this conversation with Garnet Hertz, Jussi Parikka discusses media archaeology as a methodology of academic research in media studies and the media arts. In the process of constructing a theoretical foundation for media archaeology, they discuss and explore the topics of interdisciplinarity, historiography, art, new media, and academia.

La disparition du corps   Cécile Bourne Farrell : Tu sembles très intéressée par la disparition du corps durant la guerre d’Irak et la façon dont certains auteurs comme Paul Virillo dans Esthétique de la disparition ou Werner Herzog, en 1991, Lessons of Darkness, évoquent chacun la disparition des corps. Jananne Al-Ani : Un des moments les […]

Art et valuation
Fabrication, diffusion et mesure de la valeur
Les pratiques artistiques proposent moins des objets (œuvres) que des enquêtes de « valuation », pour reprendre un terme inspiré par John Dewey. Cet article essaie de comprendre en quoi ces jeux artistiques de valuation nous montrent l’envers à la fois des modes de valorisation issus du marché et des pratiques d’évaluation imposées aujourd’hui au nom d’une certaine « gouvernance ».

Art and Valuation
Making, Publishing and Measuring Value
Art practices provide us less with “works” than with inquiries of “valuation” (a term inherited from John Dewey). This article attempts to understand how artistic contraptions of valuation reveal the hidden side of the modes of valorization generated by market forces, as well as of the measures of evaluation imposed in the name of good governance.

Iconomie et innervation
Pour une généalogie du regard endetté
Iconomie est un mot-valise dans lequel on entend d’une part l’icône (eikôn, c’était l’un des noms grecs pour l’image) et d’autre part l’économie, cette oikonomia qui désignait la bonne gestion des échanges. Mais l’iconomie dont il sera question ici s’inscrit dans ce que, après et d’après Marx, il faut bien décrire comme un supermarché esthétique, en y repérant ce que Walter Benjamin nous a aidé à concevoir comme une sensibilité innervée.
Iconomy and Innervation
Towards a Genealogy of the Indebted Gaze
“Iconomy” is a mix between the Greek eikôn (image, picture) and the oikonomia which referred to the fair management of exchanges. Here, however, the iconomy will be characterized by what must be described, after Marx, as an “aesthetic supermarket”, animated by what Walter Benjamin has led us to consider as an “innerved” sensibility.

Le tumulte plébéien
Ou la part du dés-ordre en politique
L’interpellation plébéienne est un concept visant à nommer la force politique des soulèvements populaires et des actions directes spontanées. En modifiant le concept althussérien d’interpellation et en le combinant à celui d’expérience plébéienne (Breaugh, 2007), il s’agit de rendre compte de l’auto-interpellation des « sans-part » (Rancière, 1990) par laquelle ils se donnent leurs propres conditions de possibilité dans des actions collectives. Le propre de ces actions est précisément de surgir en dehors des formes ritualisées de constitution de l’espace public. Elles sont intraitables dans ce qu’elles refusent toute catégorisation mais également dans ce qu’elles débordent toute représentation de « vivre-ensemble » de l’ordre politique. Cette forme « sauvage » d’interpellation se manifeste dans des moments de révolte ou de « sécession », d’interruption du cours normal de la reproduction du social. La plèbe doit être saisie pour ce qu’elle est, dans le tumulte vif de sa manifestation.

The plebeian turmoil
Or the share of dis-order in politics
The concept “plebeian interpellation” describes the political strength of popular uprisings and spontaneous direct actions. By modifying the Althusserian concept of “interpellation” and combining it with that of “plebeian experience” (Breaugh, 2007), we wish to offer an account of the self-affirmation of the “those without part” (Rancière, 1990) by which they give themselves their own conditions of possibility through collective action. Such actions arise outside the ritualized forms of the constitution of public space. At the same time, they arise beyond any representation of the political order. This untamed form of interpellation occurs in the context of rebellion or “secessions” that are as many interruptions of the normal course of social reproduction. Yet the plebs must be understood for what it is, in the great tumult of its manifestation.

À mi-chemin entre l’art et la philosophie, Défaire l’image esthétique de l’art est appréhendé, non pas « d’après » mais après Deleuze et Guattari, sous l’idée de régime, d’agencement ou de « pensée diagrammatique ». Indissociable du déplacement de l’analyse à partir des œuvres et des pratiques (de création et de réception), la recherche donne lieu à une multiplicité d’essais proposant autant d’expériences de pensée par l’art contemporain. La Pensée-Matisse et la Pensée-Duchamp sont ainsi mises en tension d’un champ de forces « rechargé », depuis les années 1960, par les options micropolitiques dont relève la problématisation critique et clinique de l’art. Le mode d’emploi passe par Daniel Buren, Gordon Matta-Clark et Günter Brus, avec la lignée brésilienne de Hélio Oiticica à Ernesto Neto.

Undoing the Image
Of Contemporary Art
Halfway between art and philosophy, this attempt to Undo the aesthetic image of art is less “drawn from” than “taken after” Deleuze and Guattari, in terms of regimes, assemblages and diagrams. Linked to a displacement of works and practices (of creation and reception), this research provides a multiplicity of thought-experiences generated by and through contemporary art. Matisse-thinking and Duchamp-thinking constitute a field of forces recharged, from the 1960s on, with micropolitical options in critical and clinical problematizations of art. A User’s Manual would include Daniel Buren, Gordon Matta-Clark and Günter Brus, along with a Brazilian line of artists going from Hélio Oiticica to Ernesto Neto.

Ce texte entend démontrer la dimension théorique de l’œuvre d’art en prenant appui sur le Butcher boys de Jane Alexander. L’indétermination formelle que suscite cette œuvre est mise en rapport avec l’ambivalence telle qu’envisagée par Homi Bhabha dans la théorie déconstructionniste. Après avoir montré l’influence du poststructuralisme sur le postcolonialisme, l’auteur s’appuie sur l’hypothèse selon laquelle la problématique de l’ambivalence et la critique de la temporalité sont les deux points d’ancrage qui placent Butcher boys au centre du discours deconstructionniste postcolonial. C’est ainsi que l’œuvre est analysée par rapport au Temps, à la Mémoire et à l’Histoire et mise en relation avec les événements historiques déterminants de l’Afrique du Sud. L’auteur dégage ce qu’il nomme une corporéité de la mémoire comme support d’une écriture de l’histoire.

Theoretical image or the Artist facing history
This paper attempts to demonstrate the theoretical nature of artwork from Jane Alexander’s Butcher boys. The formal indeterminacy of this artwork is related to the ambivalence as mentioned by Homi Bhabha about deconstructionist theory. The author underlines the influence of poststructuralist theory on postcolonial discourse and considers the hypothesis that the problem of ambivalence and the critic of temporality are the main ideas that get Butcher boys in the center of postcolonial deconstructionism. From this point of view, the artwork is analyzed in relation to Time, Memory and History in view of South Africa’s historical events. The author demonstrates what he names the corporeity of memory as the support of making history.

Historiographie de l’art, depuis l’Afrique

Depuis la fin des années 1980, la reconnaissance croissante, sur les scènes «  globales » de l’art, d’artistes contemporains d’origine africaine, longtemps négligés, a largement été coupée – en France particulièrement – de la réception de ressources discursives et pensées théoriques sur l’art, venues d’Afrique. Cet article s’intéresse à l’émergence dans les années 1990, d’un «  nouveau discours africain » porté par une génération de commissaires, historiens et théoriciens de l’art, qui aura choisi, en premier lieu, de réévaluer les modernités artistiques africaines. Il met en relief la géographie paradoxale de cet «  espace discursif africain », où plusieurs spatialités se superposent (celles de discours très mobiles – portés par des revues d’histoire et théorie de l’art, plateformes curatoriales ou éducationnelles nomades, basées dans les métropoles de la diaspora ou implantées sur le continent le temps d’une biennale – et de revues, institutions académiques, centres d’art, musées continentaux plus enracinés).

Art Historiographies from Africa
Since the late 1980s, the growing recognition, on the global art scene, of long neglected contemporary artists of African origin went hand in hand with an exaltation of multiculturalism, erasing the borders which divide the art world. The reception granted to these artists, in particular in France, was severed from the reception of the theoretical resources which reframed art from an African perspective. This article introduces a wider project of translation of historiographic discourses and African views on art, documenting the emergence, in the 1990s, of a “New African discourse” on art, carried by a generation of curators, historians and theorists who chose to reevaluate the various trends of modern African art.

Je vais au hasard par les rues franchisées Jusqu’au fleuve Tamise que régentent les chartes Des visages que je croise, je puis dresser la carte. William Blake, « Chansons de l’expérience », 1794 Rencontre Été 2009, L’association Halem organise, avec le DAL, des journées sur l’habitat mobile et léger, au village de Bussière-Boffy, quand l’existence de plusieurs […]

Envoûtements médiatiques

Notre existence baigne dans le medium des médias. Paroles qui volent, écritures qui restent, lettres qui traversent l’Europe depuis des siècles, journaux quotidiens qui s’y diffusent depuis deux cents ans, télégraphe, téléphone, cinéma, radio, télévision, Internet, smartphone, Facebook : ça circule de plus en plus, toujours plus vite, toujours plus largement, toujours plus intimement. Tout cela […]

Résister à la modélisation et à la modulation de la vie psychiqueResituées dans le contexte du pouvoir pastoral théorisé par Michel Foucault, où le récit de soi fait fonction de technique de gouvernement, de nombreuses
contre-fictions méritent d’apparaître comme des archives d’un combat contre soi-même. Le changement de nom chez Genesis P-Orridge, la prise de drogue
chez William Burroughs, la danse épileptique chez Ian Curtis ou l’érotisation des accidents de la route chez James Ballard sont autant de contre-conduites
mobilisant la fiction pour opérer une transformation de soi de l’auteur et du lecteur-spectateur. Ces contre-fictions existentielles à vocation exemplaire constituent des résistances au contrôle, des actes de courage ouvrant un monde risqué qui échappe aux prévisions du système.

Counter-fictions of the Self

Resisting modelisation and modulation

Set against the background of Foucault’s pastoral power, where stories of the self are techniques of government, many counter-fictions deserve to appear as archives of a struggle against oneself. Genesis P-Orridge’s change of name, William Burroughs’s use of drugs, Ian Curtis’ epileptic dancing or James Ballard’s depiction of the eroticization of car crashes are to be seen as existential counter-fictions with exemplary value, as counter-conducts designed to resist control, as acts of courage opening to a risky world.

Dans les objets insolites de Constant ou dans l’oeuvre architecturale d’Aldo Van Eyck, la modernité consiste à se situer sur la frontière entre le public et le privé, en multipliant les seuils, les espaces où on s’attarde, et surtout en grimpant en hauteur sur des pylônes pour déployer une nouvelle géographie. On peut enfin habiter le monde, devenir un homo ludens, jouissant de tous les mètres carrés de la ville et les transformant par son pouvoir créatif. Mais l’action directe des mouvements des années 60 a mis fin au rêve de la New Babylon en pratiquant l’appropriation immédiate. New Moloch reproduit le capitalisme sur toute la planète, établit partout sa hiérarchie de points de vente. New Babylon articulait espace physique et espace de communication, sans centre, multipliait les points de fuite grâce à la dérive situationniste, et produisait de beaux objets.

New Babylon or the world of common

In Constant’s unusual objects or in Aldo Van Eyck’s architectural works, Modernity consisted in riding the borderline between the public and the private, in multiplying thresholds and spaces for wandering. The world could be inhabited by a homo ludens, exploring every square foot of the city and transforming it according to his creative power. Direct action by the movements of the 1960s has put an end to this dream of a New Babylon by practicing immediate appropriation. New Moloch reproduces capitalism all over the planet, reproducing everywhere its hierarchy of commercial outlets. New Babylon articulated physical spaces with communicative spaces, in a centerless multiplication of lines of flight, along its situationist drifts, producing beautiful objects.

Aux PUF : Gouverner sans gouverner

Thomas Berns, Gouverner sans gouverner. Une archéologie politique de la statistique, PUF, coll. Travaux Pratiques, 2009. ISBN : 978-2-13-057449-1, 15 Eur. Nous sommes entrés dans l’âge de la transparence. L’opacité des normes a laissé la place à la limpidité des faits. Les actes de gouvernement ne réclament plus de décision et prétendent s’imposer depuis le […]

Défaire l’image

L’art contemporain est issu de la radicalisation d’une crise ouverte par l’art moderne (Manet, Seurat, Cézanne) concernant la double identité sensible de l’art puisqu’elle engage d’un même mouvement sa forme-image et sa forme-esthétique. Cette crise a conduit Matisse et Duchamp à « défaire l’Image » en tant qu’elle se définit par la Forme dans une […]

Maurizio Lazzarato proposait dans son dernier ouvrage d’appeler noo-politiques « les nouvelles relations de pouvoir qui prennent comme objet la mémoire et son conatus (l’attention) ». La noo-politique (telle qu’elle s’exerce aujourd’hui à travers « les réseaux hertziens, audiovisuels, télématiques, la constitution de l’opinion publique, de la perception et de l’intelligence collective ») opère « […]

Re-présentation de Birgit Jürgenssen (-)

Partir d’un peu loin, c’est-à-dire au plus près de nous. (Et d’elle, qui notait dans son Journal, à la toute dernière page, des mots d’Empire dans la toute récente traduction allemande.) Pour ce faire, voler dans la Préface de Logiques des mondes, second volet de l’Opus Magnum d’Alain Badiou, à son corps défendant donc, cet […]

La critique situationniste a transformé l’art en pratique de la vie quotidienne. Les punks y ont ajouté le pullulement des groupes autoproduits et le souci de subvertir les moyens de communication de masse. Les cercles underground, l’art vidéo et les sound systems ont fait le reste. Internet a pu brancher le monde sur la contre-culture. Le 18 Juin 1999, de nombreux centres financiers, à commencer par celui de Londres, ont été attaqués par les masques multicolores de Reclaim the Streets et d’autres groupes disparates, qui multipliaient les activités joyeuses depuis plusieurs années. Le net.art a pris le relais de ces carnavals dans l’expression des multitudes insurgées.

Situationist critique has transformed art into a practice of the everyday. Punks have added themselves to that massing of self-organised groups committed to subverting the means of mass communication. In underground circles, video art and sound systems have done the rest. The internet has been able to extend counter-culture across the world. On 18th June 1999 several financial centres, most notably London, were attacked by the multi-coloured masks of Reclaim the Streets and other disparate groups who have multiplied their joyful activities for a couple of years. net.art relays these carnivals through the self-expression of these insurgent multitudes.

Enthusiasm, projet des artistes Neil Cummings et Marysia Lewandowksa initié en 2002, recense des centaines de films réalisés par des cinéastes amateurs polonais entre les années 1950 et la fin des années 1980. À partir de ces archives filmiques inédites, les deux artistes élaborent un réseau, ou une stratification, de récits : un certain mode collectif de production et de diffusion cinématographique, une visualisation du socialisme vécue du dedans, ainsi que la transmission (nécessairement indirecte) d’un enthousiasme historico-politique. Cet article tente de mettre en évidence le lien – sensible dans les expositions d’Enthusiasm en Europe et en Amérique – entre un tel enthousiasme et une conception du cinéma comme vestige historique en perpétuel devenir, depuis l’avant-garde russe des années 1920 jusqu’à certaines productions artistiques récentes (celles de Lewandowska/Cummings, mais aussi de Pierre Huyghe et Douglas Gordon) en passant par les œuvres de Jean-Luc Godard et Chris Marker.

Enthusiasm, a project launched in 2002 by the artists Neil Cummings and Marysia Lewandowska, inventories hundreds of films created by amateur filmmakers in Poland from the 1960s to the late 1980s. On the basis of this previously unavailable film archive, the two artists have elaborated a network or stratification of narratives – concerning a certain mode of collective film production and distribution, a visualization of socialism as lived from within, and a (necessarily indirect) transmission of historical-political enthusiasm. This essay attempts to highlight the link – palpable in the exhibitions of the project both in Europe and America – between such an enthusiasm and a conception of cinema as a historical vestige in a process of perpetual becoming, from the Russian avant-garde of the 1920s all the way to certain recent artistic productions by Lewandowska/Cummings as well as Pierre Huyghe or Douglas Gordon, via the filmic works of Jean-Luc Godard and Chris Marker.

Freud se heurte, avec le masochisme, à la part maudite de l’analyse, qui fut toujours le féminin. Masoch ruine à lui seul l’appareil épistémologique de l’inconscient freudien, lequel réinvente le sexe, mais pas le monde : il cède aux vieux démons de la métaphysique, où triomphe l’instinct de mort. Retour du refoulé. Masochism brings Freud […]

Partitions, notation et trace dans la danseÀ partir de Mal d’Archive de Derrida, cet article reparcourt le débat sur l’ontologie de la performance artistique et de ses implications pour la notion d’archive dans le monde de la danse. Ce texte accompagne la sélection de partitions chorégraphiques publiées dans la section Icônes. La large gamme d’applications […]

1. On sait qu’il y a toujours des clivages, des séparations étanches génératrices de Transcendance Intouchable à l’origine de ce qui nous fait une vie impossible – vol, aliénation, domination, appelez cela comme vous voulez. Il est bien possible que l’écologie politique soit la dénonciation en acte des clivages qui nous affectent. Et qu’elle soit […]

Alain Badiou et les inquisiteurs

LE MONDE DES LIVRES | 26.01.06 | La chronique de Roger-Pol Droit (« Le Monde des livres » du 25 novembre 2005) et l’article de Frédéric Nef intitulé « Le « nom des juifs » selon Alain Badiou » dans lesquels était violemment contesté le contenu de l’ouvrage Circonstances, 3. Portées du mot « juif » d’Alain Badiou (éd. Lignes, « Le Monde des livres » du 23 décembre) nous ont valu un important courrier. La majorité des textes que nous avons reçus allait dans le sens des thèses défendues par Roger-Pol Droit et Frédéric Nef. Nous avons cependant décidé de publier un texte du philosophe dans lequel ce dernier prend la défense d’Alain Badiou.Dans un style Place Beauvau fort prisé en ces temps d’urgence et d’exception, Frédéric Nef publie dans « Le Monde des livres » du 23 décembre 2005 une critique à coups de marteau du dernier livre d’Alain Badiou.

Féru de métaphysique, M. Nef s’étonne que le livre ait pu « paraître en toute impunité » (fallait-il donc l’interdire et brûler l’éditeur ?). Il l’accuse de défendre « d’une manière préméditée » une pensée « autrement pernicieuse » que celle émise par Alain Finkielkraut dans un entretien qui fit quelque bruit ? « Préméditée », la pensée deviendrait criminelle : mieux vaudrait donc penser sans préméditation, par instinct et par réflexe ? Curieuse métaphysique.

Plus sérieusement, Frédéric Nef reproche à Badiou de prétendre que le prédicat « juif » est désormais marqué par l’usage qu’en ont fait les nazis. Que Hitler ait investi le nom « juif », et que le génocide l’ait irréversiblement marqué, est pourtant indéniable. Que sa glorification identitaire puisse apparaître désormais comme le retournement de ce stigmate et la reproduction de ce marquage semble peu discutable. Mais le dire reviendrait à lier indissolublement, par un rapport spéculaire, victimes et bourreaux ?

On peut discuter l’interprétation que fait Badiou de ce prédicat retourné ou sa critique de « la mise en exception radicale du signifiant « juif » ». Mais s’en offusquer ? Il faudrait alors s’insurger tout autant contre Sartre, pour qui « la situation juive résulterait exclusivement de l’opinion des non-juifs » (Aron). Pour Hannah Arendt, se revendiquer juive, c’était reconnaître – pas même une histoire – mais « un présent politique, à travers lequel son appartenance à ce groupe avait tranché la question de l’identité personnelle dans le sens de l’anonymat ». Elle affirmait qu’après le génocide cette déclaration identitaire pourrait passer pour « une pose », et que l’on « pourrait aisément faire remarquer que ceux qui réagissent ainsi, loin de faire faire un pas à l’humanité, sont tombés dans le piège tendu par Hitler et ont succombé ainsi, à leur manière, à l’esprit de l’hitlérisme ». Sans le nier, elle reconnaissait cependant qu’un tel piège n’était guère contournable : « On ne peut se défendre que dans les termes de l’attaque » !

Succomber à l’esprit de l’hitlérisme ! C’était pire que du Badiou. Et ce fut publié en toute impunité. Et même de manière préméditée ! Alors : Sartre, Arendt, Badiou, tous coupables ? La seule riposte à cette capture par le regard de l’autre résiderait pour les nouveaux théologiens de « l’être juif » dans l’archéologie des origines et dans l’absoluité ontologique d’une essence juive inaltérable, hors du temps et de l’histoire. Ainsi, Frédéric Nef s’indigne-t-il encore de lire sous la plume de Badiou que le nom juif est devenu « un nom sacré » avec la transfiguration de la destruction des juifs d’Europe en événement théologique, comme s’il n’était pas sacré « avant », de tout temps, dès l’élection originelle.

Frédéric Nef devient carrément abject, lorsqu’il lance à la cantonade un avertissement prophétique : « Amis israéliens, quand Badiou veut votre mort en souhaitant la fin de l’Etat juif, c’est pour votre bien. » Vouloir la fin de l’Etat juif en tant qu’Etat ethnique et théocratique, fondé sur le droit du sang et sur la négation du Palestinien, ce serait donc vouloir la mort des Juifs en tant que juifs. Idée génocidaire en somme. Qui permet à M. Nef de disqualifier la critique politique du sionisme identifiée à l’antisémitisme racial, tout comme s’y emploient systématiquement Pierre-André Taguieff, Alexandre Adler, Alain Finkielkraut ! Ce dernier accuse bien « en toute impunité » un « antisémitisme juif » de vouloir « liquider les juifs, les faire disparaître, les tuer ».

Crime avec préméditation ? Comme si exiger la fin de l’Etat chrétien ou de l’Etat musulman revenait à réclamer un massacre des chrétiens ou des musulmans !

Portée par l’air fétide du temps, la rhétorique de Frédéric Nef est celle du soupçon généralisé et du procès d’intention : on ne combat plus une idée pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle est censée cacher. Quand il prend ses distances envers « l’antisémitisme des anti-impérialistes et des altermondialistes » (formule qui tient pour établi une sorte d’antisémitisme globalisé), Badiou devient ainsi « un demi-habile », dont le propos viserait seulement à masquer les pensées de derrière ; même quand, déclarant à Haaretz que l’Etat sioniste « doit devenir le moins racial, le moins religieux, le moins nationaliste des Etats », il n’en conteste pas l’existence.

Frédéric Nef distingue trois modes d’antijudaïsme : un antijudaïsme chrétien, un antijudaïsme universaliste et laïque, un antijudaïsme arabo-musulman. Le premier, traditionnel, imputerait aux juifs la mort du Christ. « L’ultra-gauche » (? ? ?) se serait approprié le troisième « pour des raisons compliquées » (mystérieuse complication) « avec la reviviscence des thèmes nazis, dont l’anticapitalisme populiste » (l’anticapitalisme devient nécessairement populiste, donc nazi, CQFD…). Quant à Badiou, il réactiverait la seconde variante, celle de l’antisémitisme universaliste, tout en cherchant sournoisement à « se blanchir » (sic) par une condamnation « du bout des lèvres » de la variante dite « arabo-musulmane ».

Verdict du petit inquisiteur métaphysicien sur la pensée d’Alain Badiou : « Les plus indulgents la jugeront plus folle qu’elle n’est médiocre ; les plus lucides condamneront l’insoutenable perfidie. » Disons que les plus indulgents jugeront le procès instruit par M. Nef aussi philosophiquement indigent que politiquement médiocre. Les plus lucides y verront une insoutenable infamie policière.

L’autre expertiseCe texte a été rédigé dans le cadre de la préparation de la Mineure du numéro 20 de Multitudes (rub588) Par delà les coups d’éclat, l’histoire de la mobilisation des intermittents et précaires contre le protocole Unedic de Juin 2003 est l’histoire d’une expérimentation que nous voudrions ici rendre pleinement visible et appropriable. Ce […]