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Hawad,
Le Mage des  déserts
Furigraphie
Ce texte sur la poésie de l’Amazigh (i.e. « berbère ») nigérien Hawad (Prix international Argana 2017 de la poésie, Maroc) dissémine, pour la reconfigurer, une épistémologie déterritorialisée des « extrémités de la douleur ». « La douleur d’être déplacés. Déplacés par la force dans le cas des Noirs d’Amérique. On les a arrachés à eux-mêmes. L’ogre, qui avait besoin de leur chair, les a amenés dans son centre, dans son cadre, pour bien les manger. C’est la même chose pour les nomades ». Les dits, les écrits et la peinture d’Hawad donnent à voir le degré atteint par la dépossession tous azimuts des puissances processuelles de la condition amazighe et, par ricochet, de l’Afrique actuelle et de ses diasporas. La poésie d’Hawad arrache les multitudes humaines dites « autochtones » ou « indigènes » à leur réduction « subalternisante ».

Hawad, The  Deserts’  Sorcerer
Furigraphie
This text about the poetry of the Amazigh Nigerian writer Hawad (who won the 2017 Argana International Prize for Poetry in Morrocco) disseminates a deterritorialized epistemology of “extreme pains”, in order to reconfigure reconfigure it. “The pain of being displaced. Displaced by violence in the case of African-Americans. They have been torn from themselves. The Oger, which needed their flesh, brought them to his center, into his frame, better to eat them.” Hawad’s words, writings and paintings display the high degree of disposession of the processual powers of the Amazigh condition, which can be extended to contemporary Africa at large, as well as to its diasporas. Hawad’s poetry pulls the so-called “indigeneous” human multitudes away from their reduction to mere “subalterns”.

Externalités africaines
Cet article d’ouverture donne les clés de la métaphore de l’externalité qui résume les formes et forces de la réinvention de l’Afrique contemporaine. Elle s’élabore par des techniques politiques, financières, juridiques, numériques, socio-culturelles particulières, innovantes ou régressives, qui relèvent tout à la fois de la sédimentation historique et de la projection dans le futur. L’extraction coloniale, l’extraversion mondiale riment avec le désir d’externalité des multitudes africaines pour se projeter vers l’extérieur, pour s’exiler vers l’ailleurs et l’au-delà et pour conquérir l’autonomie, l’émancipation et la liberté. Alors le politique devient en Afrique un champ d’expérimentation où se mêlent douloureusement l’imaginaire et le concret, la mémoire et le progrès, le local et le transnational, l’État et le coutumier, le pré-colonial et le numérique.

African Externalities
This introductory article provides the keys to the metaphor of externality which summarizes the forms and forces of reinvention in contemporary Africa. This reinvention comes through political, financial, judicial, digital and socio-cultural techniques, innovating or regressive, which simultaneously illustrate historical sedimentations and projections in the future. Colonial extraction and global extraversion accompany a desire for externality among African multitudes eager to project themselves outwards, in direction of exile, to coquer autonomy, emancipation and freedom. In Africa, politics becomes a field of experimentation where the imaginary and concrete reality, the local and the transnational, the State and common law, the pre-colonial and the digital painfully intermingle.

Précarité africaine
Pour une généalogie et une critique
La norme du travail salarié à plein temps n’a jamais réussi à s’imposer en Afrique, pas plus que l’éthique du consumérisme fondée sur l’épargne à long terme. Elle sert pourtant de référence aux projections économiques des leaders nationalistes et aux gouvernements postcoloniaux, ainsi qu’aux politiques d’ajustement structurel de la Banque Mondiale. Il en résulte un maintien des modalités d’exploitation coloniale et une incapacité à proposer une vision de l’économie originale, fondée sur les réalités du continent. La précarité représente de ce point de vue une modalité de résistance, une fuite potentiellement émancipatrice. Cependant, la récente théorisation de la précarité en Europe échoue à proposer un modèle alternatif parce qu’elle s’ancre dans l’impératif du travail. Seuls les discours religieux autorisent d’autres représentations et ils sont dès lors largement mobilisés en Afrique.

African Precariousness
For a Genealogy and a Critique
The norm of full-time wage labor never imposed itself on Africa, nor did a consumer esthics based on long-term savings. It remains nevertheless as the main reference within economic projections of African political leaders, postcolonial governments and structural adjustment policies promoted by the World Bank. The result is a continuation of colonial modes of exploitation and an incapacity to envisage a vision of economics truthful to African realities. Precariousness can thus be seen as a mode of resistance, a potentially emancipatory line of flight. However, the European theorizations of precariousness fail to propose a truly alternative model, since they hang on to the imperative of wage labor. Only religious discourses foster alternative representations, and they are massively mobilized in Africa.

Chronorigami
De l’art de plier le temps selon des formes libératrices
Cette contribution documente le développement de cabinets de curiosités médiales et d’ateliers d’archéologie des media permettant leur exploration. Ces derniers ont été conçus dans le but de créer une expérience temporelle complexe envisagée comme génératrice de « chronorigamis ». Après une description des modalités de conception de ces différents dispositifs, nous portons la réflexion sur la portée pédagogique de ce travail à travers l’étude des expérimentations réalisées en milieu éducatif. 

Chronorigami
An Art of Folding Time Along Emancipating Forms
This paper documents the development of cabinets of media curiosities and workshops of media archaeology that encourage their exploration. The latter have been designed in order to create a complex temporal experience considered as a generator of “chronorigamis”. After a description of the modalities of conception of these workshops, the paper concentrates on the pedagogical scope of this work through a study of several experimentations done in educational contexts.

L’avenir est un champ de bataille
Réflexion sur une forme spécifique de conflictualité sociale
Cette contribution, à l’interface de la sociologie et de la philosophie politique, s’interroge sur le type de conflictualité sociale dont le temps, et plus particulièrement l’imagination du futur, peut être l’opérateur. Nous vivons, en effet, à une époque de remise en cause radicale, dans l’ordre de la pensée et de la pratique conflictuelle, du slogan tant philosophique que politique TINA (There Is No Alternative). Or une telle remise en cause, dont Nuit debout est une manifestation organique, en ce qu’il a conduit des milliers de citoyens ordinaires à s’interroger sur le type de futur démocratique dont ils voulaient être les acteurs, a sa propre histoire. Cet article en ponctue quelques jalons, entre la philosophie (Bloch, Benjamin) et la sociologie (Elias), en montrant en quoi cette archéologie du « possible » permet de comprendre les usages contestataires du temps qui ont vu le jour sur la Place de la République entre avril et juillet 2016.

The Future is a Battlefield
Reflection on a Specific Form of Conflictuality
This contribution, at the interface of sociology and political philosophy, questions the type of social conflictuality revolving around time, and more particularly around the imagination of the future. We live, indeed, in a age of radical questioning of the philosophical and political slogan “There is no alternative”. But such a questioning – of which Nuit debout was an organic manifestation, inofar as it led thousands of ordinary citizens to put into question the type of democratic future of which they wanted to be the actors – has its own history. This article revisits some milestones of this history, between philosophy (Bloch, Benjamin) and sociology (Elias), showing how this archeology of the “possible” helps to understand the contesting uses of time that have come to light on the Place de la République between April and July 2016.

Suzanne Doppelt. Dans le genre poésie

Lorsqu’il a fallu constituer cette Icône poétique, c’est-à-dire cet ensemble d’une quarantaine de pages, cela a spontanément pris la forme d’une courte anthologie personnelle, bien loin évidemment d’être exhaustive, une anthologie guidée en priorité par le goût d’une lectrice qui est aussi un auteur. Ainsi je n’ai cherché ni l’unité – qui serait pour le moins […]

« Écoféminisme, art, animaux »

« Écoféminisme, art, animaux »1

« Partout triomphe un appel général à la sensibilité, la douceur, la vertu, la philanthropie, valeurs données culturellement comme le fief d’Anima, la civilisatrice du mâle, destructeur et inquisiteur Animus. »

— Françoise d’Eaubonne

« Histoire de l’art et lutte des sexes », 1978

À l’aune des révolutions féministes, de l’avènement dans le monde moderne d’une sensibilité écologiste et du renouvellement du concept de « nature », le mouvement écoféministe peut-il entraîner une lecture plus fine des objets culturels et de l’art ? Il semble que ce militantisme, qui a donné naissance à un courant de recherche universitaire dans les années 1980, aient abondamment infusé depuis, et qu’il faille aujourd’hui rendre hommage à ce corpus théorique. L’écoféminisme animal ou écoféminisme végétarien (aujourd’hui végane) est un pan de cette vaste nébuleuse, issu du féminisme radical et culturel états-unien. En tenant compte non seulement des découvertes en éthologie, biologie, neuroscience, mais aussi en étudiant les analogies entre les causes d’oppressions (pas identiques ou généralisées pour autant) et leurs racines patriarcales interconnectées, ces réflexions ont ouvert une voie inédite. Interrogeant les questions de justice sociale, environnementale et économique, elles proposent, entre autres, un féminisme inclusif de la « nature », mais aussi des animaux. Ces travaux font le constat du parallélisme qui existe entre la violence exercée à l’encontre des femmes et celle envers les animaux, « créatures semblables » (« fellow creatures »), selon Cora Diamond. Il n’est nullement question ici d’ « animaliser » les femmes ou de les percevoir comme « plus proches de la Nature » que d’autres2. Un « retour à la Nature » est également hors de propos, tout comme son idéalisation. En revanche, une des qualités des écrits écoféministes auxquels nous nous référont est d’avoir permis l’avènement d’analyses intersectionnelles assimilant les multiples luttes. En effet, aujourd’hui il n’est plus contesté que certaines violences et assujettissements se renforcent mutuellement. De fait, les écoféministes font notamment la démonstration des connexions entre souffrance humaine et animale et remettent en cause leur traditionnelle disjonction, voire opposition. Dans le champ de l’art contemporain, la figure animale est plus que jamais utilisée. Quelle critique écoféministe formuler au vu de cette production en pleine expansion ? L’essai est acrobatique mais l’enjeu vaut la peine, capable de chambouler en profondeur la perspective. Regardée au prisme de l’écoféminisme, une même image ou œuvre se livre de façon absolument différente. Ce texte, qui examine quelques œuvres d’artistes internationaux ayant recours aux animaux, est une tentative de lecture inspirée des idées écoféministes.

En octobre 2015, lors d’une performance face à un gorille empaillé à l’Hôtel de la Monnaie de Paris3, Gloria Friedmann rendit hommage à l’hominoïde et à ses congénères. L’artiste, qui travaille sur les tableaux vivants depuis les années 1990, relit son mono-dialogue Play-Back d’Eden4, tout en s’adressant au primate dans les salons XVIIIe siècle du Petit Hôtel de Conti. À la fin de ce moment intime et touchant, chaque personne de l’assistance pouvait repartir avec la reproduction d’une œuvre picturale simiesque : Painting by Congo, Male Gorilla (1962). Ce « cher collègue », comme l’appelle Friedmann, est en fait une représentation de Congo, singe né en 1954, détenu au zoo de Londres et à qui l’éthologiste et zoologiste britannique Desmond Morris proposa, un jour, crayon et carton. S’ensuivit une première ligne, puis des essais au pinceau et, enfin, plusieurs années de productions artistiques picturales (environ 400 toiles), dont le style fut qualifié d’ « expressionnisme abstrait ». Également peintre surréaliste, Morris mit en exergue « le geste propre » de Congo, qui savait avec génie lorsqu’une toile était aboutie et n’y revenait jamais. Congo devint un véritable phénomène. Il fut l’invité régulier de l’émission hebdomadaire Zoo Time diffusée par la télévision britannique de 1956 à 1968 et présentée, pendant ses premières années, par Desmond Morris.

Si Congo, l’animal « people » de Desmond Morris, a « donné », bon gré mal gré, son corps à la science et qu’il était relativement bien traité selon les connaissances de l’époque, il demeurait néanmoins une créature captive, retirée malgré elle à sa vie sociale et son milieu, apprivoisée, dressée, rendue dépendante et à qui des outils et références humains étaient proposés, orientant inévitablement son comportement5, et de fait notre vision. Congo mourra d’ailleurs prématurément de tuberculose, à seulement dix ans6, au sommet de sa gloire.

Dans Rapport pour une académie (1917), Franz Kafka décrit Peter le Rouge, un chimpanzé kidnappé en Afrique, devenu tellement savant au contact des humains qu’il est capable de raconter son passé simien devant une académie. En singeant le comportement de ses geôliers, il arrive à atteindre quelque émancipation, à défaut d’affranchissement, et préfère devenir une « bête de scène » avec imprésario qui vient quand on le sonne : « je ne tardai pas à reconnaître les deux possibilités qui s’ouvraient à moi : jardin zoologique ou music-hall. Je n’hésitai pas. Je me dis : essaie de toutes tes forces d’aller au music-hall ; c’est là l’issue, le jardin zoologique n’est qu’une nouvelle cage grillagée ; si tu y vas tu es perdu ».

Pour l’écoféministe Norma Benney « Il n’est ni correct ni juste de revendiquer la liberté pour nous-mêmes, sans revendiquer en même temps la liberté des créatures qui partagent la planète avec nous, qui sont cruellement opprimées de la naissance à la mort par des attitudes et des systèmes patriarcaux et qui n’ont pas le pouvoir des femmes pour s’organiser. »7 (All of One Flesh, 1983). De son côté, la philosophe écoféministe Lori Gruen, établit la liste des cents premiers singes utilisés par la recherche aux États-Unis : The First 100, accompagnée d’une courte biographie pour chacun d’eux8. Elle souhaite poursuivre avec le projet des mille derniers utilisés : The Last 1,000.

D’après le primatologue Frans de Waal, le peu de reconnaissance des animaux viendrait de ce qu’il nomme « anthropodéni », ou refus d’admettre des traits humains chez les animaux, phénomène selon lui relativement récent dans l’histoire. Dans Koko, le gorille qui parle de Barbet Shroeder (1978), c’est l’excès d’anthropomorphisme des premières expériences de rapprochement qui est à l’œuvre. La guenon a été initiée à la langue des signes et manie plusieurs centaines de mots. Koko est aussi nourrie de hamburgers et de chips, tandis que ses soigneurs lui apprennent à jouer au poupon ou encore à se maquiller. Presque quarante ans après le tournage du film, il est légitime de s’interroger sur la pertinence des soins donnés à Koko. On ne peut que constater, d’une part, l’évolution de la perception des animaux et d’autre part, que ce changement du rapport humanimal est toujours en cours. À présent, les questions se posent davantage en ces termes : comment vivre avec l’altérité singulière des animaux, penser leur différence pour elle-même et par elle-même ?

Que recouvre la notion d’animal ? Pour les écoféministes, l’assignation à une catégorie d’espèce est aussi une construction sociale et culturelle. La définition de l’animal est complexe, fluctuante. Dans le monde occidental, il s’agit pour l’heure des métazoaires, organismes eucaryotes multicellulaires mobiles et hétérotrophes9, y inclus les humains, co-habitant dans des « communautés enchâssées » (les « nested communities » de Mary Midgley). En outre, la majorité des animaux sont invisibles. Pourtant, ces infra-animalités bactériennes nous co-constituent. Les animaux ne sont pas tous dits « supérieurs », anthropomorphes, mammifères, vertébrés, ni même jolis, de compagnie ou évoluant en liberté. Leurs capacités cognitives ne sont pas toujours connues ou même époustouflantes. De même, leur « sentience »10 n’est pas forcément identifiée, d’abord parce que certaines espèces n’auront pas le temps d’être étudiées avant leur extinction, puis, du fait que l’entreprise paraît inatteignable11. Malgré leur pluralité, tous vivent et luttent pour exister. Depuis le XIXe siècle, nous savons que l’espèce humaine s’inscrit dans la continuité discontinue et rhizomatique du vivant, apparu il y a environ 3,77 milliards d’années sur terre. Comme l’a montré Charles Darwin, les vivants sont issus de transformations à partir d’ancêtres communs. LUCA (Last Universal Common Ancestor) est le nom de la cellule mère dont on retrouve le code génétique sur toutes les créatures terrestres, du végétal, à l’amibe et à Homo sapiens, ce dernier pourrait avoir 315 000 ans. Sur le plan phylogénétique, les singes passent pour les plus proches de nous. Avec Congo, qui était en fait un chimpanzé, un humain partagerait 98-99 % de son ADN.

Selon ses propres mots, Gloria Friedmann essaie « de comprendre ce que veut dire an-homme », et introduit Congo comme son pendant, dans une conversation symbolique qui s’apparente, dans les faits, davantage à un discours. Le rendez-vous entre l’humain et l’animal s’avère quasi grotesque tant il est improbable dans l’architecture néoclassique de la Monnaie. Toutefois, en s’engageant au figuré dans la relation interspécifique, l’artiste semble évoquer, avec une étrange sérénité nostalgique, un Paradis ou monde évanoui, la perte inexorable des liens avec un univers cosmologique vertigineux et mouvant, hétérogène organisme minéral, végétal, animal, animé. Quelle est la réalité de cet Eden romantique, nature sauvage et vierge, idéal qui n’existerait que dans les mythes et rêves ? Homo sapiens a-t-il jamais vécu en harmonie avec la « nature » ? Le monde ante-humains était-il plus équilibré ? Que serait un monde sans humains ? L’hécatombe de la sixième extinction animale en cours, n’est-ce pas la possibilité même d’être autre qu’humain qui est assassinée ?
Durant le tête à tête avec Friedmann, Congo mutique ne contredit pas. Il est bien incapable de répondre, non pas à cause de son animalité, qui le condamnerait au « parler simiesque » et ne lui permettrait pas d’accéder au langage articulé humain et à l’éventualité d’une réponse, mais du fait de son état. Le défunt Congo laisse derrière son absence/présence un vide métaphorique immense, un abysse entre lui et Gloria, entre nature morte et nature vivante. Friedmann ne s’adresse finalement qu’à une dépouille conservée et « remise en forme » par un taxidermiste. Feu le grand singe, superbe vieux mâle « dos argenté » semble-t-il, est ici figé dans une mise en scène stéréotypée, il est « naturalisé », chosifié, vanité, un « objet du passé lointain », comme le dit l’artiste, nommé tel un pays d’Afrique d’où il est peut-être originaire. La présentation de l’animal fait référence à la Wunderkammer, au cabinet de curiosités. Congo est muséifié, tels les animaux des Dioramas que Hiroshi Sugimoto photographie depuis 1974. Toutefois, chez Friedmann, en plus d’une réflexion sur le temps, l’animal lui-même devient source de questionnements. Congo est à la fois symptôme et réel, Même et Autre, maître et esclave. Il suscite tant l’admiration que la crainte, l’amitié et la violence, résumant l’ambivalence de cette relation et la tension entre des ontologies dissymétriques.
L’animal bipède tient un autre rôle encore : celui de martyr rédempteur, assujetti et sacrifié, archétype de la douleur. Il joue l’intercesseur conduisant à des interrogations existentielles, celui de la genèse, des origines de l’art et des sources du conflit. Congo est le passeur vers des mondes occultes. Il détiendrait peut-être la clef de l’univers : un animal-sphinx en somme. Sur son socle, il est hyper visible, disposé et cadré de façon à être perpétuellement vu, comme dans un zoo. Est-il en comparution devant un tribunal ? Quel crime a commis cet « humain proximal » ? Sur quelle histoire, quelles institutions et normes repose une justice faite seulement par et pour l’humain ? La posture de Congo relève tout autant de l’orante que du professeur. Pour Friedmann, assise derrière un bureau d’écolière, « maintenant, ce sera plutôt le lièvre mort qui expliquera le tableau à Joseph Beuys, qui lui aussi est mort ». De quoi pourrait nous instruire ce gorille qui ne parle aucune des langues humaines ? De notre évolution, certes, mais aussi de notre avenir, de comment le vivant est en rapport avec le monde, notre monde, les mondes ou « de ce que veut dire vivre, parler, mourir, être et monde comme être-dans-le-monde ou comme être-au-monde, ou être-avec, être-devant, être-derrière, être-après, être et suivre, être suivi ou être suivant, là où je suis, d’une façon ou d’une autre, mais irrécusablement, près de ce qu’ils appellent l’animal. »12

Rapprochements

En résidence en Italie à RAVE13, Regina José Galindo réalise la performance La Oveja Negra (« Le Mouton Noir »). Le 31 mai 2014, nue et immobile, l’artiste se tint pendant une heure embourbée dans la glaise et au milieu d’un troupeau de moutons sauvés de la tuerie. Elle apparaît, statue en chair et en os aux longs cheveux noirs, monument vivant en position de quadrupèdes. Ici, il ne s’agit pas que d’art de la réalité, mais aussi d’art de la représentation. Dorénavant en semi-liberté dans un large espace, les ovins sont retenus le temps de la performance dans un enclos, espace et sanctuaire pénétré uniquement par Galindo, le mouton noir ; les spectateurs se trouvant à l’extérieur du cercle. Pour la première fois dans une œuvre de l’artiste, l’animal joue le rôle central. Il est un protagoniste à part entière, celui qui s’active, performe, façonne et crée. Pendant l’action, les moutons bêlent tour à tour, s’immobilisent, se meuvent, inquiétés par cette créature intruse, pourtant inoffensive et paisible. Poussés par la curiosité, ils abordent l’artiste, la reniflent, se grattent contre elle, se débarrassant petit à petit de leur timidité initiale. L’œuvre conçue en plein air, hors du musée et de l’institution, est retransmise en direct au MACRO Testaccio de Rome. Les bruits et les cris des moutons résonnaient ainsi dans le musée d’art contemporain, ancien abattoir converti en un lieu culturel.
Le questionnement des systèmes de classifications taxonomiques, dont la scala naturae (« échelle des êtres ») d’Aristote, semble se trouver au cœur même du dispositif. Pour comprendre ce qui dans l’esprit de l’animal, de cet autre autre est singulièrement intéressant, Galindo se place à son niveau. L’artiste le matérialise tant physiquement que spatialement : c’est elle qui rejoint les animaux sur leur territoire au lieu de les faire venir dans l’institution artistique. Cette expérience d’acculturation, aventure d’intersubjectivité, apparaît telle une migration d’âme avec celui ou celle – agneau, brebis, mouton – nommé(e) animal(e). La performance, le corps, est le matériau modeste et dynamique de cette recherche sur l’existant, l’organique, le vivant, l’ici et maintenant, le présent tangible, le monde re-matérialisé. Dévêtue et ne possédant plus que son animalité, ce « souffle de vie et d’âme », Galindo semble faire don de ce dépouillement à toutes les formes de vies. En installant une connexion physique et en cherchant à synchroniser son corps sur celui d’autrui, elle exprime toute l’étrangeté de ces réceptacles éphémères et sensibles, ainsi que leur finitude. Derrière son action, l’artiste, femme d’origine amérindienne, fait aussi bien référence à l’érotisation et à l’animalisation subies par les populations autochtones. Lors d’une autre performance exécutée en 2005, Galindo tranche au couteau, à vif dans sa propre chair, le mot « PERRA » (« chienne »). En filigrane se dessine le massacre des femmes pendant la guerre civile dans son pays, au Guatemala, retrouvées avec l’inscription « muerte a todas las perras » (« mort à toutes les chiennes ») écrite à la lame sur le corps.

Dans un autre registre, Holding the Lamb (2010) de Marina Abramovic. Sur la photographie et apparaissant de dos, la performeuse érige triomphalement et à bout de bras un agneau, surplombant un grandiose paysage montagnard. La posture de la figure humaine centrale est impérialiste, conquérante, virile, supérieure, externe aux éléments. À ce titre, l’ « Idéal hégémonique » dont parle Marti Kheel, cloisonnant et qui a durablement influencé la société occidentale moderne, trouve un certain écho dans l’image. Pour les féministes culturelles et écoféministes, il faut plutôt échapper à la « masculinisation des femmes » (Vandana Shiva). Elles ont davantage œuvré à hisser haut les valeurs qui leur étaient traditionnellement attribuées, discréditées et alternatives. Regina José Galindo semble incarner cette attitude et interprète le refus du pouvoir et du contrôle. En revenant à la terre, à l’humilité et à l’humus, l’artiste poursuit sa recherche sur la coercition et l’exploitation, posant la question de la responsabilité envers le/la plus faible, le/la plus vulnérable, l’innocent(e), le/la dénigré(e), le/la marginalisé(e), l’outsider. Dans ce cas, plutôt qu’un « devenir-animal », l’intention tient davantage au « devenir-humain », laisser à l’autre sa part de mystère et revoir la définition de l’humain. Le « corps des autres »14, humains ou non, est-il davantage réifiable ou consommable que le sien ? Selon l’auteure féministe Elizabeth Fisher (1924-1982), les animaux domestiquesseraient une des premières formes de propriété privée15. Leur objectification et transformation en machines reproductrices – de surcroît pour les animaux femelles – est à la base du système patriarcal capitaliste (terme qui vient du latin « caput », signifiant « la tête », à l’origine la tête de bétail).

À la suite de la performance de Regina José Galindo, l’artiste italienne Tiziana Pers démarre en 2016 une série de peintures intitulée The Age of the Flock. Y figurent de nombreux détails de comportement suite à l’observation minutieuse de certains membres du troupeau avec lesquels Galindo avait interféré. En quoi consiste la vie d’un mouton ? Quels sont ses sentiments, ses désirs ? Pour la primatologue et éthologue britannique Thelma Rowell, il ne fait nul doute que les ovins sont des « êtres sociaux sophistiqués », capables de coopération et de résoudre des conflits16. Même constat pour Tiziana Pers qui entre dans un rapport empathique avec chaque animal du troupeau, lui accordant sa bienveillance, lui offrant son « attention comme forme la plus rare et pure de générosité » (Simone Weil). L’artiste cherche ainsi à déjouer le processus d’homogénéisation de la catégorie dominée perçue comme uniforme, écrasant tout particularisme, masquant la puissance d’agir des êtres ainsi que leur vie émotionnelle individuelle complexe.

Le titre de la série de Pers résonne avec Away from the Flock (1994), œuvre iconique de Damien Hirst, issue de la série Natural History initiée en 1991. Away from the Flock existe en trois versions, représentant chacune un agneau scindé en deux. Les moitiés sont montrées dans des caissons transparents symétriques remplis de formaldéhyde17, cette solution liquide qui conserve la créature zombiesque dans un état entre mort et semblant de vie. Le regardeur-voyeur peut ainsi circuler autour des vitrines et se repaître visuellement de l’intérieur du cadavre de l’animal morcelé. Un des éléments de la vive controverse à l’égard du travail de Hirst tient au fait que les jeunes animaux ont été choisis et sacrifiés afin d’assouvir le projet de l’artiste. Nonobstant cela, Hirst déclara vouloir proposer une alternative aux zoos. Vraisemblablement, il pensait utiliser l’art comme outil de protestation contre la logique d’enfermement des animaux. Dans une optique écoféministe, il devient évident que la pièce reproduit et même, fait la propagande d’une mécanique suprématiste binaire dissimulée dans les rapports humains/autres espèces, humain/nature, mais aussi et par extension masculin/féminin, hétérosexuel/queer, blanc/personne racialisée, adulte/enfant, valide/infirme, riche/pauvre, citoyen/migrant, rationnel/émotionnel, etc. Away from the Flock est une allégorie, celle de la longue histoire spéciste de l’humanité, de la discrimination arbitraire et violente faite à l’encontre des créatures vivantes appartenant à d’autres espèces. Evoluant dans des sphères artistiques, sociales, politiques presque opposées, les œuvres de Pers et de Hirst le sont au final tout autant. Chez Pers, l’animal n’est plus une ressource, une matière à disposition, mais un sujet à part entière. Il passe du fond au premier plan ; ex élément décoratif il devient acteur et performeur, une personne dont on prend en compte les besoins et même qu’on portraiture.

La peinture animalière figurait historiquement au plus bas niveau dans la hiérarchie des genres de la peinture établie par l’Académie française ; la peinture d’histoire étant la plus valorisée, mâle et guerrière. Un glissement s’est effectué au fil du temps, la peinture animalière devenant bel et bien une peinture d’histoire. L’Histoire justement, montre à quel point l’éducation à la non-violence demeure un enjeu majeur et vital. Pour Batya Bauman, ancienne présidente des Feminists for Animal Rights, « Il ne peut y avoir de paix, d’égalité raciale, de libertés civiles, de justice environnementale sans résoudre les questions d’exploitation et d’abus sur ceux perçus comme “autre”. ».18

Si les peintures de Tiziana Pers sont éloignées des scènes bucoliques, pastorales et autres bergeries de l’ère pré-moderne d’un Jean-Baptiste Huet (1745-1811), elles s’inscrivent inévitablement dans la généalogie du genre, dont Rosa Bonheur (1822-1899) est l’une des célèbres représentantes. Au XIXe siècle, l’artiste républicaine française donne à sa pratique de la peinture animalière une portée politique lorsqu’elle fréquentait les foires aux bestiaux19 et peignait de grands animaux à l’encontre des pratiques féminines usuelles. Elle fournissait autant d’images et de témoignages de la dignité de ces êtres, même dans le labeur et la servitude. Parfois qualifiée de conservatrice bourgeoise, il semble peu probable qu’elle ait peint ces animaux par hasard, pour leurs formes ou uniquement comme des métaphores de la condition humaine. Ses représentations de vaches, de sangliers, d’ânes ou d’ovins (notamment du fameux mouton noir) font intégralement partie de son engagement politique et féministe.

Pour conclure, les œuvres de Gloria Friedmann, Régina José Galindo et de Tiziana Pers sont symptomatiques d’une mue idéologique et donnent forme à certaines des réflexions issues de l’écoféminisme. Selon Carol J. Adams, « Nous créons une nouvelle culture, une culture où les pensées et les actions ne sont pas imposées d’en haut. Nous n’avons pas besoin de « décideuses » et de « décideurs » qui renoncent aux principes, mais de « coopératrices » et de « coopérateurs » qui comprennent que tout est relié. »20 De nombreux artistes ouvrent des perspectives éthiques et contribuent de façon directe ou indirecte à politiser l’art sur ce sujet. Subsistent, malgré tout, des actes complices avec une violence institutionnalisée et ignorée, à commencer par l’utilisation d’animaux dans des conditions faisant fi de leurs besoins essentiels et générant souffrance et mort. Notre culture est indéniablement fondée sur l’asservissement de certain(e)s. « Décoloniser » le regard, c’est aussi modifier la perspective sur la « nature ». Pour le sociologue Richard Twine, « Le tournant politique, clef de l’écoféminisme et des résultats connexes de l’intersectionnalité, n’est pas seulement de créer des cultures dans lesquelles les autres animaux comptent, mais aussi de déplacer la “culture”, précisément loin des normes d’exploitation animale. »21. Cette stratégie vise un même objectif : le progrès de conscience et la libération commune. Si, comme nous le croyons, l’art et la culture ont un rôle primordial pour porter la connaissance et les utopies, se dessinent alors les contours d’un double défi pour l’art du XXIe : comment faire art avec humanité et non plus à la seule mesure de l’humain ? Ces nouveaux horizons font partie d’une reconstruction écoféministe du monde.

1 Le terme d’« animal » et d’« animaux » est problématique à maints égards, notamment parce qu’il sépare Homo sapiens de sa réalité biologique animale. Les autres appellations (« animal non-humain », « animal autre qu’humain », etc.) échouent également à rendre l’ampleur de la réflexion.

2 Toutefois, comme la montré Carol J. Adams dans The Sexual Politics of Meat (1990), le système d’oppression patriarcal « animalise » le corps des femmes, comme d’autres, personnes racialisées, etc.

3 Dans l’exposition Take Me (I’m Yours), commissariat de Christian Boltanski, Hans Ulrich Obrist et Chiara Parisi, re-création de l’exposition éponyme questionnant l’unicité de l’œuvre d’art ayant eu lieu en 1995 à la Serpentine Gallery de Londres.

4 Vidéo visible sur le site Internet : https://www.monnaiedeparis.fr/fr/expositions/talk-performances

5 Autre cas emblématique, celui d’Alex (1976-2007), perroquet gris du Gabon qui entretenait de véritables conversations et comprenait des concepts abstraits comme les formes, les couleurs, etc. Toutefois, Alex se piquait (s’arrachait les plumes), demandait inlassablement « wanna go back », ses ailes ayant été coupées, il lui était impossible de s’échapper et, quoi qu’il en soit, de survivre hors du laboratoire. Ses prodigieuses capacités cognitives firent de lui une star et on assista à une demande commerciale croissante pour ces oiseaux, espèce néanmoins protégée et décimée par la déforestation et les importations. L’installation vidéo The Great Silence (2014) d’Allora & Calzadilla, nous apprend que les ultimes mots d’Alex à sa soigneuse furent : « You be good, [see you tomorrow]. I Love you. » Dans l’œuvre filmée depuis un sanctuaire de perroquets portoricains en voie d’extinction, les oiseaux regrettent que les êtres humains ne s’intéressent pas à eux, et cherchent dans l’espace d’autres formes d’intelligence avec lesquelles communiquer, alors que celles-ci sont présentes sur terre, et bientôt disparues.

6 Ce qui correspond à l’adolescence chez les chimpanzés. Selon l’Institut Jane Goodall, l’espérance de vie d’un chimpanzé est de 40 à 50 ans. Il semblerait que certains individus atteignent des âges beaucoup plus avancés en milieu naturel. En captivité et dans de bonnes conditions, l’espérance de vie peut encore être considérablement allongée.

7 Norma Benney : « It is neither fair nor just to claim freedom for ourselves, without at the same time claiming freedom for the creatures which share the planet with us, who are cruelly oppressed from birth to death by patriarchal attitudes and systems, and who do not have women’s power to organize themselves » dans Carol J. Adams, Josephine Donovan (ed.). The Feminist Care Tradition in Animal Ethics. Columbia University Press, 2007, p. 10.

9 Valérie Chansigaud, « Animal  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté en février 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/animal/

10 Néologisme qui désigne la sensibilité et la conscience de soi, aujourd’hui avérée chez tous les vertébrés, y compris les poissons, et chez certains invertébrés comme les céphalopodes.

11 D’après le biologiste Gilles Bœuf et en 2016, environ 2 millions d’espèces seraient répertoriées (peut-être 10 % de ce qui existe réellement). Sachant qu’entre 18 000 et 20 000 espèces sont découvertes par an, il faudrait selon ses calculs mille ans pour procéder à un inventaire total ; et pourtant, à la fin de ce siècle, la moitié aura disparu.

12 Jacques Derrida. L’Animal que donc je suis. Galilée, Paris. 2006, p. 28.

13 RAVE East Village Artist Residency : http://www.raveresidency.com

14 Regina José Galindo, The Body of Others, titre de l’exposition à Modern Art Oxford en 2009.

15 Elizabeth Fisher, Woman’s Creation: Sexual Evolution and the Shaping of Society, 1979, citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Goundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 17.

16 Publication le 12/01/1993 dans la revue Ethology : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1439-0310.1993.tb00472.x/abstract

17 Depuis, le caractère toxique des œuvres a été découvert, notamment du fait des émanations de formaldéhyde.

18 Extrait de Batya Bauman, Feminists for Animal Rights : « There can be no peace, racial equality, civil liberties, environmental justice without resolving issues of exploitation and abuse of those perceived as “other”. » citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Groundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 16.

19 Rosa Bonheur devait demander une permission de travestissement pour revêtir des pantalons et avoir accès aux abattoirs. Elle est aussi la première femme à recevoir la Légion d’Honneur au titre des Beaux-Arts en 1864.

20 Carol J. Adams, La Politique sexuelle de la viande, L’Âge d’Homme, 2016, p. 22.

21 Richard Twine, « Ecofeminism and Veganism: Revisiting the Question of Universalism »: « The political crux of ecofeminism and kindred accounts of intersectionality is to not only create cultures in which other animals matter, but to move “culture,” precisely, away from norms of animal exploitation. », dans. Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 205.

Donna Haraway
Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène
Faire des parents
Nous sommes dans le « Chthulucène », l’époque au long cours où s’enchevêtrent des temporalités multiples, des forces non seulement humaines mais aussi plus qu’humaines et inhumaines, des noms-de-Terre dont Gaïa n’est qu’un exemple parmi d’autres. Une telle mise en perspective transhistorique considère l’Anthropocène non pas comme sommet de créativité anthropomorphique, mais comme terrible appauvrissement écologique, social et culturel. Dès lors la question devient : comment faire en sorte que l’Anthropocène ne puisse pas durer ? La réponse que donne Haraway est la suivante : « Faites des Parents pas des Bébés ! ».

Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chthulucene
Making Kin
We are in the “Chthulucene”, the long-term epoch in which a multiplicity of temporalities, of forces – not only human forces but also more-than-human and inhuman ones – and of names for the Earth – not only Gaia – intertwine. Such a transhistorical perspective considers the Anthropocene not as an apex of anthropomorphic creativity, but as a terrible ecological, social, and cultural impoverishment. The question then becomes: how can we ensure that the Anthropocene will not last? Haraway’s answer is : “Make Kin Not Babies!”

L’être le plus faible possible
Dans cet entretien, Tristan Garcia revient sur le premier principe de son « ontologie plate » : laisser être toutes choses également, concevoir « quelque chose » comme l’être si faible que rien de plus faible ne peut être conçu. L’intérêt d’une telle ontologie libérale est de permettre la reconstruction de métaphysiques, après la postmodernité, mais d’interdire aux métaphysiques de s’absolutiser et de passer pour des ontologies par défaut. L’ontologie la plus faible est là pour court-circuiter les constructions métaphysiques, en réaffirmant à tous les étages de la construction que n’importe quoi est également quelque chose.

The Being as Weak as Possible
In this interview, Tristan Garcia explains the first principle of his “flat ontology”: let all things equally be, conceive “something” as the being so weak that nothing weaker can be conceived. The interest of such a liberal ontology is to allow the reconstruction of metaphysics, after postmodernity, but to prevent metaphysics to become absolute and to pass for ontologies in the absence of a true one. The weakest ontology is there to short-circuit the metaphysical constructions, by reasserting at every step of the construction that anything is equally something.

La réalité du revenu d’existence dans le Brésil post-Lula

Cet article vise à évaluer la portée des politiques sociales réellement existantes dans le Brésil de la période Lula, du point de vue du débat général sur le revenu d’existence. Soit deux questions : ces politiques sociales – notamment les transferts monétaires – ont-elles été pensées dans la perspective d’un revenu d’existence ? Le revenu d’existence pourrait-il fonctionner comme angle privilégié de réorganisation et d’intégration de ces politiques sociales ? L’histoire de Bolsa Família, instauré dans le Brésil de Lula, montre qu’il est d’origine néolibérale et que le véritable enjeu est d’appréhender les lignes de conflit qui séparent sa précaire existence empirique actuelle de sa constitution comme base d’une nouvelle démocratie.

The Realities of Basic Income Policies in Post-Lula Brazil

This paper evaluates the realities of the social policies set in place during under Lula govern-ments. It raises two questions about the implementation of the basic income scheme entitled Bolsa Familia : was is really devised as a form of basic income ? Could it provide leverage to a reorganization of social policies ? The study tends to show that Bolsa familia originated as a neoliberal reform and that the deeper stakes of its implementation raise the question of a depar-ture from its current form towards another conception of a new form of democracy.

L’euro, la souveraineté monétaire en question

Les contraintes budgétaires mises par les traités européens à des États dont les banques privées sont mondialisées n’ont pas protégé contre la crise des subprimes. Mais c’est la Banque centrale européenne qui donne un peu de marge de manœuvre aux États et aux investisseurs. Les critiques actuelles contre l’Europe ne sont pas fondées : c’est dans plus d’Europe, voulu depuis une vingtaine d’années par les Allemands, qu’on trouvera les voies vers le futur, tel le revenu garanti pour tous.

The Euro and the Question of Monetary Sovereignty

The budgetary constraints set in place by European Treaties to national States whose banks are globalized did not manage to protect us against the subprime crisis. It is the European Central Bank which opens a little space of action to States and investors. The current attacks against Europe are unfounded: the solutions will come from more European integration, as it has been pushed forward by the Germans over the last twenty years, solutions which must include a universal guaranteed basic income.

Pour un populisme du motley crew

Dans cet entretien, Marcus Rediker décrit comment certains combats d’hier (l’anti-esclavagisme) ou d’aujourd’hui (la lutte contre la peine de mort et les biais du système juridique contre les popu-lations afro-américaines) sont parvenus à mobiliser des forces très hétérogènes autour de revendi-cations unificatrices. Il souligne le besoin de pratiquer un certain travail d’agitation, parfois nourri par de sentiments de colère et dynamisé par des slogans qui ne simplifient la réalité que pour l’orienter vers sa nécessaire transformation.

For a Populism of the Motley Crew

In this interview, Marcus Rediker comments on past and recent struggles (for the abolition of slav-ery or against the racist death penalty), showing how they managed to assemble heterogeneous forces around a common cause. He stresses the need to agitate, in order to mobilize political movements where certain forms of rage and certain simplifying slogans can help to keep our eyes on the more important goals.

Le « nouveau monde » des histoires

Les thèses défendues ici par l’un des membres du collectif Wu Ming prennent le contrepied des discours habituels tenus sur le populisme. Raconter des histoires, s’armer des pouvoirs propres du storytelling ne revient pas nécessairement à embobiner les masses dans des bobards : sous certaines conditions, cela peut au contraire aider à la circulation de récits émancipants, qui élèvent l’intelligence de ceux qui les racontent comme de ceux qui les écoutent.

The “New World” of Stories

The theses defended by a member of the Wu Ming collective go against the grain of the common discourses against populism. The practices of storytelling do not necessarily lead to luring the masses by lying to them: under certain conditions, it can put into circulation empowering myths which elevate the intelligence of those who tell the tales as of those who listen to them.

L’archipel du nouveau documentaire italien
L’exemple de Michelangelo Frammartino

Un nouveau cinéma italien, illustré ici par le film Le quattro volte de Michelangelo Frammartino, propose une redéfinition radicale d’une éthique documentaire qui se situe aux confins de l’esthétique et de l’écopolitique. En l’absence d’une construction fictionnelle, la vie s’expose dans sa totalité multiple et non hiérarchique où tout acte, tout objet, toute sensation (aussi humble, minime et singulière soit-elle) garde un droit de perception et conséquemment de pensée.

The Archipelago of the New Italian Documentary
The Example of Michelangelo Frammartino

A new current of Italian documentary films, illustrated by Michelangelo Frammartino’s Le Quattro volte, puts forth a radical redefinition of a documentary ethics located at the crossroad of aesthet-ics and ecopolitics. In the absence of a fictional construction, life exposes itself in its multiple and non-hierarchical totality, in which any action, any object, any sensation (no matter how humble, minimal, singular) preserves a right to perceive, dna therefore a right to think.

L’histoire commence en 1996 au Congo-Brazzaville. Mon ami Titi Nganga m’y a offert un vieux morceau de tissu en raffia, un Nchakokot, sur lequel on avait cousu des morceaux de tissu venu d’occident. Je fus immédiatement surpris de cette intrusion décorative inattendue. En examinant attentivement l’envers de la pièce, j’ai remarqué que chaque morceau de […]

Field recording, hypothèses critiques

Au travers de la multiplicité des usages du field recording, tantôt support d’étude des paysages sonores, tantôt outil de composition musical et environnemental, mais nécessairement dépendant d’un contexte (inter) culturel, David Christoffel et Guillaume Tiger explorent un certain rapport à la nature. Comment parle-t-on de nature via les field recordings ? Quel sens donner à la représentation de la nature dans la musique ? Comment « justice » est-elle rendue à la nature dans l’élaboration de paysages sonores virtuels ? Les réflexions croisées des auteurs sur ces questionnements tournent en sens inverses autour d’un même pot de sons naturels.

Field recording: Critical Hypotheses

Through the diversity of field recording’s uses (sometimes support for soundscape studies, sometimes composition tool for music and environments but always depend on—inter—cultural context), David Christoffel and Guillaume Tiger investigate some relation to nature. How do we speak of nature through field recordings? What is the meaning of Nature within musical composition processes? How do we give “justice” to nature through the creation of virtual soundscapes? The authors exchange on these matters, their points of view rotating in opposite directions around the same melting pot of natural sonorities.

Archéologie des media et arts médiaux
Dialogue avec Garnet Hertz

Dans ce dialogue avec Garnet Hertz, Jussi Parikka argumente pour une archéologie des media qui puisse constituer une méthodologie de recherche universitaire au sein des études des media et des arts médiaux. Suivant cette idée directrice de la construction nécessaire d’une fondation théorique à l’archéologie des media, la conversation aborde les sujets de l’interdisciplinarité, de l’historiographie, de l’art, des nouveaux media et du monde universitaire.

Archaeologies of Media Art

In this conversation with Garnet Hertz, Jussi Parikka discusses media archaeology as a methodology of academic research in media studies and the media arts. In the process of constructing a theoretical foundation for media archaeology, they discuss and explore the topics of interdisciplinarity, historiography, art, new media, and academia.

« Doit-on réformer l’islam ? »
Brève histoire d’une injonction

L’article cherche à produire la généalogie de l’injonction faite aux musulmans de réformer l’islam pour s’intégrer aux sociétés laïques européennes. L’hypothèse défendue consiste à montrer que cette injonction s’enracine dans certains aspects de l’histoire coloniale. Ce sont des conseillers de l’Empire français qui considéraient une réforme laïque de l’islam comme la condition sine qua non de l’acquisition de la citoyenneté. La réforme de l’islam était alors censée rendre l’indigène digne d’être citoyen. L’article tente de conceptualiser les résurgences actuelles de cette injonction à la réforme comme le retour d’un spectre qui est plus impérial que colonial.

“Must Islam Be Reformed?”
Brief History of an Injunction

The article is a genealogy of the current injunctions to reform islam so that muslims can be assimilated in secular European societies. The text shows that this injunction is rooted in some aspects of French colonial history. Some eminent members of the French Empire used to consider a secular reform of islam as a prerequisit for the acquisition of citizenship. The reform of islam was then supposed to make the indigenous able to become a French citizen. The article tries to conceptualize this injunction to reform as the return of a spectrum better described as imperial rather than colonial.

Penser le sécularisme

Ce texte, écrit à la suite des attentats du 11 septembre 2001, tente de redéfinir les notions de laïcité et de sécularisme en marge des grands récits de sécularisation. La modernité laïque n’est ni la simple séparation du politique et du religieux, ni ce qui reste lorsque la religion décline ou s’efface. Dès lors que le concept de « religion » renvoie lui-même à une construction historique qui diffère selon les espaces politiques, l’on doit affirmer que la modernité laïque est la production d’un nouveau partage entre le religieux et le politique, d’une redéfinition de ce qu’est censé être la « religion » et, avec elle, l’éthique et la politique. Le texte discute ensuite le libéralisme politique de Charles Taylor de façon critique. L’unité de la modernité politique n’est pas factuelle, c’est l’unité d’un projet moderne : elle a un but politique dont l’hégémonie se lit dans le fait que les peuples extra-européens sont perpétuellement invités à s’y mesurer. Cette analyse dessine enfin la voie d’une anthropologie du sécularisme défini comme une doctrine qui cherche à émanciper la sphère publique d’un religieux oppressif, mais aussi et surtout comme une forme de vie laïque : un ensemble d’attitudes spécifiques, un certain rapport au corps et à la souffrance ainsi qu’un modèle de subjectivité.

Thinking about secularism

The text was written at the aftermath of 9/11. It tries to redefine secularism without presupposing any narrative of the decline of religion. Secular modernity is neither the mere separation of politics and religion nor what remains after religion has withered away. Insofar that the concept of “religion” is itself a historical construction, secularism can be seen as the production of a new binary division between the secular and the religious, as a redefinition of what religion, ethics and politics are supposed to be. The text critically engages with Charles Taylor’s political liberalism. It then asserts that modernity is a hegemonic political project forcing non-European people to measure themselves to it. It eventually paves the way for an anthropology of secularism defined as both a political doctrine and a form of life – a set of attitudes, a specific relationship to the body and pain, and a mode of subjectivity.

Illégalismes et droit de la société marchande, de Foucault à Marx

À partir d’une lecture critique de Foucault, cet article revient sur l’un des premiers textes de Marx, consacré au vol de bois mort, pour analyser les liens entre le régime pénal de la sanction du vol de bois et le régime civil de la transformation de la propriété, entre la production des illégalismes et les métamorphoses de la société civile. Il en tire une vision synthétique du patrimoine considéré comme un « corps juridique artificiel », avant d’apporter un éclairage saisissant sur l’incarcération de masse qui caractérise notre époque, où il suggère de voir un moyen de contrôler des populations paupérisées, caractérisées par un « patrimoine vide ».

Illegalism and Law in Market Society, from Foucault to Marx

Starting from a critical reading of Foucault, this article analyses an early text by Marx where the penalization of the theft of dead wood resonates with the transformation of property law, with the production of new forms of illegalism and with the transformation of civil society. It reinterprets patrimony as an “artificial judicial body”, in order to shed light on today’s mass incarceration, viewed as a means of control towards pauperized populations characterized by their “empty patrimony”.

République et pseudojihad

République /
« Jihad » / Empire

L’article, pensé « à chaud » après la tragédie qui a commencé à Paris le 7 janvier 2015, cherche à substituer un vocabulaire alternatif d’analyse des événements aux proclamations de certains politiques – souvent vides et hypocrites – appelant à « éviter l’amalgame ». Il montre qu’il est nécessaire de pluraliser et de complexifier notre lexique pour désigner des phénomènes qui relèvent avant tout du politique et des crises d’un monde commun et profane. L’article s’achève en ouvrant une perspective d’analyse socio-historique sur la façon dont la racialisation de l’« islam » et du « religieux » rejoue un refoulé colonial.

Republic /
“Jihad” / Empire

This article, written just after the 7th of January 2015, tries to engage with the political situation in the aftermath of the event. The first part articulates an alternative vocabulary for describing contemporary terrorism as a substitute for the hypocritical and abstract condemnation of any sort of confusion between islam and terrorism. It tries briefly to address the problem of contemporary terrorism as being a modern political phenomenon having much more to do with a crisis of a common world than with a so-called “return of the religious” or with “Islam”. It ends by raising some questions about the way racializations of Muslims and “religion” can be seen as post-colonial effects in contemporary France.

Iconomie et innervation
Pour une généalogie du regard endetté
Iconomie est un mot-valise dans lequel on entend d’une part l’icône (eikôn, c’était l’un des noms grecs pour l’image) et d’autre part l’économie, cette oikonomia qui désignait la bonne gestion des échanges. Mais l’iconomie dont il sera question ici s’inscrit dans ce que, après et d’après Marx, il faut bien décrire comme un supermarché esthétique, en y repérant ce que Walter Benjamin nous a aidé à concevoir comme une sensibilité innervée.
Iconomy and Innervation
Towards a Genealogy of the Indebted Gaze
“Iconomy” is a mix between the Greek eikôn (image, picture) and the oikonomia which referred to the fair management of exchanges. Here, however, the iconomy will be characterized by what must be described, after Marx, as an “aesthetic supermarket”, animated by what Walter Benjamin has led us to consider as an “innerved” sensibility.

Soulèvements en Amérique latine
Lecture en contrepoints
Dans la lecture des soulèvements populaires en Amérique latine, deux interprétations sont comparées point par point : celle d’une part de Multitude de Hardt & Negri ainsi que de GlobAL : Luttes et biopouvoir à l’heure de la mondialisation. Le cas exemplaire de l’Amérique latine  de Negri & Cocco et celle d’autre part de L’interpellation plébéienne en Amérique latine du GRIPAL (Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine). Ces deux interprétations sont irréductibles, mais non incompatibles.

Uprisings in Latin America
Counterpoint Readings
Two interpretations of popular uprisings in Latin America are compared point by point : on the one hand, Hardt and Negri’s Multitude as well as Negri and Cocco’s GlobAL : Luttes et biopouvoir à l’heure de la mondialisation. Le cas exemplaire de l’Amérique latine, on the other hand, GRIPAL’s (Research Group on Latin American Political Imaginaries) L’interpellation plébéienne en Amérique latine. These two interpretations are incommensurable but not incompatible.

Si vient l’hiver, le printemps peut-il être loin ?

Si vient l’hiver, le printemps peut‑il être loin ?
Cet article présente le dossier « Politiques Romantiques » en définissant le romantisme comme une pensée risquée. Pour l’auteur, le romantisme est la figure avancée d’une aventure collective de l’intellect et des sens, le chargeur sensible et intellectuel d’un corps politique révolutionnaire.

If Winter comes, can Spring be far behind ?
This essay introduces the special issue of Multitudes about “Romantic Politics”. For the author, Romanticism is a dangerous thought, the advanced figure of a collective adventure concerning the intellect and the senses, the sensitive magazine of a revolutionary political body.

À mi-chemin entre l’art et la philosophie, Défaire l’image esthétique de l’art est appréhendé, non pas « d’après » mais après Deleuze et Guattari, sous l’idée de régime, d’agencement ou de « pensée diagrammatique ». Indissociable du déplacement de l’analyse à partir des œuvres et des pratiques (de création et de réception), la recherche donne lieu à une multiplicité d’essais proposant autant d’expériences de pensée par l’art contemporain. La Pensée-Matisse et la Pensée-Duchamp sont ainsi mises en tension d’un champ de forces « rechargé », depuis les années 1960, par les options micropolitiques dont relève la problématisation critique et clinique de l’art. Le mode d’emploi passe par Daniel Buren, Gordon Matta-Clark et Günter Brus, avec la lignée brésilienne de Hélio Oiticica à Ernesto Neto.

Undoing the Image
Of Contemporary Art
Halfway between art and philosophy, this attempt to Undo the aesthetic image of art is less “drawn from” than “taken after” Deleuze and Guattari, in terms of regimes, assemblages and diagrams. Linked to a displacement of works and practices (of creation and reception), this research provides a multiplicity of thought-experiences generated by and through contemporary art. Matisse-thinking and Duchamp-thinking constitute a field of forces recharged, from the 1960s on, with micropolitical options in critical and clinical problematizations of art. A User’s Manual would include Daniel Buren, Gordon Matta-Clark and Günter Brus, along with a Brazilian line of artists going from Hélio Oiticica to Ernesto Neto.

Les discours dénonçant actuellement un retour de manivelle des mécanismes d’exploitation et des luttes de classes sur un Internet qu’on aurait assimilé trop rapidement à un vaste espace de liberté relèvent d’une mélancolie qui passe à côté des véritables nouveautés du capitalisme cognitif. Ils confondent exploitation et domination, et occultent la régression de la domination en soulignant la résurgence de nouvelles exploitations. Ils ratent également la spécificité d’une forme d’exploitation qui porte sur des intangibles et sur une puissance d’invention vouée à échapper à ce qui l’emprisonne.

Is There a Spider on the Web ?
Recent talks about a backlash of exploitation and class struggles on the Internet appear as a self-defeating form of melancholy, which misses the real novelties of cognitive capitalism. They tend to confuse domination with exploitation : even if the latter is coming back, domination is on the decrease (as epitomized by the feats of Julian Assange and Edward Snowden). They also misconstruct the nature of exploitation under the regime of cognitive capitalism, which needs to extract surplus value from the capacity to invent, and not only to labor, a fact which considerably alters the distribution of power in class struggles.

Matteo Pasquinelli dénonce l’idéologie « digitaliste » qui fait naïvement d’Internet un espace ouvert d’émancipation et d’égalité. Une telle vue ignore les asymétries et les parasitismes dont se nourrissent les nouvelles formes de capitalisme. Copyleft, creative commons et échanges de pair-à-pair doivent entre analysés de façon critique comme contribuant à de nouvelles formes d’exploitation de nos forces productives communes. De nouveaux outils plus discriminants, comme le copyfarleft de Dmytri Kleiner, doivent être mis au point pour rediriger la puissance commune des internautes vers le soin des communs.

Digitalism
The Impasse of Media Culture
Matteo Pasquinelli denounces the “digitalist” ideology which presents Internet as an open space of emancipation and equality. Such a view ignores the asymmetries and parasitic forms of behavior late capitalism feeds upon. Copyleft, creative commons and peer-to-peer exchanges must be analyzed and criticized as inducing new forms of private exploitation of our common intellectual resources. New tools, like Dmytri Kleiner’s copyfarleft, must be developed in order to redirect our common work towards a proper care of the commons.

La Blackness a été et est toujours en vogue au début du xixe siècle, non seulement dans la culture populaire, mais aussi dans les arts, qui reproduisent de façon synchronique des stéréotypes classiques sur le corps Noir. Cet article vise à explorer les difficultés et les subtilités d’un art « post-black », introduit comme concept curatorial en 2001. Le « Post-black » est intrinsèquement lié à l’Expérience Noire, qui n’est pas seulement limitée à des revendications politiques mais offre une perspective élargie des pratiques esthétiques qui n’ont pas été prises en compte dans la vision dominante et étriquée sur l’art des artistes Noirs. Le « Post-black » décrirait donc un autre genre de blackness que celle qui était représentée auparavant, une différente performance de la différence au sein d’une « multiplicité de multiplicités ». Nana Adusei propose ainsi d’envisager la création d’une différence différente qui a toujours fait partie de la discussion sur la blackness depuis les origines de la réflexion intellectuelle Noire.

“Rooted in, but not restricted by”
Contemporary Black Artists and the Changing Conditions of Representation

Blackness was and is still en vogue in the beginning of the 21st century, not only in popular culture but also in the arts, which synchronically reproduces classical stereotypes about the Black body and challenges Black artists and scholars not to fall into already established counter-discourses but rather expand the repertoires of representations. This article thus aims to explore the difficulties and intricacies of the idea of post-black art and its curatorial legacy, which was introduced as a curatorial concept in 2001. Additionally, it examines the option of opening up the debate into a wider discourse of identity politics, their various meanings, limitations and promises for the contemporary. The article is framed by a series of questions that are fundamental to understanding the complexity of the idea of post-black. Nana Adusei-Poku foregrounds the discussion with the general considerations “What is post-black art?” and “What is meant by ’black’in post-black art?”

Sandy Prita Meier examine les chevauchements et les divergences qui ont façonné le modernisme « africain » et « moyen-oriental » au sein de la discipline de l’histoire de l’art. Elle analyse les multiples façons dont les curateurs, critiques et universitaires ont fait un usage de la catégorie de « modernité » au cours des deux dernières décennies. Meier met en évidence le modèle des « modernités multiples » comme position stratégique à la fois pour « exciser l’inquiétude continue à propos de la catégorie d’“ authenticité” » et dépasser la dichotomie « particularisme et universalisme » à laquelle l’enquête historiographique de l’art est trop étroitement mariée.

Authenticity and Its Discontents
Making Modernist Art Histories “African” and “Middle Eastern”
In her article, Sandy Prita Meier establishes some of the central theoretical concerns that frame this issue, particularly noting the overlaps and divergences that have shaped “African” and “Middle Eastern” modernisms within the discipline of art history. She rereads the multiple ways in which, curators, critics, and scholars have contended with questions surrounding the “modern” over the last two decades. Meier highlights the “multiple modernities” model as a strategic position for both excising the continued anxiety about “authenticity” and moving beyond the “particularism and universalism” to which art historical inquiry is all too closely wedded to.

Historiographie de l’art, depuis l’Afrique

Depuis la fin des années 1980, la reconnaissance croissante, sur les scènes «  globales » de l’art, d’artistes contemporains d’origine africaine, longtemps négligés, a largement été coupée – en France particulièrement – de la réception de ressources discursives et pensées théoriques sur l’art, venues d’Afrique. Cet article s’intéresse à l’émergence dans les années 1990, d’un «  nouveau discours africain » porté par une génération de commissaires, historiens et théoriciens de l’art, qui aura choisi, en premier lieu, de réévaluer les modernités artistiques africaines. Il met en relief la géographie paradoxale de cet «  espace discursif africain », où plusieurs spatialités se superposent (celles de discours très mobiles – portés par des revues d’histoire et théorie de l’art, plateformes curatoriales ou éducationnelles nomades, basées dans les métropoles de la diaspora ou implantées sur le continent le temps d’une biennale – et de revues, institutions académiques, centres d’art, musées continentaux plus enracinés).

Art Historiographies from Africa
Since the late 1980s, the growing recognition, on the global art scene, of long neglected contemporary artists of African origin went hand in hand with an exaltation of multiculturalism, erasing the borders which divide the art world. The reception granted to these artists, in particular in France, was severed from the reception of the theoretical resources which reframed art from an African perspective. This article introduces a wider project of translation of historiographic discourses and African views on art, documenting the emergence, in the 1990s, of a “New African discourse” on art, carried by a generation of curators, historians and theorists who chose to reevaluate the various trends of modern African art.