Archives du mot-clé intelligence

Travail d’édition & écriture algorithmique
Entretien avec Nicolas Nova
Silvio Lorusso met en place des protocoles éditoriaux qui prennent à rebrousse-poil les logiques fluides permettant aux plateformes de s’infiltrer dans nos désirs et nos comportements. Il en présente quelques exemples dans cet entretien, tout en réfléchissant sur les enjeux plus généraux de ce type d’intervention médiartiviste.

Algorithmic Writing and Editing
An Interview with Nicolas Nova
Silvio Lorusso elaborates editorial protocols that run against the grain of the fluid logics that allow platforms to infiltrate our desires and behaviors. He presents some of them in this interview, while discussing the wider stakes of such mediartivist interventions.

Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon. Le rêve de la raison

Le projet World Brain, publié sur le site d’Arte Creative (worldbrain.arte.tv), propose une promenade à travers des contes folkloriques et hétéroclites : data centers, magnétisme animal, l’Internet vu comme un mythe, la vie intérieure des rats, comment rassembler un réseau de chercheurs dans la forêt, comment survivre nu dans la nature avec Wikipédia, comment connecter des […]

Yanis Varoufakis, qui avait interpellé Jean-Luc Mélenchon en l’invitant à prendre position sans barguigner vraiment pour Emmanuel Macron face à Marine Le Pen, a été aussi un des premiers à faire une déclaration d’opposant au nouveau président intronisé : « Selon Yanis Varoufakis, qui argue de conversations personnelles avec Emmanuel Macron, ce dernier a conscience de la […]

« Écoféminisme, art, animaux »

« Écoféminisme, art, animaux »1

« Partout triomphe un appel général à la sensibilité, la douceur, la vertu, la philanthropie, valeurs données culturellement comme le fief d’Anima, la civilisatrice du mâle, destructeur et inquisiteur Animus. »

— Françoise d’Eaubonne

« Histoire de l’art et lutte des sexes », 1978

À l’aune des révolutions féministes, de l’avènement dans le monde moderne d’une sensibilité écologiste et du renouvellement du concept de « nature », le mouvement écoféministe peut-il entraîner une lecture plus fine des objets culturels et de l’art ? Il semble que ce militantisme, qui a donné naissance à un courant de recherche universitaire dans les années 1980, aient abondamment infusé depuis, et qu’il faille aujourd’hui rendre hommage à ce corpus théorique. L’écoféminisme animal ou écoféminisme végétarien (aujourd’hui végane) est un pan de cette vaste nébuleuse, issu du féminisme radical et culturel états-unien. En tenant compte non seulement des découvertes en éthologie, biologie, neuroscience, mais aussi en étudiant les analogies entre les causes d’oppressions (pas identiques ou généralisées pour autant) et leurs racines patriarcales interconnectées, ces réflexions ont ouvert une voie inédite. Interrogeant les questions de justice sociale, environnementale et économique, elles proposent, entre autres, un féminisme inclusif de la « nature », mais aussi des animaux. Ces travaux font le constat du parallélisme qui existe entre la violence exercée à l’encontre des femmes et celle envers les animaux, « créatures semblables » (« fellow creatures »), selon Cora Diamond. Il n’est nullement question ici d’ « animaliser » les femmes ou de les percevoir comme « plus proches de la Nature » que d’autres2. Un « retour à la Nature » est également hors de propos, tout comme son idéalisation. En revanche, une des qualités des écrits écoféministes auxquels nous nous référont est d’avoir permis l’avènement d’analyses intersectionnelles assimilant les multiples luttes. En effet, aujourd’hui il n’est plus contesté que certaines violences et assujettissements se renforcent mutuellement. De fait, les écoféministes font notamment la démonstration des connexions entre souffrance humaine et animale et remettent en cause leur traditionnelle disjonction, voire opposition. Dans le champ de l’art contemporain, la figure animale est plus que jamais utilisée. Quelle critique écoféministe formuler au vu de cette production en pleine expansion ? L’essai est acrobatique mais l’enjeu vaut la peine, capable de chambouler en profondeur la perspective. Regardée au prisme de l’écoféminisme, une même image ou œuvre se livre de façon absolument différente. Ce texte, qui examine quelques œuvres d’artistes internationaux ayant recours aux animaux, est une tentative de lecture inspirée des idées écoféministes.

En octobre 2015, lors d’une performance face à un gorille empaillé à l’Hôtel de la Monnaie de Paris3, Gloria Friedmann rendit hommage à l’hominoïde et à ses congénères. L’artiste, qui travaille sur les tableaux vivants depuis les années 1990, relit son mono-dialogue Play-Back d’Eden4, tout en s’adressant au primate dans les salons XVIIIe siècle du Petit Hôtel de Conti. À la fin de ce moment intime et touchant, chaque personne de l’assistance pouvait repartir avec la reproduction d’une œuvre picturale simiesque : Painting by Congo, Male Gorilla (1962). Ce « cher collègue », comme l’appelle Friedmann, est en fait une représentation de Congo, singe né en 1954, détenu au zoo de Londres et à qui l’éthologiste et zoologiste britannique Desmond Morris proposa, un jour, crayon et carton. S’ensuivit une première ligne, puis des essais au pinceau et, enfin, plusieurs années de productions artistiques picturales (environ 400 toiles), dont le style fut qualifié d’ « expressionnisme abstrait ». Également peintre surréaliste, Morris mit en exergue « le geste propre » de Congo, qui savait avec génie lorsqu’une toile était aboutie et n’y revenait jamais. Congo devint un véritable phénomène. Il fut l’invité régulier de l’émission hebdomadaire Zoo Time diffusée par la télévision britannique de 1956 à 1968 et présentée, pendant ses premières années, par Desmond Morris.

Si Congo, l’animal « people » de Desmond Morris, a « donné », bon gré mal gré, son corps à la science et qu’il était relativement bien traité selon les connaissances de l’époque, il demeurait néanmoins une créature captive, retirée malgré elle à sa vie sociale et son milieu, apprivoisée, dressée, rendue dépendante et à qui des outils et références humains étaient proposés, orientant inévitablement son comportement5, et de fait notre vision. Congo mourra d’ailleurs prématurément de tuberculose, à seulement dix ans6, au sommet de sa gloire.

Dans Rapport pour une académie (1917), Franz Kafka décrit Peter le Rouge, un chimpanzé kidnappé en Afrique, devenu tellement savant au contact des humains qu’il est capable de raconter son passé simien devant une académie. En singeant le comportement de ses geôliers, il arrive à atteindre quelque émancipation, à défaut d’affranchissement, et préfère devenir une « bête de scène » avec imprésario qui vient quand on le sonne : « je ne tardai pas à reconnaître les deux possibilités qui s’ouvraient à moi : jardin zoologique ou music-hall. Je n’hésitai pas. Je me dis : essaie de toutes tes forces d’aller au music-hall ; c’est là l’issue, le jardin zoologique n’est qu’une nouvelle cage grillagée ; si tu y vas tu es perdu ».

Pour l’écoféministe Norma Benney « Il n’est ni correct ni juste de revendiquer la liberté pour nous-mêmes, sans revendiquer en même temps la liberté des créatures qui partagent la planète avec nous, qui sont cruellement opprimées de la naissance à la mort par des attitudes et des systèmes patriarcaux et qui n’ont pas le pouvoir des femmes pour s’organiser. »7 (All of One Flesh, 1983). De son côté, la philosophe écoféministe Lori Gruen, établit la liste des cents premiers singes utilisés par la recherche aux États-Unis : The First 100, accompagnée d’une courte biographie pour chacun d’eux8. Elle souhaite poursuivre avec le projet des mille derniers utilisés : The Last 1,000.

D’après le primatologue Frans de Waal, le peu de reconnaissance des animaux viendrait de ce qu’il nomme « anthropodéni », ou refus d’admettre des traits humains chez les animaux, phénomène selon lui relativement récent dans l’histoire. Dans Koko, le gorille qui parle de Barbet Shroeder (1978), c’est l’excès d’anthropomorphisme des premières expériences de rapprochement qui est à l’œuvre. La guenon a été initiée à la langue des signes et manie plusieurs centaines de mots. Koko est aussi nourrie de hamburgers et de chips, tandis que ses soigneurs lui apprennent à jouer au poupon ou encore à se maquiller. Presque quarante ans après le tournage du film, il est légitime de s’interroger sur la pertinence des soins donnés à Koko. On ne peut que constater, d’une part, l’évolution de la perception des animaux et d’autre part, que ce changement du rapport humanimal est toujours en cours. À présent, les questions se posent davantage en ces termes : comment vivre avec l’altérité singulière des animaux, penser leur différence pour elle-même et par elle-même ?

Que recouvre la notion d’animal ? Pour les écoféministes, l’assignation à une catégorie d’espèce est aussi une construction sociale et culturelle. La définition de l’animal est complexe, fluctuante. Dans le monde occidental, il s’agit pour l’heure des métazoaires, organismes eucaryotes multicellulaires mobiles et hétérotrophes9, y inclus les humains, co-habitant dans des « communautés enchâssées » (les « nested communities » de Mary Midgley). En outre, la majorité des animaux sont invisibles. Pourtant, ces infra-animalités bactériennes nous co-constituent. Les animaux ne sont pas tous dits « supérieurs », anthropomorphes, mammifères, vertébrés, ni même jolis, de compagnie ou évoluant en liberté. Leurs capacités cognitives ne sont pas toujours connues ou même époustouflantes. De même, leur « sentience »10 n’est pas forcément identifiée, d’abord parce que certaines espèces n’auront pas le temps d’être étudiées avant leur extinction, puis, du fait que l’entreprise paraît inatteignable11. Malgré leur pluralité, tous vivent et luttent pour exister. Depuis le XIXe siècle, nous savons que l’espèce humaine s’inscrit dans la continuité discontinue et rhizomatique du vivant, apparu il y a environ 3,77 milliards d’années sur terre. Comme l’a montré Charles Darwin, les vivants sont issus de transformations à partir d’ancêtres communs. LUCA (Last Universal Common Ancestor) est le nom de la cellule mère dont on retrouve le code génétique sur toutes les créatures terrestres, du végétal, à l’amibe et à Homo sapiens, ce dernier pourrait avoir 315 000 ans. Sur le plan phylogénétique, les singes passent pour les plus proches de nous. Avec Congo, qui était en fait un chimpanzé, un humain partagerait 98-99 % de son ADN.

Selon ses propres mots, Gloria Friedmann essaie « de comprendre ce que veut dire an-homme », et introduit Congo comme son pendant, dans une conversation symbolique qui s’apparente, dans les faits, davantage à un discours. Le rendez-vous entre l’humain et l’animal s’avère quasi grotesque tant il est improbable dans l’architecture néoclassique de la Monnaie. Toutefois, en s’engageant au figuré dans la relation interspécifique, l’artiste semble évoquer, avec une étrange sérénité nostalgique, un Paradis ou monde évanoui, la perte inexorable des liens avec un univers cosmologique vertigineux et mouvant, hétérogène organisme minéral, végétal, animal, animé. Quelle est la réalité de cet Eden romantique, nature sauvage et vierge, idéal qui n’existerait que dans les mythes et rêves ? Homo sapiens a-t-il jamais vécu en harmonie avec la « nature » ? Le monde ante-humains était-il plus équilibré ? Que serait un monde sans humains ? L’hécatombe de la sixième extinction animale en cours, n’est-ce pas la possibilité même d’être autre qu’humain qui est assassinée ?
Durant le tête à tête avec Friedmann, Congo mutique ne contredit pas. Il est bien incapable de répondre, non pas à cause de son animalité, qui le condamnerait au « parler simiesque » et ne lui permettrait pas d’accéder au langage articulé humain et à l’éventualité d’une réponse, mais du fait de son état. Le défunt Congo laisse derrière son absence/présence un vide métaphorique immense, un abysse entre lui et Gloria, entre nature morte et nature vivante. Friedmann ne s’adresse finalement qu’à une dépouille conservée et « remise en forme » par un taxidermiste. Feu le grand singe, superbe vieux mâle « dos argenté » semble-t-il, est ici figé dans une mise en scène stéréotypée, il est « naturalisé », chosifié, vanité, un « objet du passé lointain », comme le dit l’artiste, nommé tel un pays d’Afrique d’où il est peut-être originaire. La présentation de l’animal fait référence à la Wunderkammer, au cabinet de curiosités. Congo est muséifié, tels les animaux des Dioramas que Hiroshi Sugimoto photographie depuis 1974. Toutefois, chez Friedmann, en plus d’une réflexion sur le temps, l’animal lui-même devient source de questionnements. Congo est à la fois symptôme et réel, Même et Autre, maître et esclave. Il suscite tant l’admiration que la crainte, l’amitié et la violence, résumant l’ambivalence de cette relation et la tension entre des ontologies dissymétriques.
L’animal bipède tient un autre rôle encore : celui de martyr rédempteur, assujetti et sacrifié, archétype de la douleur. Il joue l’intercesseur conduisant à des interrogations existentielles, celui de la genèse, des origines de l’art et des sources du conflit. Congo est le passeur vers des mondes occultes. Il détiendrait peut-être la clef de l’univers : un animal-sphinx en somme. Sur son socle, il est hyper visible, disposé et cadré de façon à être perpétuellement vu, comme dans un zoo. Est-il en comparution devant un tribunal ? Quel crime a commis cet « humain proximal » ? Sur quelle histoire, quelles institutions et normes repose une justice faite seulement par et pour l’humain ? La posture de Congo relève tout autant de l’orante que du professeur. Pour Friedmann, assise derrière un bureau d’écolière, « maintenant, ce sera plutôt le lièvre mort qui expliquera le tableau à Joseph Beuys, qui lui aussi est mort ». De quoi pourrait nous instruire ce gorille qui ne parle aucune des langues humaines ? De notre évolution, certes, mais aussi de notre avenir, de comment le vivant est en rapport avec le monde, notre monde, les mondes ou « de ce que veut dire vivre, parler, mourir, être et monde comme être-dans-le-monde ou comme être-au-monde, ou être-avec, être-devant, être-derrière, être-après, être et suivre, être suivi ou être suivant, là où je suis, d’une façon ou d’une autre, mais irrécusablement, près de ce qu’ils appellent l’animal. »12

Rapprochements

En résidence en Italie à RAVE13, Regina José Galindo réalise la performance La Oveja Negra (« Le Mouton Noir »). Le 31 mai 2014, nue et immobile, l’artiste se tint pendant une heure embourbée dans la glaise et au milieu d’un troupeau de moutons sauvés de la tuerie. Elle apparaît, statue en chair et en os aux longs cheveux noirs, monument vivant en position de quadrupèdes. Ici, il ne s’agit pas que d’art de la réalité, mais aussi d’art de la représentation. Dorénavant en semi-liberté dans un large espace, les ovins sont retenus le temps de la performance dans un enclos, espace et sanctuaire pénétré uniquement par Galindo, le mouton noir ; les spectateurs se trouvant à l’extérieur du cercle. Pour la première fois dans une œuvre de l’artiste, l’animal joue le rôle central. Il est un protagoniste à part entière, celui qui s’active, performe, façonne et crée. Pendant l’action, les moutons bêlent tour à tour, s’immobilisent, se meuvent, inquiétés par cette créature intruse, pourtant inoffensive et paisible. Poussés par la curiosité, ils abordent l’artiste, la reniflent, se grattent contre elle, se débarrassant petit à petit de leur timidité initiale. L’œuvre conçue en plein air, hors du musée et de l’institution, est retransmise en direct au MACRO Testaccio de Rome. Les bruits et les cris des moutons résonnaient ainsi dans le musée d’art contemporain, ancien abattoir converti en un lieu culturel.
Le questionnement des systèmes de classifications taxonomiques, dont la scala naturae (« échelle des êtres ») d’Aristote, semble se trouver au cœur même du dispositif. Pour comprendre ce qui dans l’esprit de l’animal, de cet autre autre est singulièrement intéressant, Galindo se place à son niveau. L’artiste le matérialise tant physiquement que spatialement : c’est elle qui rejoint les animaux sur leur territoire au lieu de les faire venir dans l’institution artistique. Cette expérience d’acculturation, aventure d’intersubjectivité, apparaît telle une migration d’âme avec celui ou celle – agneau, brebis, mouton – nommé(e) animal(e). La performance, le corps, est le matériau modeste et dynamique de cette recherche sur l’existant, l’organique, le vivant, l’ici et maintenant, le présent tangible, le monde re-matérialisé. Dévêtue et ne possédant plus que son animalité, ce « souffle de vie et d’âme », Galindo semble faire don de ce dépouillement à toutes les formes de vies. En installant une connexion physique et en cherchant à synchroniser son corps sur celui d’autrui, elle exprime toute l’étrangeté de ces réceptacles éphémères et sensibles, ainsi que leur finitude. Derrière son action, l’artiste, femme d’origine amérindienne, fait aussi bien référence à l’érotisation et à l’animalisation subies par les populations autochtones. Lors d’une autre performance exécutée en 2005, Galindo tranche au couteau, à vif dans sa propre chair, le mot « PERRA » (« chienne »). En filigrane se dessine le massacre des femmes pendant la guerre civile dans son pays, au Guatemala, retrouvées avec l’inscription « muerte a todas las perras » (« mort à toutes les chiennes ») écrite à la lame sur le corps.

Dans un autre registre, Holding the Lamb (2010) de Marina Abramovic. Sur la photographie et apparaissant de dos, la performeuse érige triomphalement et à bout de bras un agneau, surplombant un grandiose paysage montagnard. La posture de la figure humaine centrale est impérialiste, conquérante, virile, supérieure, externe aux éléments. À ce titre, l’ « Idéal hégémonique » dont parle Marti Kheel, cloisonnant et qui a durablement influencé la société occidentale moderne, trouve un certain écho dans l’image. Pour les féministes culturelles et écoféministes, il faut plutôt échapper à la « masculinisation des femmes » (Vandana Shiva). Elles ont davantage œuvré à hisser haut les valeurs qui leur étaient traditionnellement attribuées, discréditées et alternatives. Regina José Galindo semble incarner cette attitude et interprète le refus du pouvoir et du contrôle. En revenant à la terre, à l’humilité et à l’humus, l’artiste poursuit sa recherche sur la coercition et l’exploitation, posant la question de la responsabilité envers le/la plus faible, le/la plus vulnérable, l’innocent(e), le/la dénigré(e), le/la marginalisé(e), l’outsider. Dans ce cas, plutôt qu’un « devenir-animal », l’intention tient davantage au « devenir-humain », laisser à l’autre sa part de mystère et revoir la définition de l’humain. Le « corps des autres »14, humains ou non, est-il davantage réifiable ou consommable que le sien ? Selon l’auteure féministe Elizabeth Fisher (1924-1982), les animaux domestiquesseraient une des premières formes de propriété privée15. Leur objectification et transformation en machines reproductrices – de surcroît pour les animaux femelles – est à la base du système patriarcal capitaliste (terme qui vient du latin « caput », signifiant « la tête », à l’origine la tête de bétail).

À la suite de la performance de Regina José Galindo, l’artiste italienne Tiziana Pers démarre en 2016 une série de peintures intitulée The Age of the Flock. Y figurent de nombreux détails de comportement suite à l’observation minutieuse de certains membres du troupeau avec lesquels Galindo avait interféré. En quoi consiste la vie d’un mouton ? Quels sont ses sentiments, ses désirs ? Pour la primatologue et éthologue britannique Thelma Rowell, il ne fait nul doute que les ovins sont des « êtres sociaux sophistiqués », capables de coopération et de résoudre des conflits16. Même constat pour Tiziana Pers qui entre dans un rapport empathique avec chaque animal du troupeau, lui accordant sa bienveillance, lui offrant son « attention comme forme la plus rare et pure de générosité » (Simone Weil). L’artiste cherche ainsi à déjouer le processus d’homogénéisation de la catégorie dominée perçue comme uniforme, écrasant tout particularisme, masquant la puissance d’agir des êtres ainsi que leur vie émotionnelle individuelle complexe.

Le titre de la série de Pers résonne avec Away from the Flock (1994), œuvre iconique de Damien Hirst, issue de la série Natural History initiée en 1991. Away from the Flock existe en trois versions, représentant chacune un agneau scindé en deux. Les moitiés sont montrées dans des caissons transparents symétriques remplis de formaldéhyde17, cette solution liquide qui conserve la créature zombiesque dans un état entre mort et semblant de vie. Le regardeur-voyeur peut ainsi circuler autour des vitrines et se repaître visuellement de l’intérieur du cadavre de l’animal morcelé. Un des éléments de la vive controverse à l’égard du travail de Hirst tient au fait que les jeunes animaux ont été choisis et sacrifiés afin d’assouvir le projet de l’artiste. Nonobstant cela, Hirst déclara vouloir proposer une alternative aux zoos. Vraisemblablement, il pensait utiliser l’art comme outil de protestation contre la logique d’enfermement des animaux. Dans une optique écoféministe, il devient évident que la pièce reproduit et même, fait la propagande d’une mécanique suprématiste binaire dissimulée dans les rapports humains/autres espèces, humain/nature, mais aussi et par extension masculin/féminin, hétérosexuel/queer, blanc/personne racialisée, adulte/enfant, valide/infirme, riche/pauvre, citoyen/migrant, rationnel/émotionnel, etc. Away from the Flock est une allégorie, celle de la longue histoire spéciste de l’humanité, de la discrimination arbitraire et violente faite à l’encontre des créatures vivantes appartenant à d’autres espèces. Evoluant dans des sphères artistiques, sociales, politiques presque opposées, les œuvres de Pers et de Hirst le sont au final tout autant. Chez Pers, l’animal n’est plus une ressource, une matière à disposition, mais un sujet à part entière. Il passe du fond au premier plan ; ex élément décoratif il devient acteur et performeur, une personne dont on prend en compte les besoins et même qu’on portraiture.

La peinture animalière figurait historiquement au plus bas niveau dans la hiérarchie des genres de la peinture établie par l’Académie française ; la peinture d’histoire étant la plus valorisée, mâle et guerrière. Un glissement s’est effectué au fil du temps, la peinture animalière devenant bel et bien une peinture d’histoire. L’Histoire justement, montre à quel point l’éducation à la non-violence demeure un enjeu majeur et vital. Pour Batya Bauman, ancienne présidente des Feminists for Animal Rights, « Il ne peut y avoir de paix, d’égalité raciale, de libertés civiles, de justice environnementale sans résoudre les questions d’exploitation et d’abus sur ceux perçus comme “autre”. ».18

Si les peintures de Tiziana Pers sont éloignées des scènes bucoliques, pastorales et autres bergeries de l’ère pré-moderne d’un Jean-Baptiste Huet (1745-1811), elles s’inscrivent inévitablement dans la généalogie du genre, dont Rosa Bonheur (1822-1899) est l’une des célèbres représentantes. Au XIXe siècle, l’artiste républicaine française donne à sa pratique de la peinture animalière une portée politique lorsqu’elle fréquentait les foires aux bestiaux19 et peignait de grands animaux à l’encontre des pratiques féminines usuelles. Elle fournissait autant d’images et de témoignages de la dignité de ces êtres, même dans le labeur et la servitude. Parfois qualifiée de conservatrice bourgeoise, il semble peu probable qu’elle ait peint ces animaux par hasard, pour leurs formes ou uniquement comme des métaphores de la condition humaine. Ses représentations de vaches, de sangliers, d’ânes ou d’ovins (notamment du fameux mouton noir) font intégralement partie de son engagement politique et féministe.

Pour conclure, les œuvres de Gloria Friedmann, Régina José Galindo et de Tiziana Pers sont symptomatiques d’une mue idéologique et donnent forme à certaines des réflexions issues de l’écoféminisme. Selon Carol J. Adams, « Nous créons une nouvelle culture, une culture où les pensées et les actions ne sont pas imposées d’en haut. Nous n’avons pas besoin de « décideuses » et de « décideurs » qui renoncent aux principes, mais de « coopératrices » et de « coopérateurs » qui comprennent que tout est relié. »20 De nombreux artistes ouvrent des perspectives éthiques et contribuent de façon directe ou indirecte à politiser l’art sur ce sujet. Subsistent, malgré tout, des actes complices avec une violence institutionnalisée et ignorée, à commencer par l’utilisation d’animaux dans des conditions faisant fi de leurs besoins essentiels et générant souffrance et mort. Notre culture est indéniablement fondée sur l’asservissement de certain(e)s. « Décoloniser » le regard, c’est aussi modifier la perspective sur la « nature ». Pour le sociologue Richard Twine, « Le tournant politique, clef de l’écoféminisme et des résultats connexes de l’intersectionnalité, n’est pas seulement de créer des cultures dans lesquelles les autres animaux comptent, mais aussi de déplacer la “culture”, précisément loin des normes d’exploitation animale. »21. Cette stratégie vise un même objectif : le progrès de conscience et la libération commune. Si, comme nous le croyons, l’art et la culture ont un rôle primordial pour porter la connaissance et les utopies, se dessinent alors les contours d’un double défi pour l’art du XXIe : comment faire art avec humanité et non plus à la seule mesure de l’humain ? Ces nouveaux horizons font partie d’une reconstruction écoféministe du monde.

1 Le terme d’« animal » et d’« animaux » est problématique à maints égards, notamment parce qu’il sépare Homo sapiens de sa réalité biologique animale. Les autres appellations (« animal non-humain », « animal autre qu’humain », etc.) échouent également à rendre l’ampleur de la réflexion.

2 Toutefois, comme la montré Carol J. Adams dans The Sexual Politics of Meat (1990), le système d’oppression patriarcal « animalise » le corps des femmes, comme d’autres, personnes racialisées, etc.

3 Dans l’exposition Take Me (I’m Yours), commissariat de Christian Boltanski, Hans Ulrich Obrist et Chiara Parisi, re-création de l’exposition éponyme questionnant l’unicité de l’œuvre d’art ayant eu lieu en 1995 à la Serpentine Gallery de Londres.

4 Vidéo visible sur le site Internet : https://www.monnaiedeparis.fr/fr/expositions/talk-performances

5 Autre cas emblématique, celui d’Alex (1976-2007), perroquet gris du Gabon qui entretenait de véritables conversations et comprenait des concepts abstraits comme les formes, les couleurs, etc. Toutefois, Alex se piquait (s’arrachait les plumes), demandait inlassablement « wanna go back », ses ailes ayant été coupées, il lui était impossible de s’échapper et, quoi qu’il en soit, de survivre hors du laboratoire. Ses prodigieuses capacités cognitives firent de lui une star et on assista à une demande commerciale croissante pour ces oiseaux, espèce néanmoins protégée et décimée par la déforestation et les importations. L’installation vidéo The Great Silence (2014) d’Allora & Calzadilla, nous apprend que les ultimes mots d’Alex à sa soigneuse furent : « You be good, [see you tomorrow]. I Love you. » Dans l’œuvre filmée depuis un sanctuaire de perroquets portoricains en voie d’extinction, les oiseaux regrettent que les êtres humains ne s’intéressent pas à eux, et cherchent dans l’espace d’autres formes d’intelligence avec lesquelles communiquer, alors que celles-ci sont présentes sur terre, et bientôt disparues.

6 Ce qui correspond à l’adolescence chez les chimpanzés. Selon l’Institut Jane Goodall, l’espérance de vie d’un chimpanzé est de 40 à 50 ans. Il semblerait que certains individus atteignent des âges beaucoup plus avancés en milieu naturel. En captivité et dans de bonnes conditions, l’espérance de vie peut encore être considérablement allongée.

7 Norma Benney : « It is neither fair nor just to claim freedom for ourselves, without at the same time claiming freedom for the creatures which share the planet with us, who are cruelly oppressed from birth to death by patriarchal attitudes and systems, and who do not have women’s power to organize themselves » dans Carol J. Adams, Josephine Donovan (ed.). The Feminist Care Tradition in Animal Ethics. Columbia University Press, 2007, p. 10.

9 Valérie Chansigaud, « Animal  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté en février 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/animal/

10 Néologisme qui désigne la sensibilité et la conscience de soi, aujourd’hui avérée chez tous les vertébrés, y compris les poissons, et chez certains invertébrés comme les céphalopodes.

11 D’après le biologiste Gilles Bœuf et en 2016, environ 2 millions d’espèces seraient répertoriées (peut-être 10 % de ce qui existe réellement). Sachant qu’entre 18 000 et 20 000 espèces sont découvertes par an, il faudrait selon ses calculs mille ans pour procéder à un inventaire total ; et pourtant, à la fin de ce siècle, la moitié aura disparu.

12 Jacques Derrida. L’Animal que donc je suis. Galilée, Paris. 2006, p. 28.

13 RAVE East Village Artist Residency : http://www.raveresidency.com

14 Regina José Galindo, The Body of Others, titre de l’exposition à Modern Art Oxford en 2009.

15 Elizabeth Fisher, Woman’s Creation: Sexual Evolution and the Shaping of Society, 1979, citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Goundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 17.

16 Publication le 12/01/1993 dans la revue Ethology : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1439-0310.1993.tb00472.x/abstract

17 Depuis, le caractère toxique des œuvres a été découvert, notamment du fait des émanations de formaldéhyde.

18 Extrait de Batya Bauman, Feminists for Animal Rights : « There can be no peace, racial equality, civil liberties, environmental justice without resolving issues of exploitation and abuse of those perceived as “other”. » citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Groundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 16.

19 Rosa Bonheur devait demander une permission de travestissement pour revêtir des pantalons et avoir accès aux abattoirs. Elle est aussi la première femme à recevoir la Légion d’Honneur au titre des Beaux-Arts en 1864.

20 Carol J. Adams, La Politique sexuelle de la viande, L’Âge d’Homme, 2016, p. 22.

21 Richard Twine, « Ecofeminism and Veganism: Revisiting the Question of Universalism »: « The political crux of ecofeminism and kindred accounts of intersectionality is to not only create cultures in which other animals matter, but to move “culture,” precisely, away from norms of animal exploitation. », dans. Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 205.

  Depuis quelques mois, la proposition d’instaurer un revenu universel d’existence a le vent en poupe. Tout revenu universel n’est pas souhaitable. Pour initier une nouvelle donne sociale et politique, ce revenu doit être suffisant et s’associer à une réforme fiscale, taxant tous les flux financiers et monétaires. Les sept caractéristiques d’un revenu universel 1. Un revenu […]

Les autres éducations donnent accès à des fonds, à des champs d’expression sensible n’ayant pas droit de cité, sans dogmatisme. Il s’agit de revaloriser l’incertitude et le désir de fouiller le réel comme mode d’existence, la fragilité comme nécessité de vie. Il s’agit d’arrêter de cloisonner, pour apprendre à marcher en terrain mouvant. Car le […]

Au travail, à la maison, dans la rue, la vie ordinaire souffre d’un manque de reconnaissance des valeurs qui s’y trouvent produites et potentiellement vécues, de telle sorte qu’elles y passent le plus souvent inaperçues. Plutôt qu’à entretenir l’ordre établi des valeurs dans leur apparente objectivité, une politique plus radicale suppose de contester les systèmes […]

  Refusons de reprendre à notre compte les discours que les États relayés par la presse communiquent, nous enjoignant de croire à l’engorgement des migrants aux portes terrestres et maritimes de l’Europe, alors que les États européens sont incapables de se mettre d’accord sur une politique d’accueil de populations qui représentent moins de 1 % de […]

D’autres politiques sont possibles

La France a besoin d’air. Nous avons soif d’autre chose. Aux orthodoxies économistes, aux nécessités de l’austérité, aux épouvantails de la dette, aux négationnistes de toute alternative, nous opposons une même évidence : nos collaborations effectives contiennent déjà le germe des solutions que vous écrasez du poids de vos préjugés obsolètes. Notre soif d’autres dynamiques et […]

Epopée urbaine à Montréal
Entre 2007 et 2014, Rodrigue Jean fut l’initiateur d’une expérience cinématographique reposant sur le travail d’un collectif de création connu sous le nom d’Épopée et incluant des Montréalais vivant l’exclusion dans une extrême précarité. L’article examine comment, du point de vue du spectateur, les films qui en sont issus constituent une ressource imaginaire permettant de parer à la rupture de socialité qui marque l’expérience des villes. La forme de compagnonnage qu’ils proposent fait apparaître les logiques sociales qui conduisent à l’exclusion et mise sur « l’imagination radicale » pour intensifier la sensibilité politique des urbains.

Urban Epic in Montréal
Between 2007 and 2014, Rodrigue Jean initiated a cinematographic experience based on the work of an artistic collective called Épopée, which involved Montréal residents living in situations of exclusion and extreme precariousness. The article analyses how these films provide an imaginary that helps the viewers face the rupture of sociality often experienced in city life. The form of companionship displayed in these movies brings to light the social dynamics that lead to exclusion, while it fosters the “radical imagination” in order to intensify the political sensibility of city dwellers.

Si le vote britannique de juin dernier sur la sortie de l’Union européenne a suscité des réactions consternées, que dire de celles qui suivent l’élection de Donald Trump à la Présidence des États-Unis contre Hillary Clinton ? Pour ces deux événements, que Trump avait pris soin de lier dans ses discours de campagne, les mêmes explications […]

Des cartes Des architectes, professionnels et étudiants, des géographes, des sociologues, la plupart attachés au PEROU, ont passé des mois dans la ville de Calais et dans la Jungle. Devenu-e-s familier-e-s du campement, ayant noué des relations avec les réfugiés, ils et elles ont, selon leur compétences, leur sensibilité, leurs affinités avec les quartiers et […]

Revenu inconditionnel d’existence et économie générale de l’attention

Un revenu inconditionnel d’existence devrait être envisagé au sein d’une pluralité de formes de revenus, basés sur des logiques hétérogènes. Parmi ces justifications, la prise en compte des dynamiques de l’économie de l’attention (dont Google et Facebook tirent d’ores et déjà des revenus énormes) pourrait jouer un rôle central. Un revenu d’existence apparaîtrait alors comme un investissement social permettant à chacun(e) de diriger son attention vers ce qui lui semble le plus important. Mais cela impliquerait de passer d’une économie restreinte à une économie générale, dans laquelle le moment de l’attention réflexive ne serait pas considéré comme un luxe inutile, mais comme un besoin d’avenir.

Universal Basic Income within a General Attention Economy

A Basic Universal Income (UBI) should be considered among a plurality of heterogeneous logics for rewards and incentives. Taking into consideration the attention economy (which already provides enormous incomes to Google and Facebook) could play a central role in such argu-ments. The UBI would then be seen as a form of investment allowing each recipient to direct his or her attention where
s/he judges would be more needed. This would require us, however, to evolve from a restricted economy to a general economy, where reflexive attention would no longer be considered as a wasteful luxury, but as a growing need for the future.

Vers différents régimes de présence ?

Cet article analyse quelques dispositifs proposés par différents artistes contemporains qui placent la présence physique de l’artiste, ainsi que sa coprésence avec les spectateurs, au cœur de leur expérimentation et de leur pouvoir de suggestion. Cela pose des questions troublantes mais suggestives sur ce qu’est la présence dans un monde de médialisation ubiquitaire, et sur ce que l’être-là-ensemble apporte à la circulation des images, des sons et des octets d’information.

Different Regimes of Being There In Common Presence

This article analyses situations devised by various contemporary artists which feature the physical presence of the artist, along with the spectator’s copresence, as a prominent energy of experimentation and experience. This raises disturbing but empowering questions on what presence can be and do in our world of ubiquitous media, as well as on what being-there-together brings to the circulation of sounds, images and digital bits of information.

Subjectivations computationnelles à l’erre numérique

Peut-on parler de subjectivités computationnelles dès lors que nous communiquons parfois avec des bots algorithmiques sans même le savoir ? L’article passe rapidement en revue neuf modalités d’articulations possibles entre subjectivation et computation : opacification, rigidification, exploitation, superposition, exclusion, extension-augmentation, interpénétration, altérité et, finalement, errement. Pourquoi ne pas apprendre à faire du computationnel – et de l’incomputable qu’il recèle nécessairement – une nouvelle forme d’altérité culturelle ? Cela implique toutefois de reconnaître un certain erratisme inhérent à l’expérience humaine de programmation. Bienvenue dans l’erre numérique !

Computational Subjectivations through Digital Wonders and Wanderings

This article explores nine possible articulations between subjectivation and computation : opacity, rigidity, exploitation, superposition, exclusion, extension-augmentation, interpenetration, alterity and erraticity. Why not treat the computational — including the incomputable which rests in its core — as a new form of cultural Other? This requires us, however, to acknowledge the erring part in the human experience of programming. Welcome to the wanders of computation!

Texte complet: http://www.multitudes.net/subjectivations-computationnelles-a-lerre-numerique-texte-complet/

Esprit d’équipe

Un texte sur les sports de compétition – là où s’éprouvent les limites physiques du « soi-disant Homme » (selon la formule de Kittler) – et leur interdépendance croissante avec des algorithmes utilisés pour prendre des décisions stratégiques, améliorer les performances, alimenter les ligues Fantasy, écrire des commentaires des matchs et créer pour les fans des expériences symbiotiques avec les écrans géants vidéo placés dans les stades.

Team Spirit

A text about competitive sports, a testing ground of the physical limits of Kittler’s “so-called Man”, and their ever-increasing interdependence with algorithms used to make strategic decisions, improve performance, feed Fantasy sports leagues, write recaps and create symbiotic fan experiences with the Jumbotron.

Décomposition et recombinaison à l’âge de la précarité

Cet article analyse l’« automation cognitive », c’est-à-dire l’uniformisation des procédures de perception, d’imagination et d’énonciation. La transformation digitale de l’info-travail est une condition de la précarisation finale, et l’info-travail est ainsi le point d’arrivée d’un processus d’abstraction de l’activité humaine cognitive dé-singularisée et dé-corporalisée. Le temps dé-singularisé et la cognition dé-personnalisée sont les agents ultimes du processus de valorisation : ils ne tombent pas malades, n’ont pas de revendication syndicale ni de droit politique ; ils sont là, pulsatoires et disponibles, comme une étendue cérébrale jamais hors d’atteinte. Des cellules de temps productif pré-formaté peuvent ainsi être mobilisées et recombinées grâce à la sonnerie du smartphone, qui permet d’agencer le cerveau individuel selon les flux du réseau.

Decomposition and Recombination in the Age of Precariousness

This paper analyzes « cognitive automation », i.e., the uniformization of the processes of perception, imagination and enunciation. The digital transformation of info-labor is a condition of its final precarization, as info-work is the point of arrival of a process of abstraction of human cognitive activity, after it has been de-singularized and dis-embodied. De-singularized time and de-personalized cognition are the ultimate agents in the process of valorization : they never fall sick, do not resist through trade unions nor claim political rights ; they are there available, as a cerebral openness out of reach. Cells of pre-formatted productive time can be mobilized and recombined through the tone of a smartphone, re-assembling the individual brains according to the flows in the network.

Subjectivités computationnelles et consciences appareillées

Cet article revient sur la notion de « subjectivité computationnelle » formulée par David M. Berry visant à développer une approche critique des technologies numériques. Afin de comprendre les implications philosophiques d’un tel rapprochement entre « subjectivation » et « computation », nous revenons tout d’abord, via Leibniz et Hannah Arendt, sur l’émergence des sciences modernes qui visent à faire du « sujet » classique une entité calculante. Nous voyons ensuite comment les sciences « comportementales » ont influencé la conception des ordinateurs en substituant à la raison humaine des modélisations rationnelles déléguées à des machines. Pour sortir de l’impasse d’une déshumanisation annoncée dès la fin des années 1970 par des auteurs comme Ivan Illich ou Gilles Deleuze, nous envisageons enfin la « subjectivation » comme un processus qui ne nécessite pas qu’il y ait sujet. Le concept d’« appareil », tel que le propose Pierre-Damien Huyghe à propos de la photographie et du cinéma, peut ainsi être étendu aux machines computationnelles pour penser de possibles « consciences appareillées ».

Computational Subjectivities and Apparatus-Consciousness

In continuation with David M. Berry’s considerations on “computational subjectivities”, this paper goes back to the emergence of modern science, via Leibniz to Arendt, questioning the attempt to see the classical “subject” as a calculating machine. After behaviorism had greatly influenced computer science, after Ivan Illich or Gilles Deleuze’s redefinition of the subject, we can now envisage processes of subjectivation without a subject. The concept of apparatus, as theorized by Pierre-Damien Huyghe’s analysis of the photographic camera, can be extended to computation and help us conceive of “apparatus-consciousness”.

La raison instrumentale, le capitalisme algorithmique et l’incomputable

La cognition algorithmique joue un rôle central dans le capitalisme contemporain. Depuis la rationalisation du travail industriel et des relations sociales jusqu’à la finance, les algorithmes fondent un nouveau mode de pensée et de contrôle. Dans cette phase du tout-machinique dans l’évolution du capitalisme numérique, il ne suffit plus de se mettre du côté de la théorie critique pour accuser la computation de réduire la pensée humaine à des opérations mécaniques. Comme le théoricien de l’information Gregory Chaitin l’a démontré ; l’incomputabilité et l’aléatoire doivent être conçus comme les conditions de bases de la computation. Si le technocapitalisme est contaminé par l’aléatoire computationnel et le chaos, la critique traditionnelle de la rationalité instrumentale doit elle aussi être remise en question : l’incomputable ne pleut plus être réduit au statut de contraire de la raison.

Instrumental Reason, Algorithmic Capitalism, and the Incomputable

Algorithmic cognition is central to today’s capitalism. From the rationalization of labor and social relations to the financial sector, algorithms are grounding a new mode of thought and control. Within the context of this all-machine phase transition of digital capitalism, it is no longer sufficient to side with the critical theory that accuses computation to be reducing human thought to mere mechanical operations. As information theorist Gregory Chaitin has demonstrated, incomputability and randomness are to be conceived as very condition of computation. If technocapitalism is infected by computational randomness and chaos, the traditional critique of instrumental rationality therefore also has to be put into question: the incomputable cannot be simply understood as being opposed to reason.

L’algorithmique a ses comportements que le comportement ne connaît pas

La présente contribution cherche à reconceptualiser certains enjeux fondamentaux du machine-learning en problématisant la question du « comportement » à l’aune de la théorie du cycle de l’image de Gilbert Simondon. En prenant au sérieux les positions théoriques et les ambitions techniques dans le domaine des algorithmes auto-apprenants, nous proposons de rendre compte de certaines transformations de l’algorithmique en la qualifiant de deux idéaux-types : mécanique et comportementale. Sans suggérer une quelconque opposition binaire, nous proposons plutôt de voir ces deux pôles comme des structurations successives, des phases d’existence qui transforment la nature du problème à résoudre, qui opèrent un passage de structure en structure. À la suite de Simondon, ce passage est requalifié de transductif, de façon à esquisser une image du comportement appelant une réinvention de nos cadres politiques et éthiques. Et si la question était : quel est le collectif qui advient, et que nous désirons voir advenir, quand nous nous comportons avec des algorithmes ?

Algorithms Have Reasons Behavior Ignores

The present contribution seeks to reconsider some of the fundamental stakes underlying machine-learning. The question of « behavior » will be problematized in light of Gilbert Simondon’s theory of the image cycle. By taking theoretical positions and technical ambi-tions in the field of machine-learning seriously, we suggest to frame the transformations of algorithmics in terms of two ideal-types: mechanical and behavioral. While taking care to avoid any binary opposition, we treat these two poles as successive structurations, phases of existence that transform the nature of the problem to be resolved, that operate a passage from one structure to another. Following Simondon, we qualify this passage as transductive so as to sketch an image of behavior that calls for a reinventing of our political and ethical frameworks. What if the question were: what collective is eventuated, or do we wish to eventuate, when we behave with algorithms?

Nos subjectivités baignent dans un imaginaire de science-fiction

Nos subjectivités baignent dans un imaginaire de science-fiction

Les subjectivités ont été numérisées par l’imaginaire de la science-fiction bien avant de l’être par des algorithmes et des machines effectives. Philip K. Dick et ses acolytes ont toujours-déjà posé les problèmes que nous voyons aujourd’hui émerger avec une surprise embarrassée. Retourner à leurs œuvres nous aide à mettre en perspective les rêves de Ray Kurzweil comme les pratiques de journalisme algorithmique.

Our Subjectivities are Immersed in Science-Fiction

Human subjectivities have been digitalized and computed by the imaginary worlds of science-fiction well before algorithms actually attempted to do so. Philip K. Dick and his fellow sci-fiers have already raised many of the issues we now discover with feigned amazement. Going back to their books and films helps us take distance towards Ray Kurzweil’s dreams as well as towards the emerging practices of algorithmic journalism.

Entre archéologie et écologie
Une perspective sur la théorie médiatique

Cet article propose trois graphies pour distinguer trois sens assez différents au sein de ce que l’on fait confusément relever des « médias » en français. Ce faisant, il propose, à la suite de Marshall McLuhan, de considérer la cause formelle comme une catégorie centrale pour comprendre les dynamiques médiatiques. Cela le conduit à situer son approche aux confins de l’archéologie et de l’écologie des media.

Between Archaeology and Ecology
A Perspective on Media Theory

This paper suggests three different forms of spelling to account for the plurality of the notion of “media”. Following Marshall McLuhan, it considers the category of formal cause as playing a crucial role in understanding media dynamics. Such a perspective is located at the convergence of media archaeology with media ecology.

Le populisme et le populaire

La dénonciation du populisme est analysée ici comme une manière de structurer le champ politique selon une certaine distribution des capacités et des incapacités, qui dissout a priori l’objet qu’elle prétend mettre en lumière. À cette attitude s’opposent les usages communs du terme « populaire », en particulier dans les textes de Stanley Cavell sur le cinéma hollywoodien, qui se poursuivent aujourd’hui dans certaines études sur les séries télévisées : dans les deux cas, un parti pris de perfectionnisme démocratique fait apparaître l’ordinaire comme un terreau d’intelligence davantage que comme la banalité du vulgaire.

Populism and the Popular

The denunciation of populism is analyzed as a way to structure the field of politics according to a certain distribution of agencies and capabilities which dissolves its very object, the power of the people. Against such an attitude, references to the “popular”, as illustrated in Stanley Cavell’s writ-ings on film and in current studies on TV series, restore a form of popular agency within the per-spective of democratic perfectionism.

Pour ou contre le populisme ?

Dans cette contribution jouée à quatre mains, l’une des intervenantes veut espérer que l’on puisse répondre aux populismes actuellement dominants, démagogues et xénophobes, par une autre forme de populisme, rassemblant les masses autour de quelques slogans émancipateurs et de quelques récits mobilisateurs. L’autre craint que le ver ne soit dans le fruit dès lors qu’on cherche à parler au peuple (dans un effort de massification) plutôt qu’à penser avec les gens (dans leur pluralisme).

For or Against Populism?

In this dialogue, one of the debaters hopes that an emancipatory form of populism can help offer an alternative to the current dominance of the existing populisms, demagogical and xenophobic. The other debater fears the worm is already in the fruit as soon as one attempts to speak to the people (in order to massify it) instead of attempting to think with the people (in their pluralism).

Pour un populisme du motley crew

Dans cet entretien, Marcus Rediker décrit comment certains combats d’hier (l’anti-esclavagisme) ou d’aujourd’hui (la lutte contre la peine de mort et les biais du système juridique contre les popu-lations afro-américaines) sont parvenus à mobiliser des forces très hétérogènes autour de revendi-cations unificatrices. Il souligne le besoin de pratiquer un certain travail d’agitation, parfois nourri par de sentiments de colère et dynamisé par des slogans qui ne simplifient la réalité que pour l’orienter vers sa nécessaire transformation.

For a Populism of the Motley Crew

In this interview, Marcus Rediker comments on past and recent struggles (for the abolition of slav-ery or against the racist death penalty), showing how they managed to assemble heterogeneous forces around a common cause. He stresses the need to agitate, in order to mobilize political movements where certain forms of rage and certain simplifying slogans can help to keep our eyes on the more important goals.

Populisme municipal /démocratie participative

Le populisme est souvent expliqué de façon sociologique et géographique par des raisonnements qui semblent le trouver quasi naturel dans les conditions où ils émergent. L’examen des politiques publiques très contrastées de deux communes de l’ancien bassin minier de Lens invite à se de-mander si les choix politiques ne peuvent pas être également plus culturels et plus volontairement construits.

Municipal Populism /Participative Democracy

Populism is often explained away by sociological and geographical arguments which describe it as a natural emanation of certain socio-economic conditions and locations. An examination of the deeply contrasted public policies of two neighboring counties of the Lens region raises the question of the cultural and constructed nature of the political choices that nurture populism.

Dispositifs populistes et régimes médiarchiques : neuf hippothèses

Les discours populistes sont habituellement décrits comme des perversions des procédures démocratiques, alors qu’ils méritent bien plutôt d’être interprétés comme des révélateurs de la nature « médiarchique » de nos régimes politiques. Neuf « hippothèses » cavalières esquissent une ana-lyse invitant à considérer les populismes en termes d’effets mass-médiatiques qui se nourrissent des perversions qu’ils font mine de dénoncer.

Populist Devices and Mediarchic Regimes : Nine Hippotheses

Populist discourses are usually described as perversions of democratic procedures, but they should rather be interpreted as symptoms of the mediarchic nature of our political regimes. The article rides over nine “hippotheses” which consider populisms as mass-mediatic effects which fuel the perversions they pretend to denounce.

L’ubérisation est un populisme

Derrière la prétention de résoudre tous les problèmes de nos sociétés par les nouvelles technologies se cache un populisme d’un nouveau genre, non plus par excès mais par défaut de politique, celle-ci s’étant dissoute dans l’économie hyper-capitaliste. L’ubérisation est l’arme de « disruption » massive de ce populisme paradoxal, porté par l’esprit libertarien de la Silicon Valley et qui porte en lui la perspective d’une société homogénéisée de femmes et d’hommes sans qualité.

Uberization is a Form of Populism

Behind the pretense of solving all our social problems with a technological fix, one finds a new type of populism characterized by a lack, rather than by an excess, of politics, as it dissolves itself in the hyper-capitalist economy. Uberization is the weapon of mass disruption carried by this new kind of paradoxical populism, riding on the libertarian spirit of Silicon Valley, announcing a homogenized society of women and men without quality.

À contre-courant, Chris Marker

Quand Chris Marker « filme les autres », comme dans Joli mai et autres documentaires, il adhère à une image émancipatrice du peuple, mais ce n’est pas seulement ou ce n’est surtout pas à une image qu’il se rallie. Son travail de cinéaste porte toujours sur la question : comment se font les images et quand s’il s’agit d’image du peuple, comment celui-ci participe-t-il à ces images ? Et pour cela, il ne filme pas le peuple, mais scrute l’ordinaire de son existence, dont il prélève des fragments, quand ces documents visuels et sonores ne sont pas fabriqués de concert avec les gens.

Counter Current, Chris Marker

In his film Joli Mai, Chris Marker displays his attention to the people, their labors, their daily life, each person appearing in his/her singularity, in the great tradition of portrait photography. His gaze was informed by his participation in popular movements, from behind the camera. It multi-plies its angles and captions, rendering the people’s own expression.

Faire entendre ceux qui sont restés en lien avec la nature

Faire entendre ceux qui sont restés en lien avec la nature

L’émission Terre à terre diffuse chaque semaine, depuis 17 ans, des paroles de luttes, de résistances, d’émotions et d’émerveillements, qui parviennent à exprimer un rapport à l’environnement nourri d’un lien vécu avec une nature concrète. Dans cet entretien, Ruth Stégassy discute la façon dont elle parvient à faire émerger cette parole, ainsi que sa vision de ce que représente la nature dans nos luttes et nos positionnements politiques contemporains.

Giving Voice to Those who Remain Connected with Nature

The weekly radio broadcast Terre à terre, on France Culture, provides a tribune for voices of resistance, struggles, emotions and marvels, that manage to express a rich connection with nature in its concreteness. In this interview, Ruth Stégassy, the program’s producer, talks about the way she manages to let these voices feel comfortable enough to emerge, as well as about her vision of what nature represents in our current struggles and political movements.