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Politiser la jeunesse kanak
Au-delà d’une tradition calédonienne de boycott électoral, la jeunesse kanak délaisse un droit de vote chèrement acquis pour une sorte d’indifférence politique. Peut-on interpréter cette dépolitisation comme une rébellion, une fatigue démocratique face au recul permanent de la date du référendum ? Ou n’est-ce pas, plus fondamentalement, le signe de l’entrée de cette jeunesse dans la « modernité », mêlant individualité et rejet des tactiques politiciennes ? Quoi qu’il en soit, la reconquête citoyenne de cette frange de la population est, pour le mouvement indépendantiste, primordiale. Elle ne pourra se faire que par l’offre d’un projet de société et de perspectives crédibles d’insertion professionnelle ou de « reconnexion » à la terre.

Mobilizing the Kanak Youth
Beyond a tradition of electoral boycott, the Kanak youth looks away when voting time comes. Should this be interpreted as a form of rebellion, as democratic fatigue due to the constant pushing back of the date of the independence referendum, or as the sign of an entrance in “modernity”, in a mix of individualism and rejection of the politicians’ antics ? Reconquering this segment of the population is a crucial objective for the independentist movement. This can only be achieved by providing a credible project of society as well as new perspectives in terms of employment and “reconnection” to the land.

Existe-t-il des territoires kanak ?
Depuis plusieurs décennies, la relation fusionnelle des Kanaks avec leur terre ancestrale a été mise en lumière par les sciences humaines. Mais s’agit-il pour autant de territoires, définis d’un point de vue occidental comme des espaces agis, appropriés et délimités par des frontières ? Dans la culture et les langues kanak, le terme de territoire n’existe pas selon cette acception. De la période pré-coloniale, où ils étaient apparentés à un réseau de lieux, de chemins et de géosymboles, jusqu’à la période coloniale, où l’administration a voulu les transformer en réserves, les territoires kanak ont subi de profondes recompositions, qui rendent nécessaires de nouveaux outils conceptuels : ceux de territorialité et de territorialisation.

Are There Such Things as Kanak Territories ?
Social sciences have studied for many decades the fusional relation Kanak people maintain with their ancestral land. But is it really accurate to talk about “territories”, in the Western definition of spaces structured, appropriated and limited by borders ? In the Kanak culture and languages, there is no word to designate territories according to this definition. From the pre-colonial period, when they were perceived as networks of places, paths and geosymbols, to the colonial times, where the Western administration attempted to transform them into reservations, Kanak territories have gone through major recompositions, which call for new concepts, like territoriality and territorialization.

Quand la mine transforme la territorialité kanak & réciproquement
La mine (le nickel) est devenue, en Nouvelle-Calédonie, un « fait social total ». Elle représente la première source de revenus du Caillou après les transferts sociaux de l’État. Si la mobilisation du lien à la terre reste le ressort privilégié des revendications qui émergent à l’interface du développement des activités minières, elle met en avant de plus en plus nettement la nature comme enjeu identitaire. Les contestations qui ont entouré la mise en œuvre du projet minier de Goro-Nickel se sont appuyées sur le droit international des peuples autochtones dans la protection de l’environnement pour contraindre l’industriel à mieux tenir compte des populations vivant à proximité des projets miniers. Ainsi, le fort développement économique lié à l’activité minière ces vingt dernières années n’a pas seulement contribué à transformer les pratiques de la territorialité kanak mais aussi à donner plus de visibilité à des revendications sur la place du monde kanak dans la pratique de la démocratie en Nouvelle-Calédonie.

When Mining Transforms Kanak Territoriality
& Reciprocally
Nickel mining in New Caledonia constitutes a total social fact. It is the first source of revenue after social redistribution by the State. If the mobilization of the relation to the land continues to play a fundamental role in the political claims raised around the development of the mining industries, nature increasingly appears as a crucial reference in terms of identity. The polemics raised by the Goro-Nickel project found support in the rights of indigenous people promulgated by International Law, and manage to force the company to pay attention to the needs of the populations living in the proximity of mining projects. The strong development of industrial mining during the last 20 years not only contributed to transform the practices of Kanak territoriality : they also increased the visibility of the claims concerning the place to be granted to Kanak people in the practice of democracy in New Caledonia.

Petite introduction à la lecture de Tim Ingold

  L’entretien qui suit a été réalisé le 27 mai 2017, à Aberdeen, à la fin d’une semaine de rencontres du réseau européen Knowing from the inside, qui rassemble tant des praticiens que des théoriciens autour de la question d’une connaissance vivante et immanente que Tim Ingold travaille depuis de nombreuses années, de façon généralement collective. […]

Libre de dire : l’émancipation par le récit et la critique littéraire écoféministe.

 

Développées de façon théorique à partir de la fin des années 19901, les analyses littéraires sinspirant des théories écoféministes ont permis la mise en lumière de loppression de la pensée dualiste hétéro-patriarcale dans une veine analogue au travail entrepris dès 1982 par Annette Kolodny avec son The Lay of the Land. Cependant, au-delà dune dénonciation des systèmes oppressifs présents dans les narrations ayant aidé à construire certaines cultures occidentales2, il apparait que les structures et procédés narratifs mis au jour grâce à la critique littéraire écoféministe de ces vingt dernières années constituent également de véritables stratégies de résistance. Dès 1991, Patrick D. Murphy écrivait ainsi qu: « En explorant la littérature depuis une perspective écoféministe, nous pouvons nous attendre à révéler des stratégies d’émancipation qui ont déjà commencé à laisser libre cours à des narrations écologiques qui promettent un avenir plus teinté despoir. »

Près de trente ans après cette déclaration, le présent article se propose dexplorer les évolutions majeures dans la critique littéraire et la littérature écoféministes afin de déterminer dans quelle mesure les stratégies d’émancipation révélées par les analyses écoféministes ont permis de donner lieu à des narrations offrant une vision plus respectueuse des liens unissant les êtres humains entre eux ainsi qu’à leur environnement et tout ce qui y vit. Pour ce faire, je mintéresserai en premier lieu à la façon dont la critique littéraire écoféministe a permis à la mouvance de s’émanciper des critiques essentialistes et de la réputation sulfureuse de l’écoféminisme avant de porter mon attention sur quelques exemples de stratégie littéraire d’émancipation.

S’émanciper de l’‘ecofeminist backlash

En 1998, Gaard et Murphy prétendaient que « Les theories écoféministes proposent des stratégies plutôt que des règles. De ce fait, bien que lintersectionnalité entre écoféminisme et critique littéraire reste largement inexplorée, les chercheurs ont à leur disposition un certain nombre dindications qui peuvent les guider. »3 La première partie de cette phrase reste incontestablement vraie, que ce soit pour l’écocritique dans son ensemble ou la critique littéraire écoféministe. Par contre, les avancées dont ont été témoin ces domaines depuis 2005 marquent, à mon sens, un tournant décisif pour l’écoféminisme. En effet, la mouvance souffrait de mauvaise presse depuis les années 1990, à tel point quun grand nombre de chercheurs et chercheuses initialement intéressé.es par les idées proposées se sont détourné.es de l’écoféminisme, de peur que la simple évocation du terme ne vienne entacher leur crédibilité. Ce backlash fut tel que certains allèrent même jusqu’à annoncer la fin de l’écoféminisme ou, tout du moins, à recommander un changement de nom, nécessaire pour s’éloigner du discrédit associé au terme « écoféminisme ». Cependant, à partir de 2005 environ, certaines publications semblent annoncer une réutilisation progressive du terme « écoféminisme », ce qui na cessé de se confirmer depuis dans lintérêt grandissant dont celui-ci jouit de la part de différents domaines universitaires et intellectuels, entre autres.

Les publications de la dernière décennie ont ainsi permis de consolider deux points de grande importance : le premier concerne la diversité au sein de l’écoféminisme qui, plutôt que de devenir un débat paralysant, sest muté en une spécificité de cette approche.

Le deuxième point concerne le fait que nous assistons depuis environ 6 ans à une recrudescence de lutilisation de la dénomination « écoféminisme » dans la parution douvrages (et notamment dans les thèses de doctorat), qui semble indiquer que la récupération de lhistoire et des théories écoféministes voulue par un grand nombre soit devenue une réalité : « en effet je maperçois dune renaissance de l’écoféminisme sous forme de thèses et de publications qui émergent, cest très excitant. »4

La littérature comme porte dentrée ?

Serait-il audacieux de prétendre quau vu de ces éléments, l’écocritique féministe ait véritablement permis la récupération des idées écoféministes ainsi quune récupération du terme « écoféminisme », comme de nombreux intellectuels lespéraient ? Bien que le backlash antiféministe, dont l’écoféminisme a particulièrement souffert, ne puisse être considéré comme révolu au regard des nombreux articles et ouvrages y faisant encore référence, lapplication littéraire de l’écoféminisme semble avoir eu un effet positif sur la réception des idées de la mouvance. La critique littéraire écoféministe semble en effet avoir permis une compréhension plus vaste des idées écoféministes, et cette tendance est renforcée davantage par lécocritique féministe. Ceci semble donc effectivement avoir permis la réhabilitation du nom « écoféminisme », « comme un terme [qui] indique une intervention politique double »5 et dune prise de conscience de lidée selon laquelle « le problème [] est que plus les théories féministes prennent leur distance davec la nature, plus cette même nature se trouve implicitement ou explicitement renforcée comme appartenant au terrain glissant de la misogynie. »6

Serpil Oppermann, dans son article de 2013 « Feminist Ecocriticism : The New Ecofeminist Settlement », reprend une idée analogue. Premièrement, elle soutient la thèse, qui est la nôtre également7, en décrivant l’écocritique féministe comme une évolution ayant permis la réinstauration des idées écoféministes dans un contexte universitaire et intellectuel plus vaste. Le lien évolutif entre écoféminisme, critique littéraire écoféministe et écocritique féministe est présenté comme résultant de limportation des idées écoféministes dans la mesure où « les positions politiques, éthiques et théoriques écoféministes ont récemment été reconfigurées au sein dune nouvelle approche écocritique, appelée écocritique féministe. »8

Celle-ci constitue une mutation plutôt quune utilisation neuve (dans le sens dinédite) : en effet, les idées à la base de la pratique écoféministe sont présentes depuis plus de quarante ans (Kolodny, The Lay of the Land, 1975.) Mais lexpansion de la pratique écocritique féministe actuelle ainsi que le renforcement théorique qui laccompagne en font une pratique nouvelle, dans le sens de recyclée, dans la mesure où la fédération opérée durant la dernière décennie a permis une utilisation plus étendue et moins controversée des idées écoféministes.

La recrudescence de lutilisation du terme « écoféminisme » de ces sept dernières années en témoigne. Celui-ci ne semble plus corrompu au point de complètement discréditer la personne lutilisant, comme c’était encore le cas il y a une dizaine dannées : « Cette interfécondation des points de vue devient visible, maintenant que l’écoféminisme est reconnu comme étant un des catalyseurs de lacceptation grandissante par l’écocritique de la complexité des questions environnementales. »9. Douglas A. Vakoch présente ainsi lidée selon laquelle l’écocritique féministe et la critique littéraire écoféministe sont bel et bien deux noms dune même chose : « [] l’écocritique féministe. Cette discipline hybride est également appelée critique littéraire écoféministe, qui a été définie comme étant un discours politiquement engagé qui analyse les connexions conceptuelles entre la manipulation des femmes et du non-humain. (Buell, Heise, and Thornber 2011: 425). »10

Uni.es dans la diversité

Dans les années 1960, les mouvements féministes s’emparent du slogan « the personal is political » pour attirer l’attention sur le problème de la subordination des femmes dans les sphères « privées » de la famille, du lieu de travail et de la société civile. Ceci fait référence à l’idée selon laquelle les problèmes personnels (au sein du couple, de la famille) auxquels les femmes ont à faire face sont en corrélation directe avec la façon dont la société (ici, le political) représente ces dernières. L’écoféminisme va récupérer cette idée du « personal is political » et la pousser encore plus loin en déclarant que si le personnel est politique, les deux sont spirituels également. Cette idée peut paraître saugrenue au départ, mais voici comment Anne Cameron l’explique dans « First Mother and the Rainbow Children », un essai publié dans Healing the Wounds (1989) :

Chaque décision quune personne prend dans sa vie est à la fois personnelle, politique et spirituelle. Si vous décidez de ne jamais devenir esclave des drogues ou de lalcool, vous prenez une décision personnelle mais en même temps, vous commettez un acte politique et faites un choix spirituel. [] Les mouvements féministes ont longtemps cru et vécu selon le crédo le personnel est politique et le politique est personnel, mais nous avons également appris que le spirituel constitue une part intégrale du personnel ainsi que du politique. Il ne peut y avoir de césure dans la spiritualité, ce nest pas quelque chose que lon peut faire une heure le dimanche après-midi, on vit selon ses croyances ou on vit en démontrant que lon ne possède pas de croyance.11

Donna Haraway (1991, 2003) reprend une idée similaire lorsquelle présente son utilisation du terme natureculture afin de contrer la vision divisée qui sépare les différentes expériences. Dune façon générale, les auteur.es étudié.es par la critique littéraire écoféministe ou ceux et celles écrivant dun point de vue écoféministe présentent cette même approche transformative du being-in-the-world. Sous leur plume, le personnel se mélange au social, le politique au spirituel, l’intime au public, l’émotion à la raison, la connaissance subjective à la connaissance scientifique, etc. Certes, leurs histoires leur appartiennent, mais les chiffres, les connaissances et la ré-articulation du rapport au monde qu’elles y étalent concernent lensemble de la population terrestre.

Une sélection dexemples

Linda Hogan est une romancière et poète Chickasaw. Dans The Woman who Watched over the World, elle raconte son histoire personnelle et tribale. Ici encore, c’est une histoire autobiographique qui sert de loupe pour l’histoire humaine et la façon dont celle-ci est unie au monde naturel. Elle y révèle les liens qui unissent les histoires tribales à une Amérique brisée ainsi que la façon dont ces histoires tribales restent présentes pour les générations actuelles. Dans Dwellings : A Spiritual History of the Living World ainsi que dans The Sweet Breathing of Plants, elle opère également cet effet de loupe. L’introspection dont elle fait preuve et la mise à nu qui en résulte ont pour effet un questionnement analogue chez ses lecteurs. L’écriture de Hogan oscille entre œuvres de fiction, de non-fiction, poésie et travaux d’édition.

Kuki Gallman est une auteure et environnementaliste italienne, émigrée au Kenya depuis 1972. Elle y acquiert Ol Ari Nyiro, un énorme ranch, dans lequel elle va tenter de mettre en place une façon harmonieuse de vivre-ensemble pour les êtres humains et la nature. Elle sera une des premières à engager des gardes anti-braconnage de façon personnelle (sans l’aide du gouvernement) et finira par faire d’Ol Ari Nyiro un exemple d’harmonie naturelle entre les peuples locaux, la protection de la nature et sa famille. Son histoire tragique se transformera en un exemple de détermination et d’amour : pour la nature et sa protection, pour les mythes et traditions locales qu’elle aide à protéger ainsi que pour le continent africain. Gallman a fait de ses pertes personnelles un combat politique pour la survie et la protection de l’Afrique. Elle participera à la crémation de douze tonnes d’ivoire saisies en juillet 1989, feu symbolique allumé par le président kenyan de l’époque, Daniel Arap Moi, pour symboliser l’opposition du Kenya au marché de l’ivoire. Elle raconte tout ceci dans I Dreamed of Africa, best-seller international qui a plusieurs fois été comparé à Out of Africa d’Isaak Dinesen. Les liens qu’elle établit dans son écriture entre son histoire personnelle et son combat environnementaliste mettent au jour un rapport particulier au monde naturel, dans lequel Gallman a trouvé une consolation et un but vital après la perte de son fils et de son mari. Elle est, encore aujourd’hui, considérée comme une des environnementalistes kenyanes les plus influentes.

Ellen Meloy était une peintre et auteure du sud-ouest américain, décédée en 2004. Elle se qualifiait elle-même de « desert writer. » Dans ses écrits, Meloy donne voix à l’incroyable nombre de formes de vie qui vivent et se plaisent dans le désert, souvent perçu comme un lieu vide. Elle y brouille les limites entre sa maison et l’extérieur, se considérant non pas comme vivant chez elle, mais comme vivant sur le terrain des lézards, corbeaux, desert bighorns et autres animaux qui occupent l’endroit. Après sa mort, son mari et ses amis ont fondé le Ellen Meloy Fund qui remet chaque année un prix à un récit sur le désert. Ce que Meloy met en place dans son écriture est une reconstruction de liens. Elle réinstaure un rapport personnel (inner) avec le monde qui l’entoure (outer) et rend ainsi, au moyen dune écriture qui borde le spirituel et le philosophique, le personnel politique. Elle brouille les attentes prévisibles et explique les raisons pour lesquelles elle se sent plus à l’aise perdue dans le désert ou la brousse plutôt qu’à Las Vegas. Ceci contribue à transformer le politique (le public) en quelque chose de personnel étant donné le rapport personnel que certains Américains ont avec cette ville au détriment du désert qui l’entoure. Ce renversement d’attendus contribue à faire du monde (et de sa protection) une affaire personnelle et politique chez cette auteure.

En conclusion, les histoires personnelles de ces auteures deviennent donc un moyen de rendre audible aux lecteurs des problèmes plus vastes, notamment grâce à la narration à la première personne du singulier, forme sous laquelle ces histoires sont relatées. Celle-ci permet de contourner les réticences que certain.es pourraient avoir vis-à-vis dun essai scientifique ou théorique, tout en permettant lexpression de positions personnelles éthiques et dune sensibilité souvent absente dans les discours éthiques et scientifiques analytiques.12 Il sagit pour ces auteures de réécrire le monde afin dy réinscrire lhumain comme n’étant plus séparé de la nature :

[Ces auteur.es] font lexpérience du monde naturel non plus comme la Nature, objectivement, artificiellement en dehors, mais dune façon profondément personnelle, intime et révélatrice, en dedans. [] La liberté [des écrivaines] est dexprimer la vérité concernant toutes nos relations et de ne pas nous dévaloriser parce que nous nous sentons connectées par le désir et le regret à des hommes, des enfants, des grand-mères, les pluies, la chair et les graines du désert, à de vieux récits et des mots malicieux, au passé et au future, à ce que Rachel Carson nommait le flot des choses vivantes. Cest une métaphysique puissante que cette unité entre corps, esprit et terre, avec des conséquences morales tout aussi puissantes.13

Cette citation reflète également de façon évidente les trois relations principales que ces différent.es auteur.es réinventent au moyen de leurs écrits : le rapport au lieu, au corps et au langage. Ces différentes réécritures offrent une vision du monde moins dichotomique : « une écriture qui suggère comment limagination et lesprit sentremêlent aux expériences de la nature de façon transformative et rédemptrice, de même quelle laisse entrevoir le potentiel de ces expériences et de ces transformations. »14 Ce faisant, ces écritures se distancient des normes hétéropatriarcales afin doffrir une stratégie d’émancipation écoféministe : une nouvelle façon d’« être-au-monde ».

1Notamment grâce à la publication, en 1998, de Ecofeminist Literary Criticism : Critiques, Theory, Pedagogy édité par Greta Gaard et Patrick D. Murphy qui fut le premier ouvrage à fixer lutilisation purement littéraire des pensées écoféministes. Pour une explication non-académique de la mouvance écoféministe, il est possible de vous reporter à deux articles de vulgarisation scientifique parus respectivement dans la revue suisse Moins ! et dans la revue écologique française S!lence ! (2015) par lauteure.

2 Comme le démontre Susan Griffin dans son Woman and Nature : the Roaring inside Her, publié en 1978.

3GAARD, MURPHY. Ecofeminist Literary Criticism. 11. Notre emphase.

4GAARD Greta, communication personnelle entre moi-même et lauteure, 30/04/2014.

5STURGEON Noël. Environmentalism in Popular Culture: Gender, Race, Sexuality and the Politics of the Natural. Tucson: University of Arizona Press, 2009, 169.

6ALAIMO Stacy, HECKMAN Susan. Material Feminisms. Bloomington : Indiana University Press, 2007, 4.

7LAUWERS Margot. Amazones de la Plume : les manifestations littéraires de l’écoféminisme contemporain. 2014.

8OPPERMANN Serpil. « Feminist Ecocriticism: The New Ecofeminist Settlement ». Op.cit. 65.

9VAKOCH Douglas A. Feminist Ecocriticism : Environment, Women and Literature. Lanham: Lexington Books, 2012, 2.

10VAKOCH. Feminist Ecocriticism. Op.cit. 2.

11CAMERON Anne. « First Mother and the Rainbow Children ». Healing the Wounds. Op.cit. 58.

12WARREN Karen. « The Power and the Promise of Ecological Feminism ». Environmental Ethics Vol 12 N°3, 1990, 125-46.

13WITTIG ALBERT Susan & MOORE Susan. What Wildness is This? Op.cit. xiii-xv.

14 WITTIG & MOORE. What Wildness is This ? Op.cit. xvi.

Un nouveau printemps pour l’écoféminisme ?
Convergence des luttes ! Ce mot d’ordre résonne de plus en plus fort chez les résistants au « système ». Mais pourquoi l’écoféminisme, qui justement travaille depuis quarante ans à cette convergence en déployant expériences militantes et renouvellements théoriques, reste-t-il si méconnu ? Cette introduction tente de clarifier les atouts de ce mouvement multiforme tout en exposant les critiques qui lui ont été adressées ; elle suggère aussi quelques pistes pour une possible évolution future.

A New Spring
for Ecofeminism?
A convergence of struggles! This demand resonates with increasing strength among those who resist the “system”. Why then doesn’t ecofeminism, which has attempted to materialize this convergence through activist experiences and theoretical breakthroughs over the last forty years, meet a wider public? This introduction tries to showcase the strengths of this multifarious movement, as well as the criticisms it has had to face. A few possibilities for further evolutions are discussed along the way.

Pour un écoféminisme de l’égalité

Pour un écoféminisme de l’égalité
Dans cet article, on propose un écoféminisme non essentialiste qui relève d’une réflexion éthique et politique sur les rapports de l’être humain à la Nature. Orienté vers l’écojustice et la durabilité, cet écoféminisme critique se caractérise par la défense des principes d’égalité et d’autonomie, le dialogue interculturel, une acceptation de la science et de la technique limitée par le principe de précaution ainsi que l’universalisation de l’éthique de la sollicitude.

For an Ecofeminism of Equality
This article describes a non-essentialist form of ecofeminism which questions ethically and politically the relations between mankind and nature. Geared towards ecojustice and sustainability, this ecofeminist critique stresses principles of equality and autonomy, of intercultural dialogue, of an acceptation of technoscience limited by the precautionary principle, and by the universalization of an ethics of care.

Sensibilités climatiques entre mouvances écoféministes et queer
Cet article explore quelques liens et frictions qui existent entre deux mouvements et courants de pensée qui sont d’abord des expériences militantes, des vécus, des rencontres. Il retrace quelques lieux de connexion et de divergence des pratiques activistes et identités queer vis-à-vis de l’écoféminisme. Dialogue et récits entremêlés espèrent faire sentir différemment la manière dont ces liens s’articulent à la fois dans les pratiques de résistance et dans les ressentis militants quotidiens.

Convergence between Feminist and Queer Movements in Mobilizations on Climate Issues
This article explores a few links and points of friction between movements which are first and foremost activist experiences, lived moments and encounters. Connections and divergences between queer practices and ecofeminism are investigated through a dialogue and narrations that help us feel how such links articulate practices of resistance with daily activist experiences.

La théâtralisation d’une lutte « écoféministe »
Cet article d’anthropologie propose de premières pistes pour penser l’écoféminisme en lien avec le champ d’études théâtrales, et notamment la tension entre performance et représentativité. Il se base sur un mouvement paysan, qui lutte contre la construction d’une usine de ciment, et qui s’est fait connaître pour le rôle qu’y jouent les femmes par le biais d’actions théâtralisées qui font les liens entre leurs corps et la nature. Nous interrogeons dans quelle mesure l’écoféminisme agit comme une nouvelle norme globale permettant d’intégrer une lutte au système de représentativité dominant.

Dramatization of an Ecofeminist Struggle
This anthropological study sketches an attempt to think ecofeminism in light of drama studies, namely through the tension between performance and representation. It analyzes a peasant movement of, which fights against the construction of a cement factory, a struggle famous for the prominent role played by women through the use of drama to foster the connections between their body and nature. The article questions the possibility for ecofeminism to provide a new global norm allowing to integrate a struggle into the dominant system of representation.

Portrait d’une écoféministe dans les Cévennes
Mon écoféminisme est directement enraciné dans mon style de vie expérimental, il évolue, s’affine et se radicalise au gré de mes expériences de femme, de ma réflexion, et par l’immersion constante en forêt où j’habite. Je partage ce vécu en offrant des séjours sur mon éco-lieu à des femmes en quête d’authenticité, j’organise des rencontres entre sœurs hors système, au plus près des besoins essentiels. Mon écoféminisme est donc plus un esprit qu’une pensée ou une idéologie, plus une pratique qu’une revendication.

Being an Ecofeminist in France
My ecofeminism is directly rooted in my experimental lifestyle, it evolves, refines and radicalizes itself along the way of my experiences as a woman, of my reflection and of my constant immersion in the forest in which I live. I share this experience by welcoming in my eco-place women in search of authenticity, I organize encounters between sisters, remaining as close as possible to our essential basic needs. My ecofeminism is therefore more a spirit than a thought or an ideology, more a practice than a claim.

Yanis Varoufakis, qui avait interpellé Jean-Luc Mélenchon en l’invitant à prendre position sans barguigner vraiment pour Emmanuel Macron face à Marine Le Pen, a été aussi un des premiers à faire une déclaration d’opposant au nouveau président intronisé : « Selon Yanis Varoufakis, qui argue de conversations personnelles avec Emmanuel Macron, ce dernier a conscience de la […]

Solidarité versus identification
Le débat entre écoféminisme et deep ecology
Le débat entre l’écologie profonde et l’écoféminisme définit une constante dans le développement de ces deux courants de pensée. En resserrant notre attention autour des deux figures centrales de chacun de ces courants que furent Arne Naess et Val Plumwood, nous souhaiterions montrer que la proposition clé qu’avance cette dernière d’une solidarité politique avec la nature demande pour être comprise d’être située en relation polémique avec la thèse d’une identification entre humains et non humains défendue par le théoricien de la deep ecology.

Solidarity vs. Identification
The Debate between Ecofeminism and Deep Ecology
The debate between deep ecology and ecofeminism revolves around a constant feature of both currents of thought. By focusing attention on a central figure of each movement—Arne Naess and Val Plumwood—this article attempts to show that the key proposition elaborated by the latter, that of a political solidarity with nature, can only be understood in polemical relation with the thesis of an identification between humans and non-humans, as defended by the theorist of deep ecology.

Les Sorcières
sont de retour
Dans cet entretien, Xavière Gauthier, fondatrice de la revue Sorcières, revient avec sa sœur Danièle Carrer sur l’histoire méconnue de l’écoféminisme français des années 1980. Autour de cette revue, consacrée à la création littéraire et artistique des femmes, gravitaient plusieurs autrices engagées pour l’écologie et contre le nucléaire. Xavière Gauthier explique ici comment elles reliaient féminisme et écologie, domination des femmes et domination de la nature, objets d’une seule et même répression, celle de l’hyper-capitalisme, qui va jusqu’à désirer s’approprier le vivant. Nulle notion de magie ici, mais une mise en cause radicale des rapports de reproduction et de production.

The Witches Are Back
In this conversation, Xavière Gauthier, founder of the periodical Sorcières, discusses with her sister Danièle Carrer the neglected history of French ecofeminism in the 1980s. This periodical, dedicated to literary and artistic creation by women, gathered many women writers involved in ecological and anti-nuclear struggles. They tied together feminism and ecology, domination of women and domination of nature, all repressed by hyper-capitalism and its desire to appropriate life itself. No magic here, only a radical questioning of the relations of production and reproduction.

« Ni les Femmes
ni la Terre ! »
À la recherche de la convergence des luttes entre féminisme et écologie en Argentine et Bolivie
Ni les Femmes ni la Terre ! est un documentaire tourné en Argentine et Bolivie, au plus près des femmes qui luttent contre le système Monsanto, la destruction de l’environnement par les entreprises extractivistes, les féminicides (meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes). Elles combattent pour le droit à disposer de leur corps, pour un changement de cap des modèles économiques, pour la reconnaissance de leur légitimité et de leur dignité. Elles dessinent des voies pour une révolution écoféministe.

Neither Women nor Earth!
In Search for a Convergence of Struggles in Argentina and Bolivia
Neither Women nor Earth! is a documentary film shot in Argentina and Bolivia, closely following women who struggle against Monsanto and its system, against the destruction of the environment by extractivist corporations, and against “feminicides” (the killing of women because they are women). These activists fight for the right to own their body, to change economic models, to see their legitimacy and dignity recognized. They pave the way for an ecofeminist revolution.

« Écoféminisme, art, animaux »

« Écoféminisme, art, animaux »1

« Partout triomphe un appel général à la sensibilité, la douceur, la vertu, la philanthropie, valeurs données culturellement comme le fief d’Anima, la civilisatrice du mâle, destructeur et inquisiteur Animus. »

— Françoise d’Eaubonne

« Histoire de l’art et lutte des sexes », 1978

À l’aune des révolutions féministes, de l’avènement dans le monde moderne d’une sensibilité écologiste et du renouvellement du concept de « nature », le mouvement écoféministe peut-il entraîner une lecture plus fine des objets culturels et de l’art ? Il semble que ce militantisme, qui a donné naissance à un courant de recherche universitaire dans les années 1980, aient abondamment infusé depuis, et qu’il faille aujourd’hui rendre hommage à ce corpus théorique. L’écoféminisme animal ou écoféminisme végétarien (aujourd’hui végane) est un pan de cette vaste nébuleuse, issu du féminisme radical et culturel états-unien. En tenant compte non seulement des découvertes en éthologie, biologie, neuroscience, mais aussi en étudiant les analogies entre les causes d’oppressions (pas identiques ou généralisées pour autant) et leurs racines patriarcales interconnectées, ces réflexions ont ouvert une voie inédite. Interrogeant les questions de justice sociale, environnementale et économique, elles proposent, entre autres, un féminisme inclusif de la « nature », mais aussi des animaux. Ces travaux font le constat du parallélisme qui existe entre la violence exercée à l’encontre des femmes et celle envers les animaux, « créatures semblables » (« fellow creatures »), selon Cora Diamond. Il n’est nullement question ici d’ « animaliser » les femmes ou de les percevoir comme « plus proches de la Nature » que d’autres2. Un « retour à la Nature » est également hors de propos, tout comme son idéalisation. En revanche, une des qualités des écrits écoféministes auxquels nous nous référont est d’avoir permis l’avènement d’analyses intersectionnelles assimilant les multiples luttes. En effet, aujourd’hui il n’est plus contesté que certaines violences et assujettissements se renforcent mutuellement. De fait, les écoféministes font notamment la démonstration des connexions entre souffrance humaine et animale et remettent en cause leur traditionnelle disjonction, voire opposition. Dans le champ de l’art contemporain, la figure animale est plus que jamais utilisée. Quelle critique écoféministe formuler au vu de cette production en pleine expansion ? L’essai est acrobatique mais l’enjeu vaut la peine, capable de chambouler en profondeur la perspective. Regardée au prisme de l’écoféminisme, une même image ou œuvre se livre de façon absolument différente. Ce texte, qui examine quelques œuvres d’artistes internationaux ayant recours aux animaux, est une tentative de lecture inspirée des idées écoféministes.

En octobre 2015, lors d’une performance face à un gorille empaillé à l’Hôtel de la Monnaie de Paris3, Gloria Friedmann rendit hommage à l’hominoïde et à ses congénères. L’artiste, qui travaille sur les tableaux vivants depuis les années 1990, relit son mono-dialogue Play-Back d’Eden4, tout en s’adressant au primate dans les salons XVIIIe siècle du Petit Hôtel de Conti. À la fin de ce moment intime et touchant, chaque personne de l’assistance pouvait repartir avec la reproduction d’une œuvre picturale simiesque : Painting by Congo, Male Gorilla (1962). Ce « cher collègue », comme l’appelle Friedmann, est en fait une représentation de Congo, singe né en 1954, détenu au zoo de Londres et à qui l’éthologiste et zoologiste britannique Desmond Morris proposa, un jour, crayon et carton. S’ensuivit une première ligne, puis des essais au pinceau et, enfin, plusieurs années de productions artistiques picturales (environ 400 toiles), dont le style fut qualifié d’ « expressionnisme abstrait ». Également peintre surréaliste, Morris mit en exergue « le geste propre » de Congo, qui savait avec génie lorsqu’une toile était aboutie et n’y revenait jamais. Congo devint un véritable phénomène. Il fut l’invité régulier de l’émission hebdomadaire Zoo Time diffusée par la télévision britannique de 1956 à 1968 et présentée, pendant ses premières années, par Desmond Morris.

Si Congo, l’animal « people » de Desmond Morris, a « donné », bon gré mal gré, son corps à la science et qu’il était relativement bien traité selon les connaissances de l’époque, il demeurait néanmoins une créature captive, retirée malgré elle à sa vie sociale et son milieu, apprivoisée, dressée, rendue dépendante et à qui des outils et références humains étaient proposés, orientant inévitablement son comportement5, et de fait notre vision. Congo mourra d’ailleurs prématurément de tuberculose, à seulement dix ans6, au sommet de sa gloire.

Dans Rapport pour une académie (1917), Franz Kafka décrit Peter le Rouge, un chimpanzé kidnappé en Afrique, devenu tellement savant au contact des humains qu’il est capable de raconter son passé simien devant une académie. En singeant le comportement de ses geôliers, il arrive à atteindre quelque émancipation, à défaut d’affranchissement, et préfère devenir une « bête de scène » avec imprésario qui vient quand on le sonne : « je ne tardai pas à reconnaître les deux possibilités qui s’ouvraient à moi : jardin zoologique ou music-hall. Je n’hésitai pas. Je me dis : essaie de toutes tes forces d’aller au music-hall ; c’est là l’issue, le jardin zoologique n’est qu’une nouvelle cage grillagée ; si tu y vas tu es perdu ».

Pour l’écoféministe Norma Benney « Il n’est ni correct ni juste de revendiquer la liberté pour nous-mêmes, sans revendiquer en même temps la liberté des créatures qui partagent la planète avec nous, qui sont cruellement opprimées de la naissance à la mort par des attitudes et des systèmes patriarcaux et qui n’ont pas le pouvoir des femmes pour s’organiser. »7 (All of One Flesh, 1983). De son côté, la philosophe écoféministe Lori Gruen, établit la liste des cents premiers singes utilisés par la recherche aux États-Unis : The First 100, accompagnée d’une courte biographie pour chacun d’eux8. Elle souhaite poursuivre avec le projet des mille derniers utilisés : The Last 1,000.

D’après le primatologue Frans de Waal, le peu de reconnaissance des animaux viendrait de ce qu’il nomme « anthropodéni », ou refus d’admettre des traits humains chez les animaux, phénomène selon lui relativement récent dans l’histoire. Dans Koko, le gorille qui parle de Barbet Shroeder (1978), c’est l’excès d’anthropomorphisme des premières expériences de rapprochement qui est à l’œuvre. La guenon a été initiée à la langue des signes et manie plusieurs centaines de mots. Koko est aussi nourrie de hamburgers et de chips, tandis que ses soigneurs lui apprennent à jouer au poupon ou encore à se maquiller. Presque quarante ans après le tournage du film, il est légitime de s’interroger sur la pertinence des soins donnés à Koko. On ne peut que constater, d’une part, l’évolution de la perception des animaux et d’autre part, que ce changement du rapport humanimal est toujours en cours. À présent, les questions se posent davantage en ces termes : comment vivre avec l’altérité singulière des animaux, penser leur différence pour elle-même et par elle-même ?

Que recouvre la notion d’animal ? Pour les écoféministes, l’assignation à une catégorie d’espèce est aussi une construction sociale et culturelle. La définition de l’animal est complexe, fluctuante. Dans le monde occidental, il s’agit pour l’heure des métazoaires, organismes eucaryotes multicellulaires mobiles et hétérotrophes9, y inclus les humains, co-habitant dans des « communautés enchâssées » (les « nested communities » de Mary Midgley). En outre, la majorité des animaux sont invisibles. Pourtant, ces infra-animalités bactériennes nous co-constituent. Les animaux ne sont pas tous dits « supérieurs », anthropomorphes, mammifères, vertébrés, ni même jolis, de compagnie ou évoluant en liberté. Leurs capacités cognitives ne sont pas toujours connues ou même époustouflantes. De même, leur « sentience »10 n’est pas forcément identifiée, d’abord parce que certaines espèces n’auront pas le temps d’être étudiées avant leur extinction, puis, du fait que l’entreprise paraît inatteignable11. Malgré leur pluralité, tous vivent et luttent pour exister. Depuis le XIXe siècle, nous savons que l’espèce humaine s’inscrit dans la continuité discontinue et rhizomatique du vivant, apparu il y a environ 3,77 milliards d’années sur terre. Comme l’a montré Charles Darwin, les vivants sont issus de transformations à partir d’ancêtres communs. LUCA (Last Universal Common Ancestor) est le nom de la cellule mère dont on retrouve le code génétique sur toutes les créatures terrestres, du végétal, à l’amibe et à Homo sapiens, ce dernier pourrait avoir 315 000 ans. Sur le plan phylogénétique, les singes passent pour les plus proches de nous. Avec Congo, qui était en fait un chimpanzé, un humain partagerait 98-99 % de son ADN.

Selon ses propres mots, Gloria Friedmann essaie « de comprendre ce que veut dire an-homme », et introduit Congo comme son pendant, dans une conversation symbolique qui s’apparente, dans les faits, davantage à un discours. Le rendez-vous entre l’humain et l’animal s’avère quasi grotesque tant il est improbable dans l’architecture néoclassique de la Monnaie. Toutefois, en s’engageant au figuré dans la relation interspécifique, l’artiste semble évoquer, avec une étrange sérénité nostalgique, un Paradis ou monde évanoui, la perte inexorable des liens avec un univers cosmologique vertigineux et mouvant, hétérogène organisme minéral, végétal, animal, animé. Quelle est la réalité de cet Eden romantique, nature sauvage et vierge, idéal qui n’existerait que dans les mythes et rêves ? Homo sapiens a-t-il jamais vécu en harmonie avec la « nature » ? Le monde ante-humains était-il plus équilibré ? Que serait un monde sans humains ? L’hécatombe de la sixième extinction animale en cours, n’est-ce pas la possibilité même d’être autre qu’humain qui est assassinée ?
Durant le tête à tête avec Friedmann, Congo mutique ne contredit pas. Il est bien incapable de répondre, non pas à cause de son animalité, qui le condamnerait au « parler simiesque » et ne lui permettrait pas d’accéder au langage articulé humain et à l’éventualité d’une réponse, mais du fait de son état. Le défunt Congo laisse derrière son absence/présence un vide métaphorique immense, un abysse entre lui et Gloria, entre nature morte et nature vivante. Friedmann ne s’adresse finalement qu’à une dépouille conservée et « remise en forme » par un taxidermiste. Feu le grand singe, superbe vieux mâle « dos argenté » semble-t-il, est ici figé dans une mise en scène stéréotypée, il est « naturalisé », chosifié, vanité, un « objet du passé lointain », comme le dit l’artiste, nommé tel un pays d’Afrique d’où il est peut-être originaire. La présentation de l’animal fait référence à la Wunderkammer, au cabinet de curiosités. Congo est muséifié, tels les animaux des Dioramas que Hiroshi Sugimoto photographie depuis 1974. Toutefois, chez Friedmann, en plus d’une réflexion sur le temps, l’animal lui-même devient source de questionnements. Congo est à la fois symptôme et réel, Même et Autre, maître et esclave. Il suscite tant l’admiration que la crainte, l’amitié et la violence, résumant l’ambivalence de cette relation et la tension entre des ontologies dissymétriques.
L’animal bipède tient un autre rôle encore : celui de martyr rédempteur, assujetti et sacrifié, archétype de la douleur. Il joue l’intercesseur conduisant à des interrogations existentielles, celui de la genèse, des origines de l’art et des sources du conflit. Congo est le passeur vers des mondes occultes. Il détiendrait peut-être la clef de l’univers : un animal-sphinx en somme. Sur son socle, il est hyper visible, disposé et cadré de façon à être perpétuellement vu, comme dans un zoo. Est-il en comparution devant un tribunal ? Quel crime a commis cet « humain proximal » ? Sur quelle histoire, quelles institutions et normes repose une justice faite seulement par et pour l’humain ? La posture de Congo relève tout autant de l’orante que du professeur. Pour Friedmann, assise derrière un bureau d’écolière, « maintenant, ce sera plutôt le lièvre mort qui expliquera le tableau à Joseph Beuys, qui lui aussi est mort ». De quoi pourrait nous instruire ce gorille qui ne parle aucune des langues humaines ? De notre évolution, certes, mais aussi de notre avenir, de comment le vivant est en rapport avec le monde, notre monde, les mondes ou « de ce que veut dire vivre, parler, mourir, être et monde comme être-dans-le-monde ou comme être-au-monde, ou être-avec, être-devant, être-derrière, être-après, être et suivre, être suivi ou être suivant, là où je suis, d’une façon ou d’une autre, mais irrécusablement, près de ce qu’ils appellent l’animal. »12

Rapprochements

En résidence en Italie à RAVE13, Regina José Galindo réalise la performance La Oveja Negra (« Le Mouton Noir »). Le 31 mai 2014, nue et immobile, l’artiste se tint pendant une heure embourbée dans la glaise et au milieu d’un troupeau de moutons sauvés de la tuerie. Elle apparaît, statue en chair et en os aux longs cheveux noirs, monument vivant en position de quadrupèdes. Ici, il ne s’agit pas que d’art de la réalité, mais aussi d’art de la représentation. Dorénavant en semi-liberté dans un large espace, les ovins sont retenus le temps de la performance dans un enclos, espace et sanctuaire pénétré uniquement par Galindo, le mouton noir ; les spectateurs se trouvant à l’extérieur du cercle. Pour la première fois dans une œuvre de l’artiste, l’animal joue le rôle central. Il est un protagoniste à part entière, celui qui s’active, performe, façonne et crée. Pendant l’action, les moutons bêlent tour à tour, s’immobilisent, se meuvent, inquiétés par cette créature intruse, pourtant inoffensive et paisible. Poussés par la curiosité, ils abordent l’artiste, la reniflent, se grattent contre elle, se débarrassant petit à petit de leur timidité initiale. L’œuvre conçue en plein air, hors du musée et de l’institution, est retransmise en direct au MACRO Testaccio de Rome. Les bruits et les cris des moutons résonnaient ainsi dans le musée d’art contemporain, ancien abattoir converti en un lieu culturel.
Le questionnement des systèmes de classifications taxonomiques, dont la scala naturae (« échelle des êtres ») d’Aristote, semble se trouver au cœur même du dispositif. Pour comprendre ce qui dans l’esprit de l’animal, de cet autre autre est singulièrement intéressant, Galindo se place à son niveau. L’artiste le matérialise tant physiquement que spatialement : c’est elle qui rejoint les animaux sur leur territoire au lieu de les faire venir dans l’institution artistique. Cette expérience d’acculturation, aventure d’intersubjectivité, apparaît telle une migration d’âme avec celui ou celle – agneau, brebis, mouton – nommé(e) animal(e). La performance, le corps, est le matériau modeste et dynamique de cette recherche sur l’existant, l’organique, le vivant, l’ici et maintenant, le présent tangible, le monde re-matérialisé. Dévêtue et ne possédant plus que son animalité, ce « souffle de vie et d’âme », Galindo semble faire don de ce dépouillement à toutes les formes de vies. En installant une connexion physique et en cherchant à synchroniser son corps sur celui d’autrui, elle exprime toute l’étrangeté de ces réceptacles éphémères et sensibles, ainsi que leur finitude. Derrière son action, l’artiste, femme d’origine amérindienne, fait aussi bien référence à l’érotisation et à l’animalisation subies par les populations autochtones. Lors d’une autre performance exécutée en 2005, Galindo tranche au couteau, à vif dans sa propre chair, le mot « PERRA » (« chienne »). En filigrane se dessine le massacre des femmes pendant la guerre civile dans son pays, au Guatemala, retrouvées avec l’inscription « muerte a todas las perras » (« mort à toutes les chiennes ») écrite à la lame sur le corps.

Dans un autre registre, Holding the Lamb (2010) de Marina Abramovic. Sur la photographie et apparaissant de dos, la performeuse érige triomphalement et à bout de bras un agneau, surplombant un grandiose paysage montagnard. La posture de la figure humaine centrale est impérialiste, conquérante, virile, supérieure, externe aux éléments. À ce titre, l’ « Idéal hégémonique » dont parle Marti Kheel, cloisonnant et qui a durablement influencé la société occidentale moderne, trouve un certain écho dans l’image. Pour les féministes culturelles et écoféministes, il faut plutôt échapper à la « masculinisation des femmes » (Vandana Shiva). Elles ont davantage œuvré à hisser haut les valeurs qui leur étaient traditionnellement attribuées, discréditées et alternatives. Regina José Galindo semble incarner cette attitude et interprète le refus du pouvoir et du contrôle. En revenant à la terre, à l’humilité et à l’humus, l’artiste poursuit sa recherche sur la coercition et l’exploitation, posant la question de la responsabilité envers le/la plus faible, le/la plus vulnérable, l’innocent(e), le/la dénigré(e), le/la marginalisé(e), l’outsider. Dans ce cas, plutôt qu’un « devenir-animal », l’intention tient davantage au « devenir-humain », laisser à l’autre sa part de mystère et revoir la définition de l’humain. Le « corps des autres »14, humains ou non, est-il davantage réifiable ou consommable que le sien ? Selon l’auteure féministe Elizabeth Fisher (1924-1982), les animaux domestiquesseraient une des premières formes de propriété privée15. Leur objectification et transformation en machines reproductrices – de surcroît pour les animaux femelles – est à la base du système patriarcal capitaliste (terme qui vient du latin « caput », signifiant « la tête », à l’origine la tête de bétail).

À la suite de la performance de Regina José Galindo, l’artiste italienne Tiziana Pers démarre en 2016 une série de peintures intitulée The Age of the Flock. Y figurent de nombreux détails de comportement suite à l’observation minutieuse de certains membres du troupeau avec lesquels Galindo avait interféré. En quoi consiste la vie d’un mouton ? Quels sont ses sentiments, ses désirs ? Pour la primatologue et éthologue britannique Thelma Rowell, il ne fait nul doute que les ovins sont des « êtres sociaux sophistiqués », capables de coopération et de résoudre des conflits16. Même constat pour Tiziana Pers qui entre dans un rapport empathique avec chaque animal du troupeau, lui accordant sa bienveillance, lui offrant son « attention comme forme la plus rare et pure de générosité » (Simone Weil). L’artiste cherche ainsi à déjouer le processus d’homogénéisation de la catégorie dominée perçue comme uniforme, écrasant tout particularisme, masquant la puissance d’agir des êtres ainsi que leur vie émotionnelle individuelle complexe.

Le titre de la série de Pers résonne avec Away from the Flock (1994), œuvre iconique de Damien Hirst, issue de la série Natural History initiée en 1991. Away from the Flock existe en trois versions, représentant chacune un agneau scindé en deux. Les moitiés sont montrées dans des caissons transparents symétriques remplis de formaldéhyde17, cette solution liquide qui conserve la créature zombiesque dans un état entre mort et semblant de vie. Le regardeur-voyeur peut ainsi circuler autour des vitrines et se repaître visuellement de l’intérieur du cadavre de l’animal morcelé. Un des éléments de la vive controverse à l’égard du travail de Hirst tient au fait que les jeunes animaux ont été choisis et sacrifiés afin d’assouvir le projet de l’artiste. Nonobstant cela, Hirst déclara vouloir proposer une alternative aux zoos. Vraisemblablement, il pensait utiliser l’art comme outil de protestation contre la logique d’enfermement des animaux. Dans une optique écoféministe, il devient évident que la pièce reproduit et même, fait la propagande d’une mécanique suprématiste binaire dissimulée dans les rapports humains/autres espèces, humain/nature, mais aussi et par extension masculin/féminin, hétérosexuel/queer, blanc/personne racialisée, adulte/enfant, valide/infirme, riche/pauvre, citoyen/migrant, rationnel/émotionnel, etc. Away from the Flock est une allégorie, celle de la longue histoire spéciste de l’humanité, de la discrimination arbitraire et violente faite à l’encontre des créatures vivantes appartenant à d’autres espèces. Evoluant dans des sphères artistiques, sociales, politiques presque opposées, les œuvres de Pers et de Hirst le sont au final tout autant. Chez Pers, l’animal n’est plus une ressource, une matière à disposition, mais un sujet à part entière. Il passe du fond au premier plan ; ex élément décoratif il devient acteur et performeur, une personne dont on prend en compte les besoins et même qu’on portraiture.

La peinture animalière figurait historiquement au plus bas niveau dans la hiérarchie des genres de la peinture établie par l’Académie française ; la peinture d’histoire étant la plus valorisée, mâle et guerrière. Un glissement s’est effectué au fil du temps, la peinture animalière devenant bel et bien une peinture d’histoire. L’Histoire justement, montre à quel point l’éducation à la non-violence demeure un enjeu majeur et vital. Pour Batya Bauman, ancienne présidente des Feminists for Animal Rights, « Il ne peut y avoir de paix, d’égalité raciale, de libertés civiles, de justice environnementale sans résoudre les questions d’exploitation et d’abus sur ceux perçus comme “autre”. ».18

Si les peintures de Tiziana Pers sont éloignées des scènes bucoliques, pastorales et autres bergeries de l’ère pré-moderne d’un Jean-Baptiste Huet (1745-1811), elles s’inscrivent inévitablement dans la généalogie du genre, dont Rosa Bonheur (1822-1899) est l’une des célèbres représentantes. Au XIXe siècle, l’artiste républicaine française donne à sa pratique de la peinture animalière une portée politique lorsqu’elle fréquentait les foires aux bestiaux19 et peignait de grands animaux à l’encontre des pratiques féminines usuelles. Elle fournissait autant d’images et de témoignages de la dignité de ces êtres, même dans le labeur et la servitude. Parfois qualifiée de conservatrice bourgeoise, il semble peu probable qu’elle ait peint ces animaux par hasard, pour leurs formes ou uniquement comme des métaphores de la condition humaine. Ses représentations de vaches, de sangliers, d’ânes ou d’ovins (notamment du fameux mouton noir) font intégralement partie de son engagement politique et féministe.

Pour conclure, les œuvres de Gloria Friedmann, Régina José Galindo et de Tiziana Pers sont symptomatiques d’une mue idéologique et donnent forme à certaines des réflexions issues de l’écoféminisme. Selon Carol J. Adams, « Nous créons une nouvelle culture, une culture où les pensées et les actions ne sont pas imposées d’en haut. Nous n’avons pas besoin de « décideuses » et de « décideurs » qui renoncent aux principes, mais de « coopératrices » et de « coopérateurs » qui comprennent que tout est relié. »20 De nombreux artistes ouvrent des perspectives éthiques et contribuent de façon directe ou indirecte à politiser l’art sur ce sujet. Subsistent, malgré tout, des actes complices avec une violence institutionnalisée et ignorée, à commencer par l’utilisation d’animaux dans des conditions faisant fi de leurs besoins essentiels et générant souffrance et mort. Notre culture est indéniablement fondée sur l’asservissement de certain(e)s. « Décoloniser » le regard, c’est aussi modifier la perspective sur la « nature ». Pour le sociologue Richard Twine, « Le tournant politique, clef de l’écoféminisme et des résultats connexes de l’intersectionnalité, n’est pas seulement de créer des cultures dans lesquelles les autres animaux comptent, mais aussi de déplacer la “culture”, précisément loin des normes d’exploitation animale. »21. Cette stratégie vise un même objectif : le progrès de conscience et la libération commune. Si, comme nous le croyons, l’art et la culture ont un rôle primordial pour porter la connaissance et les utopies, se dessinent alors les contours d’un double défi pour l’art du XXIe : comment faire art avec humanité et non plus à la seule mesure de l’humain ? Ces nouveaux horizons font partie d’une reconstruction écoféministe du monde.

1 Le terme d’« animal » et d’« animaux » est problématique à maints égards, notamment parce qu’il sépare Homo sapiens de sa réalité biologique animale. Les autres appellations (« animal non-humain », « animal autre qu’humain », etc.) échouent également à rendre l’ampleur de la réflexion.

2 Toutefois, comme la montré Carol J. Adams dans The Sexual Politics of Meat (1990), le système d’oppression patriarcal « animalise » le corps des femmes, comme d’autres, personnes racialisées, etc.

3 Dans l’exposition Take Me (I’m Yours), commissariat de Christian Boltanski, Hans Ulrich Obrist et Chiara Parisi, re-création de l’exposition éponyme questionnant l’unicité de l’œuvre d’art ayant eu lieu en 1995 à la Serpentine Gallery de Londres.

4 Vidéo visible sur le site Internet : https://www.monnaiedeparis.fr/fr/expositions/talk-performances

5 Autre cas emblématique, celui d’Alex (1976-2007), perroquet gris du Gabon qui entretenait de véritables conversations et comprenait des concepts abstraits comme les formes, les couleurs, etc. Toutefois, Alex se piquait (s’arrachait les plumes), demandait inlassablement « wanna go back », ses ailes ayant été coupées, il lui était impossible de s’échapper et, quoi qu’il en soit, de survivre hors du laboratoire. Ses prodigieuses capacités cognitives firent de lui une star et on assista à une demande commerciale croissante pour ces oiseaux, espèce néanmoins protégée et décimée par la déforestation et les importations. L’installation vidéo The Great Silence (2014) d’Allora & Calzadilla, nous apprend que les ultimes mots d’Alex à sa soigneuse furent : « You be good, [see you tomorrow]. I Love you. » Dans l’œuvre filmée depuis un sanctuaire de perroquets portoricains en voie d’extinction, les oiseaux regrettent que les êtres humains ne s’intéressent pas à eux, et cherchent dans l’espace d’autres formes d’intelligence avec lesquelles communiquer, alors que celles-ci sont présentes sur terre, et bientôt disparues.

6 Ce qui correspond à l’adolescence chez les chimpanzés. Selon l’Institut Jane Goodall, l’espérance de vie d’un chimpanzé est de 40 à 50 ans. Il semblerait que certains individus atteignent des âges beaucoup plus avancés en milieu naturel. En captivité et dans de bonnes conditions, l’espérance de vie peut encore être considérablement allongée.

7 Norma Benney : « It is neither fair nor just to claim freedom for ourselves, without at the same time claiming freedom for the creatures which share the planet with us, who are cruelly oppressed from birth to death by patriarchal attitudes and systems, and who do not have women’s power to organize themselves » dans Carol J. Adams, Josephine Donovan (ed.). The Feminist Care Tradition in Animal Ethics. Columbia University Press, 2007, p. 10.

9 Valérie Chansigaud, « Animal  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté en février 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/animal/

10 Néologisme qui désigne la sensibilité et la conscience de soi, aujourd’hui avérée chez tous les vertébrés, y compris les poissons, et chez certains invertébrés comme les céphalopodes.

11 D’après le biologiste Gilles Bœuf et en 2016, environ 2 millions d’espèces seraient répertoriées (peut-être 10 % de ce qui existe réellement). Sachant qu’entre 18 000 et 20 000 espèces sont découvertes par an, il faudrait selon ses calculs mille ans pour procéder à un inventaire total ; et pourtant, à la fin de ce siècle, la moitié aura disparu.

12 Jacques Derrida. L’Animal que donc je suis. Galilée, Paris. 2006, p. 28.

13 RAVE East Village Artist Residency : http://www.raveresidency.com

14 Regina José Galindo, The Body of Others, titre de l’exposition à Modern Art Oxford en 2009.

15 Elizabeth Fisher, Woman’s Creation: Sexual Evolution and the Shaping of Society, 1979, citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Goundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 17.

16 Publication le 12/01/1993 dans la revue Ethology : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1439-0310.1993.tb00472.x/abstract

17 Depuis, le caractère toxique des œuvres a été découvert, notamment du fait des émanations de formaldéhyde.

18 Extrait de Batya Bauman, Feminists for Animal Rights : « There can be no peace, racial equality, civil liberties, environmental justice without resolving issues of exploitation and abuse of those perceived as “other”. » citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Groundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 16.

19 Rosa Bonheur devait demander une permission de travestissement pour revêtir des pantalons et avoir accès aux abattoirs. Elle est aussi la première femme à recevoir la Légion d’Honneur au titre des Beaux-Arts en 1864.

20 Carol J. Adams, La Politique sexuelle de la viande, L’Âge d’Homme, 2016, p. 22.

21 Richard Twine, « Ecofeminism and Veganism: Revisiting the Question of Universalism »: « The political crux of ecofeminism and kindred accounts of intersectionality is to not only create cultures in which other animals matter, but to move “culture,” precisely, away from norms of animal exploitation. », dans. Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 205.

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Autopsie urbaine
Sur Le Géant de Michael Klier
Le Géant (1982), film de Michael Klier, est un montage d’images de vidéosurveillance et policières, enregistrées dans de grandes villes d’Allemagne de l’Ouest (RFA). Au-delà d’une simple critique dénonciatrice, ce détournement artistique interroge de manière spéculative nos regards de spectateur sur les espaces urbains. En dépassant l’association convenue entre mise en visibilité et capacité de contrôle, il ouvre de nouvelles pistes de réflexion sur les expériences urbaines.

Urban Autopsy
On Michael Klier’s
The Giant
Michael Klier’s film
The Giant (1982) edits images of video-surveillance taken by the police and recorded in West Germany’s larger cities. Beyond a mere critique denouncing police surveillance, this artistic détournement questions in a speculative way our gaze as viewers of urban spaces. By overcoming the clichés associating visibility and control, it breaks new reflexive grounds about urban experiences.

Epopée urbaine à Montréal
Entre 2007 et 2014, Rodrigue Jean fut l’initiateur d’une expérience cinématographique reposant sur le travail d’un collectif de création connu sous le nom d’Épopée et incluant des Montréalais vivant l’exclusion dans une extrême précarité. L’article examine comment, du point de vue du spectateur, les films qui en sont issus constituent une ressource imaginaire permettant de parer à la rupture de socialité qui marque l’expérience des villes. La forme de compagnonnage qu’ils proposent fait apparaître les logiques sociales qui conduisent à l’exclusion et mise sur « l’imagination radicale » pour intensifier la sensibilité politique des urbains.

Urban Epic in Montréal
Between 2007 and 2014, Rodrigue Jean initiated a cinematographic experience based on the work of an artistic collective called Épopée, which involved Montréal residents living in situations of exclusion and extreme precariousness. The article analyses how these films provide an imaginary that helps the viewers face the rupture of sociality often experienced in city life. The form of companionship displayed in these movies brings to light the social dynamics that lead to exclusion, while it fosters the “radical imagination” in order to intensify the political sensibility of city dwellers.

Les images filmiques et la part insignifiante de l’expérience urbaine
À partir de The Girl Chewing Gum réalisé par John Smith en 1976, cet article rend compte du travail perceptif et sensible que les images audiovisuelles peuvent induire chez le spectateur. Qu’est-ce qui prend forme au cours de l’expérience d’audio-vision, dans l’écart entre images et sons ? Quelle est la capacité des images filmiques à traduire des expériences urbaines sensibles et ordinaires, et à en favoriser le récit ?

Filmic Images and the Insignificant Part of Urban Experience
On the basis of John Smith’s 1976 film The Girl Chewing Gum, this article reflects upon the perceptive and sensitive work induced by audio-visual images in spectators. What exactly takes shape during the audio-visual experience, in between images and sounds? How can filmic images translate ordinary sensitive urban experiences, and favor their narration?

Debout avec la terre
Cosmopolitiques aborigènes et solidarités autochtones
De plus en plus de mouvements activistes luttant contre la destruction des milieux de vie, notamment par les industries extractives qui précipitent les transformations climatiques et empoisonnent les eaux et l’air, cherchent des alliances et des sources d’inspiration auprès de peuples autochtones, tels les Aborigènes d’Australie, qui n’ont pas la même vision de la Terre que celle consistant à nier la nature sous prétexte qu’elle aurait succombé aux technologies humaines. Il est proposé ici de répondre à la réduction des ontologies en anthropologie par une « slow anthropology » qui soit « Debout avec la terre », fondée sur une expérience de terrain écosophiquement inspirée des visions et de la créativité des peuples autochtones et de leurs alliés en passant par la SF selon Haraway, Stengers et Meillassoux.

Standing with the Earth
Aboriginal Cosmopolitics and Autochthon Solidarities
More and more activist movements struggling against the destruction of their living environments – especially because of the extractive industries that accelerate the climate change and poison the water and the air, – look for alliance and inspiration in the autochthon people, such as the Aborigines of Australia, whose vision of the Earth is not to deny nature on the pretext that it would have succumbed to human technologies. This article proposes to respond to the reduction of ontologies in anthropology with a “slow anthropology” that would be “standing with the Earth”, a slow anthropology based on a field experience, ecosophically inspired by visions and creativity of the autochthon people and of their allies, and by the Science Fiction according to Haraway, Stengers and Meillassoux.

L’insistance des possibles
Pour un pragmatisme spéculatif
Cet article s’efforce de reprendre l’appel de Whitehead : « la philosophie ne peut rien exclure ». La philosophie spéculative prolonge ainsi l’empirisme radical de W. James. Sa tâche est de se situer sur le terrain de l’expérience dans sa multiplicité, et de préserver ce que l’expérience fait importer. Mais l’importance ne peut jamais être réduite à un état de fait. Faire importer une situation, c’est intensifier le sens des possibles qu’elle recèle et qui insistent en elle, à travers les luttes et revendications pour une autre manière de la faire exister.

The Insistence of the Possible
For a Speculative Pragmatism
This article strives to continue the call of Whitehead: “Philosophy cannot exclude anything”. Thus speculative philosophy extends W. James’ radical empiricism. Its task is to locate itself on the ground of experience in its multifariousness, and to preserve what experience makes important. But importance can never be reduced to a matter of fact. To make a situation important consists in intensifying the sense of the possible that it holds in itself and that insists in it, through struggles and claims for another way of making it exist.

La question de la technoécologie
Si la nature surgit comme problème ou comme ressource de l’activité technique, c’est qu’elle vient du dehors de la communauté technique qui tisse ses réseaux en relation avec elle. La nature est refus d’être portée complètement à la lumière. La technique s’articule à la nature par la reconnaissance des formes et leur invention permanente. C’est cette inventivité de la nature et de la technique que l’écologie devrait protéger et évaluer par rapport à la capacité de créer des liens productifs entre communautés techniques.

The Techno-Ecological Question
If nature emerges as a problem or as a resource for technical activity, it is because it comes from the outside of the technical community who weaves its networks in relation with it. Nature refuses to be fully exposed to the light of reason. Technicity articulates itself to nature through the recognition of forms and through their permanent reinvention. Ecology should protect and valorize this inventiveness of nature and technicity through its capacity to generate productive links between technical communities.

L’être le plus faible possible
Dans cet entretien, Tristan Garcia revient sur le premier principe de son « ontologie plate » : laisser être toutes choses également, concevoir « quelque chose » comme l’être si faible que rien de plus faible ne peut être conçu. L’intérêt d’une telle ontologie libérale est de permettre la reconstruction de métaphysiques, après la postmodernité, mais d’interdire aux métaphysiques de s’absolutiser et de passer pour des ontologies par défaut. L’ontologie la plus faible est là pour court-circuiter les constructions métaphysiques, en réaffirmant à tous les étages de la construction que n’importe quoi est également quelque chose.

The Being as Weak as Possible
In this interview, Tristan Garcia explains the first principle of his “flat ontology”: let all things equally be, conceive “something” as the being so weak that nothing weaker can be conceived. The interest of such a liberal ontology is to allow the reconstruction of metaphysics, after postmodernity, but to prevent metaphysics to become absolute and to pass for ontologies in the absence of a true one. The weakest ontology is there to short-circuit the metaphysical constructions, by reasserting at every step of the construction that anything is equally something.

Les matériaux de la vie

Les matériaux de la vie
Dans le Chapitre 2 de son livre Making, T. Ingold raconte certaines expérimentations menées avec ses étudiants dans son cours sur les 4 As. Ces expérimentations conduisent à reconsidérer les objets comme des matériaux solidifiés, et le « faire » comme un processus de croissance, qui échappe au modèle hylémorphique. Les matériaux eux-mêmes sont des potentiels actifs, et la fabrication consiste à unir nos forces aux leurs. En ce sens, l’alchimie est peut-être la plus apte à décrire la nature énigmatique des matériaux.

The Materials of Life
In Chapter 2 of his book Making, T. Ingold relates some experiments he carried out along with students of his 4 As course. These experiments lead to reconsider objects as solidified materials, and to reconsider “making” as a process of growth that eludes the hylomorphic model. The materials themselves are active potentials, and the making process consists in joining our forces with theirs. For this reason, alchemy may best describe the riddle of materials.

La grandeur de l’infinitésimal
Nuages de champignons, écologies du néant, et topologies étranges de l’espacetempsmatérialisant
Comment considérer l’unité de l’espace, du temps, et de la matière ? Comme « espacetempsmatérialisant ». Ce terme étrange a été fondu par l’éclair d’Hiroshima. Comme l’anthropologue Joe Masco nous y exhorte, « nous avons besoin d’examiner les effets de la bombe, non seulement au niveau de l’État-nation, mais aussi au niveau de l’écosystème local, de l’organisme, et, finalement, de la cellule ». Dès lors, quels outils d’analyse peut-on utiliser pour comprendre non seulement les enchevêtrements de phénomènes qui traversent les échelles, mais aussi la très itérative (re)constitution et sédimentation des configurations spécifiques de l’espace, du temps, et de la matière ? Comment finir pas comprendre qu’il n’y a pas de séparation entre le niveau micro et le niveau macro, qu’il n’y a pas de petite matière, que l’infinitésimal est grand, que le néant nous presse ?

No Small Matter
Mushroom Clouds, Ecologies of Nothingness, and Strange Topologies of Spacetimemattering
How can we consider the unity of space, time, and matter ? As “spacetimemattering”. This weird word melted when Hiroshima bomb detonated. As anthropologist Joseph Masco urges, “we need to examine the effects of the bomb not only at the level of the nation-state but also at the level of the local ecosystem, the organism, and ultimately, the cell”. Then, what analytical tools might we use to understand not merely the entanglements of phenomena across scales but the very iterative (re)constituting and sedimenting of specific configurations of space, time, and matter ? When and how will we understand that there is no separation between the micro level and the macro level, that there is not any small matter, that an infinitesimal is big, and that nothingness presses us ?

Matières à penser Depuis l’avènement du capitalisme financier, le spéculateur entend donner des leçons de réalisme au politique. Les services, les idées, la conscience et sa capacité d’attention : même l’immatériel se réifie pour pouvoir se vendre et s’échanger – « librement » – à la manière des choses. Il est par conséquent très urgent de renvoyer de la réalité […]

Standing Rock. Gardiens de l’eau 
contre oléoduc géant

Au campement de Standing Rock dans le Dakota du Nord, érigé contre le projet d’oléoduc géant, le Dakota Access Pipeline (DAPL), qui doit traverser les terres ancestrales des Sioux Lakota, menaçant leurs ressources en eau, notamment la rivière Missouri, vingt-sept personnes sont arrêtés le 10 octobre 2016 dont Shailene Woodley. Accusée de violation de propriété privée […]