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La critique comme forme de vie démocratique
L’actualité bouillonnante de l’idée de formes de vie a accouché de tentatives multiples de conceptualiser la démocratie comme forme de vie. Cet article met en évidence certains écueils de cette réflexion en train de s’ébaucher, en particulier l’accent placé sur les enjeux de connaissance de la démocratie, la primauté conférée à l’idée de règle pour penser les institutions, et le retour à la vertu comme ressort de la démocratie. Il défend, par opposition, une conception de la démocratie comme permettant et exigeant la critique de la ou des forme(s) de vie instituée(s).

Criticism as a form of democratic life
The bubbling news of the idea of life forms has given rise to multiple attempts to conceptualize democracy as a form of life. This article highlights some of the pitfalls of this emerging reflection, in particular the emphasis on the issues of knowledge of democracy, the primacy of the idea of rule for thinking institutions, and the return to virtue as a spring of democracy. It defends, by contrast, a conception of democracy as permitting and demanding criticism of the instituted form(s) of life.

Des étudiants en architecture peuvent-ils s’installer, en toute liberté, pendant quelques heures sur une place quelconque de la ville, avec un léger dispositif mobilier pour dialoguer avec les passants autour de leurs maquettes d’espace public ? Pourrais-je sortir ma chaise sur le trottoir pour en faire autant ? Le Fonds d’Aide à la Création Artistique financera-t-il encore […]

Droits fondamentaux et hospitalité
L’accueil des migrants et réfugiés montre que dire la loi n’est plus ouvrir des droits. De nouvelles attitudes sont à développer chez les militants de l’hospitalité : la désobéissance civile, la défense des droits premiers que sont la dignité, la circulation et l’établissement, qui sont hiérarchiquement supérieurs au droit de propriété. Il faut chercher à développer les capabilités des personnes accueillies et se soucier de l’effectivité des droits reconnus. Cela implique de chercher à développer le « bien vivre ensemble ». Il n’y a pas à distinguer de motifs économiques, politiques, climatiques de migration. Les pratiques d’hospitalité qui se font jour un peu partout concernent toutes les victimes de l’exclusion sociale, y compris locales.

Fundamental Rights and Hospitality
Our dealings with migrants and refugees reveal that promulgating laws no longer entails the opening of rights. New attitudes must be developed by militants for hospitality: civil disobedience, defense of basic rights such as dignity, circulation and establishment, which are hierarchically superior to property rights. The capabilities of the incoming people must be developed and established rights must be enforced. This leads towards an effort for “living well together”. It is pointless to make distinctions between economic, political or climatic motives for migrations. The practices of hospitality emerging from all sides address all victims of social exclusion, including among the local populations.

Nouvelles réflexions sur le lieu des Sans-État
Calais, son camp, ses migrants

Il s’est passé dans le camp-bidonville de Calais en quelques mois des phénomènes, certes minimalistes mais bien réels, d’aménagement de l’espace, de socialisation, d’échanges avec les habitants et de politisation des occupants, qu’on retrouve en général dans les camps contemporains, mais qui ont eu lieu ici en accéléré. L’exemple de Calais permet de nouvelles réflexions sur le lieu des Sans-État aujourd’hui, sur l’édification d’un nouveau monde dans le monde, peuplé par eux et par ceux qui les accompagnent ou les visitent.

New Thoughts on the Place of the Stateless
Calais, its Camp, its Migrants

Many things have happened in the Calais camp-slum within a few months, small but real and meaningful, in terms of space allocation, socialization, exchanges with the locals and politicization of the migrants — things that are common in many camps but which happened here in a fast-forward mode, and which call for new thoughts on the place of the Stateless, on the construction of a new world within the world, inhabited by migrants, by those who accompany or visit them.

Volonté générale 2.0 ?
Rousseau mis à jour par Hiroki Azuma

La crise de la démocratie d’aujourd’hui a remis en cause la notion même de la solidarité. Le philosophe japonais, Hiroki Azuma, dans Volonté générale 2.0, présente un argument qui repense les conditions de participation et de présence de la politique. En prenant pour fil conducteur la notion rousseauiste de « volonté générale », il essaie de mettre à jour cette notion classique, en se référant au développement de la technologie informatique. Notre article vise à mesurer la portée politico-philosophique de la « volonté générale 2.0 ».

General Will 2.0?
Rousseau Updated by Hiroki Azuma

The crisis of democracy today questioned the idea of solidarity. Japanese philosopher, Hiroki Azuma, in General Will 2.0, presents an argument engaging our reflection on the presence of poli-tics in a digital world. As the title suggests, he tries to update Rousseau’s « general will » in light of the development of information technology. Our paper aims to examine his updated concept, « general will 2.0 » and to measure the politico-philosophical range of his argument.

Subjectivités computationnelles et consciences appareillées

Cet article revient sur la notion de « subjectivité computationnelle » formulée par David M. Berry visant à développer une approche critique des technologies numériques. Afin de comprendre les implications philosophiques d’un tel rapprochement entre « subjectivation » et « computation », nous revenons tout d’abord, via Leibniz et Hannah Arendt, sur l’émergence des sciences modernes qui visent à faire du « sujet » classique une entité calculante. Nous voyons ensuite comment les sciences « comportementales » ont influencé la conception des ordinateurs en substituant à la raison humaine des modélisations rationnelles déléguées à des machines. Pour sortir de l’impasse d’une déshumanisation annoncée dès la fin des années 1970 par des auteurs comme Ivan Illich ou Gilles Deleuze, nous envisageons enfin la « subjectivation » comme un processus qui ne nécessite pas qu’il y ait sujet. Le concept d’« appareil », tel que le propose Pierre-Damien Huyghe à propos de la photographie et du cinéma, peut ainsi être étendu aux machines computationnelles pour penser de possibles « consciences appareillées ».

Computational Subjectivities and Apparatus-Consciousness

In continuation with David M. Berry’s considerations on “computational subjectivities”, this paper goes back to the emergence of modern science, via Leibniz to Arendt, questioning the attempt to see the classical “subject” as a calculating machine. After behaviorism had greatly influenced computer science, after Ivan Illich or Gilles Deleuze’s redefinition of the subject, we can now envisage processes of subjectivation without a subject. The concept of apparatus, as theorized by Pierre-Damien Huyghe’s analysis of the photographic camera, can be extended to computation and help us conceive of “apparatus-consciousness”.

Joseph Yosef Dadoune .رخالا / רחאה

quatrième de couverture: Joseph Dadoune, Border Notes, 08/07/2014 − 26/08/2014, suite de 50 dessins, 48 x 32,9 cm, reproduction photographique : Aurélien Mole   deuxième de couverture: Joseph Dadoune, 358, 2015, papier beaux-arts, 60 x 80 cm     troisième de couverture: Joseph Dadoune, Serpent plié en deux, 2015, papier beaux-arts, 100 x 150 cm   […]

Le tumulte plébéien
Ou la part du dés-ordre en politique
L’interpellation plébéienne est un concept visant à nommer la force politique des soulèvements populaires et des actions directes spontanées. En modifiant le concept althussérien d’interpellation et en le combinant à celui d’expérience plébéienne (Breaugh, 2007), il s’agit de rendre compte de l’auto-interpellation des « sans-part » (Rancière, 1990) par laquelle ils se donnent leurs propres conditions de possibilité dans des actions collectives. Le propre de ces actions est précisément de surgir en dehors des formes ritualisées de constitution de l’espace public. Elles sont intraitables dans ce qu’elles refusent toute catégorisation mais également dans ce qu’elles débordent toute représentation de « vivre-ensemble » de l’ordre politique. Cette forme « sauvage » d’interpellation se manifeste dans des moments de révolte ou de « sécession », d’interruption du cours normal de la reproduction du social. La plèbe doit être saisie pour ce qu’elle est, dans le tumulte vif de sa manifestation.

The plebeian turmoil
Or the share of dis-order in politics
The concept “plebeian interpellation” describes the political strength of popular uprisings and spontaneous direct actions. By modifying the Althusserian concept of “interpellation” and combining it with that of “plebeian experience” (Breaugh, 2007), we wish to offer an account of the self-affirmation of the “those without part” (Rancière, 1990) by which they give themselves their own conditions of possibility through collective action. Such actions arise outside the ritualized forms of the constitution of public space. At the same time, they arise beyond any representation of the political order. This untamed form of interpellation occurs in the context of rebellion or “secessions” that are as many interruptions of the normal course of social reproduction. Yet the plebs must be understood for what it is, in the great tumult of its manifestation.

Les odeurs sont l’objet à la fois d’un masquage, d’une incorporation et de la production des parfums. Renvoyant originellement au fonctionnement organique du corps, elles conditionnent aussi l’organisation de l’habitat, puisque la distribution des pièces est déterminée par la gestion des dimensions olfactives de l’existence, qui lie les problématiques de l’hygiène à celles de l’esthétique.

Strategies of incorporation

Smells are at the same time hidden, incorporated and produced as perfume. Originally linked to the body’s organic life, they condition our life at home, as the rooms’occupation and organization is decided according to smelling matter. Hygienic problematics are very linked to aesthetic ones.

De quoi parlons-nous à travers les références actuellement omniprésentes à « la crise » ? Et surtout : de quoi ne parlons-nous pas quand nous parlons de « la crise » ? Multitudes a ouvert ses pages à des auteurs très divers pour esquisser quelques réponses, qui figurent ici sous la forme d’un abécédaire : une suite d’entrées plus ou moins brèves qui visent à prendre […]

L’article examine le privilège accordé par les principales analyses sociologiques des émotions aux émotions et sentiments « collectifs », ou rattachables à des règles sociales de cadrage ou d’interprétation des situations. Il soutient que la pertinence sociologique des émotions réside aussi dans l’identification et la compréhension de ces émotions et sentiments dits « particuliers », « individuels », « personnels », « privés », en décalage avec « la situation ». Les travaux sur les émotions issus de perspectives féministes reconsidèrent ces qualifications – « particulières », « personnelles » – comme un produit de relations sociales, i.e. de domination. Une analyse des émotions, à partir d’une position subordonnée ou dominée, emprunte d’autres chemins dégageant une dimension politique des émotions. Une vision restrictive de la moralité et une vision extensive et conformiste du social font obstacle à un compte rendu sociologiquement acceptable de la moralité des émotions.

Emotions, public and private
Mainstream sociological analysis deals mainly with collective emotions. In this perspective, “individual”, “personal”, “partial” or “private” emotions are devoided of social significance. This paper argues that such a conception misses the sociological relevance of these phenomena. Differentiating emotions along the collective/individual line, seeing the former as socially meaningful and the latter as “particular”, “private”, or “personal” can also be understood as a product of power relationships. An alternative –feminist and gendered– analysis of emotions could be developped, shedding light on a political dimension of emotional phenomena, and the complex morality of emotions.

Les mondes de l’immigration des héritiers
Ancrages et transmigration
L’histoire récente montre que les deuxièmes générations rencontrent aussi un problème d’intégration. Les immigrations post-coloniales sont maintenant mondialisées, et les quartiers dortoirs d’immigration sont devenus des places de commerce cosmopolites. L’espace public dans lequel se meut l’immigration s’est différencié. L’émigré devient l’immigré, la famille se regroupe. La nouvelle génération veut incarner la tradition et n’a plus peur de marquer l’espace public des signes ostentatoires d’une présence singulière.

The worlds of second-generation immigrants
Anchorage and transmigration
Recent history shows that second generations also find it difficult to be integrated. Now that post-colonial immigrations are globalized, neighborhoods dominated by migrants have become cosmopolitan marketplaces. The public space inhabited by migrants also evolved, as emigrants become immigrants, and as families regroup. The new generation wants to embody tradition, and is no longer afraid of exhibiting ostentatious signs of identity in the public space.

Chères Ruti & Mayan, Chères Mayleen & Ruti

Traduit de l’anglais par Anne Querrien Ce texte est adressé à vous deux. Même si, ou précisément parce que, l’idée attachée au destinataire d’un texte pourrait dans une certaine mesure conditionner son contenu. Dans le passé, même quand le texte relevait de la catégorie de la correspondance privée et était adressé à un individu particulier, […]

Un spectre hante le monde du travail : le spectre de l’intermittence. Au-delà de la diversité des domaines d’activité, une population d’actifs intermittents partage, presque malgré elle, des pratiques communes. Ce manifeste propose des modalités pratiques d’institutionnalisation du commun intermittent en une Société Hétéronyme d’Intermittents (SHI), dotée d’un lieu de convergence, de statuts de collaboration, d’une structure collective de composition d’œuvres communes.

Manifesto for an Intermittent Common

A spectre haunts the world of labor: the spectre of intermittence. Beyond a diversity of fields of activity, a large population of precarious and intermittent workers shares a set of common practices. This manifesto proposes practical ways to institute these intermittent commons into a Heteronymous Society of Intermittent Workers (HSIW), designing its own space of convergence, its collaborative statutes, and its collective structure of composition of common works.

Le premier objectif de cet article est de rappeler que, dans une démocratie représentative, la contestation d’un pouvoir en place prend trois allures : celle des opposants, celle des “désobéissants” et celle des “désobéisseurs”. Le second objectif de cet article est de décrire les actes de désobéissance civile qui prolifèrent dans la France d’aujourd’hui.

Opponents, « désobéisseurs » and disobedients

The first objective of this paper is to recall that in a representative democracy, the challenge of power is expressed by three figures: the opponent, the »disobedient » and the « désobéisseur ».The second objective of this paper is to describe acts of civil disobedience, which proliferate in France today.

La désobéissance civile constitue la forme privilégiée du conflit politique chez Jürgen Habermas. Pour ténue qu’elle soit, cette figure de l’affrontement se trouve au croisement des thèmes de la légitimité, de la société civile, de la culture politique et de l’être-ensemble, qui constituent les points cardinaux de la politique délibérative de Habermas.

Civil disobedience. The political conflict by Habermas

Civil disobedience is the preferred form of political conflict in Jürgen Habermas thought. This figure of social clash represents the intersection of legitimacy, civil society, political culture and living together, which are the cardinal points of the deliberation policy established by Habermas.

Ce texte propose de mettre en question l’usage de la désobéissance civile dans les discours afin de montrer la singularité de sa position politique au dedans, au dehors, sur les bords de l’espace démocratique.

Civil Disobedience: from inside to outside of the democratic space

This text proposes to question the use of civil disobedience as a discourse in order to show the singularity of its political position at home, outside, or on the borders of the democratic sphere.

Cet article cherche à approfondir les possibilités offertes par l’instrument théorique de la «domestication du travail », en tant qu’il constitue une proposition conceptuelle utile pour repenser les diverses activités du care, ainsi que leur valeur sociale, et pour incorporer, en plus des aspects matériels, la dimension émotionnelle et morale. Pour cela, on réfléchit, en premier lieu, sur certaines limitations du concept de travail pour l’analyse du care. En second lieu, on révise la notion de care en tant qu’elle permet d’incorporer les trois dimensions antérieurement signalées (matérielle, émotionnelle, morale). Enfin, on propose une réflexion politique sur la valeur du care (reconnaissance).

Domestication of Work
This article proposes a reflection on the potentialities of a theoretical prism, the “domestication of work”, whereas it constitutes a useful conceptual proposal to rethink the different types of work, as well as their social value when incorporating, beside the material aspects, the emotional and moral dimensions. First, an analysis on the limitations of the concept of “work” will help us grasp the complexity and specificity of care Second, the notion of care will be explored, as regards to its including the three dimensions previously mentioned (material, moral and emotional). Finally, the model of social care is proposed as a way of reflection on the moral responsibility of care and its social value (recognition). Care allows to extend the concept of “work”, and contributes to its “domestication”.

Cet article est la traduction de la seconde partie de l’essai : «Il mostro politico. Nuda vita e potenza», publié dans Desiderio del mostro. Dal circo al laboratorio alla politica, U. Fadini, A. Negri, C. T. Wolfe (dir.), Rome, Manifestolibri, 2001. Dans ce texte l’auteur développe sa critique du concept de «vie nue» de Giorgio Agamben. Si l’on accepte, en effet, la rhétorique de la vie nue, on est forcement prisonnier d’une vision hobbesienne du monde. Au contraire, l’ontologie spinoziste de la puissance (potentia) montre le caractère monstrueux de la multitude, sa force collective, sa productivité, qui se donne seulement dans et par la résistance à l’Empire.

This article is the translation from Italian of the second part of the essay « Il mostro politico. Nuda vita e potenza », published in U. Fadini, A. Negri, C. T. Wolfe (a cura di), Desiderio del mostro. Dal circo al laboratorio alla politica, Manifestolibri, Roma 2001. In this text the author develops his critique of Agamben’s concept of bare life from a Spinozist point of view. To accept the rhetoric of bare life is to contain political discourse within the limits of an Hobbesian view of the world. In opposition, the Spinozist ontology of power (potentia) shows the monstrous character of the multitude, its collective force, its productivity, which only exists in and through the resistence to the Empire.

Le texte tente, à partir d’une esquisse de la triade destitution-institution-constitution, de reprendre et de développer certains aspects relevés par les concepts de « pouvoir instituant » (Negri) et d’« imaginaire instituant » (Castoriadis). À partir d’un bref examen de l’apport de ce dernier, cette approche conceptuelle a la tâche d’esquisser et en partie d’élucider […]

Le concept de la pratique instituante devrait permettre d’explorer de nouvelles voies de la critique institutionnelle. Cette démarche s’appuie d’une part sur le lien qui existe entre les réflexions de Félix Guattari contre la structuralisation et la fermeture de (dans) l’institution, et les thèses de l’anarchiste individualiste Max Stirner, auteur en 1844 de L’Unique et […]

La manœuvre conduite par l’armée israélienne à Naplouse en avril 2002 consiste à interpréter la maison privée comme une voie de passage, et à « passer à travers les murs ». Elle implique une conception de la ville en tant que médium de la guerre : une matière flexible, quasi liquide, constamment contingente. Qui produit […]

Comment quelque chose fait-il événement, surgit-il et fait-il sens massivement ? Cela se passe très différemment en Amérique Latine et en Afrique, même s’il y a des emprunts, même si dans le local partout quelque chose se mondialise. Il y a une prise de l’espace à ce moment-là, une occupation, qui fait peur aux autorités. Le modèle en est le carnaval, mais les télévisions communautaires qui surgissent sur les écrans africains sont une autre modalité, comme l’était le théâtre des townships. L’important, ce sont les espaces interstitiels dans lesquels peut surgir une création, une activité à dimension rituelle. L’anthropologie des émergences existe autant que celle qui déterre les traces du passé. Il s’agit d’approcher le monde à partir d’événements ou de situations plus que de structures. Ce qu’il est important de saisir, c’est le mouvement, pas la négociation qui a lieu après et qui réinstalle les structures connues ; ce qui est important, c’est l’image qui reste du changement. Ce qui se passe en Afrique en ce moment c’est le retour d’enfants d’émigrés qui veulent y installer le marché. L’anthropologue fait passer les récits des événements, les descriptions de ces espaces intermédiaires qui se maintiennent entre les camps et les gated communities.

How does something turn into an event, how does it appear and make itself felt with impact ? The siutation is different from Latin America to Africa, even if there are borrowings, even if in the local there is everyewhere something that is being globalised. There is an appropriation of space here at this moment in time, an occupation, which frightens the authorities. The model we have is the carnival, but the community television channels that are appearing on African television screens are of a different order, as was the case with the township theatres. The important thing is the interstital space out which a creation can emerge, an activity with a ritual dimension. An anthropology of emergence exists as much as an anthropology that unearths traces of the past. It means looking at the world through events and situations rather than through structures. It is the movement which needs to be understood, not the negotiation that takes place afterwards and which merely reinstates known structures : it is the image which remains after change that is important. What is happening in Africa at the moment is the return of the children of immigrants who want to set up a market. The anthropologist passes on the story of the events, the description of those intermediate spaces that are being maintained between the camps and gated communities.

Face à la mésentente disqualifiante autour de l’autochtonie des peuples, il faut reconsidérer fondamentalement les raisons de la revendication autochtone. En effet, être autochtone, ce n’est pas tant appartenir à un lieu qu’offrir la pensée d’une expérimentation de manières d’agir autrement dans le monde en partant des positions hétéroclites de l’écart et de la séparation. Ces positions, initialement comprises dans l’extériorité cosmologique des Peuples Autochtones, leur permettent ainsi de résister, en se revendiquant d’eux-mêmes, aux hégémonies des modes d’administration des populations.

What are the reasons for the autochtonous claims ? Being autochtonous is not so much based on belonging to a particular location as on providing an experimentation in other forms of agency. These forms come from heterogeneous positions of gaps and separations, situated in the cosmological exteriority of the Autochtonous People, who thus resist the hegemonic administration of populations.

Juin 2007. En réponse à un article de Pascal Nicolas le Strat ->http://multitudes.samizdat.net/article1610.htmlÀ l’heure du retour en force de l’idéologie du travail, il apparaît plus qu’important de relancer un débat critique concernant la centralité même du travail. Il ne s’agit pas d’établir là une « nouvelle utopie », ce terme pose en effet de nombreux […]

Entretien réalisé par Manuela Bojadzijev, Sandro Mezzadra et Isabelle Saint-SaënsFor quite some time Europe has become the space for political action and reflexion, on the identity and on the borders of Europe. Etienne Balibar has been writing on these issues for a long time, combining a « postnational » option with a criticism of European […]

Biopolitics/Bioeconomics: a politics of multiplicity

We have never understood the word of liberalism as much as during the referendum campaign. However, have these passionate debates contributed to make the logic of liberalism intelligible? According to the two courses by Michel Foucault, recently published as “Security, Territory, Population” and “The Birth of Biopolitics”, this is dubious.

These books trace a genealogy and a history of liberalism and effectively present a way of reading capitalism which differs from Marxism, from political philosophy and from political economy at once. In this genealogy of liberalism, I will concentrate on the analysis of the relation between the economy and politics and on the question of labour developed by the French philosopher. The remarkable novelty introduced by Foucault in the history of capitalism since its origins, is the following: the problem that arises from the relation between politics and the economy is resolved by techniques and dispositifs that come from neither. This “outside”, this “other” must be interrogated. The functioning, the efficacy and the force of politics and the economy, as we all know today, are not derived from forms of rationality that are internal to these logics, but from a rationality that is exterior and that Foucault names “the government of men”.
Government is a “human technology” that the modern State has inherited from the Christian pastoral technique (a specific technique that is absent from the Roman and Greek traditions) and liberalism has adapted it, changed it and enriched it by turning it from a government of souls into a government of men!). To govern means to ask the question of how to conduct the conduct of others. To govern is to exercise an action on possible actions. To govern means to act upon subjects who ought to be considered free.

Foucault had already used government to explain the dispositifs of regulation and control of the sick, the poor, delinquents, the insane etc. Within this genealogy of liberalism, the theory of micropowers contributes to also explaining large economic phenomena, with major innovations. Liberal macro-governmentality is only possible because it exerts its micro-powers upon a multiplicity. These two levels are inseparable. The theory of micro-powers is a question of method, of standpoint, and not of scales (the analysis of specific populations such as the mad, the prisoner etc.).

The economy and politics

Why does the relation between the economy and politics become problematic in the mid C18th? Foucault explains it in this fashion. The art of government of the sovereign must be exercised within a territory and on its subjects of rights, but this space is inhabited, since the C18th, by economic subjects who have no rights but hold some interests. The figure of the homo oeconomicus is absolutely heterogeneous and non superposable, nor is it reducible to homo juridicus or homo legalis. The economic man and the subject of rights give place to two processes of constitutions that are completely heterogeneous: the subjects of right are integrated into the body of other subjects of rights by means of a dialectics of renunciation. In fact, the political constitution presupposes that the juridical subject transfers (renounces) their rights to someone else. On the other hand, the economic man is integrated into the body of other economic subjects (economic constitution) not through a transfer of rights, but through a spontaneous multiplication of interests. One does not renounce one’s interest. On the contrary, it is only by persevering in one’s selfish interest that there can be the multiplication and satisfaction of everyone’s needs. The emergence of this irreducibility of the economy to politics has given rise to an unlikely number of interpretations. The problem is clearly at the centre of Adam Smith’s work, since historically and theoretically he is found at this turning point, which has for centuries been a point of reference for all commentators. For Adelino Zanini, who perhaps sums up this debate in the most complete fashion, Smith is not the founder of political economy, but the last moral philosopher who attempted to determine the reason why ethics, politics and economics no longer overlap nor constitute a coherent and harmonious whole. According to Zanini, Smith arrives at the following conclusion: the relation between the economy and politics cannot be resolved, harmonised or totalised. And he leaves the solution to this riddle for posterity, which has not really followed the path traced by the Scottish philosopher.

For Hanna Arendt political economy introduces necessity, need, private interest (oikos) into public space, in other words, all those things that the classical Greek and Roman tradition had defined as non-political. It is in this way that, by occupying the public sphere, the economy irreversibly deteriorates politics. According to Carl Schmitt, the logic of political economy is an element of depoliticisation and neutralisation of politics because the struggle for survival amongst enemies is turned into competition amongst business men (the bourgeoisie); the State is turned into society, and the political unity of the people into a sociological multiplicity of consumers, travellers and entrepreneurs. Whilst for Arendt the economy makes the classical tradition ineffective, for Schmitt it cripples the modern tradition of public law of the European peoples. For Marx this division between the Bourgeoisie (economic subject) and the Citizen (subject of right) is a contradiction that must be interpreted dialectically. Bourgeois and Citizen are in a relation of structure to superstructure. The reality of the relations of production is blurred by those of politics, which mystify them. The revolution is a promise of reconciliation between these two divided worlds.

Foucault does not integrate any of these views and proposes completely original solutions: first of all, the relation between these different domains – the political, the economic and the ethical – can no longer refer to a synthesis or unity to return to, unlike in Schmitt, Arendt and Marx. Secondly, neither juridical law, nor economic theory, not the law of the market are capable of reconciling this heterogeneity. A new domain needs to be constituted, a new field, a new point of reference that is neither the totality of the subjects of rights, nor that of economic subjects. The ones and the others can only be governable in so far as a new group can be defined, which will incorporate them by making visible not only their relations and combinations, but also a whole series of other elements and interests.

In order for governmentality to preserve its global character, in order for it to not be separated in two branches (the art of economics and juridical government), liberalism invents and experiments a series of techniques (of government) which are exerted on a new level of reference that Foucault calls civil society, society or the social. But here civil society is not the space for the making of autonomy from the state, but the correlative of certain techniques of government. Civil society is not a first and immediate reality, but something that belongs to the modern technology of governmentality. Society is not a reality in itself or something that does not exist, but a reality of transactions, just like sexuality or madness. At the crossing of these relations of power and those which continue to escape them emerge some realities of transaction that constitute in a way an interface between the governing and the governed. At this junction and in the management of this interface liberalism is constituted as an art of government and biopolitics is born.

Thus, according to Foucault the homo oeconomicus is not an atom of the indivisible freedom of sovereign power nor an element that can be reduced to juridical government, but rather “a certain type of subject” that will allow the self limitation and self regulation of an art of government according to economic principles and defined by the aim to govern “as little as possible”. The homo oeconomicus is the partner, the vis-à-vis, the basic element of the new governmental reason as it is formulated from the C18th.

Liberalism is first and foremost neither an economic theory nor a political theory; it is rather an art of government that assumes the market as the test and means of intelligibility, as the truth and the measure of society. Society must be understood as the totality of juridical, economic, cultural and social relations, woven together by a multiplicity of subjects (of which classes are a part). By market we do not mean “commodification”. According to Foucault with the C18th we do not return to the first book of Capital, with alienation and the reification of human relations determined by commodity exchange etc. So the market is not defined by the human instinct to exchange. It is no longer the market Braudel speaks of, which as such can never be reducible to capitalism. According to Foucault, by market we must always understand competition and inequality, rather than equality of exchange. Here, the subjects are not merchants but entrepreneurs. The market is therefore the market of enterprises and of their differential and non-egalitarian logic.

Liberalism as the government of heterogeneous dispositifs of power

Foucault explains the mode of functioning of governmental rationality in an equally original way. It does not function according to the opposition of public regulation (State) and the freedom of the entrepreneurial individual, but according to a strategic logic. The juridical, economic and social dispositifs are not contradictory, they are heterogeneous. For Foucault heterogeneity means tensions, frictions, and mutual incompatibilities, successful or unsuccessful adjustments between these different dispositifs. Sometimes the government plays one dispositif against another; sometimes it relies on one, sometimes on the other. We are confronted with a kind of pragmatism that always uses the market and competition as a measure of its strategies. The logic of liberalism does not aim to take over, in a reconciled totality, the different conceptions of law, freedom, right and the processes that the juridical, economic and social dispositifs imply. According to Foucault, the logic of liberalism is opposed to the logic of dialectics. The latter considers contradictory terms in a homogeneous element that promises their resolution in a reconciliation. The function of the strategic logic is to establish the possible connections between disparate terms that remain disparate.

Foucault describes a politics of multiplicity that is well opposed to the primacy of politics defended by Arendt and Schmitt, and to the primacy of the economy of Marx. Foucault substitutes the proliferation of devices that constitute substantial unities, as much as degrees of unities contingent in each instance, for the totalising principle of the economy or the political. For the majoritarian subjects (subjects of rights, the working class etc.) he substitutes “minoritarian” subjects that operate and constitute the real by the enactment and the addition of bits, pieces, parts each time singular. The “truth” of these parts and these bits and pieces cannot be found in the political or the economic “whole”. Through the market and society the art of government is deployed with an increasing capacity of intervention, intelligibility and organisation of the whole of juridical, economic and social relations from the standpoint of the entrepreneurial logic.

Populations/Classes

Government is always exercised on a multiplicity that Foucault names, in the language of political economy, population. According to Foucault, government as the global management of power has always had the “multitude” as its object, of which classes (economic subjects), the subjects of right, and social subjects are parts. In the analysis of capitalism a line of discrimination is drawn between those techniques and knowledges (savoir) that take as their object the multiplicity-population and those which focus on the classes.

According to Foucault, since the beginning of capitalism, the problem of population has been conceived of as a bio-economic problem, until Marx tried to confine the problem of population (of the “multitude”, in the language of power) and to evade the very notion of population, in order to find again its proper form, no longer bio-economic, but the historical and political confrontation of classes and class struggle. (1)

The population must be grasped in a double aspect. On one side lies the human species and its biological, economic and social conditions of reproduction (regulation of birth and mortality, the management of demography, risks linked to life etc.), but on the other there lies the Public and public opinion. As the French philosopher notes, economists and marketing agents emerge at the same time. From the C18th the object of government is to act on the economy and on Opinion. Thus the action of government extends from the socio-biological rooting of the species as far as the surface of capture offered by the public, as dispositifs of power – and not as “ideological State apparatuses”. From the species to the public, there is a whole field of new realities and new ways of acting on behaviours, opinions, and subjectivities in order to change the ways economic and political subjects say and do things.

Discipline and security

We still have a disciplinary vision of capitalism, whereas according to Foucault those that take precedence are the dispositifs of security. The tendency that affirms itself in Western societies and that comes from a long time ago, from Polizeiwissenschaft, is that of the society of security that incorporates, uses, exploits and perfects the dispositifs of discipline and sovereignty without suppressing them, following a strategic logic of heterogeneity that we talked about above. We have sketched out the difference between discipline and security. Discipline confines, fixes limits and borders, so that security safeguards and ensures circulation. The former prevents whilst the latter leaves it to make, incites, favours, and solicits. The former limits freedom, the latter fabricates and produces it (freedom of enterprise or of the individual entrepreneur). Discipline is centripetal, it concentrates, centres and confines; the latter is centrifugal, it widens and continuously integrates new elements to the art of government.

There is the example of a disease. A disease can be treated in a disciplinary way or according to the logic of security. In the first case (that of leprosy) measures are taken to try and prevent contagion by separating the diseased from the non diseased, confining and isolating the former. In the second case dispositifs of security support new techniques and new knowledges (vaccination) and aim to take into account the whole of the population without discontinuity or ruptures and separations between the diseased and the non diseased. Through statistics (another indispensable knowledge for security devices) a differential cartography of normality can be designed by calculating the risk of contagion for each age group, profession, city, and in every city for each neighbourhood etc. Thus there can even be a table with different curves of normality starting from the location of risks. The technique of security consists in the attempt put a lid on the most unfavourable curves, the ones that deviate the most from the most normal curve.

Thus there are two techniques that produce two different types of normalisation. Discipline arranges the elements on the basis of a code, a model and norms that determine what is forbidden and what is allowed, what is normal and what is abnormal. Security is a differential management of normalities and risks that are regarded as neither good nor bad, but as natural and spontaneous phenomena. It designs a cartography of this distribution and the normalising operation consists of playing one differential of normality against another.

“The moment sovereignty capitalises a territory and discipline creates architecture for a space where the essential problem is the hierarchical and functional distribution of the elements, security starts managing a field according to the events or the series of possible events, series that it needs to regulate within a multivalent and transformable frame”.

Security intervenes in possible events rather than facts. It therefore refers to what is aleatory, temporal and in course of development. Finally, security, unlike discipline, is a science of details.
To adapt a citation from “Security, territory and population”, we could say that the things that concern security are those of each instant, whilst what concern the law are definitive and permanent things. Security is concerned with small things, whilst the law deals with the important issues. Security is always concerned with the details.

Vitalpolitik

Foucault makes relative the spontaneous “ontological” power of the enterprise, the market and labour and the constitutive force of “majoritarian” subjects (entrepreneurs and workers). Instead of making the sources of the production of wealth (and of the production of the real) in a mirroring fashion as Marxists and political economy have done, he shows how they are rather the results of the action of a group of dispositifs that activate, solicit and invest “society”. Enterprises, the market and labour are not spontaneous powers, but rather constitute what liberal government must make possible and real. The market, for instance, is an economic and social general regulator, yet it is not a natural mechanism found at the foundation of society, as Marxists and classical liberals had thought. On the contrary, the mechanisms of the market (prices, laws of demand and supply) are fragile. Favourable conditions must be continuously created for these fragile mechanisms to function. Governmentality assumes the market is the limit of state intervention: this is not in order to neutralise its interventions, but rather to requalify them. The relation between the State and the market is clarified by the theory and practice of German Ordo-liberals. In fact, liberal interventions can be as numerous as Keynesian ones (The freedom of the market needs an active and extremely vigilant politics), but their aims and objects are different. The goal of these interventions is the very possibility of the market. The objective is to make competition, the action of prices and the calculation of supply and demand possible. As the Ordo liberals say, intervention not on the market, but for the market. There is no need to intervene in the market since the measure of interventions is the principle of intelligibility, the place of veridiction. What needs intervention then? According to the German liberals action must not be taken on what is directly economic, but on the conditions that make market economy possible. The government must intervene on society itself in its web and thickness. The “politics of society”, as they call it, has to take charge and account for social processes, and within them make room for the market mechanism. In order for the market to be possible, the general framework must be acted upon: demography, techniques, property rights, social and cultural conditions, education, juridical regulations etc. The economic theory of liberals manages to conceive of a politics of life (Vitalpolitik) in order to allow the market to exist: “A politics of life is not essentially oriented, as traditional social politics, towards the augmentation of wages and the reduction of labour time; rather, it becomes aware of the life situation of the totality of workers, its real, concrete situation, from morning to evening to morning”. It looks like the “Third Way” of Tony Blair is more inspired by this continental liberalism than American neo-liberalism.

Work and workers

The need to “move outside the market” is accompanied by that of “moving outside” of labour in order to seize its “power” (puissance). And to move to the outside implies moving through “society” and life”. To make labour possible, liberal government must invest in the worker’s subjectivity, that is to say, their choices and decisions. As the economy becomes the economy of conduct, the economy of the souls, the first definition of government by the fathers of the Church becomes actuality again!

The American neo-liberals address a paradoxical critique to classical political economy, especially to Smith and Ricardo: political economy has always pointed out that production depends on three main factors (land, capital and labour), but in these theories “labour always remains unexplored”.
On the contrary, says Foucault, it could be said that Adam Smith’s economics begins with a reflection on labour, in so far as the latter is the key to economic analysis, but classical political economy “has never analysed labour in itself, or rather it has been employed to neutralise it constantly and to neutralise it by exclusively folding back on the time factor”.

Labour is a factor in production, but at the same time it is passive in itself and only finds employment and activity thanks to a rate of investment. Foucault widens the critique and asserts that it could also be applied to Marxian theory. Why have both classical economists and Marx paradoxically neutralised labour? Because their economic analysis limits itself to the study of the mechanisms of production, exchange and consumption and thus glides over the qualitative modulations of labourers, their choices, behaviour and decisions. Neo-liberals, on the other hand, want to study labour as an economic conduct that operates, is rationalised and calculated by those who work.

This is the theory of “human capital”, elaborated between the 1960s and 1970s, and Foucault uses it to illustrate this passage and deepening of the logic of government.
From the standpoint of the worker, wages are not the sale price of his labour power but his income. An income of what? Of its capital, that is to say a human capital that cannot be separated from its bearer, a capital that is one and the same as the worker. From the standpoint of the worker, the problem is the growth, accumulation and amelioration of his/her human capital.

What does it mean, to form and better capital? To make and manage investments in school education, in health, mobility, affects and relations of all sorts (marriage for instance). In reality we are not seeing the worker through the classical lenses of the term (Marx), since the problem is to manage one’s life time rather than one’s labour time. And that starts from birth, since these future performances also depend on the quantity of affect that is given to the worker by relatives, capitalised by income for him or her and in “psychic income” for the relatives. In order to turn a worker into an entrepreneur and an investor, one needs to “step to the exterior of labour”. Cultural, social, educative policies define the “wide and moving” framework within which choosing individuals evolve. And choices, decisions, conducts and behaviours are events and series of events that must be precisely regulated by the dispositifs of security. There is a shift from the analysis of structure to the analysis of the individual, from the analysis of economic processes to an analysis of subjectivity, its choices and the conditions of production of its life. Which system of rationality should this activity of choice obey to? To the laws of the market, the model of supply and demand, the model of costs/investment that are generalised to the social body in its totality, to turn them into “a model of social relations, a model of existence itself, a relation of the individual to him/herself, to time, surroundings, the future, groups, the family”, which means that “economics is the study of the manner in which rare resources are allocated to alternative aims”.

Contrary to the opinion of Polany and the Regulation School, the regulation of the market is not a corrective to its disordered development; it is its institution. Why this reversing of such a standpoint? Because what needs to be taken into account is something relatively neglected by economics: the problem of innovation. If there is innovation, if something is created anew, when new forms of productivity are discovered, “this is nothing other than the result of a whole of investments that have been made at the level of man himself”. A politics of growth cannot simply point to the problem of material investment, of physical capital on the one hand, and of the number of workers multiplied by the hours of labour on the other. What needs to be changed is the level of content of human capital and to act on this “capital” a whole series of dispositifs are needed, to mobilise, solicit, incite and invest “life”.

Foucault redefines Biopolitics as a politics of “society” and not only as a “regulation of the race” (Agamben), where the heterogeneity of dispositifs intervene on the totality of conditions for life, aiming to constitute subjectivity through a soliciting of choices and individual decisions. It is in this sense that power is an “action on possible actions”, an intervention in events. “There is an image of the ideas or the theme-programme of a society where the optimisation of systems of difference reigns, within which the field for oscillating processes is left open, where there is an agreed tolerance granted to individuals and to minoritarian practices, and an action not on the players, but on the rules of the game and finally in which there will be an intervention that is not of the kind of internal subjugation of individuals, but an intervention of the environmental kind”.

The dispositifs of security define a frame that is “loose” (since it deals precisely with actions on possibilities); within this frame, on the one hand the individual will be able to exercise its “free” choices on the possibilities determined by others and, on the other hand, there will be enough scope for the government and handling of responses to the hazards of the changes of its environment, as required by the situation of permanent innovation of our societies.

After reading these two courses we could think that Foucault has a certain fascination for liberalism. In fact, it seems that what interests him in liberalism is a politics of multiplicity; the management of power as a management of multiplicity. These telluric texts, where the functioning of Foucault’s cerebral circuits is visible, seem to invite us to not consider power as something that is, but as something that makes itself (and also unmakes itself!). What exists is not power, but power in the course of its making, in direct contact with events, through a multiplicity of dispositifs, actions, laws and decision that do not make up a rational and preconceived project (“a plan”), yet can make up a system, a totality; a system and a totality that are always contingent.
Whilst the French philosopher has long been, in his most interesting developments, a philosopher of multiplicity, French politics has also long been a politics of totality, of the one, of unity. Here the French Right and the Left (Marxist and socialist) are reunited. We have had a further confirmation of this during the referendum campaign on Europe. Not only the results themselves, the Right and the Left have immediately withdrawn in the all “reassuring” totality of the Nation, where they had never exited, but they appealed, the same evening, to another whole, as ineffective as reassuring, to resolve the problem of unemployment: labour/employment. The politics of totality knows no “outside”. The impotence of the advocates of the “yes” and of the “no” refers to a real impossibility: that of thinking and practicing a politics of multiplicity that passes through the exterior of all the substantial “wholes”: labour, market, State and Nation.

Translated by Arianna Bove and Erik Empson

(1) Translator’s note: In his 1976 course to the College de France, ‘Il faut défendre la société’ , M. Foucault compares the philosophical and juridical discourse on sovereignty – the foundation of the political theory of a universal rights bearing subject – with the historical political discourse on politics as war, characterised by an ensuing perspectivism, where ‘truth functions as a weapon to be used for a partisan victory’ (p. 270) and concerned with the ever-present war in society that lies underneath and outside of political institutions. Of the latter discourse, he says that “although this discourse speaks of races, and although the term “race” appears at a very early stage, it is quite obvious that the word “race” itself is not pinned to a stable biological meaning. And yet the word is not completely free-floating. Ultimately, it designates a certain historico-political divide. One might say – and this discourse does say- that two races exist whenever one writes the history of two groups which do not, at least to begin with, have the same language or, in many cases, the same religion. The two groups form a unity and a single polity only as a result of war, invasions, victories and defeats, or in other words, acts of violence. [… The revolutionary discourse of C17th England, and that of C19th France and Europe, was on the side of history-as-demand, or history-as-insurrection. [… » In this context, Lazzarato is referring to a passage where Foucault quotes Marx: « After all, it should not be forgotten that toward the end of his life, Marx told Engels in a letter written in 1882 that: ‘You know very well where we found our idea of class struggle; we found it in work of the French historians who talked about race struggles’. The history of the revolutionary project and of revolutionary practice is, I think, indissociable from the counter history that broke with the Indo-European form of historical practices, which were bound up with the exercise of sovereignty; it is indissociable from the appearance of the counter history of races and the role played in the West by clashes between races” (M. Foucault, “Society must be defended” , London: Penguin 2003, p. 76-79)

Désincarcérer la société

23 mai 2005

Il n’est qu’un problème philosophique qui soit vraiment sérieux, écrivait Camus
:  » le suicide « . De janvier 2002 à juillet 2003, on a compté 83 suicides et 25
tentatives de suicides dans les prisons italiennes, 19 détenus sont morts de
causes non-éclaircies et 9 d’overdoses. Total : 136 morts. Et qui ne se suicide
pas s’esquinte : au 30 juin 2003 – selon une estimation avancée par le Forum
national pour la tutelle de la santé des détenus et l’application de la réforme
de la médecine pénitentiaire (1)- étaient enfermés 14 507 toxicomanes, soit près
d’un tiers de la population carcérale totale. Entre lesquels 1 737 en traitement
méthadonique et 887 alcoolodépendants. Les affectés par le H.i.V. étaient 1 473
( 2,6% du total), 5 000 les séropositifs, 9 500 ceux touchés par une hépatite
chronique et 7 500 les reclus avec troubles psychiatriques.
Les établissements de peine sont désormais d’énormes lazarets, des hospices pour
abandonnés, vastes décharges où sont confinés toutes sortes de douleurs et
mal-être sociaux, parmi lesquels s’amassent humiliés et offensés, vies mises au
rancart, malchanceux sans espoir, immigrés et neolumpen, aliénés par la même
société de consommation qui leur promet le bien-être et les en exclut. Aussi
vrais que vraiment séduits par les chimères d’un capitalisme qui les a relégués
aux marges.
Dans le système pénitentiaire, ceux qui, par euphémisme sociologique, en
viennent à être définis sous le vocable  » nouvelle pauvreté  » atteignent
désormais 80% de la population carcérale. Que les prisons aient été un
révélateur purulent de l’état de la société a été écrit, dit et répété jusqu’à
la nausée. Une évidence qui résonne comme une rhétorique vide de l’indignation,
inaudible pour qui se voit contraint d’y traverser des périodes chaque fois plus
longues de sa propre existence. La durée de la détention a augmenté de 50% au
cours des quinze dernières années, le taux de récidive de 70%.
La sphère pénale a explosé au cours des années 90, la population carcérale a
redoublé jusqu’à dépasser les 57 000, auxquels vont s’ajouter ceux qui  » tirent
usufruit*  » des mesures alternatives et dont la peine est de l’ordre de la dite
 » prison diffuse  » (arrêts domiciliaires, communautés thérapeutiques, preuves
d’assiduité sociale, semi-liberté, travaux d’intérêts généraux), atteignant le
nombre approximatif de
100 OOO personnes, dans un contexte qui connaît une moyenne annuelle de 300 000
condamnations pénales.
*Note du traducteur : le texte italien emprunte à cette terminologie de droit
civil
( un propriétaire accorde/octroie l’usufruit de terres lui appartenant à un
métayer qui les a plantées d’arbres fruitiers, contre une part en nature et/ou
un pourcentage du revenu de la récolte, par exemple)… Ici, il s’agit de décrire
le rôle parasitaire de ces  » originaux/aristocrates/déclassés/fayots  » en
prison, auxquels la débauche de mesures encadrées  » réussissent « , que
l’administration interpose comme un écran à l’exercice de la coercition, et
comme  » faire-valoir « , stress et canule, tel que c’est développé plus loin…

Une partie de la population pénale est prédestinée à frayer avec la réclusion.
L’examen de son cas est toujours le même : 30% des actuels incarcérés sont
étrangers, 45% proviennent de l’Italie méridionale. Le profil classique est
celui du jeune dépourvu d’instruction et à propension à la toxicomanie. Qui
vient du Sud, n’a pas de diplôme, appartient aux milieux sociaux les plus bas.
Qui arrive de pays d’émigration voit augmenter, beaucoup plus que par le passé,
la probabilité de finir en prison. La prison renvoie à un des aspects les plus
crus de la discrimination de classe et le recours à la légalité est la machine
idéologique** qui légitime et reproduit cette domination.

Nouvelles technologies de la peine

Contrairement à telle sanction de l’art. 27 de la Constitution, la peine ne
promeut aucune fonction rééducative.
Jamais auspice ne s’est révélé plus ridicule.
L’ambiguë et rachitique publication normative des années fébriles de la
modernisation pénitentiaire de label catho-communiste, la bien-nommée loi
Gozzini, est inappliquée et éludée dans les faits.
Une telle réforme était viciée dès les origines par une contradiction interne
irrémédiable, puisque l’ouverture aux nouvelles politiques pénitentiaires,
regardant à la réinsertion partielle et à la reconstruction sociale du
sanctionné, suivit en parallèle le déploiement des politiques différentielles
de l’émergence, transfigurant la prison en une sorte de comédie dantesque, où
l’Enfer de la différenciation et de la spécialisation s’approfondissait en
cercles spectraux, en dehors desquels demeuraient limbes, les friches, les
zones de détention qui présageaient un accès possible dans les établissements
de purge des peines, où la punition s’allège en laissant entrevoir l’espérance
de sortir un jour prochain vers le Paradis.
Une escalade vers la rédemption, possible seulement après avoir fait montre
d’une active coopération à la punition même, à travers un dispositif
d’intériorisation de la faute qui a intégré aux traditionnelles disciplines de
surveillance et de contrôle une nouvelle technologie fondée sur l’adhésion à la
peine de la part du reclus.
La politique carcérale ne s’est plus contentée d’une pointilleuse prise en
charge des corps ( en latin : le verbe prehendere, donne prisio au génitif, et
prisum au participe passé) mais a découvert  » les vertus de l’usage médiant de
la parole ».
Au cours de quelques rencontres le détenu est sollicité pour  » faire le point  »
sur la situation, sur l’évolution de la perception qu’il a de ses délits et de
ses crimes, sur ses projets pour l’avenir.
Ce sont les reclus possédant un capital culturel plus grand, d’une plus haute
perspicacité dans l’usage de la parole et une habileté stratégique plus grande
qui ont profité de ces nouvelles stratégies de traitement, qui consentent à
manœuvrer avec les travailleurs sociaux
( éducateurs, psychologues, assistants sociaux) et le magistrat d’application
des peines/de surveillance, au détriment des autres de la masse, incapables et
abandonnés à eux-mêmes, doublement discriminés par ces handicaps sociaux et
culturels qui ne les ont pas aidés avant l’entrée en prison en les excluant une
seconde fois, après, vers la réclusion perpétuelle, par le fait de ces
politiques de traitements inapplicables.
L’involution politique qui s’ensuivit telle qu’elle intervint au cours de la
décennie 90 a fait un luxe superflu celle de la critique des balbutiements du
réformisme carcéral. Le surpeuplement et les nouvelles politiques répressives
ont décharné la loi Gozzini, en introduisant de nouvelles et toujours plus
d’exceptions articulées, en multipliant les  » criminels ostensifs  » ( inclus
dans le 4bis) pour lesquels les mesures alternatives, outre être obsolètes, en
viennent à être rendues pratiquement impossibles. Les années de l’opium
judiciaire et de la boulimie pénale ont remis en lice le principe de
l’incompressibilité de la peine, une rengaine qui a bercé les nouvelles
générations de juges d’application des peines. C’est ainsi que la prison en est
revenue à défaire, y compris dans les discours des spécialistes de la
correctionnelle, cette fonction sociale crue pour laquelle elle était née.

Le  » sentiment d’insécurité « .

la prison ne rachète pas, la prison ne corrige pas, elle sert seulement à
confiner derrière d’épaisses murailles d’enceinte, problèmes et contradictions,
que l’hypocrisie collective préfère déranger. L’économie du châtiment/punition
est désormais devenue une  » technique d’invisibilisation des problèmes
sociaux ».
Nous nous trouvons de nouveau face à ce postulat initial, durement combattu
dans les années 60 : la modernité n’a pas su penser d’autres réponses au délit,
alternatives à l’internement. La prison est apparue, bon an, mal an, comme la
solution la plus simple et plus économique au désordre social diffus.
L’idéologie pénitentiaire*** est ainsi devenue un des piliers de la culture
politique contemporaine qui, en ne parvenant plus à faire vivre l’espérance, a
fait de la peur et de l’angoisse un de ses répertoires les plus fructueux, en
nourrissant la psychologie sociale avec les impulsions les plus troubles de
l’âme humaine, devenue otage du ressentiment et de la vengeance. Ce courant est
décrit par Loïc Wacquant (2), comme un enchevêtrement confus de sentiments qui
mêlent la peur de l’avenir, l’obsession pour le déclin social et l’angoisse de
ne pas pouvoir transmettre son propre statut social aux fil(le)s, à cause d’une
compétition pour les titres et les postes toujours plus incertaine et effrenée.
Cette insécurité sociale et mentale, diffuse et multiforme, frappe directement
les familles des classes populaires pourvues du capital culturel requis pour
accéder aux secteurs protégés du marché du travail ; celle-ci investit aussi de
larges secteurs des classes moyennes, et les nouveaux discours martiaux des
politiques et des médias sur la délinquance la captent et la fixent sur la
seule question de l’insécurité physique ou de la menace criminelle, et en effet
supplémentaire de l’insécurité, domine le  » sentiment d’insécurité « , ou bien
l’état d’âme, la perception sociale du malaise, devenu un des indicateurs
statistiques de grande fiabilité, capable de décider de la carrière d’un
ministre de l’Intérieur ou de la Justice, ou de sommets des forces de l’Ordre.
En s’essayant à une perception sociale, ou peut-être à un sentiment, advient
qu’elle soit spécifiquement dépourvue de consistance réelle, mais issu du fruit
de courants irrationnels, de pulsions orientées, sollicitées par qui contrôle
les médias et les sources de la communication. Domine alors l’interprétation
publique la plus forte, le sentiment d’insécurité le plus conforme aux groupes
sociaux qui voient leur propre point de vue mieux représenté et véhiculé.
La perte des postes de travail , les licenciements, le chômage et la
précarisation de l’emploi, avec les drames et les malaises sociaux et
existentiels qui atteignent des familles entières, ne sont pas perçus et pris
en charge comme aspect d’un sentiment d’insécurité collective, mais viennent
relégués aux états d’âme de sphères sociales précises, coupables de réfuter les
conditions de travail, qui autrement permettraient de soutenir la concurrence et
assurer stabilité sociale et croissance économique . Il ne s’agit donc pas d’une
incertitude quant au furur dérivant d’une nouvelle condition de précarisation
sociale, d’un modèle darwiniste de société qui se répand, mais d’une volonté
injustifiée de conserver les privilèges et les avantages.
De telle sorte que cette insécurité s’avilit en sentiment illégitime, privé de
cette dignité scientifique qui lui concèderait bien d’être repris par les
indicateurs statistiques, en introduisant un objectif nouveau dans l’agenda
politique. D’autres phénomènes suscitent l’alarme, comme les pillages sauvages
dans les villes pavillonnaires du Nord-Est, les attaques de bijouteries ou de
stations d’essence avec des revolvers en plastique, les hold-up de banques à la
cisaille. Il arrive ainsi que le sentiment d’insécurité, mesuré uniquement sur
les paramètres de cette nature, ressorte plus élevé dans les zones urbaines
aisées, où les infractions sont quasi inexistantes.
C’est précisément pourquoi il s’agit de sentiment, et non pas d’insécurité
vraiment. Mais une fois propagé par les médias, cela parvient à produire une
paradoxale augmentation de l’indice d’inquiétude jusque dans les foules des
quartiers populaires, non plus préoccupées de revenir du marché le cabas
decourses vide, mais de subir d’hypothètiques assauts dans les cuisines de
leurs habitats populaires.

D’un régime de sensibilité à l’autre

Est sensible la perte d’une pensée forte qui sache de nouveau rompre une telle
spirale, qui soumette à une critique explicite l’idéologie pénale et relanceun
nouveau projet politique capable d’affirmer un type de société où l’idée de la
pénalisation ne trouve plus place.  » La question n’et pas de savoir quoi faire
de la prison, comment l’améliorer, ou peut-être comment adapter l’ordre
pénitentiaire aux normes générales de l’État de Droit, il s’agit au contraire
de se demander comment s’en débarrasser et ce, au plus vite, parce qu’et
évident que nous serons sans doute considéré avec répulsion et mépris par les
générations futures « , c’est autant que nous invite à le faire le philosophe
Alain Brossat dans son livre concis,  » Pour en finir avec la prison « , paru en
France en 2002 et publié courant 2003 en Italie, chez Elèuthera, sous le titre
 » Scarcerare la società « .
L’invite à remettre en discussion hérédité de la pensée, habitudes
philosophiques que nous pensions intouchables, soulève des questions
inconfortables et épineuses, mais peut-être c’est précisément d’un regard
différent sur les/des fondamentaux qu’il convient de repartir. En reparcourant
la généalogie du pénal, Brossat présente une lecture désenchantée de
l’Illuminisme qui, dans le domaine du système des peines s’avance dans un
moment décisif de passage d’un régime de sensibilité à l’autre. En réélaborant
la thèse de Norbert Elias sur la domestication de la violence, il y note
l’émergence d’une hyperesthèsie sociale, ou encore l’apparition d’un  » sujet
hypersensible de notre modernité  » qui ne supporte pas, pour commencer, la
souffrance même face au spectacle de la brutalité extrême et de la cruauté. Ce
qui expliquerait bien l’avènement d’une sensibilité humaine égocentrique plus
qu’altruiste.
Analyses qui nous offrent de nouveaux outils pour mieux comprendre, par exemple,
cette cosmétique linguistique qui a camouflé l’essence de quelques-uns des
conflits guerriers des dernières années. La  » guerre éthique  » de Tony Blair,
les ingérences humanitaires armées, les opérations de police internationales,
les occupations militaires déguisées sous la formule de  » peace making  » et  »
peace keeping « , les  » bombes intelligentes « , les bombardements  »
chirurgicaux « , les  » effets colatéraux « , le mythe de la  » guerre propre au
coût zéro « , font partie d’un dictionnaire novateur qui intercepte
l’ineffroyable sensibilité occidentale****. Le paradoxe de cette moderne
impressionabilité réside dans la présence d’un sentiment d’horreur qui ne vient
pas à bout de la violence, pour ne se contenter que de la rendre invisible, et
cela n’est pas seulement valable pour les actes commis, mais a fortiori pour la
pensée. S’est imposée en somme une sélective indignation paradoxale qui, en
matière pénale, en montrant de l’aversion pour la violence explicite des
supplices, entraîne la révolte devant l’internement des corps soustraits à la
vue, de cette façon vouée à l’oubli et  » vite privés de la pitié « .

La mise en scène du supplice

Plus que célébrer une  » litanie du Progrès « , Michel Foucault, en retraçant les
divers degrés de châtiments et des peines, des supplices et des prisons, visait
à démontrer comment une  » fonction sociale complexe  » était inhérente aux
punitions, qui outrepassait le simple rôle répressif. problème non seulement
juridique, donc, conséquence de l’application du Droit, mais aussi fait
pleinement politique. L’économie du châtiment, selon l’auteur de  » Surveiller
et punir « , appartient à ce vaste champ dans lequel interviennent les
procédures de pouvoir. Les supplices de l’Ancien régime, plus que rétablir la
justice, réparer un dommage, avaient pour fonction de réactiver le pouvoir en
offrant au peuple le spectacle de la souffrance.

**,*** soulignés par le traducteur : machine idéologique = inscrit la
soumission sur le corps /idéologie pénitentiaire = s’insinue dans les têtes par
le judas, l’œilleton.

**** note du traducteur : l’ineffroyable sensibilité occie reste drapée dans le
défi stoïque et digne à la camarde.

Le supplice de Damiens,  » le Régicide  » est un des exemples historiques dont
nous est parvenu une trace. Ainsi décrit-il cette affaire, Monsieur Alexandre
André le Breton, greffier criminel du Parlement, soit aussi, Chancellier pénal
de la Cour suprême de Justice, dans le  » Précis historique  » annexe aux quatre
volumes des  » pièces originales et procédures du procès fait à Robert-François
Damiens  » : en cette année 1757, Paris était traversé par une des habituelles
vengeances du pouvoir royal à l’endroit des sommets du pouvoir des toques à
hermine*****. Le Mercredi 5 janvier, à la nuit tombée, quelqu’un a,  » en haut
des escaliers, près de la voûte « , blessé le roi à la cinquième côte, avec un
couteau ; le dommage est minime, comparable à une tête d’épingle, mais cela
devient une offense énorme faite au sacro-saint corps du souverain. L’auteur de
l’attentat est Robert-François Damiens, chômeur, auparavant domestique en
diverses maisons, muni de références discrètes et quelque anomalie
comportementale. Les précédents signalent un frénétique taciturne, curieux  »
frondeur  » élucubrateur, qui soliloque ; conscient  » de l’effervescence de son
propre sang « , il cherchait dans un soulèvement qu’on répandit le sang en
abondance. En évoquant l’accusé, Le Breton conjugue les verbes à l’imparfait
parce que  » le scélérat  » n’appartient déjà plus à ce monde. Il a rendu l’âme à
Dieu , le Lundi 28 mars, en  » Place de Grève  » (l’actuelle Place de l’Hôtel de
Ville), après très long supplice techniquement défectueux, ainsi qu’il en
arrive de même à ces patients condamnés à la  » peine d’être tirés par quatre
chevaux « .
La traction des quatre chevaux n’ayant pas suffi à l’écarteler, ils y seraient
arrivés si, après conseil à propos pris auprès du médecin, l’équipe
d’exécuteurs des basses œuvres n’avaient empoigné les couteaux et tranché
quelques tendons.  » Puisqu’il arrive d’ordinaire que les tendons et les
ligaments résistent et ne cèdent pas tout à fait, malgré les efforts des quatre
chevaux, et même si on en rajoute, il convient à la fin de sectionner les
ligaments à la jointure des os  » ; alors seulement  » les chevaux parviennent à
arracher chacun un membre « . Le supplice dure à peine  » deux heures, lui vivant
« . La lame employée dans l’agression n’était pas propre à procurer des blessures
mortelles. Franco Cordero, dont nous avons extrait les citations qui suivent de
son manuel de Procédure pénale :  » Parmi les fainéants qui fréquentaient les
couloirs et les salles judiciaires du Palais « , Damiens était devenu un
admirateur des seigneurs en toge*****, champions de la dite  » liberté gallicane
« , piégée par la politique ministérielle ;  » on ne lui connaît pas de complices,
ni de mandataires, mais les Messieurs (en ce contexte, en de telles occasions,
cela comprend les Princes de sang et les hauts dignitaires), indirectement mis
en cause, châtient les suspects en prononçant une sentence mémorable « .

*****note du traducteur : il faut vérifier si l’on gratifiait le haut rang de
ces magistrats d’une hermine, à cette époque, et s’ils portaient la toque.
Le texte italien emploie dans les deux cas  » hommes/seigneurs en toge  »
assimilable à la toge des patriciens romains…

L’escamotage de la peine et le spectacle du procès

À partir du XVIII° siècle, la religion de la confession a cédé la place à la
confiance en la preuve, la réclusion se substitue à la torture, aux
mutilations, aux supplices exemplaires. La justice désacralisée, la procédure
pénale désenchantée, les délits imaginaires disparus, redresser et corriger,
avant même encore de punir, deviennent les paroles d’ordre de l’Illuminisme
pénal et du réformisme judiciaire. Les théories du Contrat social ne conçoivent
plus le crime comme un attentat au corps mystique du souverain, mais comme une
rupture du pacte social. L’entité de la punition doit apparaître alors graduée
à l’infraction commise et surtout être sûre, parce qu’elle pourrait exercer un
effet dissuasif.
Cette transformation conduit à l’escamotage de la punition, à la proscription du
spectacle punitif. Le cérémonial de la peine entre dans l’ombre, pour devenir
une obscure pratique administrative, substituée par la publicité en dents de
scie du procès et de la sentence, moments en priorité secrets. Le volte-face
est radical. Procès et condamnation, plus même que la peine, deviennent le
stigmate négatif qui doit marquer le délinquant. L’exécution de la sanction
paraît ainsi une ignominie supplémentaire dont la Justice a honte de la
montrer. On s’en tient à distance. La peine échappe au champ des perceptions
quotidiennes pour entrer en une dimension abstraite, méconnue, imaginée, non
visible. L’efficacité est dévolue à son inéluctable fatalité, et non plus à son
intensité perceptible. La certitude d’être puni et non plus l’abominable
théâtre, la scène dégoûtante, en viennent à en représenter l’avertissement. Le
corps n’est plus exposé, mais interminablement reclus.  » L’impressionabilité
n’est plus liée à l’éphémère intensité du supplice, à son exemplarité
illusoire, mais fondée sur la durée « . Ce qui consent à la Justice de n’avoir
plus à s’occuper d’assumer publiquement la part de violence qui est intrinsèque
à son exercice. La punition n’apparaît plus comme telle parce que les nouvelles
techniques visent à remettre le déviant dans le rang. Mais derrière le propos
de  » guérir « , se profile en réalité l’aspect plus concret de l’expiation, à
savoir le châtiment.

L’apologétique carcérale

C’est ainsi que naît un genre nouveau : l’apologétique carcérale, un projet
édifiant voué à la réinsertion d’une partie déviante de la société. Avec
Beccaria et Bentham se déploie un processus de rationalisation des doctrines
ainsi que de l’architecture punitive, non plus fondé sur la dégradation des
corps, mais sur la corrections des mentalités.  » Non pas le terrible mais
passager spectacle de la mort d’un scélérat, mais le long et ostensible exemple
d’un homme privé de liberté, qui devenu bête de servage, récompense la société
qu’il a offensée par ses corvées, ce qui est le frein le plus fort contre les
tentations délictueuses  » : c’est la citation d’un passage tiré de  » Des délits
et des peines « , que Brossat propose, en notant au passage comment la
philosophie pénale illuministe invente avec la prison une nouvelle fabrique de
l’inhumain, qui en vient à se substituer aux abattoirs du tourment, en
définissant le passage du régime du supplice sur les corps à celui de leur
abandon, de la cruauté à l’insensibilité. Mais déjà, Benjamin Constant, en
vieux père du libéralisme moderne, mettait en garde contre l’illusion
humanitaire :  » les punitions que l’on a voulu substituer à la peine de mort ne
sont que cette même peine infligée avec minutie, presque toujours de façon plus
lente et douloureuse.  »
Le bourreau disparaît mais les geôliers augmentent. Finalement, les détenus
n’éprouvent plus la faim et les privations dans les prisons de l’Occident
moderne et opulent ; ils dépriment au contraire, pourrissent, se vident, se
misérabilisent, se suicident justement. Ils font de la vie même une maladie.
L’institution pénitentiaire ne tue presque plus de sa propre main, elle les
laisse se tuer eux-mêmes, pendant la propagation du libéralisme économique,
après la décennie 80, le nombre des incarcérés a commencé à augmenter
démesurément, et les peines à gonfler sans frein. Le nombre des criminels a crû
parce que s’est élargie la palette des comportements sanctionnés. La prison
s’est reproposée en institution criminogène, en fabrique de la déviance qui
soustend l’idée paranoïaque d’une société en liberté conditionnelle.

Le paradigme victimaire

À ce propos, A. Brossat signale une configuration ultérieure de la sensibilité,
investie du surcroît du paradigme victimaire. Un procès de neutralisation
substantielle et de dépolitisation de la figure de la victime qui, devenue une
icône de la martyrologie étatique, annule  » les perdants et vaincus de
l’Histoire « . Derrière lequel émerge une opinion humanitaire nouvelle qui,
retournant les présupposés de la critique illuministe (circulation libre des
idées en un espace public autonome de la sphère étatique et religieuse), se
conçoit comme un rempart avancé de la loi et de l’ordre en invoquant une
nouvelle forme d’intolérance. Ce qui revient, sans plus de remords ni
hypocrisie, à affirmer l’objectif uniquement afflictif de la peine. Ainsi que
le reconnaissait voici plus d’un siècle le sociologue Émile Durkheim :  » la
peine est restée une œuvre de vengeance. On dit que l’on ne fait pas souffrir
le coupable pour la seule raison de le faire souffrir. Il n’en est pas moins
vrai toutefois que nous trouvons juste qu’il souffre « , et pour ça, il
n’oubliait pas de recommander que  » la condition pénitentiaire doit être plus
draconienne que celle de l’homme libre le plus indigent « .

La rétribution symbolique

La prison ne change pas. Elle reste le lieu dans lequel l’État régule avec
froideur ses comptes avec les classes dangereuses, ce en quoi il montre sans
émotions ni faiblesses qui commande, en rappelant aux vaincus combien il en
coûte de continuer à prétendre ignorer les règles du jeu. Cette essence
politique qui est la sienne suggère donc de changer notre vision de l’  »
opinion humanitaire « , sur la base d’une approche compassionnelle qui déverse
sa critique uniquement sur la souffrance du détenu, mais en observant la prison
comme manifestation de la violence d’État, lieu de l’exception souveraine. Cela
développe une fonction politique décisive puisqu’elle réunit la communauté
contre celui qui a enfreint les règles. La réclusion renforce donc le lien
social, prépare la sécurisation future. Toute peine infligée orchestre une
rétribution, une restauration, en réinvestissant d’une fonction lénifiante pour
la conscience collective frappée par les crimes. Il n’est aucun réformisme
pénitentiaire qui ait réellement insinué une telle philosophie. Aujourd’hui
face à l’abyssale faillite de l’humanisme pénal, Brossat invite à rejeter
définitivement la duperie fondatrice de la prison. La prison ne sert à rien et
l’espérance que le Droit y fasse une entrée pleine et sereine – conclut-il – ne
nous conduira pas pour autant à l’ère de  » l’après prison « , mais seulement à
celle d’un Droit emprisonné. Pour ce propos, ce n’est pas l’État de droit qui
s’étend dans les prisons, mais le modèle carcéral qui gagne du terrain dans la
société, ainsi que le démontrent les centres de permanence temporaire et les
nouvelles structures de détention atténuée.

Emprisonner le Droit ou abolir la prison ?

Penser que  » pour éliminer le scandale des prisons il soit suffisant de rendre
adéquats leur régime interne aux normes générales de l’État de Droit « , penser
qu’il soit suffisant de garantir le niveau minimum d’intégrité fondamental et
l’immunité de la personne détenue, pour faire de la prison un espace
définitivement  » humanisé  » et juridiquement correct, outre que cela renvoie à
une conception purement passive des droits, compris uniquement comme tutelle
pure de la personne, à l’égal d’un tuteur d’organisme végétal, muet et dépourvu
de pensée propre ( comme la flore sollicitée par les ambientalistes), montre
l’incompréhension absolue des effets de l’internement. L’entrée en prison
provoque une dégradation juridico-politique de l’interné, réduit à un simple
corps ?  » La détention est la preuve la plus radicale qui soit de
non-appartenance à la communauté civile « . Le détenu est privé de  » droits en
tant que sujet « , et peut réagir avec une morgue impudente, et ainsi qu’avec
autant de tampons de l’administration en bas de chaque page de son dossier, un
vice-directeur d’un institut de peines répondre à un détenu qui lui demande sur
quels fondements juridiques s’appuie le traitement pénitentiaire qui lui est
réservé. Une condition qui renvoie à celle de l’ostracisé, du bandit, de
l’exilé intérieur. Il est impensable imaginer l’exercice des libertés
politiques à l’intérieur d’un système disciplinaire qui considère la sanction
consubstantielle, non seulement à la privation de la liberté physique, à la
réduction brutale des possibilités de mouvement, au  » disciplinage  » des corps,
au contrôle des sentiments, des émotions, des affects, à la privation de
quelques fonctions essentielles de la vie humaine,mais aussi au droit de
réunion et de discussion.

Lieu concentrationnaire par excellence, la prison ne prévoit pas l’existence
d’un  » espace public  » interne aux murs d’enceinte******. Les sections sont
strictement séparées les unes des autres, les cellules demeurent fermées tout
le jour durant, exception faite de quelques instituts de peine. Il n’y a aucune
liberté de circulation, les seuls lieux de rencontre demeurent les promenades
durant les heures de sorties à l’air libre, les salles de sport (dans les
centres qui en sont pourvus), les éventuels activités liées à la réinsertion,
les lieux de culte. La communication emprunte alors des courants souterrains,
suit des trajectoires tortueuses, s’enfonce dans de longs parcours discrets et
réservés cherchant à éviter les yeux omniprésents de l’administration, en se
servant de l’ancien savoir-faire des esclaves. En substance, l’hypothèse d’une
 » vie active « , pour emprunter une expression d’Hannah Arendt, ou en d’autres
termes, l’exercice de la citadinité, à l’intérieur de laquelle l’individu
détenu se trouve être envisagé aussi comme être pensant, capable de produire de
l’activité relationnelle de type sociale, politique et culturelle, n’étant à
aucun moment pris en considération, et même entravé autant qu’il est possible.
Si la communication entre détenus n’est pas formellement interdite, sauf
explicites précautions/garanties de l’autorité judiciaire, l’entière machinerie
pénitentiaire est construite pour l’empêcher, l’intercepter, la supprimer.

Quelle peut alors être l’issue d’évasion de l’idéologie pénitentiaire ?
Désincarcérer la société voudrions-nous entendre répondre. Mais combien sont
prêts à scier les barreaux qui emprisonnent leur propre conscience ?

(23 mai 2005)

(1) Du  » Manifeste  » du 11mars 2005.
(2) Loïc Wacquant,  » Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité
« , éd. Agone, Paris 2004.

Traduction de l’italien par Sedira Boudjemaa /

(Nous vous invitons à écrire à Paolo : Casa Circondariale/
Strada San Salvatore 14B
01 100 ViTERBO- ITALiE.)

Alain Badiou et les inquisiteurs

LE MONDE DES LIVRES | 26.01.06 | La chronique de Roger-Pol Droit (« Le Monde des livres » du 25 novembre 2005) et l’article de Frédéric Nef intitulé « Le « nom des juifs » selon Alain Badiou » dans lesquels était violemment contesté le contenu de l’ouvrage Circonstances, 3. Portées du mot « juif » d’Alain Badiou (éd. Lignes, « Le Monde des livres » du 23 décembre) nous ont valu un important courrier. La majorité des textes que nous avons reçus allait dans le sens des thèses défendues par Roger-Pol Droit et Frédéric Nef. Nous avons cependant décidé de publier un texte du philosophe dans lequel ce dernier prend la défense d’Alain Badiou.Dans un style Place Beauvau fort prisé en ces temps d’urgence et d’exception, Frédéric Nef publie dans « Le Monde des livres » du 23 décembre 2005 une critique à coups de marteau du dernier livre d’Alain Badiou.

Féru de métaphysique, M. Nef s’étonne que le livre ait pu « paraître en toute impunité » (fallait-il donc l’interdire et brûler l’éditeur ?). Il l’accuse de défendre « d’une manière préméditée » une pensée « autrement pernicieuse » que celle émise par Alain Finkielkraut dans un entretien qui fit quelque bruit ? « Préméditée », la pensée deviendrait criminelle : mieux vaudrait donc penser sans préméditation, par instinct et par réflexe ? Curieuse métaphysique.

Plus sérieusement, Frédéric Nef reproche à Badiou de prétendre que le prédicat « juif » est désormais marqué par l’usage qu’en ont fait les nazis. Que Hitler ait investi le nom « juif », et que le génocide l’ait irréversiblement marqué, est pourtant indéniable. Que sa glorification identitaire puisse apparaître désormais comme le retournement de ce stigmate et la reproduction de ce marquage semble peu discutable. Mais le dire reviendrait à lier indissolublement, par un rapport spéculaire, victimes et bourreaux ?

On peut discuter l’interprétation que fait Badiou de ce prédicat retourné ou sa critique de « la mise en exception radicale du signifiant « juif » ». Mais s’en offusquer ? Il faudrait alors s’insurger tout autant contre Sartre, pour qui « la situation juive résulterait exclusivement de l’opinion des non-juifs » (Aron). Pour Hannah Arendt, se revendiquer juive, c’était reconnaître – pas même une histoire – mais « un présent politique, à travers lequel son appartenance à ce groupe avait tranché la question de l’identité personnelle dans le sens de l’anonymat ». Elle affirmait qu’après le génocide cette déclaration identitaire pourrait passer pour « une pose », et que l’on « pourrait aisément faire remarquer que ceux qui réagissent ainsi, loin de faire faire un pas à l’humanité, sont tombés dans le piège tendu par Hitler et ont succombé ainsi, à leur manière, à l’esprit de l’hitlérisme ». Sans le nier, elle reconnaissait cependant qu’un tel piège n’était guère contournable : « On ne peut se défendre que dans les termes de l’attaque » !

Succomber à l’esprit de l’hitlérisme ! C’était pire que du Badiou. Et ce fut publié en toute impunité. Et même de manière préméditée ! Alors : Sartre, Arendt, Badiou, tous coupables ? La seule riposte à cette capture par le regard de l’autre résiderait pour les nouveaux théologiens de « l’être juif » dans l’archéologie des origines et dans l’absoluité ontologique d’une essence juive inaltérable, hors du temps et de l’histoire. Ainsi, Frédéric Nef s’indigne-t-il encore de lire sous la plume de Badiou que le nom juif est devenu « un nom sacré » avec la transfiguration de la destruction des juifs d’Europe en événement théologique, comme s’il n’était pas sacré « avant », de tout temps, dès l’élection originelle.

Frédéric Nef devient carrément abject, lorsqu’il lance à la cantonade un avertissement prophétique : « Amis israéliens, quand Badiou veut votre mort en souhaitant la fin de l’Etat juif, c’est pour votre bien. » Vouloir la fin de l’Etat juif en tant qu’Etat ethnique et théocratique, fondé sur le droit du sang et sur la négation du Palestinien, ce serait donc vouloir la mort des Juifs en tant que juifs. Idée génocidaire en somme. Qui permet à M. Nef de disqualifier la critique politique du sionisme identifiée à l’antisémitisme racial, tout comme s’y emploient systématiquement Pierre-André Taguieff, Alexandre Adler, Alain Finkielkraut ! Ce dernier accuse bien « en toute impunité » un « antisémitisme juif » de vouloir « liquider les juifs, les faire disparaître, les tuer ».

Crime avec préméditation ? Comme si exiger la fin de l’Etat chrétien ou de l’Etat musulman revenait à réclamer un massacre des chrétiens ou des musulmans !

Portée par l’air fétide du temps, la rhétorique de Frédéric Nef est celle du soupçon généralisé et du procès d’intention : on ne combat plus une idée pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle est censée cacher. Quand il prend ses distances envers « l’antisémitisme des anti-impérialistes et des altermondialistes » (formule qui tient pour établi une sorte d’antisémitisme globalisé), Badiou devient ainsi « un demi-habile », dont le propos viserait seulement à masquer les pensées de derrière ; même quand, déclarant à Haaretz que l’Etat sioniste « doit devenir le moins racial, le moins religieux, le moins nationaliste des Etats », il n’en conteste pas l’existence.

Frédéric Nef distingue trois modes d’antijudaïsme : un antijudaïsme chrétien, un antijudaïsme universaliste et laïque, un antijudaïsme arabo-musulman. Le premier, traditionnel, imputerait aux juifs la mort du Christ. « L’ultra-gauche » (? ? ?) se serait approprié le troisième « pour des raisons compliquées » (mystérieuse complication) « avec la reviviscence des thèmes nazis, dont l’anticapitalisme populiste » (l’anticapitalisme devient nécessairement populiste, donc nazi, CQFD…). Quant à Badiou, il réactiverait la seconde variante, celle de l’antisémitisme universaliste, tout en cherchant sournoisement à « se blanchir » (sic) par une condamnation « du bout des lèvres » de la variante dite « arabo-musulmane ».

Verdict du petit inquisiteur métaphysicien sur la pensée d’Alain Badiou : « Les plus indulgents la jugeront plus folle qu’elle n’est médiocre ; les plus lucides condamneront l’insoutenable perfidie. » Disons que les plus indulgents jugeront le procès instruit par M. Nef aussi philosophiquement indigent que politiquement médiocre. Les plus lucides y verront une insoutenable infamie policière.