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Un nouveau printemps pour l’écoféminisme ?
Convergence des luttes ! Ce mot d’ordre résonne de plus en plus fort chez les résistants au « système ». Mais pourquoi l’écoféminisme, qui justement travaille depuis quarante ans à cette convergence en déployant expériences militantes et renouvellements théoriques, reste-t-il si méconnu ? Cette introduction tente de clarifier les atouts de ce mouvement multiforme tout en exposant les critiques qui lui ont été adressées ; elle suggère aussi quelques pistes pour une possible évolution future.

A New Spring
for Ecofeminism?
A convergence of struggles! This demand resonates with increasing strength among those who resist the “system”. Why then doesn’t ecofeminism, which has attempted to materialize this convergence through activist experiences and theoretical breakthroughs over the last forty years, meet a wider public? This introduction tries to showcase the strengths of this multifarious movement, as well as the criticisms it has had to face. A few possibilities for further evolutions are discussed along the way.

« Écoféminisme, art, animaux »

« Écoféminisme, art, animaux »1

« Partout triomphe un appel général à la sensibilité, la douceur, la vertu, la philanthropie, valeurs données culturellement comme le fief d’Anima, la civilisatrice du mâle, destructeur et inquisiteur Animus. »

— Françoise d’Eaubonne

« Histoire de l’art et lutte des sexes », 1978

À l’aune des révolutions féministes, de l’avènement dans le monde moderne d’une sensibilité écologiste et du renouvellement du concept de « nature », le mouvement écoféministe peut-il entraîner une lecture plus fine des objets culturels et de l’art ? Il semble que ce militantisme, qui a donné naissance à un courant de recherche universitaire dans les années 1980, aient abondamment infusé depuis, et qu’il faille aujourd’hui rendre hommage à ce corpus théorique. L’écoféminisme animal ou écoféminisme végétarien (aujourd’hui végane) est un pan de cette vaste nébuleuse, issu du féminisme radical et culturel états-unien. En tenant compte non seulement des découvertes en éthologie, biologie, neuroscience, mais aussi en étudiant les analogies entre les causes d’oppressions (pas identiques ou généralisées pour autant) et leurs racines patriarcales interconnectées, ces réflexions ont ouvert une voie inédite. Interrogeant les questions de justice sociale, environnementale et économique, elles proposent, entre autres, un féminisme inclusif de la « nature », mais aussi des animaux. Ces travaux font le constat du parallélisme qui existe entre la violence exercée à l’encontre des femmes et celle envers les animaux, « créatures semblables » (« fellow creatures »), selon Cora Diamond. Il n’est nullement question ici d’ « animaliser » les femmes ou de les percevoir comme « plus proches de la Nature » que d’autres2. Un « retour à la Nature » est également hors de propos, tout comme son idéalisation. En revanche, une des qualités des écrits écoféministes auxquels nous nous référont est d’avoir permis l’avènement d’analyses intersectionnelles assimilant les multiples luttes. En effet, aujourd’hui il n’est plus contesté que certaines violences et assujettissements se renforcent mutuellement. De fait, les écoféministes font notamment la démonstration des connexions entre souffrance humaine et animale et remettent en cause leur traditionnelle disjonction, voire opposition. Dans le champ de l’art contemporain, la figure animale est plus que jamais utilisée. Quelle critique écoféministe formuler au vu de cette production en pleine expansion ? L’essai est acrobatique mais l’enjeu vaut la peine, capable de chambouler en profondeur la perspective. Regardée au prisme de l’écoféminisme, une même image ou œuvre se livre de façon absolument différente. Ce texte, qui examine quelques œuvres d’artistes internationaux ayant recours aux animaux, est une tentative de lecture inspirée des idées écoféministes.

En octobre 2015, lors d’une performance face à un gorille empaillé à l’Hôtel de la Monnaie de Paris3, Gloria Friedmann rendit hommage à l’hominoïde et à ses congénères. L’artiste, qui travaille sur les tableaux vivants depuis les années 1990, relit son mono-dialogue Play-Back d’Eden4, tout en s’adressant au primate dans les salons XVIIIe siècle du Petit Hôtel de Conti. À la fin de ce moment intime et touchant, chaque personne de l’assistance pouvait repartir avec la reproduction d’une œuvre picturale simiesque : Painting by Congo, Male Gorilla (1962). Ce « cher collègue », comme l’appelle Friedmann, est en fait une représentation de Congo, singe né en 1954, détenu au zoo de Londres et à qui l’éthologiste et zoologiste britannique Desmond Morris proposa, un jour, crayon et carton. S’ensuivit une première ligne, puis des essais au pinceau et, enfin, plusieurs années de productions artistiques picturales (environ 400 toiles), dont le style fut qualifié d’ « expressionnisme abstrait ». Également peintre surréaliste, Morris mit en exergue « le geste propre » de Congo, qui savait avec génie lorsqu’une toile était aboutie et n’y revenait jamais. Congo devint un véritable phénomène. Il fut l’invité régulier de l’émission hebdomadaire Zoo Time diffusée par la télévision britannique de 1956 à 1968 et présentée, pendant ses premières années, par Desmond Morris.

Si Congo, l’animal « people » de Desmond Morris, a « donné », bon gré mal gré, son corps à la science et qu’il était relativement bien traité selon les connaissances de l’époque, il demeurait néanmoins une créature captive, retirée malgré elle à sa vie sociale et son milieu, apprivoisée, dressée, rendue dépendante et à qui des outils et références humains étaient proposés, orientant inévitablement son comportement5, et de fait notre vision. Congo mourra d’ailleurs prématurément de tuberculose, à seulement dix ans6, au sommet de sa gloire.

Dans Rapport pour une académie (1917), Franz Kafka décrit Peter le Rouge, un chimpanzé kidnappé en Afrique, devenu tellement savant au contact des humains qu’il est capable de raconter son passé simien devant une académie. En singeant le comportement de ses geôliers, il arrive à atteindre quelque émancipation, à défaut d’affranchissement, et préfère devenir une « bête de scène » avec imprésario qui vient quand on le sonne : « je ne tardai pas à reconnaître les deux possibilités qui s’ouvraient à moi : jardin zoologique ou music-hall. Je n’hésitai pas. Je me dis : essaie de toutes tes forces d’aller au music-hall ; c’est là l’issue, le jardin zoologique n’est qu’une nouvelle cage grillagée ; si tu y vas tu es perdu ».

Pour l’écoféministe Norma Benney « Il n’est ni correct ni juste de revendiquer la liberté pour nous-mêmes, sans revendiquer en même temps la liberté des créatures qui partagent la planète avec nous, qui sont cruellement opprimées de la naissance à la mort par des attitudes et des systèmes patriarcaux et qui n’ont pas le pouvoir des femmes pour s’organiser. »7 (All of One Flesh, 1983). De son côté, la philosophe écoféministe Lori Gruen, établit la liste des cents premiers singes utilisés par la recherche aux États-Unis : The First 100, accompagnée d’une courte biographie pour chacun d’eux8. Elle souhaite poursuivre avec le projet des mille derniers utilisés : The Last 1,000.

D’après le primatologue Frans de Waal, le peu de reconnaissance des animaux viendrait de ce qu’il nomme « anthropodéni », ou refus d’admettre des traits humains chez les animaux, phénomène selon lui relativement récent dans l’histoire. Dans Koko, le gorille qui parle de Barbet Shroeder (1978), c’est l’excès d’anthropomorphisme des premières expériences de rapprochement qui est à l’œuvre. La guenon a été initiée à la langue des signes et manie plusieurs centaines de mots. Koko est aussi nourrie de hamburgers et de chips, tandis que ses soigneurs lui apprennent à jouer au poupon ou encore à se maquiller. Presque quarante ans après le tournage du film, il est légitime de s’interroger sur la pertinence des soins donnés à Koko. On ne peut que constater, d’une part, l’évolution de la perception des animaux et d’autre part, que ce changement du rapport humanimal est toujours en cours. À présent, les questions se posent davantage en ces termes : comment vivre avec l’altérité singulière des animaux, penser leur différence pour elle-même et par elle-même ?

Que recouvre la notion d’animal ? Pour les écoféministes, l’assignation à une catégorie d’espèce est aussi une construction sociale et culturelle. La définition de l’animal est complexe, fluctuante. Dans le monde occidental, il s’agit pour l’heure des métazoaires, organismes eucaryotes multicellulaires mobiles et hétérotrophes9, y inclus les humains, co-habitant dans des « communautés enchâssées » (les « nested communities » de Mary Midgley). En outre, la majorité des animaux sont invisibles. Pourtant, ces infra-animalités bactériennes nous co-constituent. Les animaux ne sont pas tous dits « supérieurs », anthropomorphes, mammifères, vertébrés, ni même jolis, de compagnie ou évoluant en liberté. Leurs capacités cognitives ne sont pas toujours connues ou même époustouflantes. De même, leur « sentience »10 n’est pas forcément identifiée, d’abord parce que certaines espèces n’auront pas le temps d’être étudiées avant leur extinction, puis, du fait que l’entreprise paraît inatteignable11. Malgré leur pluralité, tous vivent et luttent pour exister. Depuis le XIXe siècle, nous savons que l’espèce humaine s’inscrit dans la continuité discontinue et rhizomatique du vivant, apparu il y a environ 3,77 milliards d’années sur terre. Comme l’a montré Charles Darwin, les vivants sont issus de transformations à partir d’ancêtres communs. LUCA (Last Universal Common Ancestor) est le nom de la cellule mère dont on retrouve le code génétique sur toutes les créatures terrestres, du végétal, à l’amibe et à Homo sapiens, ce dernier pourrait avoir 315 000 ans. Sur le plan phylogénétique, les singes passent pour les plus proches de nous. Avec Congo, qui était en fait un chimpanzé, un humain partagerait 98-99 % de son ADN.

Selon ses propres mots, Gloria Friedmann essaie « de comprendre ce que veut dire an-homme », et introduit Congo comme son pendant, dans une conversation symbolique qui s’apparente, dans les faits, davantage à un discours. Le rendez-vous entre l’humain et l’animal s’avère quasi grotesque tant il est improbable dans l’architecture néoclassique de la Monnaie. Toutefois, en s’engageant au figuré dans la relation interspécifique, l’artiste semble évoquer, avec une étrange sérénité nostalgique, un Paradis ou monde évanoui, la perte inexorable des liens avec un univers cosmologique vertigineux et mouvant, hétérogène organisme minéral, végétal, animal, animé. Quelle est la réalité de cet Eden romantique, nature sauvage et vierge, idéal qui n’existerait que dans les mythes et rêves ? Homo sapiens a-t-il jamais vécu en harmonie avec la « nature » ? Le monde ante-humains était-il plus équilibré ? Que serait un monde sans humains ? L’hécatombe de la sixième extinction animale en cours, n’est-ce pas la possibilité même d’être autre qu’humain qui est assassinée ?
Durant le tête à tête avec Friedmann, Congo mutique ne contredit pas. Il est bien incapable de répondre, non pas à cause de son animalité, qui le condamnerait au « parler simiesque » et ne lui permettrait pas d’accéder au langage articulé humain et à l’éventualité d’une réponse, mais du fait de son état. Le défunt Congo laisse derrière son absence/présence un vide métaphorique immense, un abysse entre lui et Gloria, entre nature morte et nature vivante. Friedmann ne s’adresse finalement qu’à une dépouille conservée et « remise en forme » par un taxidermiste. Feu le grand singe, superbe vieux mâle « dos argenté » semble-t-il, est ici figé dans une mise en scène stéréotypée, il est « naturalisé », chosifié, vanité, un « objet du passé lointain », comme le dit l’artiste, nommé tel un pays d’Afrique d’où il est peut-être originaire. La présentation de l’animal fait référence à la Wunderkammer, au cabinet de curiosités. Congo est muséifié, tels les animaux des Dioramas que Hiroshi Sugimoto photographie depuis 1974. Toutefois, chez Friedmann, en plus d’une réflexion sur le temps, l’animal lui-même devient source de questionnements. Congo est à la fois symptôme et réel, Même et Autre, maître et esclave. Il suscite tant l’admiration que la crainte, l’amitié et la violence, résumant l’ambivalence de cette relation et la tension entre des ontologies dissymétriques.
L’animal bipède tient un autre rôle encore : celui de martyr rédempteur, assujetti et sacrifié, archétype de la douleur. Il joue l’intercesseur conduisant à des interrogations existentielles, celui de la genèse, des origines de l’art et des sources du conflit. Congo est le passeur vers des mondes occultes. Il détiendrait peut-être la clef de l’univers : un animal-sphinx en somme. Sur son socle, il est hyper visible, disposé et cadré de façon à être perpétuellement vu, comme dans un zoo. Est-il en comparution devant un tribunal ? Quel crime a commis cet « humain proximal » ? Sur quelle histoire, quelles institutions et normes repose une justice faite seulement par et pour l’humain ? La posture de Congo relève tout autant de l’orante que du professeur. Pour Friedmann, assise derrière un bureau d’écolière, « maintenant, ce sera plutôt le lièvre mort qui expliquera le tableau à Joseph Beuys, qui lui aussi est mort ». De quoi pourrait nous instruire ce gorille qui ne parle aucune des langues humaines ? De notre évolution, certes, mais aussi de notre avenir, de comment le vivant est en rapport avec le monde, notre monde, les mondes ou « de ce que veut dire vivre, parler, mourir, être et monde comme être-dans-le-monde ou comme être-au-monde, ou être-avec, être-devant, être-derrière, être-après, être et suivre, être suivi ou être suivant, là où je suis, d’une façon ou d’une autre, mais irrécusablement, près de ce qu’ils appellent l’animal. »12

Rapprochements

En résidence en Italie à RAVE13, Regina José Galindo réalise la performance La Oveja Negra (« Le Mouton Noir »). Le 31 mai 2014, nue et immobile, l’artiste se tint pendant une heure embourbée dans la glaise et au milieu d’un troupeau de moutons sauvés de la tuerie. Elle apparaît, statue en chair et en os aux longs cheveux noirs, monument vivant en position de quadrupèdes. Ici, il ne s’agit pas que d’art de la réalité, mais aussi d’art de la représentation. Dorénavant en semi-liberté dans un large espace, les ovins sont retenus le temps de la performance dans un enclos, espace et sanctuaire pénétré uniquement par Galindo, le mouton noir ; les spectateurs se trouvant à l’extérieur du cercle. Pour la première fois dans une œuvre de l’artiste, l’animal joue le rôle central. Il est un protagoniste à part entière, celui qui s’active, performe, façonne et crée. Pendant l’action, les moutons bêlent tour à tour, s’immobilisent, se meuvent, inquiétés par cette créature intruse, pourtant inoffensive et paisible. Poussés par la curiosité, ils abordent l’artiste, la reniflent, se grattent contre elle, se débarrassant petit à petit de leur timidité initiale. L’œuvre conçue en plein air, hors du musée et de l’institution, est retransmise en direct au MACRO Testaccio de Rome. Les bruits et les cris des moutons résonnaient ainsi dans le musée d’art contemporain, ancien abattoir converti en un lieu culturel.
Le questionnement des systèmes de classifications taxonomiques, dont la scala naturae (« échelle des êtres ») d’Aristote, semble se trouver au cœur même du dispositif. Pour comprendre ce qui dans l’esprit de l’animal, de cet autre autre est singulièrement intéressant, Galindo se place à son niveau. L’artiste le matérialise tant physiquement que spatialement : c’est elle qui rejoint les animaux sur leur territoire au lieu de les faire venir dans l’institution artistique. Cette expérience d’acculturation, aventure d’intersubjectivité, apparaît telle une migration d’âme avec celui ou celle – agneau, brebis, mouton – nommé(e) animal(e). La performance, le corps, est le matériau modeste et dynamique de cette recherche sur l’existant, l’organique, le vivant, l’ici et maintenant, le présent tangible, le monde re-matérialisé. Dévêtue et ne possédant plus que son animalité, ce « souffle de vie et d’âme », Galindo semble faire don de ce dépouillement à toutes les formes de vies. En installant une connexion physique et en cherchant à synchroniser son corps sur celui d’autrui, elle exprime toute l’étrangeté de ces réceptacles éphémères et sensibles, ainsi que leur finitude. Derrière son action, l’artiste, femme d’origine amérindienne, fait aussi bien référence à l’érotisation et à l’animalisation subies par les populations autochtones. Lors d’une autre performance exécutée en 2005, Galindo tranche au couteau, à vif dans sa propre chair, le mot « PERRA » (« chienne »). En filigrane se dessine le massacre des femmes pendant la guerre civile dans son pays, au Guatemala, retrouvées avec l’inscription « muerte a todas las perras » (« mort à toutes les chiennes ») écrite à la lame sur le corps.

Dans un autre registre, Holding the Lamb (2010) de Marina Abramovic. Sur la photographie et apparaissant de dos, la performeuse érige triomphalement et à bout de bras un agneau, surplombant un grandiose paysage montagnard. La posture de la figure humaine centrale est impérialiste, conquérante, virile, supérieure, externe aux éléments. À ce titre, l’ « Idéal hégémonique » dont parle Marti Kheel, cloisonnant et qui a durablement influencé la société occidentale moderne, trouve un certain écho dans l’image. Pour les féministes culturelles et écoféministes, il faut plutôt échapper à la « masculinisation des femmes » (Vandana Shiva). Elles ont davantage œuvré à hisser haut les valeurs qui leur étaient traditionnellement attribuées, discréditées et alternatives. Regina José Galindo semble incarner cette attitude et interprète le refus du pouvoir et du contrôle. En revenant à la terre, à l’humilité et à l’humus, l’artiste poursuit sa recherche sur la coercition et l’exploitation, posant la question de la responsabilité envers le/la plus faible, le/la plus vulnérable, l’innocent(e), le/la dénigré(e), le/la marginalisé(e), l’outsider. Dans ce cas, plutôt qu’un « devenir-animal », l’intention tient davantage au « devenir-humain », laisser à l’autre sa part de mystère et revoir la définition de l’humain. Le « corps des autres »14, humains ou non, est-il davantage réifiable ou consommable que le sien ? Selon l’auteure féministe Elizabeth Fisher (1924-1982), les animaux domestiquesseraient une des premières formes de propriété privée15. Leur objectification et transformation en machines reproductrices – de surcroît pour les animaux femelles – est à la base du système patriarcal capitaliste (terme qui vient du latin « caput », signifiant « la tête », à l’origine la tête de bétail).

À la suite de la performance de Regina José Galindo, l’artiste italienne Tiziana Pers démarre en 2016 une série de peintures intitulée The Age of the Flock. Y figurent de nombreux détails de comportement suite à l’observation minutieuse de certains membres du troupeau avec lesquels Galindo avait interféré. En quoi consiste la vie d’un mouton ? Quels sont ses sentiments, ses désirs ? Pour la primatologue et éthologue britannique Thelma Rowell, il ne fait nul doute que les ovins sont des « êtres sociaux sophistiqués », capables de coopération et de résoudre des conflits16. Même constat pour Tiziana Pers qui entre dans un rapport empathique avec chaque animal du troupeau, lui accordant sa bienveillance, lui offrant son « attention comme forme la plus rare et pure de générosité » (Simone Weil). L’artiste cherche ainsi à déjouer le processus d’homogénéisation de la catégorie dominée perçue comme uniforme, écrasant tout particularisme, masquant la puissance d’agir des êtres ainsi que leur vie émotionnelle individuelle complexe.

Le titre de la série de Pers résonne avec Away from the Flock (1994), œuvre iconique de Damien Hirst, issue de la série Natural History initiée en 1991. Away from the Flock existe en trois versions, représentant chacune un agneau scindé en deux. Les moitiés sont montrées dans des caissons transparents symétriques remplis de formaldéhyde17, cette solution liquide qui conserve la créature zombiesque dans un état entre mort et semblant de vie. Le regardeur-voyeur peut ainsi circuler autour des vitrines et se repaître visuellement de l’intérieur du cadavre de l’animal morcelé. Un des éléments de la vive controverse à l’égard du travail de Hirst tient au fait que les jeunes animaux ont été choisis et sacrifiés afin d’assouvir le projet de l’artiste. Nonobstant cela, Hirst déclara vouloir proposer une alternative aux zoos. Vraisemblablement, il pensait utiliser l’art comme outil de protestation contre la logique d’enfermement des animaux. Dans une optique écoféministe, il devient évident que la pièce reproduit et même, fait la propagande d’une mécanique suprématiste binaire dissimulée dans les rapports humains/autres espèces, humain/nature, mais aussi et par extension masculin/féminin, hétérosexuel/queer, blanc/personne racialisée, adulte/enfant, valide/infirme, riche/pauvre, citoyen/migrant, rationnel/émotionnel, etc. Away from the Flock est une allégorie, celle de la longue histoire spéciste de l’humanité, de la discrimination arbitraire et violente faite à l’encontre des créatures vivantes appartenant à d’autres espèces. Evoluant dans des sphères artistiques, sociales, politiques presque opposées, les œuvres de Pers et de Hirst le sont au final tout autant. Chez Pers, l’animal n’est plus une ressource, une matière à disposition, mais un sujet à part entière. Il passe du fond au premier plan ; ex élément décoratif il devient acteur et performeur, une personne dont on prend en compte les besoins et même qu’on portraiture.

La peinture animalière figurait historiquement au plus bas niveau dans la hiérarchie des genres de la peinture établie par l’Académie française ; la peinture d’histoire étant la plus valorisée, mâle et guerrière. Un glissement s’est effectué au fil du temps, la peinture animalière devenant bel et bien une peinture d’histoire. L’Histoire justement, montre à quel point l’éducation à la non-violence demeure un enjeu majeur et vital. Pour Batya Bauman, ancienne présidente des Feminists for Animal Rights, « Il ne peut y avoir de paix, d’égalité raciale, de libertés civiles, de justice environnementale sans résoudre les questions d’exploitation et d’abus sur ceux perçus comme “autre”. ».18

Si les peintures de Tiziana Pers sont éloignées des scènes bucoliques, pastorales et autres bergeries de l’ère pré-moderne d’un Jean-Baptiste Huet (1745-1811), elles s’inscrivent inévitablement dans la généalogie du genre, dont Rosa Bonheur (1822-1899) est l’une des célèbres représentantes. Au XIXe siècle, l’artiste républicaine française donne à sa pratique de la peinture animalière une portée politique lorsqu’elle fréquentait les foires aux bestiaux19 et peignait de grands animaux à l’encontre des pratiques féminines usuelles. Elle fournissait autant d’images et de témoignages de la dignité de ces êtres, même dans le labeur et la servitude. Parfois qualifiée de conservatrice bourgeoise, il semble peu probable qu’elle ait peint ces animaux par hasard, pour leurs formes ou uniquement comme des métaphores de la condition humaine. Ses représentations de vaches, de sangliers, d’ânes ou d’ovins (notamment du fameux mouton noir) font intégralement partie de son engagement politique et féministe.

Pour conclure, les œuvres de Gloria Friedmann, Régina José Galindo et de Tiziana Pers sont symptomatiques d’une mue idéologique et donnent forme à certaines des réflexions issues de l’écoféminisme. Selon Carol J. Adams, « Nous créons une nouvelle culture, une culture où les pensées et les actions ne sont pas imposées d’en haut. Nous n’avons pas besoin de « décideuses » et de « décideurs » qui renoncent aux principes, mais de « coopératrices » et de « coopérateurs » qui comprennent que tout est relié. »20 De nombreux artistes ouvrent des perspectives éthiques et contribuent de façon directe ou indirecte à politiser l’art sur ce sujet. Subsistent, malgré tout, des actes complices avec une violence institutionnalisée et ignorée, à commencer par l’utilisation d’animaux dans des conditions faisant fi de leurs besoins essentiels et générant souffrance et mort. Notre culture est indéniablement fondée sur l’asservissement de certain(e)s. « Décoloniser » le regard, c’est aussi modifier la perspective sur la « nature ». Pour le sociologue Richard Twine, « Le tournant politique, clef de l’écoféminisme et des résultats connexes de l’intersectionnalité, n’est pas seulement de créer des cultures dans lesquelles les autres animaux comptent, mais aussi de déplacer la “culture”, précisément loin des normes d’exploitation animale. »21. Cette stratégie vise un même objectif : le progrès de conscience et la libération commune. Si, comme nous le croyons, l’art et la culture ont un rôle primordial pour porter la connaissance et les utopies, se dessinent alors les contours d’un double défi pour l’art du XXIe : comment faire art avec humanité et non plus à la seule mesure de l’humain ? Ces nouveaux horizons font partie d’une reconstruction écoféministe du monde.

1 Le terme d’« animal » et d’« animaux » est problématique à maints égards, notamment parce qu’il sépare Homo sapiens de sa réalité biologique animale. Les autres appellations (« animal non-humain », « animal autre qu’humain », etc.) échouent également à rendre l’ampleur de la réflexion.

2 Toutefois, comme la montré Carol J. Adams dans The Sexual Politics of Meat (1990), le système d’oppression patriarcal « animalise » le corps des femmes, comme d’autres, personnes racialisées, etc.

3 Dans l’exposition Take Me (I’m Yours), commissariat de Christian Boltanski, Hans Ulrich Obrist et Chiara Parisi, re-création de l’exposition éponyme questionnant l’unicité de l’œuvre d’art ayant eu lieu en 1995 à la Serpentine Gallery de Londres.

4 Vidéo visible sur le site Internet : https://www.monnaiedeparis.fr/fr/expositions/talk-performances

5 Autre cas emblématique, celui d’Alex (1976-2007), perroquet gris du Gabon qui entretenait de véritables conversations et comprenait des concepts abstraits comme les formes, les couleurs, etc. Toutefois, Alex se piquait (s’arrachait les plumes), demandait inlassablement « wanna go back », ses ailes ayant été coupées, il lui était impossible de s’échapper et, quoi qu’il en soit, de survivre hors du laboratoire. Ses prodigieuses capacités cognitives firent de lui une star et on assista à une demande commerciale croissante pour ces oiseaux, espèce néanmoins protégée et décimée par la déforestation et les importations. L’installation vidéo The Great Silence (2014) d’Allora & Calzadilla, nous apprend que les ultimes mots d’Alex à sa soigneuse furent : « You be good, [see you tomorrow]. I Love you. » Dans l’œuvre filmée depuis un sanctuaire de perroquets portoricains en voie d’extinction, les oiseaux regrettent que les êtres humains ne s’intéressent pas à eux, et cherchent dans l’espace d’autres formes d’intelligence avec lesquelles communiquer, alors que celles-ci sont présentes sur terre, et bientôt disparues.

6 Ce qui correspond à l’adolescence chez les chimpanzés. Selon l’Institut Jane Goodall, l’espérance de vie d’un chimpanzé est de 40 à 50 ans. Il semblerait que certains individus atteignent des âges beaucoup plus avancés en milieu naturel. En captivité et dans de bonnes conditions, l’espérance de vie peut encore être considérablement allongée.

7 Norma Benney : « It is neither fair nor just to claim freedom for ourselves, without at the same time claiming freedom for the creatures which share the planet with us, who are cruelly oppressed from birth to death by patriarchal attitudes and systems, and who do not have women’s power to organize themselves » dans Carol J. Adams, Josephine Donovan (ed.). The Feminist Care Tradition in Animal Ethics. Columbia University Press, 2007, p. 10.

9 Valérie Chansigaud, « Animal  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté en février 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/animal/

10 Néologisme qui désigne la sensibilité et la conscience de soi, aujourd’hui avérée chez tous les vertébrés, y compris les poissons, et chez certains invertébrés comme les céphalopodes.

11 D’après le biologiste Gilles Bœuf et en 2016, environ 2 millions d’espèces seraient répertoriées (peut-être 10 % de ce qui existe réellement). Sachant qu’entre 18 000 et 20 000 espèces sont découvertes par an, il faudrait selon ses calculs mille ans pour procéder à un inventaire total ; et pourtant, à la fin de ce siècle, la moitié aura disparu.

12 Jacques Derrida. L’Animal que donc je suis. Galilée, Paris. 2006, p. 28.

13 RAVE East Village Artist Residency : http://www.raveresidency.com

14 Regina José Galindo, The Body of Others, titre de l’exposition à Modern Art Oxford en 2009.

15 Elizabeth Fisher, Woman’s Creation: Sexual Evolution and the Shaping of Society, 1979, citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Goundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 17.

16 Publication le 12/01/1993 dans la revue Ethology : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1439-0310.1993.tb00472.x/abstract

17 Depuis, le caractère toxique des œuvres a été découvert, notamment du fait des émanations de formaldéhyde.

18 Extrait de Batya Bauman, Feminists for Animal Rights : « There can be no peace, racial equality, civil liberties, environmental justice without resolving issues of exploitation and abuse of those perceived as “other”. » citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Groundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 16.

19 Rosa Bonheur devait demander une permission de travestissement pour revêtir des pantalons et avoir accès aux abattoirs. Elle est aussi la première femme à recevoir la Légion d’Honneur au titre des Beaux-Arts en 1864.

20 Carol J. Adams, La Politique sexuelle de la viande, L’Âge d’Homme, 2016, p. 22.

21 Richard Twine, « Ecofeminism and Veganism: Revisiting the Question of Universalism »: « The political crux of ecofeminism and kindred accounts of intersectionality is to not only create cultures in which other animals matter, but to move “culture,” precisely, away from norms of animal exploitation. », dans. Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 205.

Donna Haraway
Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène
Faire des parents
Nous sommes dans le « Chthulucène », l’époque au long cours où s’enchevêtrent des temporalités multiples, des forces non seulement humaines mais aussi plus qu’humaines et inhumaines, des noms-de-Terre dont Gaïa n’est qu’un exemple parmi d’autres. Une telle mise en perspective transhistorique considère l’Anthropocène non pas comme sommet de créativité anthropomorphique, mais comme terrible appauvrissement écologique, social et culturel. Dès lors la question devient : comment faire en sorte que l’Anthropocène ne puisse pas durer ? La réponse que donne Haraway est la suivante : « Faites des Parents pas des Bébés ! ».

Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chthulucene
Making Kin
We are in the “Chthulucene”, the long-term epoch in which a multiplicity of temporalities, of forces – not only human forces but also more-than-human and inhuman ones – and of names for the Earth – not only Gaia – intertwine. Such a transhistorical perspective considers the Anthropocene not as an apex of anthropomorphic creativity, but as a terrible ecological, social, and cultural impoverishment. The question then becomes: how can we ensure that the Anthropocene will not last? Haraway’s answer is : “Make Kin Not Babies!”

Entre archéologie et écologie
Une perspective sur la théorie médiatique

Cet article propose trois graphies pour distinguer trois sens assez différents au sein de ce que l’on fait confusément relever des « médias » en français. Ce faisant, il propose, à la suite de Marshall McLuhan, de considérer la cause formelle comme une catégorie centrale pour comprendre les dynamiques médiatiques. Cela le conduit à situer son approche aux confins de l’archéologie et de l’écologie des media.

Between Archaeology and Ecology
A Perspective on Media Theory

This paper suggests three different forms of spelling to account for the plurality of the notion of “media”. Following Marshall McLuhan, it considers the category of formal cause as playing a crucial role in understanding media dynamics. Such a perspective is located at the convergence of media archaeology with media ecology.

Sortir de l’anthropocène

L’Anthropocène est un « Entropocène », c’est-à-dire une période de production massive d’entropie précisément en cela que les savoirs ayant été liquidés et automatisés, ce ne sont plus des savoirs, mais des systèmes fermés, c’est-à-dire entropiques. Le nouveau critère de redistribution qu’il s’agit de mettre en œuvre dans l’économie du Néguanthropocène doit être fondé sur une capacité de désautomatisation qu’il faut ressusciter.

Exiting the Anthropocene

The anthropocene should be written “entropocene”, i.e., a period of mass production of entropy due to the fact that many fields of knowledge have been abolished and liquidated : they no longer belong to human knowledge, but offer closed systems of automatic reactions, which, as such, present high levels of entropy. The new criterion of redistribution needed in our age of Neguanthropocene must be based on our capacity to disautomatize and resuscitate a whole range of human operations.

Archéologie des media et arts médiaux
Dialogue avec Garnet Hertz

Dans ce dialogue avec Garnet Hertz, Jussi Parikka argumente pour une archéologie des media qui puisse constituer une méthodologie de recherche universitaire au sein des études des media et des arts médiaux. Suivant cette idée directrice de la construction nécessaire d’une fondation théorique à l’archéologie des media, la conversation aborde les sujets de l’interdisciplinarité, de l’historiographie, de l’art, des nouveaux media et du monde universitaire.

Archaeologies of Media Art

In this conversation with Garnet Hertz, Jussi Parikka discusses media archaeology as a methodology of academic research in media studies and the media arts. In the process of constructing a theoretical foundation for media archaeology, they discuss and explore the topics of interdisciplinarity, historiography, art, new media, and academia.

De l’exploitation à l’exploit

Dans leur livre The Exploit. A Theory of Networks, Alexander Galloway et Eugene Thacker montrent en quoi les protocoles consistent un nouveau paradigme de contrôle et d’exploitation à l’âge de la biopolitique. Pour contrer les effets d’homogénéisation et de soumission induits par cette nouvelle forme de pouvoir, ils invitent à développer des interventions relevant de « l’exploit » : exploiter les failles des protocoles pour y insérer des virus ou pour y cultiver des formes de non-existence déjouant les dispositifs qui permettent aux réseaux de nous exploiter. Alicia Amilec présente leur cadre de pensée, en explicite les enjeux et en tire des raisons de préférer les perspectives de liberté aux lamentations sur les déconvenues d’Internet.

From Exploitation to the Exploit
In the 2007 book The Exploit. A Theory of Networks, Alexander Galloway and Eugene Thacker show how protocols bring about a new paradigm of control and exploitation in the age of biopolitics. Against such tendencies, they invite us to develop “exploits” : to exploit the flaws in existing protocols, to invent forms of nonexistence which, like viruses, counter-exploit the protocols that allow capitalism and the military-entertainment industry to exploit us. Alicia Amilec presents their arguments, sheds light on their broader stakes and invites us to consider perspectives of empowerment rather than laments over the commercialization of Internet.

La protection de l’environnement peut-elle être justifiée par des considérations esthétiques, telles que la beauté des animaux, ou des paysages ? Ou bien doit-elle obéir à une éthique environnementale scientifique ? Ou bien dans l’éthique du care se préoccuper de prendre soin ? Il faut reconnaître la co-appartenance des êtres vivants dans un même cadre matériel, l’entretien de leur solidarité à travers les âges, la nécessité de former des valeurs communes à partir de pratiques différentes. Ces questions sont examinées dans plusieurs cas : le rapport à l’animal de compagnie, l’expérience botanique d’un artiste refusée par un musée comme ne relevant pas de l’art, l’invention de formes écologiques refusées par le public comme technocratiques.

Face-to-Face betweenCity-Dwellers and Nature
Can environmental protection be based on esthetic considerations, such as the beauty of animals or landscapes? Or should it be grounded in scientific environmental ethics, or in an ethics of care? The crucial point is to acknowledge the co-belonging of many living beings within a single material environment, to maintain solidarity among generations, and to elaborate common values generated from a diversity of practices. Such principles are observed on three cases: urban relations to pets, an artistic experiment in botanic rejected by a museum as non-artistic, the invention of ecological forms rejected by the public as technocratic.

Envoûtements médiatiques

Notre existence baigne dans le medium des médias. Paroles qui volent, écritures qui restent, lettres qui traversent l’Europe depuis des siècles, journaux quotidiens qui s’y diffusent depuis deux cents ans, télégraphe, téléphone, cinéma, radio, télévision, Internet, smartphone, Facebook : ça circule de plus en plus, toujours plus vite, toujours plus largement, toujours plus intimement. Tout cela […]

               1. Pourquoi avons-nous besoin d’un nouveau modèle? La société de la connaissance, l’économie de la connaissance, la société apprenante, l’organisation apprenante, les territoires apprenants… ces termes sont aujourd’hui devenus familiers. La connaissance est aujourd’hui considérée comme le carburant du développement, et apprendre est reconnu comme un processus fondamental de celui-ci. Cette importance prise par […]

Fictions, mythes et hallucinationsStorytelling et autres histoires à consommer debout : les fictions du capital semblent se caractériser par une forclusion du fond nocturne de l’imagination. Testant sur ce point l’idéalisme allemand, j’appelle imagination crépusculaire ce qui préside à la formation des mondes, aux créations mythologiques comme aux œuvres cinématographiques. Si les fictions du capital savent exploiter certains effets de cette imagination, elles ne sont pas en mesure d’en libérer la charge – qu’il nous revient d’endosser, esthétiquement et politiquement, au nom d’une économie psychique de la contribution imaginative laissant une place à la passivité comme au sans-image.

Imagination at Dusk

Fictions, Myths and Hallucinations

Storytelling and other unbelievable stories: the fictions of capital seem to be characterized by a foreclosure of the dark essence of imagination. Rebounding non German idealism, I call twilight imagination that which governs the formation of worlds, mythological creations and cinematographic
works. If the fictions of the capital know how to exploit some of the effects of imagination, they are not able to release its load. e have to aesthetically and politically take responsibility for this load in the name of a psychic economy of imaginative contribution leaving a place to passivity and darkness.

Interspécificité

L’artiste, du duo Art Orienté objet, retrace ici l’origine, le déroulement et les conséquences de la performance biotechnologique artistique «Que le cheval vive en moi» : une autoinjection de sérum de sang de cheval. Cette expérience radicale, abordée ici d’un point-de-vue autant artistique que psychologique et anthropologique, interroge frontalement la responsabilité individuelle à travers la notion d’altérité. Elle propose un élargissement de la définition de conscience humaine par une tentative de perception de l’extra-humain, animal en particulier.

Interspecificity – On “May the Horse Live in Me”

Marion Laval-Jeantet (artist of the duo Art Object oriented) explains the origin, the development and the consequences of the artistic biotechnological performance “May the Horse Live in Me”: an injection of horse’s blood. This radical experiment questions the individual responsibility through the notion of otherness, proposing an enlargement of the definition of human consciousness on trying to get a perception of the extra-human, especially the animal.

Au XXe siècle, l’émancipation de la différence au cœur du concept de Rythme a libéré la répétition de sa soumission à l’identité. La répétition rythmique n’est ni métronomique (linéaire), ni périodique (cyclique). Mesure et périodicité ne sont que les enveloppes extérieures d’une polyrythmie fondamentale. Le Rythme n’est pas une structure transcendante, il coule dans une microrythmie, en reliant les uns aux autres des « instants critiques » qui sont les points de passage d’un devenir.

Thus walks Anna Crusis

In the 20th century, the emancipation of difference within the concept of Rhythm has freed repetition from its subjugation to identity. Rhythmic repetition is neither metronomic (linear), nor periodic (cyclic). Meter and periodicity are only external envelopes of a fundamental polyrhythm. Rhythm is not a transcendent structure or pattern; it flows in a microrythm, by linking one to another “critical instants” which are the crossing points of a process of becoming.

Il n’y a pas de monde commun : il faut le composer

Dans cet extrait de son Manifeste compositionniste, Bruno Latour nous invite à penser qu’il n’y a jamais eu de monde commun donné, mais qu’il importe de le composer, et de s’inspirer des pratiques artistiques pour expérimenter ce travail de composition.

There is no such thing as a common world: it needs to be composed

In this excerpt from his Compositionist Manifesto, Bruno Latour invites us to realize that there never was such thing as a common world, given to mankind and waiting to be restored: what is required is a compositional work, which should draw its inspiration from artistic practices.

La sécurité et la protection à laquelle nous sommes censés aspirer sont en réalité celles que prodigue le berger à son troupeau : elles multiplient les instruments de domination. Comment se soustraire à ce pouvoir pastoral si avide de maximiser nos forces vitales (pour mieux les exploiter) ? En revenant à une vieille maxime : « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir ». En contrepied du biopouvoir et d’une certaine conception du care s’esquisse la résistance d’un être qui doit et veut compter avec sa propre disparition.

The Freedom of Being a Sheep

The security and protection to which we aspire are those provided by the shepherd to his herd: they multiply the instruments of our domination. How can we extract ourselves from this pastoral power so eager to maximize our vital forces (better to exploit them)? By reclaiming the old maxim: “He who learns to die, unlearns to serve”. Against biopower and a certain conception of care, this delineates a form of resistance for individuals who must (and want to) count with their own disappearance.

L’art hybride n’est pas un art total, c’est un art mineur. Sa vigueur consiste dans le contraste entre les ressources hétérogènes qu’il met en symbiose. Hybride par excellence, la bande dessinée trouve dans le thème des mutants un emblème de sa propre forme. Par sa structure rythmique, elle donne une image de l’adolescence dans son polymorphisme. Chef d’œuvre de l’art mineur, Black Hole de Charles Burns illustre cette adéquation entre forme et contenu. La « peste des ados » est un modèle du devenir dans son ambiguïté à l’égard du pouvoir.

The Teen Plague

Hybrid art is not a total art, it is a minor art. Its vigor consists in the contrast between the heterogeneous resources it puts in symbiosis. As a typical example of hybrid art, the comic strip finds in the theme of mutants an emblem of its own form. Through its rhythmical structure, it gives an image of teen-age in its polymorphism. As a masterpiece of minor art, Black Hole by Charles Burns illustrates this adequacy between form and content. The “Teen Plague” is a model of becoming in its ambiguity towards power.

Première publication in La Revue Internationale des Livres et des Idées Web, 01.06.2010, http:www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=535&page=actuEduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, PUF, coll. MétaphysiqueS, 2009, 216 pages. ISBN : 978-2-13-057811-6. Le troisième volet de « Capitalisme et schizophrénie » vient de paraître. C’est ainsi qu’on pourrait qualifier le plus justement cette première parution en français d’un auteur hélas trop […]

Lorsque les industries ont cherché à reprendre le contrôle sur les espaces ouverts par les technologies de l’information, la construction de biens communs, différenciée selon les champs d’application, est devenue un modèle alternatif de production, proche de ce qui se cherchait dans le champ de l’environnement. Mais la politique mondiale dans ces domaines en reste pour l’essentiel aux bonnes intentions. Une nouvelle manière d’évaluer l’économie en termes de développement humain s’est faite jour, qui donne à espérer qu’on trouvera les modalités de gestion économique adéquates à ces nouvelles pratiques.

The reinvention of the commons in the information age

When corporations attempted to expand their control over the spaces newly opened by the Information and Communication Technologies, the construction of common goods became an alternative model of production, closely linked to environmental research. But global governance in these fields remains wishful thinking. A new way of evaluating economic realities in terms of human development has emerged, raising hopes of inventing models of management in agreement with these emerging practices.

Cet article cherche à approfondir les possibilités offertes par l’instrument théorique de la «domestication du travail », en tant qu’il constitue une proposition conceptuelle utile pour repenser les diverses activités du care, ainsi que leur valeur sociale, et pour incorporer, en plus des aspects matériels, la dimension émotionnelle et morale. Pour cela, on réfléchit, en premier lieu, sur certaines limitations du concept de travail pour l’analyse du care. En second lieu, on révise la notion de care en tant qu’elle permet d’incorporer les trois dimensions antérieurement signalées (matérielle, émotionnelle, morale). Enfin, on propose une réflexion politique sur la valeur du care (reconnaissance).

Domestication of Work
This article proposes a reflection on the potentialities of a theoretical prism, the “domestication of work”, whereas it constitutes a useful conceptual proposal to rethink the different types of work, as well as their social value when incorporating, beside the material aspects, the emotional and moral dimensions. First, an analysis on the limitations of the concept of “work” will help us grasp the complexity and specificity of care Second, the notion of care will be explored, as regards to its including the three dimensions previously mentioned (material, moral and emotional). Finally, the model of social care is proposed as a way of reflection on the moral responsibility of care and its social value (recognition). Care allows to extend the concept of “work”, and contributes to its “domestication”.

La question de la justice environnementale concerne les inégalités dans la distribution, ou la répartition, des problèmes environnementaux, que ce soit à l’intérieur d’un pays ou entre les différentes nations. Une telle inégalité devrait avoir pour conséquence que les groupes sociaux ou les nations les plus défavorisés aient particulièrement à cœur de résoudre les problèmes environnementaux en s’engageant activement dans cette voie. Or c’est plutôt le contraire qui se produit. Le souci environnemental est souvent dénoncé, par les plus défavorisés ou par leurs représentants, comme un luxe de riches qui ne concerne pas les pauvres, voire comme un complot des pays du Nord pour empêcher le développement des pays du Sud. Comment peut-on rendre compte d’un tel paradoxe ?

Environmental Justice
The question of environmental justice deals with the inequalities in the distribution of environmental problems between and within countries. As a consequence of those inequalities, the least favoured social groups or nations, could be expected to be highly motivated to solve the environmental problems and actively engage in that task. In practice, what happens is the contrary. The environmental concerns are seen by the least favoured and their representatives as a luxury of the rich, not a concern of the poor, or even as a conspiracy of the Northern countries against the development of the South. How can we explain such a paradox?

La critique écoféministe, en ses différentes dimensions (épistémologique, morale et sociale), vise à révéler que les conséquences de la longue prédominance masculine dans les différents champs où elle a pu s’exercer ont éminemment une signification écologique : en sciences, où les savoirs et les méthodes ont été conçus selon un modèle qui se révèle impuissant à saisir la nature des problèmes environnementaux ; en morale, où paternalisme et anthropocentrisme échangent leurs caractères ; dans les contextes sociaux, où la subordination économique et politique des femmes fait de ces dernières à la fois les premières victimes de la dégradation de l’environnement et bien souvent des actrices-clefs de la mise en œuvre des mesures de protection.

Clues for a productive dialogue between feminism and ecology
Clues for a productive dialogue between feminism and ecology
The feminist critique, in its different dimensions (epistemological, ethical and social) shows that the consequences of the long masculine predominance in the different areas haves an ecological relevance. In the sciences, where knowledge and methods have been constructed by a model that is unable to understand the nature of environmental problems. In moral theories, where paternalism and anthropocentrism are essentially the same. And also in social contexts, where economic and politic subordination of women make them the first victims of the environmental degradation and often the principal protagonists of protection measures.

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Les anciens numéros de Multitudes ?

n° 1 / mars 2000

Biopolitique et biopouvoir /
Logiciel libre /
Badiou /
Deleuze /

contributeurs :

Eric Alliez, Yann Moulier Boutang, Bruno Karsenti, Maurizio Lazzarato, Anne Querrien, Michael Hardt, Antonio Negri, Bernard Aspe, Muriel Combes, Maurizio Lazzarato, Paolo Napoli, Peter Sloterdijk, Jacques Rancière, Bruno Latour, Isabelle Stengers, Starhawk, Matthieu Potte Bonneville, Richard Stallman, Gérard Fromanger, Otto Mühl, Jacques Donguy, Alain Badiou.

n° 2 / mai 2000

Nouvelle économie politique /
Actionnisme viennois /
Spinoza /

contributeurs :

Antonella Corsani, Bernard Paulré, Pascal Jollivet, Christian Marazzi, Michel Aglietta, Anne Querrien & François Rosso, Enzo Rullani, Maurizio Lazzarato, Hubert Klocker, Jérôme Ceccaldi, Antonio Negri, Nicolas Israël.

n° 3 / novembre 2000

Europe et Empire /
Matheron /
Spinoza /
Nouvel esprit du capitalisme /

contributeurs :

Saverio Ansaldi, Luciano Ferrari Bravo, Alain Joxe, Heidrun Friese & Peter Wagner, Antonio Negri, Anne Querrien & François Rosso, Saskia Sassen, Isabelle Stengers, Starhawk, Mariella Pandolfi, Claude Moncorgé, Enki Bilal, Luc Boltanski & Eve Chiapello, Bruno Karsenti, Maurice Matieu, Alexandre Matheron, Ian Clarks, Edward Rackley.

n° 4 / mars 2001

Art
contemporain /
Foucault chez les patrons /

contributeurs :

Éric Alliez, Jean-Clet Martin, Jacques Donguy, Alain Séchas, Renée Green, Pascale Criton, Kirsten Klein, Orlan, Oscar Abril Ascaso, Le Syndicat potentiel, Jean-Philippe Antoine, Renée Green, Birgit Jürgenssen, Klaus Voswinckel, François Weil, Stanislas Breton, Maurizio Lazzarato, Valérie Marange, Tiennot Grumbach, Edward Rackley, Eric Dachy, Mariella Pandolfi.

n° 5 / mai 2001

Propriété intellectuelle /
Logiciels libres /
Des subjectivités de l’internet /

contributeurs :

Aris Papathéodorou, Anne Latournerie, Richard Stallman, Thierry Laronde, Mélanie Clément-Fontaine, Blicero, Severin Tagliante, Alessandro Ludovico, Ariel Kyrou, Luce Libera, Act Up – Paris, François Schuiten, Eben Moglen, Richard Barbrook, Franco Berardi dit « Bifo », Pierre Lévy, Jean-Louis Weissberg, Jean-Christophe Royoux.

n° 6 / septembre 2001

Raison métisse /
Ville et mondialisation /
Politiques de la mémoire /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Luca Casarini, Thomas Berns, Éric Alliez, Michael Hardt, Walter D. Mignolo, Pierre Pasquini, Naoki Sakai, Mikhaël Elbaz, Rachid Khimoune, Thierry Baudouin, Giuseppe Cocco, Stefano Boeri, Michèle Collin, Ilan Halevi, François Matheron, Juan Ugalde, Barbara Cassin, Pascal Houba.

n° 7 / décembre 2001

Après Gênes, après New York /
Tarde intempestif /
Nations meurtrières /

contributeurs :

François Matheron, Toni Negri, Starhawk, Robert Bui, Christian Marazzi, Michael Hardt, Yoshihiko Ichida, Luca Casarini & Giuseppe Caccia, Alain Joxe, Anne Querrien, Paolo Virno, Allan Sekula, Bertrand Ogilvie, Éric Alliez, René Schérer, Jean-Clet Martin, Maurizio Lazzarato, Jean-Philippe Antoine, Isaac Joseph, Gisèle Donnard, Laurent Guilloteau, Charles Wolfe.

n° 8 / mars – avril 2002

Garantir le revenu /
Cultures activistes du réseau /

contributeurs :

Maurizio Lazzarato, Philippe Van Parijs, Yann Moulier Boutang, Bernard Guibert, Daniel Mouchard, Jean-Marie Monnier, Stefan Merten d’Ockonux, Yannick Vanderborght, Laurent Geffroy, Youri Gagarine, Act Up / Paris, Collectif sans ticket, Patrice Riemens, Marc Heim, Robert Castel, Laurent Guilloteau, Bureau d’Études, Raùl Sanchez, Pascal Jollivet, Richard Barbrook, Patrice Riemens, Yoshihiko Ichida, Nicolas Auray.

n° 9 / mai – juin 2002

Philosophie politique des multitudes /
Les trous noirs de la science économique /
Wittgenstein /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida, Maurizio Lazzarato, Peter Pal Pelbart, Antonio Negri, Yoshihiko Ichida, Bruno Karsenti, Étienne Balibar, Éric Alliez, Jacques Ranciére, Paolo Virno, Miguel Vatter, Nicolas Israel, Laurent Bove, François Matheron, François Zourabichvili, Noortje Marres, Gianni Motti, Ghislain Deleplace, André Orlean, Jacques Sapir, Sandra Laugier, Peter Flechter, Madeleine Hersent, Jean-François Gava, Éric Thébault.

n° 10 / octobre 2002

Capitalisme cognitif /
Gauches en Europe /
L’université israélienne contre la liberté de penser /
Bug /
Eloge du pillage /

contributeurs :

Carlo Vercellone, Naxos, Franco Barchiesi, Nick Dyer-Witheford, Thierry Brugvin, Giuseppe Cocco, Ariel Kyrou, Philippe Meste, Jean-Luc Moulène, Dr Brady, Noëlle Pujol, Jacques-André Boiffard, Ludovic Jecker, Mark Benecke, Nicolas Franceschini, Cercle Ramo Nash, Yann Moulier Boutang, Bernard Dreano, Alain Bertho, Giselle Donnard, Omar Munoz-Cremers, Raúl Sánchez, Andrea Fumagalli, Antonella Corsani & Maurizio Lazzarato, Alain Jugnon, Saverio Ansaldi, Ilan Pappé.

n° 11 / décembre 2002

Guerres et paix dans l’Empire /
Nouveaux sens du cinéma /
L’ONU, alliée des femmes ? /
Après le boom de la net-économie /
Indiens /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Philippe Zarifian, Eric Alliez & Antonio Negri, Georges Caffentzis, Paolo Napoli, Mathieu Bietlot, Michel Agier, John Symons, Jean-Claude Paye, Geert Lovink, Edward S. Curtis, Bruno Peinado, Gillian Wearing, Jeremy Deller, Serge Valène, Jean-Luc Verna, Torbjørn Rødland, Andrea Robbins & Max Becher, Glen Baxter, Pascal Houba, Jean-Luc Dardenne, David Lambert, Natalia Skradol, Jules Falquet, Ronda Hauben, Pascal Jollivet.

n° 12 / mars 2003

Epuisé

Féminismes, queer, multitudes /
Devenir-femme du travail et de la politique /
Des biotechnologies au biopouvoir, de la bioéthique aux biopolitiques /
Act Up : laboratoire des devenirs minoritaires /
Border /

contributeurs :

Anne Querrien, Antonella Corsani, Beatriz Preciado, Rosi Braidotti, Maria Puig de la Bellacasa, Cristina Vega, Noortje Marres, Marie-Hélène Bourcier, Rutvica Andrijasevic & Sarah Bracke, Valérie Marange, Michal Heiman, Pierre Joseph, Sean Snyder, Harun Farocki, Graham Gussin, Noëlle Pujol, Luigi Ghirri, Akram Zaatari, Florence Lazar, Vimukhti Jayasundara, Ludovic Burel, Jean-Marie Straub & Danièle Huillet, Judith Revel, Anne Querrien, Sara Ongaro, Betty, Shesquat, A/Matrix, Sconvegno, Collectif des 116, Frédéric Keck, Edward Rackley, Marie Gaille-Nikodimov.

n° 13 / mai 2003

Du côté du Japon : marges et miroir d’Empire /
Machiavel : maintenir le conflit /
République de la multitude /
Coopération et autonomie des femmes de banlieue /
Erwin Wurm / politically incorrect /
Berlin /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida & Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida, Naoki Sakai, Lisa Yoneyama, Félix Guattari, Brian Holmes, James Keith Vincent, Jon Solomon, Joe Jeong Hwan, Muto Ichiyo, Madeleine Hersent, Erwin Wurm, Eric Alliez, Raphaël Grisey, Thomas Berns, Filippo del Lucchese, Miguel Vatter, Marie Gaille-Nikodimov, Toni Negri, Frédéric Neyrat, Françoise Badelon.

n° 14 / octobre 2003

Europe constituante ? /
Le monde enseignant en prise avec ses vieux démons /
L’Argentine, pour l’exemple /
Entretien : Lula/Guattari /
Xeros /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Daniel Cohn-Bendit, Bifo, Giuseppe Bronzini, Toni Negri, Yves Citton, Michael Hardt, Brian Holmes, Jon Solomon, Heidrun Friese & Peter Wagner, Frédéric Neyrat, Rosi Braidotti, Antonella Corsani, Carol Bove, Page Sucker, Bernard Bazile, Monica Bonvicini, Marnie Weber, Jeff Burton, Johnny Jensen, Del LaGrace Volcano, Bertrand Plane, Collectif Situaciones, Maristella Svampa, Graciela Hopstein, Rubén Espinosa, Jean-Yves Mondon, Mick Miel.

n° 15 / janvier 2004

Art contemporain : la recherche du dehors /
Etudes littéraires et multitudes : les conséquences de Diderot /
La créativité au travail /
Aux origines de l’apartheid /

contributeurs :

Eric Alliez, Brian Holmes, Maurizio Lazzarato, Suely Rolnik, Flora Loyau, The Yes Men, Jordan Crandall, Ursula Biemann, Olivier Nottelet, Antonia Birnbaum, Bureau d’Etudes, Marko Peljhan, Yves Citton, Romana Schuler, André Gorz, Marion von Osten, Anne Querrien, Yann Moulier Boutang, Thierry Secretan, The Atlas Group, Thomas Feuerstein, Joël Bartoloméo, Page Sucker, David Goldblatt, Jean-Luc Moulène, Dorothee Golz.

n° 16 / mars 2004

Philosophie de la biologie /
Jazz : puissance de l’improvisation collective /
L’état d’exception : forme de gouvernement de l’Empire /
Stopub /
Henri-François Imbert / No Pasarán /

contributeurs :

Olivier Blondeau & Aris Papathéodorou, Charles T. Wolfe, John Symons, Alexandre Métraux, Mathieu Aury, Bernard Andrieu, Jean-Jacques Kupiec, Timo Kaitaro, André Gattolin & Thierry Lefebvre, Henri-François Imbert, Yves Citton, Labrasserie Descatins, Tim Berne, Jim Black, Amy Denio, Ellery Eskelin, Gerry Hemingway, Ken Vandermark, Benoît Delbecq, Christophe Degoutin & Yves Citton, Jean-Claude Paye, Yoshihiko Ichida, Saverio Ansaldi.

n° 17 / juin 2004

L’intermittence dans tous ses états /
Villes : fractures et mouvements /
Entretien : Peter Friedl/Jean-Pierre Rehm /
Mayotte /
Toni Negri : Spinoza /
Four or Five Roses / Playgrounds /

contributeurs :

Peter Friedl, Raúl Sánchez, Antonella Corsani & Maurizio Lazzarato, CIP-Idf, Pascal Nicolas-Le Strat, Thierry Baudouin, Arnaud Le Marchand, Philippe Zarifian, Frank Beau, Precarias a la deriva, Laurent Guilloteau, Yann Moulier Boutang, Maurizio Lazzarato, Matso, Pierre Caminade, Peter Friedl, Michel Agier, Boris Grésillon, Philippe Gervais-Lambony, Sylvaine Bulle, Thierry Lulle, Jean-Pierre Rehm, Toni Negri, Union générale des étudiants de Palestine.

n° 18 / septembre 2004

Politiques de l’individuation : penser avec Simondon /
Pasolini à la sauce piquante /
Quel Etat palestinien ? /
Negri/Hardt : Multitude, la suite d’Empire /
Latrive : du bon usage de la piraterie /
Anne Frémy /

contributeurs :

Anne Frémy, Stéphane Spoiden, Olivier Blondeau, Yann Moulier Boutang, Didier Debaise, Yves Citton, Paolo Virno, Jacques Roux, Isabelle Stengers, Bernard Aspe & Muriel Combes, Alberto Toscano, Emilia M.O Marty, Olivier Blondeau, Didier Debaise, Michael Hardt & Toni Negri, Brian Holmes, Pascal Houba, Alain Naze, Michael Hardt, Pierre-Olivier Capéran, René Schérer, Sari Hanafi, Florent Latrive, Philippe Zarifian.

n° 19 / décembre 2004

Migrations en Europe : les frontières de la liberté /
Internet : la fin des intermédiaires ? /
Warschawski : impasse en Palestine/Israël /
Pragmatique du voile /
Sloterdijk/né de l’écume /
Bushit /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Thomas Atzert, Sandro Mezzadra, Manuela Bojadzijev, Serhat Karakayali, Vassilis Tsianos, Violène Carrère, Isabelle Saint-Saëns, Enrica Rigo, Noëlle Vincenzini, Alessandra Corrado, Furio Ferraresi, Sandro Mezzadra, Martin Collette, Brian Holmes, François Debruyne, Hervé Le Crosnier, Michel Valensi, Nicolas Auray, Michel Warschawski, Peter Sloterdijk, Giselle Donnard, Laurence Allard.

n° 20 / mars 2005

Architroubles : pragmatiques architecturales /
Expertises : politiques des savoirs /
Le mariage gay, les queers et l’Etat /
Yacoub/Lasserre /
Entretien avec Maurizio Lazzarato /
Un pour cent critique /

contributeurs :

Berdaguer, Péjus, Giselle Donnard, Anne Querrien, John Rajchman, Eric Alliez & Jean-Claude Bonne, Beatriz Preciado, Philippe Morel, Benoît Durandin, Constantin Petcou & Doina Petrescu, Michèle Collin & Thierry Baudouin, Hervé Beurel, Paola Yacoub & Michel Lasserre, Isabelle Stengers, Frank Beau & Jérôme Tisserand, Commission des mots de la CIP-Idf, Permanence CAP de la CIP-Idf, Beatriz Preciado, Tom Reucher, Felice Varini, Chantal Nadeau, Maurizio Lazzarato, Simon Boudvin.

n° 21 / mai 2005

Subjectivation du Net /
Sur le matérialisme aléatoire /
Un inédit d’Althusser /
Notation en danse /
Numérique et biopouvoir : entretien avec La Cause Freudienne /
What’s the score now ? /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Emmanuel Videcoq, Anne Querrien, Brian Holmes, Bifo, Emmanuel Videcoq & Bernard Prince, Biella Coleman, Jean-Louis Weissberg, Julien Laflaquière, Aris Papathéodorou, Laurence Allard, Olivier Blondeau, Matteo Pasquinelli, Myriam Van Imschoot, Antonia Baehr, Jérôme Bel, Jonathan Burrows, Matteo Fargion, Vincent Dunoyer, William Forsythe, Myriam Gourfink, Thomas Lehmen, Lisa Nelson, Jean-Claude Bourdin, Vittorio & Luca Pinzolo, Yoshihiko Ichida & François Matheron, Louis Althusser, Gilles Châtenay, Eric Laurent, Jacques-Alain Miller.

n° 22 / septembre 2005

Philosophie politique des multitudes (2) /
Créoles /
Toni Negri : réponse à Pierre Macherey /
François Cusset : french theory et cybernétique /
Peter Weibel/Boris Groys/Hans Belting /

contributeurs :

Peter Weibel, Yann Moulier Boutang, François Matheron, Bruno Karsenti, Maurizio Lazzarato, Laurent Bove, Sandra Laugier, Yoshihiko Ichida, Didier Debaise, Toni Negri, Eric Alliez, Boris Groys, Hans Belting, Jean-Yves Mondon, Raphaël Confiant, Alexandre Alaric, Yves Citton, Madison Smartt Bell, François Cusset, Giselle Donnard.

n° 23 / décembre 2005

Emeutes : la république mise à nu /
Racisme institutionnel /
Expérimentations politiques /
Mayotte : entrée interdite /
Clarisse Hahn/Bruno Serralongue /

contributeurs :

Clarisse Hahn, Yann Moulier Boutang, Anne Querrien, Patrick Simon, Jean-Marc Salmon, Teun A. Van Dijk, Giuseppe Cocco & Antonio Negri, Raúl Sánchez, Bruno Serralongue, Matso, Didier Debaise, Maurizio Lazzarato, Isabelle Stengers, Philippe Pignarre, Brian Massumi, Sandra Laugier, Nathalie Trussart, Stany Grelet & Aude Lalande, Giovanna Zapperi, Giuseppina Mecchia, Saverio Ansaldi, Alexandre & Daniel Costanzo.

n° 24 / avril 2006

Un deuxième âge de l’écologie politique ? /
Deligny, le lieu du commun /
John Giorno : Welcoming the flowers /
Entretien Robin/Guattari /
Rada Ivekovic : boomerang colonial /

contributeurs :

John Giorno, Aris Papathéodorou, Yann Moulier Boutang, Frédéric Neyrat, Emmanuel Videcoq, Serge Moscovici & Erwan Lecoeur, Eduardo Viveiros de Castro, Raphaël Bessis, Raphaël Larrère, Catherine Larrère, Bernard Stiegler, André Gattolin, Félix Guattari & Jacques Robin, Bernard Heidsieck, Anne Querrien, Graziella Vella, Béatrice Han (kia-ki), Doina Petrescu, Jean-Louis Comolli, Rada Ivekovic.

n° 25 / juin 2006

CPE : sur une crise /
Masoch/Deleuze /
Deleuze : article de 1961 /
Activistes du hoax : Yes Men/Luther Blissett/Serpica Naro etc. /
Antoni Muntadas/Marc Augé/Raymond Bellour /
Neyrat : surexposition /

contributeurs :

Antoni Muntadas, Yann Moulier Boutang & Anne Querrien, Eric Alliez, Gilles Deleuze, Christian Kerslake, Régis Michel, François Zourabichvili, Frédéric Neyrat, Raymond Bellour, Marc Augé, André Gattolin, Erwan Lecoeur & Alexandre Pessar, Andrea Natella, Luther Blissett, Francis Mizio, Stéphane Lléres, Thomas Berns.

n° 26 / septembre 2006

Castro-Gómez/Grosfoguel : Empire et colonialité du pouvoir /
Postcolonial et politique de l’histoire /
Mezzadra/Bhabha/McClintock /
Perspectives pour Internet /
Kinkaleri : touche-moi /

contributeurs :

Kinkaleri, Jérôme Ceccaldi & Anne Querrien, Yann Moulier Boutang & Jérôme Vidal, Santiago Castro-Gómez, Ramón Grosfoguel, Sandro Mezzadra, Homi Bhabha, Anne McClintock, Eric Fassin, Warren Montag, Olivier Le Cour Grandmaison, Jocelyne Dakhlia, Bifo, Giovanna Zapperi, Pergia Gkouskou-Giannakou, Giselle Donnard, Dominique Dou, Frédéric Saint-Cricq.

n° 27 / décembre 2006

Revenu garanti /
Banlieues, sans-papiers et nouvelle citoyenneté /
Re-présentation de Birgit Jürgenssen /
Spinoza-Leibniz / Spinoza-Machiavel /

contributeurs :

Birgit Jürgenssen, Judith Revel, Antonella Corsani, Jérôme Ceccaldi, Christian Marazzi, Christian Marazzi & Antonella Corsani, Valérie Marange, Evelyne Perrin & Jérôme Tisserand, Carlo Vercellone & Jean-Marie Monnier, Andrea Fumagalli & Stefano Lucarelli, Yann Moulier Boutang, Jean Zin, Christophe Degoutin, Eric Alliez & Giovanna Zapperi, Peter Weibel, Edith Futscher, Marc Hatzfeld, Ariel Kyrou, Monique Selim, Yves Citton, Saverio Ansaldi.

Quand Guattari définit l’inconscient comme productif et non représentationnel, quand il le renvoie à l’Agencement d’Énonciation et, surtout à la fin de son œuvre, quand il l’aborde à partir du thème de la chaosmose, il opère une radicalisation croissante dans le rapport dudit inconscient au dehors, un effort de prolifération, de molécularisation et une infinitisation incessants qui le redessinent entièrement.

When Guattari defines the unconscious in terms of production rather than representation, when he speaks of enunciative agencement and when, in his latest writings, he approaches it from the point of view of « chaosmosis », he radicalizes the relation between the unconscious and its outside, and he provides a new conception based on proliferation, molecularisation and infinitisation.

Le monstre (monstrum), dans son acception la plus générale, est ce qui suscite l’étonnement, un étonnement qui est provoqué par un phénomène qui se donne à nous comme irrégulier et exceptionnel. C’est d’abord en ce sens que le monstre pose non seulement un problème philosophique parmi d’autres mais sans doute aussi le problème philosophique par […]

La philosophie rencontre la figure du monstre d’abord comme un défi à l’ordre – ordre naturel ou ordre moral, la distinction est secondaire. Ce défi peut également être porteur de sens, comme une malédiction. Puis la philosophie «naturalise » cette figure, soit pour effacer toute dimension potentiellement chaotique dans l’univers, soit pour construire une ontologie (un « roman métaphysique», comme on disait au dix-huitième siècle) du vivant et de son imprévisibilité, dont le monstre est la représentation princeps. Mais il existe un troisième moment, une troisième « rencontre » entre la philosophie et le monstre, qui marque une sorte de retour à sa puissance significative, dans la pensée contemporaine cette fois : elle attribue à la figure du monstre un pouvoir messianique. Nous tentons ici d’évaluer le sens et la justification de cette attribution.

En 2000, Eduardo Kac déclare à la télévision qu’il a commandité la « création » d’un lapin transgénique. En 2004, l’artiste Steve Kurtz est détenu par le FBI, soupçonné de « bioterrorisme » en raison du matériel scientifique qu’il utilise dans des installations conçues pour démystifier la biotechnologie. Ce contraste entre un artiste-publicitaire qui fait […]

Interprétons un instant la mobilisation politique qu’ont connue les universités, au cours de ces derniers mois, comme le signe d’une agitation qui travaille la société française. Et si l’enjeu réel des grèves, blocages, suspensions de cours, fermetures administratives, manifestations, prises de positions publiques et autres assemblées générales, était bien moins de lutter contre une loi […]

ll manque à Empire une analyse du passage du colonial au postcolonial. À en croire Hardt et Negri, l’hégémonie du travail immatériel renverrait au passé les dichotomies centres/périphéries et les formes de domination coloniale. La faille se trouve dans leur généalogie de la modernité : en ne prêtant attention qu’à l’Europe, en ignorant le système-monde, […]

Le costume sur mesures spinozistes de Nicolas Sarkozy

La lutte pour la définition des valeurs engendre donc, du fait même de sa propre réussite, la lutte pour la possession des objets valorisés. Non seulement nous exigeons des autres hommes qu’ils s’aliènent dans les mêmes « biens » que nous, mais nous prétendons ensuite leur en interdire la jouissance : il nous faut, et […]

L’objet écosophique

Les configurations géopolitiques se modifient à grande allure tandis que les Univers de la technoscience, de la biologie, de l’assistance par ordinateur, de la télématique et des médias déstabilisent chaque jour davantage nos coordonnées mentales. La misère du tiers monde, le cancer démographique, la croissance monstrueuse et la dégradation des tissus urbains, la destruction insidieuse de la biosphère par les pollutions, l’incapacité du système actuel à recomposer une économie sociale adaptée aux nouvelles données technologiques: tout devrait concourir à mobiliser les esprits, les sensibilités et les volontés. Au contraire, I’accélération d’une histoire, qui nous entrâîne peutêtre vers des abîmes, est masquce par l’imagerie sensationnaliste, et en réalité banalisante et infantilisante, que les médias confectionnent à partir de l’actualité.
La crise écologique renvoie à une crise plus générale du social, du politique et de l’existentiel. Le problème posé ici est celui d’une sorte de révolution des mentalités afin qu’elles cessent de cautionner un certain type de développement, fondé sur un productivisme ayant perdu toute finalité humaine. Alors, lancinante, la question revient: comment modifier les mentalités, comment réinventer des pratiques sociales qui redonneraient à l’humanité  si elle l’a jamais eu le sens des responsabilités, non seulement à l’égard de sa propre survie, mais également de l’avenir de toute vie sur cette planète, celle des espèces animales et végétales, comme celle des espèces incorporelles, telle que la musique, les arts, le cinéma, le rapport au temos. l’amour et la compassion pour autrui, le sentiment de fusion au sein du cosmos?
I1 convient certamement de recomposer des moyens de concertation et d’action collectifs adaptés à une situation historique qui a radicalement dévalué les anciennes idéologies, les pratiques sociales et les politiques traditionnelles. Remarquons, à cet egard, qu il n est nullement exclu que les nouveaux instruments informatiques contribuent au renouvellement de semblables moyens d’élaboration et d’intervention. Mais ce n’est pas eux, en tant que tels, enw reront es noyaux de prlse de conscience capables de déployer des perspectives constructives. A ~~s quelquefols précaires, d’expérimentations tâtonnantes, de nouveaux agencements collectifs d’énonciation commencent à se chercher; d’autres façons de voir et de faire le monde, d’autres façons d’être et de mettre à jour des modalités d’êrtre viendront à s’ouvrir et à s’irriguer, s’enrichir les unes les autres. Il s’agit moins d’accéder à des sphères cognitives inédites que d’appréhender et de créer, sur des modes pathiques, des virtualités existfintielles mutantes.
Cette prlse e’n compte de facteurs subjectifs de l’Histoire et le saut de liberté éthique qu’entrâîne la promotion d’une véritable écologie du virtuel n’impliquent aucunement un repli sur soi (type méditation transcendantale) ou un renoncement à l’engagement politique. Elle requiert, au contraire, une refondation des praxis politiques.

Depuis la fin du XVIIIé siècle, I’impact des sciences et des techniques sur les sociétés développées a été assorti d’une bipolarisation idéologique, sociale et politique entre des courants progressistes souvent jacobinistes dans leur appréhension de l’Etat  et des courants conservateurs préconisant une fixation aux valeurs du passé. C’est au nom des Lumières, des libertés, du progrès, puis de l’émancipation des travailleurs, qu’un axe gauchedroite s’est ainsi constitué comme une sorte de référence de base.
Aujourd’hui, les socialdémocraties se sont converties sinon au libéralisme du moinS au primat de l’économie de marché, tandis que lseffondrement généralisé du mouvement communiste international a laissé béant un des termes extrêlnes de cette bipolarité. Doiton penser, dans ces conditions, que celleci est appelée à disparaître, comme le proclame le mot d’ordre de certains écologistes: « ni gauche, ni droite »? Ne seraitce pas le social luimême qui serait appelé à s’effacer, tel un leurre, comme l’ont affirmé certains tenants du postmodernisme? A l’encontre de ces positions, je considère qu’une polarisation progressiste est appelée à se reconstituer à travers des schémas plus complexes selon des modalités moins jacobines, plus fédéralistes, plus dissensuelles, par rapport à laquelle se resitueront les différentes moutures de conservatisme, de centrisme, voire de néofascisme. Les formations partidaires traditionnelles sont trop entremêlées aux différents rouages étatiques pour disparaître du jour au lendemain des systèmes de démocratie parlementaire. Et cela malgré leur évidente perte de crédit qui se traduit par une désaffection croissante de l’électorat, aussi bien que par un manque de conviction flagrant de la part des citoyens qui continuent de vot«. Les enjeux politiques, sociaux et économiques échappent de plus en plus aux joutes électorales qui ne se ramènent le plus souvent qu’à de grandes manœuvres mass médiatiques. Une certaine forme de « politique politicienne » paraît appelée à s’effacer devant un nouveau type de pratique sociale mieux adaptée tant aux questions de terrain les plus locales qu’aux problèmes planétaires de notre époque.

Les masses des pays de l’Est se sont précipitées dans une sorte de chaosmose collective pour se dégager du totalitarisme, pour vivre autrement, fascinées qu’elles étaient par les modèles occidentaux. Mais il apparaît, peu à peu, que l’échec du « socialisme » est aussi un échec indirect des régimes prétendument libéraux qui vivaient en symbiose chaude ou froide  avec lui depuis des décennies. Échec en ce sens que le Capitalisme Mondial Intégré, s’il est parvenu à garantir une croissance économique soutenue dans la plupart de ses citadelles  au prix, il est vrai de dévastations écologiques considérables et d’une ségrégation redoutable, est non seulement incapable de faire sortir les pays du tiersmonde de leur enlisement, mais qu’il ne pourra apporter que des réponses très partielles aux problèmes gigantesques qui assaillent les pays de l’Est et l’U.R.S.S. et que ne feront qu’aviver des épreuves interethniques sanglantes, dont on ne voit pas actuellement l’issue.

Une prise de conscience écologique élargie, dépassant de beaucoup l’influence électorale des partis « Vert » devrait en principe conduire à remettre en question l’idéologie de la production pour la production, c’estàdire uniquement polarisée sur le profit dans le contexte capitaliste du système de prix et d’un consumérisme débilitant. L’objectif ne serait plus simplement la prise de contrôle du pouvoir d’État aux lieu et place des bourgeoisies et des bureaucraties régnantes, mais de déterminer avec précision ce qu’on entend instaurer en retour. A cet égard, deux thématiques complémentaires me paraissent devoir passer au premier plan dans les débats à venir sur la recomposition d’une cartographie progressiste:
 la redéfinition de l’Etat, ou plutôt des fonctions étatiques qui sont, en réalité, multiples, hétérogènes et souvent contradictoires;
 la déconstruction du concept de marché et le recentrage des activités économiques sur la production de subjectivité.

La bureaucratisation, la sclérose, le glissement vers le totalitarisme des machines d’État ne concernent pas seulement les pays de l’Est mais aussi les démocraties occidentales et les pays du tiersmonde. La dégénérescence du pouvoir d’État, préconisée autrefois par Rosa Luxemburg et par Lénine, est plus d’actualité que jamais. Le mouvement communiste s’est déconsidéré  et dans une moindre mesure la socialdémocratie le sera également pour avoir été incapable de lutter efficacement contre les méfaits de l’étatisme dans tous les domaines, les partis se réclamant de ces idéologies étant devenus euxmêmes, au fil du temps, des sortes d appendices des appareils d’Etat. Les questions nationalitaires resurgissent dans les pires conditions subjectives  nationalisme, intégrisme, haines raciales…  parce que aucune réponse fédéraliste appropriée n’a été avancée en alternative à un internationalisme abstrait et fictif.

Le mythe néolibéral du marché mondial a acquis ces dernières annces une incroyable puissance de suggestion. I1 suffirait, selon lui, que n’importe quel ensemble économique se soumette à sa loi pour qu’aussitôt ses problèmes se dissolvent par magie. Les États africains, qui ne parviennent pas à s’insérer sur ce marché, sont condamnés à végéter économiquement et à quémander l’assistance internationale. Un Etat comme le Brésil, au sein duquel continue d’exister une résistance des opprimés, se trouve déstabilisé dans son rapport à l’économie mondiale et par l’hyperinflation; tandis que les pays comme le Chili et l’Argentine, qui se sont soumis aux exigences monétaristes du F.M.I., n’ont pu maîtriser leur inflation et assainir leurs finances, qu’en plongeant 80 % de leur population dans une misère insondable.
En fait, il n’existe pas de marché mondial hégémonique, mais seulement des marchés sectoriels t correspondant à autant de formations de pouvoir. d Le marché financier, le marché pétrolier, les marchés immobiliers, le marché des armements, le marché de la drogue, le marché des ONG… n’ont pas la même structure ni la même texture ontologique. Ils ne s’ajustent les uns aux autres qu’à travers les rapports de forces établis entre les formations de pouvoir qui les sustentent. Aujourd’hui apparaît sous nos yeux une nouvelle formation de pouvoir écologique et, consécutivement, une nouvelle industrie écologique est en train de faire sa place au sein des autres marchés capitalistiques. Les systèmes de valorisation hétérogénétiques  qui contrebalancent l’homogenèse capitalistique plutôt que de contester passivement les méfaits du marché mondial ont à mettre en place leurs propres formations de pouvoir qui s’affirmeront au sein de nouveaux rapports de forces. Les agencements artistiques, par exemple, devront s’organiser pour ne pas être livrés pieds et poings liés à un marché financier, luimême en symbiose avec le marché de la drogue. Le marché de l’éducation ne peut rester dans une dépendance absolue avec le marché d’État. Des marchés de valorisation d’une nouvelle qualité de la vie urbaine, d’une communication postmass médiatique devront être inventés. Faire éclater l’absurdité de l’hégémonie de la valorisation capitalistique du marché mondial consiste donc à donner consistance aux Univers de valeurs des agencements sociaux et des Territoires existentiels qui se mettent, si l’on peut dire, en travers de l’évolution implosive à laquelle nous assistons.

Afin de contrecarrer les approches réductionnistes de la subjectivité, nous avons proposé une analyse de la complexité à partir d’un objet écosophique à quatre dimensions:
-de Flux matériels, énergétiques et sémiotiques;  de Phylums machiniques concrets et abstraits; d’Univers de valeur virtuels;
 -de Territoires existentiels finis.

L’abord écosystémique des Flux représentait déjà une prise en considération indispensable des interactions et rétroactions cybernétiques relatives aux organismes vivants et aux structures sociales. Mais il s’agit également d’établir un pont transversaliste entre l’ensemble des strates ontologiques qui, chacune pour leur part, sont caractérisées par une figure spécifique de la chaosmose. On pense ici aux strates visibilisées et actualisées des Flux matériels et énergétiques, aux strates de la vie organique, à celles du Socius, de la mécanosphère, mais aussi aux Univers incorporels de la musique, des idéalité mathématiques, aux Devenirs de désir… Transversalité jamais donnée comme « déjàlà », mais toujours à conquérir à travers une pragmatique de l’existence. Au sein de chacune de ces strates, de chacun de ces Devenirs et Univers se trouve mis en question un certain métabolisme de l’infini, une menace de transcendance, une politique de l’immanence. Et, pour chacun d’entre eux, seront requises des cartographies schizoanalytiques et écosophiques qui exigeront que soient mises à jour les composantes d’énonciation partielle là où elles existent et sont méconnues, et là où le scientisme, les dogmatismes, les technocraties leur interdisent d’émerger. La chaosmose ne présuppose donc pas une composition invariante des quatre dimensions ontologiques de Flux, de Territoires, d’Univers et de Phylums machiniques. Elle n’a pas de schèmes préétablis, comme c’est le cas avec les figures universelles de la catastrophe, dans la théorie de René Thom. Sa représentation cartographique fait partie d’un processus de production existentielle s’appuyant sur des composantes de finitude territorialisée, d’irréversible incarnation, de singularité processuelle, d’engendrement d’Univers de virtualité qui ne sont pas directement repérables au sein de coordonnées extrinsèques discursives. Elles viennent à l’être à travers une hétérogenèse ontologique et s’affirment au sein du monde des significations comme rupture de sens et réitération existentielle. La positionnalité de ces ritournelles dans le monde ordinaire s’effectuera par exemple comme fonction dérivée et asignifiante de la narrativité mythique, littéraire, fantasmatique et… théorique.

Les discours théoriques du marxisme et du freudisme, qui se prétendaient charpentés sur un diagrammatisme scientifique, n’ont trouvé leur affirmation sociale que pour autant qu’ils catalysaient euxmêmes de tels foyers de subjectivation partielle. Notre propre tentative de métamodélisation de l’énonciation, à partir des Territoires existentiels et des Univers incorporels, n’échappe évidemment pas à cette impossibilité de sa représentation objective directe. Simplement, notre ritournelle théorique se voudrait plus déterritorialisée que les représentations courantes de l’Inconscient, de la structure, du système… La saisie de la dimension non discursive de l’énonciation et la nécessaire articulation entre la complexité et le chaos nous ont amenés à avancer le concept d’une entité préobjectale comme élément de la texture ontologique, transversale aux Flux, Phylums machiniques, Univers de valeur et Territoires existentiels, I’être devant être alors conçu dans une perspective multicomponentielle et intensive. L’entité animée d’une vitesse infinie dissout les catégories de temps, d’espace et par là même la notion de vitesse. De son ralentissement intensitaire se déduiront les catégories d’objet, d’ensemble circonscrit et de subjectivation partielle. Le pli chaosmique de déterritorialisation et le pli autopoiétique d’énonciation, avec son interface de grasping existentiel et de transmonadisme, implante au cœur du rapport objetsujet, et en deçà de toute instance de représentation, une processualité créative, une responsabilité ontologique qui noue la liberté et son vertige éthique au cœur des nécessités écosystémiques .

Parler de machine plutôt que de pulsion, de Flux plutôt que de libido, de Territoire existentiel plutôt que d’instances du moi et de transtert, d’Univerus incorporels plutôt que de complexes inconscients et de~~e de sïanifiant; enchâsser circulairement des dimensions ontologiques plutôt que de découper le monde en infrastructure et superstructure n’est peutétre pas seulement qu’une question de vocabulaire! Les instruments conceptuels ouvrent et ferment des champs de possible, catalysent des Univers de virtualité. Leurs retombées pragmatiques sont souvent imprévisibles, lointaines, différées. Qui peut savoir ce qui en sera repris par d’autres, pour d’autres usages, à quelles bifurcations ils pourront concourir!
L’activité de cartographie et de métamodélisatign écosophique~~ où l’être devient l’objet ultime d’une hétérogenèse sous l’égide d’un nouveau paradigme esthétique, devrait donc se faire à la fois plus modeste et plus audacieuse que les productions conceptuelles auxquelles l’Université nous a accoutumé. Plus modeste car elle devra renoncer à toute prétention à la pérennité, à toute assise scientifique inamovible, et plus audacieuse pour être partie prise et partie prenante de l’extraordinaire course de vi~~g~~ joue actuellement entre lesHiist~~s machiniques et leur « capitalisation» subiSii Mengagement dans des-pratiques sociales, esthétiques et analytiques novatrices est ainsi corrélatif d’un franchissement du seuil d’intensité de l’imagination spéculative, émanant non seulement des théoriciens spécialisés, mais aussi des agencements d’énonciation confrontés à la transversalité chaosmique propre à la complexité des objets écosophiques Et le dégagement d’options éthicopolitiques relatives aussi bien aux aspects microscopiques de la psyché et du socius, qu’au destin global de la biosphère et de la mécanosphère, appelle désormais une remise en question permanente des fondements ontologiques des modes de valorisation existants dans tous les domaines.
Cette activité cartographique pourra s’incarner de multiples façons. Une préfiguration déformée nous en est fournie par la séance de psychanalyse ou de thérapie familiale, les réunions de l’analyse institutionnelle, les pratiques de réseau, les collectifs socioprofessionnels ou de quartier… Le trait commun à toutes ces pratiques paraît être celui de lexpression verbale. Aujourd’hui la psyché, le couple, la famille, la vie du voisinage, I’école, le rapport au temps, à l’espace, à la vie animale, aux sons, aux formes plastiques: tout devrnit être remis en ~~ition d’être parlé. Cependant, ce n’est pas à* ce seul niveau d’expression verbale que s’en tiendra l’approche écosophique (ou schizoanalytique). La parole demeure sans doute un médium essentiel; mais elle n est pas le seul; tout ce qui courtcircuite les châînes significationnelles, les postures, les traits de visagélté, les dispositions spatiales, les rythmes, les productions sémiotiques asignifiantes (relatives par exemple aux échanges monétaires) les productions machiniques de signe peuvent être impliqués dans ce type d’agencement analytique. La parole ellemême, je ne saurais trop y insister, n’intervient ici que pour autant qu’elle est support de ritournelles existenbelles.
La cartographie écosophique n’aura donc pas pour fin de signifier et de communiquer mais de produire des agencements d’enonciation aptçs à cap ‘ 0 ter les points de singularité d’une situation. Dans r cette perspective, des réunions à caractère politique | ou culturel auront vocation à devenir analytique et, I inversement, le travail psychanalytique sera appelé à prendre pied dans de multiples registres microspolitiques. La rupture de sens, le dissensus, au même titre que le symptôme pour le freudisme, deviennent alors une matière première privilégice. Les « problèrnes personnels » devront 42Qeoir faire irruption sur la scène privée ou publique de l’énonciation écosophique. A cet égard, il est frappant de constater combien le mouvement écologiste français, dans ses diverses composantes, s’est révélé incapable, jusqu’à présent, de faire vivre des instances de base. Il s’est tout entier consacré à un discours d’ordré environnemental ou politique. Si vous interpellez les écologistes sur ce qu’ils comptent faire pour aider les clochards de leur quartier, ils vous répondent généralement que ce n’est pas de leur ressort. Si vous leur demandez comment ils pensent sortir de leurs pratiques groupusculaires et d’un certain dogmatisme, nombre d’entre eux reconnaissent le bienfondé de la question, mais sont bien embarrassés pour y apporter des solutions! Alors qu’à la vérité, le problème aujourd’hui n’est plus, pour eux, de se positionner à égale distance de la gauche et la droite, mais de contribuer à réinventer une polarité progressiste, de refonder la politique sur d’autres bases bréarticuler transversale-ment lqubdic et le privé, )) le social, l~~nviron~~ dans ce sens, de nouveaux types d’instances de concertation, d’analyse, d’organisation devront être expérimentés; peutétre d’abord à petite échelle et plus largement ensuite. Si le mouvement écologiste, qui se présente en France aujourd’hui sous un jour si prometteur, ne s’attelle pas à cette tâche de recomposition d’instances militantes (dans un sens tout à fait nouveau, c’estàdire d’agencements collectifs de subjectivation) alors à n’en pas douter, il perdra le capital de confiance dont il se trouve investi, les aspects techniques et associatifs de l’écologie étant récupérés par les partis traditionnels, le pouvoir d’État et l’écobusiness. Le mouvement écologique devrait donc, à mon sens, se préoccuper en priorité de sa dS propre écologie sociale et mentale. ~
En France, il était de tradition que certains chefs de file intellectuels soient investis d’une mission de guide de l’opinion. Mais cette période paraît heureusement révolue. Après avoir connu le règne des intellectuels de la transcendance  les prophètes de l’existentialisme, les « organiques » (au sens de Gramci) de la grande époque militante, puis, plus prés de nous, les prêcheurs de la « génération morale » peutêtre en viendronsnous à prendre la mesure d’une immanence de l’intellectualité collective, celle qui compenètre le mondé des enseignants, celui des travailleurs sociaux, des milieux techniques de toutes sortes. Trop souvent, la promotion par les médias et les maisons d’édition d’intellectuels guides a eu pour effet d’inhiber l’inventivité des Agencements collec tifs d’intellectualité qui ne bénélicient en rien d’un téf système de représentativité. La créativité intellectuelle et artistique, comme les nouvelles pratiques sociales, ont à conquérir une affirmation démocratique qui préserve leur spécificité et leur droit à la singularité. Cela étant, les intellectuels et les artistes n’ont de leçon à donner à personne. Pour reprendre une image que j’ai avancée il y a longtemps, ils confectionnent des bôîtes à outils comnoséest concepts, de percepts et d’affec s, dont divers publics feront~usage à leur convenance. Quant à la morale, il faut admettre qu’il n’existe pas de pédagogie des valeurs. Les Univers du beau, du vrai et du bien sont inséparables de pratiques d’expression territovialisées. Les valeurs ne prennent de portée d’appàrence universelle que dans la mesure où elles sont portées par des Territoires de pratique, d’expérience, de puissance intensive qui les transversalisent.~C~~ parce que les valeurs ne sont pas fixées à un ciel d’Idées transcendantes qu’elles peuvent aussi bien imploser, s’arrimer à des stases chaosmiques catastrophiques. Le Pen est devenu un objet prévalent de la libido collective  pour l’élire ou pour le rejeter  du fait de son habileté à occuper la scène des médias mais aussi principalement en raison de l’affaissement des Territoires existentiels de la subjectivité de ce qu’on appelle la gauche, de la perte progressive de ses valeurs hétérogénétiques relatives à l’internationalisme, à l’antiracisme, à la solidarité, à des pratiques sociales innovatrices… Quoi qu’il en soit, les intellectuels ne devraient plus être sollicités de s’ériger en maîtres à penser ou en donneurs de leçon de morale, mais à travailler, Mtce dans la plus extrême solitude, à la mise en circillstion (1′ins truments de transversalité.

Les cartographies artistiques ont toujours été un élément essentiel de la charpente de toute société. Mais depuis leur mise en œuvre par des corporations spécialisées, elles ont pu apparaître comme un àcôté, un supplément d’âme, une fragile superstructure, dont on annonce régulièrement la mort. Et pourtant, des grottes de Lascaux à Soho en passant par l’éclosion des cathédrales, elles n’ont cessé d’être un enjeu vital pour la cristallisation des subjectivités individuelles et collectives.
Charpenté dans le socius, I’art, pourtant, ne se soutient que de luimême. C’est que chaque œuvre produite possède une double finalité: s’insérer dans un réseau social qui se l’appropriera ou le rejettera et célébrer, une fois encore, I’Univers de l’art en tant, précisément, qu’il est toujours menacé de s’effondrer.
C’est sa fonction de rupture avec les formes et significations qui ont cours trivialement dans le champ social, qui lui confère cette pérennité à éclipse. L’artiste, et plus généralement la perception esthétique, détachent, déterritorialisent un segment du réel de façon à lui faire jouer le rôle d’un énonciateur partiel. L’art confère une fonction de sens et d’altérité à un sousensemble du monde perçu. Cette prise de parole quasi animiste de l’œuvre a pour conséquence de remanier la subjectivité et de l’artiste et de son « consommateur ». Il s’agit, en somme, de raréfier une énonciation qui n’a que trop tendance à se noyer dans une sérialité identificatoire qui l’infantilise et l’annihile. L’œuvre d’art, pour ceux qui en ont l’usage, est une entreprise de décadrage, de rupture de sens, de prolifération baroque ou d’appauvrissement extrême, qui entraîne le sujet vers une recréation et une réinvention de luimême. Sur elle, un nouvel étayage existentiel oscillera selon un double registre de reterritorialisation (fonction de ritournelle) et de resingularisation. L’événement de sa rencontre peut dater irréversiblement le cours d’une existence et générer des champs de possible «loin des équilibres » de la quotidienneté.

Vues sous l’angle de cette fonction existentielle  c’estàdire en rupture de signification et de dénotation  les catégorisations esthétiques ordinaires perdent une grande part de leur pertinence. Peu importent la référence à la « figuration libre », « I’abstraction » ou le « conceptualisme »! L’important est de savoir si une œuvre concourt effectivement à une production mutante d’énonciation. La focale de l’activité artistique ~~re toujours une plusvalue de subjectivité ou, en d’autres termes, la mise à jour d’une néguentropie au sein de la banalité de l’environnement  la consistance de la subjectivité ne se maintenant qu’en se renouvelant par le biais d’une resingularisation minimale, individuelle ou collective.

L’essor de la consommation artistique, auquel on a assisté ces dernières années, devrait être mis, cependant, en relation avec l’uniformisation croissante de la vie des individus dans un contexte urbain. Il faut souligner que la fonction quasi vitaminique de cette consommation artistique n’est pas univoque. Elle peut aller dans une direction parallèle à cette uniformisation, comme elle peut jouer un rôle d’opérateur de bifurcation de la subjectivité (cette ambivalence est particulièrement sensible avec la portée de la culture rock). C’est à ce dilemme que se heurte chaque artiste: aller dans le « sens du vent », comme l’ont préconisé, par exemple, la Transavantgarde et les apôtres du postmodernisme, ou bien œuvrer au renouvellement de pratiques esthétiques prises en relais par d’autres segments innovateurs du Socius, au risque de rencontrer l’incompréhension et l’isolement de la part du grand nombre.
Certes, il n’est nullement évident de prétendre faire tenir ensemble la singularité de la création et des mutations sociales potentielles. Et il faut bien admettre que le Socius contemporain ne se prête guère à l’expérimentation de cette sorte de transversalité esthétique et éthicopolitique. I1 n’en demeure pas moins que l’immense crise qui balaie la planète, le chômage chronique, les dévastations écologiques, le dérèglement des modes de valorisation, uniquement fondé sur le profit ou sur une assistance étatique, ouvrent le champ à un positionnement différent des composantes esthétiques. Il ne s’agit pas seulement ici de meubler le temps libre des chômeurs et des « émarginés » dans les maisons de la culture! En fait c’est la production même des sciences, des techniques et des rapports sociaux qui sera amenée à dériver vers des paradigmes esthétiques. Qu’il me suffise ici de renvoyer au dernier livre d’Ilya Prigogine et d’Isabelle Stengers où ils évoquent la nécessité d’introduire en physique un « élément narratif », indispensable à une véritable conception de l’évolution .
Nos sociétés so~jyyChw~et elles devront, pour leur survie, dévelonner toujQurs davaLtage la recherche, l’innovation et la création. AutantSdi=~ une prise en compte des techniques de rupture et de suture proprement esthétiques. Quelque chose se détache et se met à travailler à son propre compte tout autant qu’au vôtre si vous êtes en mesure de vous « agglomérer » à un tel processus. Une telle remise en question concerne tous les domaines institutionnels, par exemple l’école. Comment faire vivre une classe scolaire comme une œuvre d’art? Quelles sont les voies possibles de sa singularisation, source de « prise d’existence » des enfants qui la composent . Et dans le registre de ce qu’autrefois j’ai appelé des « révolutions moléculaires », le tiersmonde recèle des trésors qui mériteraient d’être explorés .

Un rejet systématique de la subjectivité, au nom d’une mythique objectivité scientifique, continue de régner dans l’Université. A la belle époque du structuralisme, le sujet s’est trouvé méthodiquement expulsé de ses matières d’expression multiples et hétérogènes. Il est temps de réexaminer ce qu’il en est des productions machiniques d’image, de signe d’intelligence artificielle, etc. comme nouveau matériau de la subjectivité. Au Moyen Age, I’art et les techniques avaient trouvé refuge dans les couvents qui étaient parvenus à subsister. Aujourd’hui, ce sont peutêtre les artistes qui constituent les ultimes lignes de repli de questions existentielles primordiales. Comment aménager de nouveaux champs de possible? Comment agencer les sons et les formes de telle sorte que la subjectivité qui leur est adjacente reste en mouvement, c’estàdire réellement en vie?
La subjectivité contemporaine n’a pas vocation de vivre indéfiniment sous le régime du repli sur soi, de l’infantilisation mass médiatique, de la méconnaissance de la différence et de l’altérité dans le domaine humain autant que dans le registre cosmique. Ses modes de subjectivation ne sortiront de leur « encerclement » homogénétique que si des objectifs créateurs paraissent à leur portée. C’est de la finalité de l’ensemble des activités humaines dont il s’agit ici. Audelà des revendications matérielles et politiques émerge l’aspiration à une réappropriation individuelle et collective de la production de subjectivité. Ainsi l’hétérogenèse ontologique des valeurs estelle en passe de devenir le nœud des enjeux politiques qui manquent aujourd’hui le local, la relation immédiate, I’environnement, la reconstitution du tissu social et la portée existentielle de l’art… Et au terme d’une lente recomposition des agencements de subjectivation, les explorations chaosmiques d’une écosophie, articulant entre elles les écologies scientifique, politique, environnementale et mentale, devraient pouvoir prétendre se substituer aux vieilles idéologies qui sectorisaient de façon abusive le social, le privé et le civil, et qui étaient foncièrement incapables d’établir des jonctions transversales entre le politique, I’éthique et l’esthétique.

Qu’il soit cependant clair que nous ne préconisons ici, en aucune façon, une esthétisation du Socius, car après tout, la promotion d’un nouveau paradigme esthétique est appelée à bouleverser tout autant les formes d’art actuelles que celles de la vie sociale! Je tends la main vers le futur. Selon que j’estimerai que tout est joué d’avance ou que tout est à reprendre, que le monde peut être reconstruit à partir d’autres Univers de valeur, que d’autres Territoires existentiels doivent être construits à cette fin, ma démarche sera empreinte d’une assurance mécanique ou d’une incertitude créatrice. Les grandes épreuves que traverse la planète, tel l’étouffement de son atmosphère, impliquent un changement de production, de mode de vie et d’axes de valeur. La poussée démographique, qui va faire, en quelques décennies, se multiplier par trois la population de l’Amérique latine et par cinq celle de l’Afrique , ne procède pas d’une inexorable malédiction biologique. Des facteurs économiques, c’estàdire de pouvoir et, en dernier ressort, subjectifs, des facteurs culturels, sociaux, mass médiatiques en constituent la clé. L’avenir du tiersmonde repose d’abord sur sa capacité à ressaisir ses propres processus de subjectivation dans le contexte d’un tissu social en voie de désertification. (Au Brésil, par exemple, on voit coexister un capitalisme de Far West, une violence sauvage des gangs et de la police, avec d’intéressantes tentatives de recomposition des pratiques sociales et urbanistiques dans la mouvance du Parti des Travailleurs.)

Dans les brumes et les miasmes qui obscurcissent notre fin de millénaire, la question de la subjectivité revient désormais comme un leitmotiv. Pas plus que l’air et l’eau elle n’est une donnée naturelle. Comment la produire, la capter, I’enrichir, la réinventer en permanence de façon à la rendre compatible avec des Univers de valeurs mutants? Comment travailler à sa libération, c’estàdire à sa resingularisation? La psychanalyse, I’analyse institutionnelle, le film, la littérature, la poésie, des pédagogies innovantes, des urbanismes et des architectures, créateurs… toutes les disciplines auront à conjoindre leur créativité pour conjurer les épreuves de barbarie, d’implosion mentale, de spasme chaosmique, qui se profilent à l’horizon et pour les transformer en richesses et en jouissances imprévisibles, dont les promesses, au demeurant, sont tout aussi tanaibles.

1. Sur l’obligation éthique à l’égard d’une « progéniture », cf. Hans Jonas, Le Principe de responsabilité, Cerf, Paris, 1991.


« Pour les hommes d’aujourd’hui, le ^ Big Bang  » et l’évolution de l’Univers font partie du monde au même titre que hier, les mythes d’origine », dans Entre le temps et l’éternité, Fayard, 1988, p. 65.

Dans la ligne de la Pédagogie institutionnelle, voir, parmi bien d’autres ouvrages, celui de René Laffitte: Une journée dans une classe coopérative: le désir retrouvé, Syros, 1985.

Sur les réseaux de solidarité subsistant parmi les « vaincus » de la modernité dans le tiers monde: Serge Latouche, La Planète des naufragés. Essai sur l’aprèsdéveloppement, La Découverte, 1991.

Jacques Vallin (de l’INED), Transversales Science/ Culture, 29, rue Marsoulan  75012 Paris, n°9 de juin 1991. La population mondiale, la population française; La Découverte, Paris, 1991.