Archives du mot-clé intermittence

Investir nos villes et nos lieux de vie

Faire la ville autrement, faire métropole en se fondant sur les pratiques citoyennes de tous ceux qui à la fois vivent et travaillent sur le territoire. En finir avec les vieilles frontières entre centre et périphéries, entre les populations inscrites dans la modernité et les classes populaires reléguées aux alentours avec ses vagues successives de […]

Le revenu universel et le revenu contributif

Pour Bernard Stiegler, le revenu universel d’existence est une condition de démarrage d’un processus de transformation bien plus vaste de notre économie à moyen et long terme. Mais ce revenu de base n’est pas suffisant en tant que tel, et peut même s’avérer dangereux si sa mise en place ne sert que de prétexte à l’uberisation intégrale de la société. Sortir d’une économie entropique, destructrice de l’environnement et de nos singularités, pour construire peu à peu une économie qu’il qualifie à l’inverse de « néguentropique », suppose non seulement un revenu d’existence, mais surtout un revenu contributif et l’extension progressive à toute la population de la possibilité d’accéder au régime des intermittents du spectacle.

Universal Basic Income and Contributive Income

For Bernard Stiegler, a Universal Basic Income (UBI) is a precondition to a much wider social trans-formation of our economies in the medium and long run. But the UBI is not sufficient in itself, and could even be dangerous if it paved the way for an overall Uberization of society. In order to get out of our entropic economy, destructive of our environment as well as of our singularities, we need not only a UBI, but a « contributive income » which would extend to the whole population the status of intermittence currently pioneered by French artists.

Joseph Yosef Dadoune .رخالا / רחאה

quatrième de couverture: Joseph Dadoune, Border Notes, 08/07/2014 − 26/08/2014, suite de 50 dessins, 48 x 32,9 cm, reproduction photographique : Aurélien Mole   deuxième de couverture: Joseph Dadoune, 358, 2015, papier beaux-arts, 60 x 80 cm     troisième de couverture: Joseph Dadoune, Serpent plié en deux, 2015, papier beaux-arts, 100 x 150 cm   […]

Sortir de l’anthropocène

L’Anthropocène est un « Entropocène », c’est-à-dire une période de production massive d’entropie précisément en cela que les savoirs ayant été liquidés et automatisés, ce ne sont plus des savoirs, mais des systèmes fermés, c’est-à-dire entropiques. Le nouveau critère de redistribution qu’il s’agit de mettre en œuvre dans l’économie du Néguanthropocène doit être fondé sur une capacité de désautomatisation qu’il faut ressusciter.

Exiting the Anthropocene

The anthropocene should be written “entropocene”, i.e., a period of mass production of entropy due to the fact that many fields of knowledge have been abolished and liquidated : they no longer belong to human knowledge, but offer closed systems of automatic reactions, which, as such, present high levels of entropy. The new criterion of redistribution needed in our age of Neguanthropocene must be based on our capacity to disautomatize and resuscitate a whole range of human operations.

Les robots oscillent entre vivant et inerte

Les robots oscillent entre vivant et inerte

Il est impossible d’ouvrir un dossier consacré à la robotique sans rencontrer de multiples prophéties annonçant dans un futur proche que nous vivrons entourés de robots anthropomorphes ou zoomorphes et que nous nous machinerons par des voies que nous ne pouvons pour le moment qu’entrevoir. Peut-on envisager une approche de la robotique un peu moins prophétique et donc décevante, un peu plus pragmatique et donc plus surprenante, un peu plus réflexive et donc habitée par un principe de précaution ? Faut-il continuer à faire passer les machines pour autre chose que ce qu’elles sont ou doit-on arrêter de les prendre pour ce qu’elles ne sont pas (des animaux, des humains) ? Faut-il considérer qu’elles constituent un « règne » à part entière, à côté du minéral et du végétal, ou bien faut-il continuer de les reléguer dans l’instrumental, ce grand bazar ? Ce « manifeste » reprend quelques-unes des observations faites par ceux qui, dans le champ de l’anthropologie principalement, observent la « révolution robotique », suivent ses essais d’expérimentation/implémentation et abordent la diversité des interactions homme-machine avec les outils de l’enquête de terrain.

Robots Oscillate Between the Inert and the Living

Impossible to discuss about robotics without stiring many prophecies announcing that we will live surrounded by zoomorphic or anthropomorphic robots and transform ourselves in ways we can not yet imagine. Is it possible to adopt a slightly less prophetic approach, a little more pragmatic and therefore more surprising, a bit more reflective and thus inhabited by a precautionary principle? Should we continue comparing or assimilating machines with other kinds of beings (animals, humans) ? Should we accept that they are a « reign » in itself, next to the mineral, the vegetal or should we continue to relegate them into the instrumental, this big bazaar ? This manifesto summarises some of the observations made by anthropologists who observe the « robot revolution » with ethnographic tools, following experimental processes/implementation tests and the very concrete situations of interaction in which robots can be experienced.

Istanbul 2013
Manifestations politiques et valeurs artistiques 
À Istanbul durant l’été 2013, les manifestations politiques de Gezi et les manifestations artistiques de la 13e Biennale ne parlent pas le même langage. Les premières envahissent la ville, les secondes désorientées font retraite. Le déroulé des événements donne l’occasion d’analyser un clivage essentiel entre, d’une part, les valeurs artistiques que peuvent a priori partager les commissaires d’exposition et les artistes qu’ils invitent et, d’autre part, les processus de valorisation des espaces publics et urbains, préalables indispensables à la programmation de tels événements culturels et artistiques.

Istanbul 2013
Political Demonstrations and Artistic Values
In Istanbul, during the summer of 2013, the political demonstrations of Gezi and the artistic exhibitions of the 13th Art Festival fail to find a common language. While the former invade the city, the latter retreat, disoriented. The unfolding of the events display an essential split between, on one side, artistic values, which can be shared between curators and invited artists, and, on the other side, processes of valorization of urban public spaces, necessary to the programing of such cultural events.

Alors pourquoi photographier ce qui n’existe pas ? C’est cela même l’enjeu paradoxal de ces prises de vue. Montrer ce qu’on ne voit pas : des vides urbains ( interstitiels et temporels) repérés par les migrants parce qu’ils y seront invisibles. A ceux qui fréquentent les quartiers populeux des 10, 18, 19èmes arrondissements, il n’échappera pas combien il est difficile de trouver tant d’espaces inoccupés ! Il fallait aller les chercher…, le photographe et le médecin après les Afghans, les uns pour y disparaître, les autres pour leur donner une mémoire.

Dans le cadre notamment des communautés de communes, des pratiques sociales innovantes participent d’une reterritorialisation des « rurbains banlieusards ». Elle déborde le seul refus de relégation pour viser plus de démocratie à travers le principe de subsidiarité, dans le cadre d’un territoire désormais métropolitain.

INNOVATIVE RURAL/URBAN TERRITORIES
Rural/urban communities are initiating innovative social practices in reconstituting land-use and territory. They are refusing to accept marginality and are instead experimenting with a more democratic role in governance of subsidiarity, in the context of a metropolitan territory.

English version->http://www.eurozine.com/articles/2012-09-10-marchand-en.html Si les villes portuaires ont une profonde culture historique de la circulation des marchandises et des hommes, les bouleversements de leurs activités et leurs gouvernances liés à la mondialisation font que cette culture change elle aussi fortement. Dans la période qui s’ouvre, ces villes doivent réinventer à la fois leur façon de travailler, […]

L’émergence des métropoles est caractéristique de l’économie de circulation propre à la mondialisation en même temps qu’elle représente pour les citoyens de formidables opportunités politiques d’intervention au sein de leur cité. Cette intrication de l’économie et du politique à l’échelle de la cité repose sur l’avènement d’une société cognitive qui permet aux citadins des centres […]

Un spectre hante le monde du travail : le spectre de l’intermittence. Au-delà de la diversité des domaines d’activité, une population d’actifs intermittents partage, presque malgré elle, des pratiques communes. Ce manifeste propose des modalités pratiques d’institutionnalisation du commun intermittent en une Société Hétéronyme d’Intermittents (SHI), dotée d’un lieu de convergence, de statuts de collaboration, d’une structure collective de composition d’œuvres communes.

Manifesto for an Intermittent Common

A spectre haunts the world of labor: the spectre of intermittence. Beyond a diversity of fields of activity, a large population of precarious and intermittent workers shares a set of common practices. This manifesto proposes practical ways to institute these intermittent commons into a Heteronymous Society of Intermittent Workers (HSIW), designing its own space of convergence, its collaborative statutes, and its collective structure of composition of common works.

L’ensemble du nouveau rapport capital/travail déborde le traditionnel affrontement de classes dans l’entreprise fordienne pour se jouer désormais dans la métropole.

Du plus petit interstice à ses grands pôles, le territoire métropolitain est investi comme lieu de vie et de travail. Au-delà du capitalisme, les visions alternatives des créativités citoyennes y génèrent un autre commun politique, économique et écologique.

Conflictual Dynamics in European Metropols

Beyond the traditional class antagonism in the enterprise, the metropolis is the new territory of the conflict relationships in the globalisation.
From small interstices to main poles, the whole metropolitan territory is invested as place of life and work. Beyond a new green capitalism, real alternative proposals as a political, economical end ecological common are now open.

Ce texte dresse l’histoire de la création de la désobéissance civile électronique, et plus spécifiquement de l’Electronic Disturbance Theater, dont Ricardo Dominguez est le cofondateur, dans le cadre du capitalisme tardif, des mouvements alter-mondialistes et de l’inflation des lois anti-terroristes.

The Electronic Civil Disobedience

This text sketches the history of the creation of electronic civil disobedience, and more specifically the Electronic Disturbance Theater, founded by Ricardo Dominguez, in the context of Late Capitalism, the alter-globalization Movements and inflation of anti-terrorist legislation.

Signez la pétition : [http://soutien-cipidf.toile-libre.org/->http://soutien-cipidf.toile-libre.org/ À l’été 2003, le mouvement des intermittents et précaires s’opposait massivement à une restructuration de l’assurance-chômage instaurant un principe de capitalisation individuelle des droits sociaux. Profondément excluante et inégalitaire, cette contre-réforme visait à détruire le principe de mutualisation des ressources qui, à travers les annexes 8 et 10 de l’UNEDIC, […]

Dans la ville post-fordiste, l’habitat non-ordinaire est une dimension ordinaire. Des modes d’habitat « hors conventions » resurgissent aujourd’hui qui ne concernent plus seulement des « étrangers » ou des marginaux. Les luttes présentées ici déconstruirent ces exceptions qui ne sont pas naturelles, ni « anormales », ni même illégitimes. Cette micro-politique de l’agir urbain prolonge ainsi l’analyse des interstices du […]

L’habitat « non-ordinaire » et la ville post-fordiste

Le texte esquisse les relations entre les mutations du travail « post-fordistes », intermittence, travail cognitif, nouvelles mobilités et les mutations de la ville. Dans cette perspective, l’habitat « non-ordinaire » n’est pas une scorie mais au contraire une production actuelle, entre adaptations et luttes contre les ségrégations.

« Non-ordinary» habitat and the post-Fordist city
This text studies relations between post-fordist labor mutations, casual work, cognitive work, new mobilities and urban mutations. Non-ordinary housing forms are not just scorias, they’re a contemporeanous production, between adaptations and struggle against segregations.

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Les anciens numéros de Multitudes ?

n° 1 / mars 2000

Biopolitique et biopouvoir /
Logiciel libre /
Badiou /
Deleuze /

contributeurs :

Eric Alliez, Yann Moulier Boutang, Bruno Karsenti, Maurizio Lazzarato, Anne Querrien, Michael Hardt, Antonio Negri, Bernard Aspe, Muriel Combes, Maurizio Lazzarato, Paolo Napoli, Peter Sloterdijk, Jacques Rancière, Bruno Latour, Isabelle Stengers, Starhawk, Matthieu Potte Bonneville, Richard Stallman, Gérard Fromanger, Otto Mühl, Jacques Donguy, Alain Badiou.

n° 2 / mai 2000

Nouvelle économie politique /
Actionnisme viennois /
Spinoza /

contributeurs :

Antonella Corsani, Bernard Paulré, Pascal Jollivet, Christian Marazzi, Michel Aglietta, Anne Querrien & François Rosso, Enzo Rullani, Maurizio Lazzarato, Hubert Klocker, Jérôme Ceccaldi, Antonio Negri, Nicolas Israël.

n° 3 / novembre 2000

Europe et Empire /
Matheron /
Spinoza /
Nouvel esprit du capitalisme /

contributeurs :

Saverio Ansaldi, Luciano Ferrari Bravo, Alain Joxe, Heidrun Friese & Peter Wagner, Antonio Negri, Anne Querrien & François Rosso, Saskia Sassen, Isabelle Stengers, Starhawk, Mariella Pandolfi, Claude Moncorgé, Enki Bilal, Luc Boltanski & Eve Chiapello, Bruno Karsenti, Maurice Matieu, Alexandre Matheron, Ian Clarks, Edward Rackley.

n° 4 / mars 2001

Art
contemporain /
Foucault chez les patrons /

contributeurs :

Éric Alliez, Jean-Clet Martin, Jacques Donguy, Alain Séchas, Renée Green, Pascale Criton, Kirsten Klein, Orlan, Oscar Abril Ascaso, Le Syndicat potentiel, Jean-Philippe Antoine, Renée Green, Birgit Jürgenssen, Klaus Voswinckel, François Weil, Stanislas Breton, Maurizio Lazzarato, Valérie Marange, Tiennot Grumbach, Edward Rackley, Eric Dachy, Mariella Pandolfi.

n° 5 / mai 2001

Propriété intellectuelle /
Logiciels libres /
Des subjectivités de l’internet /

contributeurs :

Aris Papathéodorou, Anne Latournerie, Richard Stallman, Thierry Laronde, Mélanie Clément-Fontaine, Blicero, Severin Tagliante, Alessandro Ludovico, Ariel Kyrou, Luce Libera, Act Up – Paris, François Schuiten, Eben Moglen, Richard Barbrook, Franco Berardi dit « Bifo », Pierre Lévy, Jean-Louis Weissberg, Jean-Christophe Royoux.

n° 6 / septembre 2001

Raison métisse /
Ville et mondialisation /
Politiques de la mémoire /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Luca Casarini, Thomas Berns, Éric Alliez, Michael Hardt, Walter D. Mignolo, Pierre Pasquini, Naoki Sakai, Mikhaël Elbaz, Rachid Khimoune, Thierry Baudouin, Giuseppe Cocco, Stefano Boeri, Michèle Collin, Ilan Halevi, François Matheron, Juan Ugalde, Barbara Cassin, Pascal Houba.

n° 7 / décembre 2001

Après Gênes, après New York /
Tarde intempestif /
Nations meurtrières /

contributeurs :

François Matheron, Toni Negri, Starhawk, Robert Bui, Christian Marazzi, Michael Hardt, Yoshihiko Ichida, Luca Casarini & Giuseppe Caccia, Alain Joxe, Anne Querrien, Paolo Virno, Allan Sekula, Bertrand Ogilvie, Éric Alliez, René Schérer, Jean-Clet Martin, Maurizio Lazzarato, Jean-Philippe Antoine, Isaac Joseph, Gisèle Donnard, Laurent Guilloteau, Charles Wolfe.

n° 8 / mars – avril 2002

Garantir le revenu /
Cultures activistes du réseau /

contributeurs :

Maurizio Lazzarato, Philippe Van Parijs, Yann Moulier Boutang, Bernard Guibert, Daniel Mouchard, Jean-Marie Monnier, Stefan Merten d’Ockonux, Yannick Vanderborght, Laurent Geffroy, Youri Gagarine, Act Up / Paris, Collectif sans ticket, Patrice Riemens, Marc Heim, Robert Castel, Laurent Guilloteau, Bureau d’Études, Raùl Sanchez, Pascal Jollivet, Richard Barbrook, Patrice Riemens, Yoshihiko Ichida, Nicolas Auray.

n° 9 / mai – juin 2002

Philosophie politique des multitudes /
Les trous noirs de la science économique /
Wittgenstein /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida, Maurizio Lazzarato, Peter Pal Pelbart, Antonio Negri, Yoshihiko Ichida, Bruno Karsenti, Étienne Balibar, Éric Alliez, Jacques Ranciére, Paolo Virno, Miguel Vatter, Nicolas Israel, Laurent Bove, François Matheron, François Zourabichvili, Noortje Marres, Gianni Motti, Ghislain Deleplace, André Orlean, Jacques Sapir, Sandra Laugier, Peter Flechter, Madeleine Hersent, Jean-François Gava, Éric Thébault.

n° 10 / octobre 2002

Capitalisme cognitif /
Gauches en Europe /
L’université israélienne contre la liberté de penser /
Bug /
Eloge du pillage /

contributeurs :

Carlo Vercellone, Naxos, Franco Barchiesi, Nick Dyer-Witheford, Thierry Brugvin, Giuseppe Cocco, Ariel Kyrou, Philippe Meste, Jean-Luc Moulène, Dr Brady, Noëlle Pujol, Jacques-André Boiffard, Ludovic Jecker, Mark Benecke, Nicolas Franceschini, Cercle Ramo Nash, Yann Moulier Boutang, Bernard Dreano, Alain Bertho, Giselle Donnard, Omar Munoz-Cremers, Raúl Sánchez, Andrea Fumagalli, Antonella Corsani & Maurizio Lazzarato, Alain Jugnon, Saverio Ansaldi, Ilan Pappé.

n° 11 / décembre 2002

Guerres et paix dans l’Empire /
Nouveaux sens du cinéma /
L’ONU, alliée des femmes ? /
Après le boom de la net-économie /
Indiens /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Philippe Zarifian, Eric Alliez & Antonio Negri, Georges Caffentzis, Paolo Napoli, Mathieu Bietlot, Michel Agier, John Symons, Jean-Claude Paye, Geert Lovink, Edward S. Curtis, Bruno Peinado, Gillian Wearing, Jeremy Deller, Serge Valène, Jean-Luc Verna, Torbjørn Rødland, Andrea Robbins & Max Becher, Glen Baxter, Pascal Houba, Jean-Luc Dardenne, David Lambert, Natalia Skradol, Jules Falquet, Ronda Hauben, Pascal Jollivet.

n° 12 / mars 2003

Epuisé

Féminismes, queer, multitudes /
Devenir-femme du travail et de la politique /
Des biotechnologies au biopouvoir, de la bioéthique aux biopolitiques /
Act Up : laboratoire des devenirs minoritaires /
Border /

contributeurs :

Anne Querrien, Antonella Corsani, Beatriz Preciado, Rosi Braidotti, Maria Puig de la Bellacasa, Cristina Vega, Noortje Marres, Marie-Hélène Bourcier, Rutvica Andrijasevic & Sarah Bracke, Valérie Marange, Michal Heiman, Pierre Joseph, Sean Snyder, Harun Farocki, Graham Gussin, Noëlle Pujol, Luigi Ghirri, Akram Zaatari, Florence Lazar, Vimukhti Jayasundara, Ludovic Burel, Jean-Marie Straub & Danièle Huillet, Judith Revel, Anne Querrien, Sara Ongaro, Betty, Shesquat, A/Matrix, Sconvegno, Collectif des 116, Frédéric Keck, Edward Rackley, Marie Gaille-Nikodimov.

n° 13 / mai 2003

Du côté du Japon : marges et miroir d’Empire /
Machiavel : maintenir le conflit /
République de la multitude /
Coopération et autonomie des femmes de banlieue /
Erwin Wurm / politically incorrect /
Berlin /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida & Yann Moulier Boutang, Yoshihiko Ichida, Naoki Sakai, Lisa Yoneyama, Félix Guattari, Brian Holmes, James Keith Vincent, Jon Solomon, Joe Jeong Hwan, Muto Ichiyo, Madeleine Hersent, Erwin Wurm, Eric Alliez, Raphaël Grisey, Thomas Berns, Filippo del Lucchese, Miguel Vatter, Marie Gaille-Nikodimov, Toni Negri, Frédéric Neyrat, Françoise Badelon.

n° 14 / octobre 2003

Europe constituante ? /
Le monde enseignant en prise avec ses vieux démons /
L’Argentine, pour l’exemple /
Entretien : Lula/Guattari /
Xeros /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Daniel Cohn-Bendit, Bifo, Giuseppe Bronzini, Toni Negri, Yves Citton, Michael Hardt, Brian Holmes, Jon Solomon, Heidrun Friese & Peter Wagner, Frédéric Neyrat, Rosi Braidotti, Antonella Corsani, Carol Bove, Page Sucker, Bernard Bazile, Monica Bonvicini, Marnie Weber, Jeff Burton, Johnny Jensen, Del LaGrace Volcano, Bertrand Plane, Collectif Situaciones, Maristella Svampa, Graciela Hopstein, Rubén Espinosa, Jean-Yves Mondon, Mick Miel.

n° 15 / janvier 2004

Art contemporain : la recherche du dehors /
Etudes littéraires et multitudes : les conséquences de Diderot /
La créativité au travail /
Aux origines de l’apartheid /

contributeurs :

Eric Alliez, Brian Holmes, Maurizio Lazzarato, Suely Rolnik, Flora Loyau, The Yes Men, Jordan Crandall, Ursula Biemann, Olivier Nottelet, Antonia Birnbaum, Bureau d’Etudes, Marko Peljhan, Yves Citton, Romana Schuler, André Gorz, Marion von Osten, Anne Querrien, Yann Moulier Boutang, Thierry Secretan, The Atlas Group, Thomas Feuerstein, Joël Bartoloméo, Page Sucker, David Goldblatt, Jean-Luc Moulène, Dorothee Golz.

n° 16 / mars 2004

Philosophie de la biologie /
Jazz : puissance de l’improvisation collective /
L’état d’exception : forme de gouvernement de l’Empire /
Stopub /
Henri-François Imbert / No Pasarán /

contributeurs :

Olivier Blondeau & Aris Papathéodorou, Charles T. Wolfe, John Symons, Alexandre Métraux, Mathieu Aury, Bernard Andrieu, Jean-Jacques Kupiec, Timo Kaitaro, André Gattolin & Thierry Lefebvre, Henri-François Imbert, Yves Citton, Labrasserie Descatins, Tim Berne, Jim Black, Amy Denio, Ellery Eskelin, Gerry Hemingway, Ken Vandermark, Benoît Delbecq, Christophe Degoutin & Yves Citton, Jean-Claude Paye, Yoshihiko Ichida, Saverio Ansaldi.

n° 17 / juin 2004

L’intermittence dans tous ses états /
Villes : fractures et mouvements /
Entretien : Peter Friedl/Jean-Pierre Rehm /
Mayotte /
Toni Negri : Spinoza /
Four or Five Roses / Playgrounds /

contributeurs :

Peter Friedl, Raúl Sánchez, Antonella Corsani & Maurizio Lazzarato, CIP-Idf, Pascal Nicolas-Le Strat, Thierry Baudouin, Arnaud Le Marchand, Philippe Zarifian, Frank Beau, Precarias a la deriva, Laurent Guilloteau, Yann Moulier Boutang, Maurizio Lazzarato, Matso, Pierre Caminade, Peter Friedl, Michel Agier, Boris Grésillon, Philippe Gervais-Lambony, Sylvaine Bulle, Thierry Lulle, Jean-Pierre Rehm, Toni Negri, Union générale des étudiants de Palestine.

n° 18 / septembre 2004

Politiques de l’individuation : penser avec Simondon /
Pasolini à la sauce piquante /
Quel Etat palestinien ? /
Negri/Hardt : Multitude, la suite d’Empire /
Latrive : du bon usage de la piraterie /
Anne Frémy /

contributeurs :

Anne Frémy, Stéphane Spoiden, Olivier Blondeau, Yann Moulier Boutang, Didier Debaise, Yves Citton, Paolo Virno, Jacques Roux, Isabelle Stengers, Bernard Aspe & Muriel Combes, Alberto Toscano, Emilia M.O Marty, Olivier Blondeau, Didier Debaise, Michael Hardt & Toni Negri, Brian Holmes, Pascal Houba, Alain Naze, Michael Hardt, Pierre-Olivier Capéran, René Schérer, Sari Hanafi, Florent Latrive, Philippe Zarifian.

n° 19 / décembre 2004

Migrations en Europe : les frontières de la liberté /
Internet : la fin des intermédiaires ? /
Warschawski : impasse en Palestine/Israël /
Pragmatique du voile /
Sloterdijk/né de l’écume /
Bushit /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Thomas Atzert, Sandro Mezzadra, Manuela Bojadzijev, Serhat Karakayali, Vassilis Tsianos, Violène Carrère, Isabelle Saint-Saëns, Enrica Rigo, Noëlle Vincenzini, Alessandra Corrado, Furio Ferraresi, Sandro Mezzadra, Martin Collette, Brian Holmes, François Debruyne, Hervé Le Crosnier, Michel Valensi, Nicolas Auray, Michel Warschawski, Peter Sloterdijk, Giselle Donnard, Laurence Allard.

n° 20 / mars 2005

Architroubles : pragmatiques architecturales /
Expertises : politiques des savoirs /
Le mariage gay, les queers et l’Etat /
Yacoub/Lasserre /
Entretien avec Maurizio Lazzarato /
Un pour cent critique /

contributeurs :

Berdaguer, Péjus, Giselle Donnard, Anne Querrien, John Rajchman, Eric Alliez & Jean-Claude Bonne, Beatriz Preciado, Philippe Morel, Benoît Durandin, Constantin Petcou & Doina Petrescu, Michèle Collin & Thierry Baudouin, Hervé Beurel, Paola Yacoub & Michel Lasserre, Isabelle Stengers, Frank Beau & Jérôme Tisserand, Commission des mots de la CIP-Idf, Permanence CAP de la CIP-Idf, Beatriz Preciado, Tom Reucher, Felice Varini, Chantal Nadeau, Maurizio Lazzarato, Simon Boudvin.

n° 21 / mai 2005

Subjectivation du Net /
Sur le matérialisme aléatoire /
Un inédit d’Althusser /
Notation en danse /
Numérique et biopouvoir : entretien avec La Cause Freudienne /
What’s the score now ? /

contributeurs :

Yann Moulier Boutang, Emmanuel Videcoq, Anne Querrien, Brian Holmes, Bifo, Emmanuel Videcoq & Bernard Prince, Biella Coleman, Jean-Louis Weissberg, Julien Laflaquière, Aris Papathéodorou, Laurence Allard, Olivier Blondeau, Matteo Pasquinelli, Myriam Van Imschoot, Antonia Baehr, Jérôme Bel, Jonathan Burrows, Matteo Fargion, Vincent Dunoyer, William Forsythe, Myriam Gourfink, Thomas Lehmen, Lisa Nelson, Jean-Claude Bourdin, Vittorio & Luca Pinzolo, Yoshihiko Ichida & François Matheron, Louis Althusser, Gilles Châtenay, Eric Laurent, Jacques-Alain Miller.

n° 22 / septembre 2005

Philosophie politique des multitudes (2) /
Créoles /
Toni Negri : réponse à Pierre Macherey /
François Cusset : french theory et cybernétique /
Peter Weibel/Boris Groys/Hans Belting /

contributeurs :

Peter Weibel, Yann Moulier Boutang, François Matheron, Bruno Karsenti, Maurizio Lazzarato, Laurent Bove, Sandra Laugier, Yoshihiko Ichida, Didier Debaise, Toni Negri, Eric Alliez, Boris Groys, Hans Belting, Jean-Yves Mondon, Raphaël Confiant, Alexandre Alaric, Yves Citton, Madison Smartt Bell, François Cusset, Giselle Donnard.

n° 23 / décembre 2005

Emeutes : la république mise à nu /
Racisme institutionnel /
Expérimentations politiques /
Mayotte : entrée interdite /
Clarisse Hahn/Bruno Serralongue /

contributeurs :

Clarisse Hahn, Yann Moulier Boutang, Anne Querrien, Patrick Simon, Jean-Marc Salmon, Teun A. Van Dijk, Giuseppe Cocco & Antonio Negri, Raúl Sánchez, Bruno Serralongue, Matso, Didier Debaise, Maurizio Lazzarato, Isabelle Stengers, Philippe Pignarre, Brian Massumi, Sandra Laugier, Nathalie Trussart, Stany Grelet & Aude Lalande, Giovanna Zapperi, Giuseppina Mecchia, Saverio Ansaldi, Alexandre & Daniel Costanzo.

n° 24 / avril 2006

Un deuxième âge de l’écologie politique ? /
Deligny, le lieu du commun /
John Giorno : Welcoming the flowers /
Entretien Robin/Guattari /
Rada Ivekovic : boomerang colonial /

contributeurs :

John Giorno, Aris Papathéodorou, Yann Moulier Boutang, Frédéric Neyrat, Emmanuel Videcoq, Serge Moscovici & Erwan Lecoeur, Eduardo Viveiros de Castro, Raphaël Bessis, Raphaël Larrère, Catherine Larrère, Bernard Stiegler, André Gattolin, Félix Guattari & Jacques Robin, Bernard Heidsieck, Anne Querrien, Graziella Vella, Béatrice Han (kia-ki), Doina Petrescu, Jean-Louis Comolli, Rada Ivekovic.

n° 25 / juin 2006

CPE : sur une crise /
Masoch/Deleuze /
Deleuze : article de 1961 /
Activistes du hoax : Yes Men/Luther Blissett/Serpica Naro etc. /
Antoni Muntadas/Marc Augé/Raymond Bellour /
Neyrat : surexposition /

contributeurs :

Antoni Muntadas, Yann Moulier Boutang & Anne Querrien, Eric Alliez, Gilles Deleuze, Christian Kerslake, Régis Michel, François Zourabichvili, Frédéric Neyrat, Raymond Bellour, Marc Augé, André Gattolin, Erwan Lecoeur & Alexandre Pessar, Andrea Natella, Luther Blissett, Francis Mizio, Stéphane Lléres, Thomas Berns.

n° 26 / septembre 2006

Castro-Gómez/Grosfoguel : Empire et colonialité du pouvoir /
Postcolonial et politique de l’histoire /
Mezzadra/Bhabha/McClintock /
Perspectives pour Internet /
Kinkaleri : touche-moi /

contributeurs :

Kinkaleri, Jérôme Ceccaldi & Anne Querrien, Yann Moulier Boutang & Jérôme Vidal, Santiago Castro-Gómez, Ramón Grosfoguel, Sandro Mezzadra, Homi Bhabha, Anne McClintock, Eric Fassin, Warren Montag, Olivier Le Cour Grandmaison, Jocelyne Dakhlia, Bifo, Giovanna Zapperi, Pergia Gkouskou-Giannakou, Giselle Donnard, Dominique Dou, Frédéric Saint-Cricq.

n° 27 / décembre 2006

Revenu garanti /
Banlieues, sans-papiers et nouvelle citoyenneté /
Re-présentation de Birgit Jürgenssen /
Spinoza-Leibniz / Spinoza-Machiavel /

contributeurs :

Birgit Jürgenssen, Judith Revel, Antonella Corsani, Jérôme Ceccaldi, Christian Marazzi, Christian Marazzi & Antonella Corsani, Valérie Marange, Evelyne Perrin & Jérôme Tisserand, Carlo Vercellone & Jean-Marie Monnier, Andrea Fumagalli & Stefano Lucarelli, Yann Moulier Boutang, Jean Zin, Christophe Degoutin, Eric Alliez & Giovanna Zapperi, Peter Weibel, Edith Futscher, Marc Hatzfeld, Ariel Kyrou, Monique Selim, Yves Citton, Saverio Ansaldi.

Peau neuve Pour sa 34ème livraison, Multitudes fait peau neuve. Après la maquette dessinée par Aris Papathéodorou prolongée par Nadège Mazars (les 10 premiers numéros), et celle de Jean-Marie Courant (numéros 10 à 24) prolongée par Myriam Barchechat, c’est donc à un nouveau graphiste que nous faisons appel. Un remerciement particulier va ici à Jean-Marie […]

Le Monde du 11.07.08On ne lira dans cet ouvrage ni slogan ni formule de calcul pour l’assurance-chômage des artistes et des techniciens du spectacle. Il ne s’agit pas non plus d’un retour sur  » la lutte menée depuis la réforme de juin 2003, entre manifestations et annulations de festivals. Intermittents et précaires rend compte d’une […]

La métropole parisienne est une réalité dans les pratiques territorialisées des jeunes métropolitains «des banlieues», alors que les pouvoirs institués en sont encore à s’affronter pour en tracer les frontières à la manière souverainiste. L’analyse du projet de rénovation urbaine des Halles marque cet important décalage entre le nouveau management municipal auquel participent les bobos du centre et, d’autre part, les multiples appropriations des jeunes métropolitains qui dessinent d’ores et déjà un territoire commun.

While politicians dispute about frontiers of the metropole institution, the youngs does practice and struggle already the way of living metropolitan in Paris. The urban renovation of les Halles shows a deep biopolitic cut between the gathered bobos and politicians of the centre and the multiple appropriations of the territory by whole young people of the suburbs, creating new commons.

Appropriations constituantes de la ville productive

La ville productive, au-delà de l’usine industrielle représente le territoire de la vie ET du travail de l’ère postfordiste. Des multitudes de précaires/intermittents produisent la ville même par de nouvelles formes de vie, d’expérimentations, d’affects et de création, perçus comme autant de bruits parasites et non fonctionnels par les institutions. De Paris à Rio en passant par Buenos Aires, nous interrogeons ce rapport conflictuel fondamentalement biopolitique entre le contrôle des espaces urbains par les pouvoirs institués et les appropriations subjectives de territoires de la ville par les multitudes constituantes de nouvelles formes de démocratie.

«La ville productive», «The productive city», beyond the industrial factory, is now the territory of life AND work of the post fordist erea. Multitudes of precarious and intermittents are producing the city by new forms of life, desires, experimentations and innovations, creating unfunctionnal noises for the power institutions. We question the conflictual relationships hardly biopolitical between the urban spaces control by the power institutions and the subjective appropriations of the city’s territories by multitudes, constituent of new forms of democraty.

Au cœur de cet article : l’émergence de la figure du « salarié rentier ». Cette figure n’a rien de nouveau en soi si l’on songe aux différentiels de salaire liés aux hiérarchies socialement déterminées des métiers. Ou bien, si l’on songe aux rentes salariales obtenues par des pans du salariat aux dépens du salariat féminin, précaire, immigré. Ce qui est nouveau, c’est qu’aujourd’hui la rente salariale ressort d’un processus double, d’individualisation du salaire et de « socialisation du capital ». Elle est donc d’une nature nouvelle, par ailleurs, son émergence rend encore plus floues les frontières qui séparent les grandes catégories des revenus : salaire, rente et profit. Dans cet article, il s’agit moins de rendre compte de la figure du salarié rentier d’un point de vue strictement économique que de saisir dans le processus double qui lui donne naissance le fonctionnement propre d’une machine de production de subjectivité qui soude la liaison dangereuse entre capitalisme cognitif et néolibéralisme.

The central concern of this essay : the emergence of the figure of the « wage shareholder ». There is nothing new about this figure in and of itself if one thinks of wage differentials linked to social hierarchies determined by the professions. Or again if one thinks of wage-earning shares obtained by sections of the wage-earning system at the expense of feminine, precarious, and immigrant wage earners. What is new is that today the wage share results from a double process of wage individualization and « socialization of capital ». It is thus of a new nature, and its emergence therefore renders more indistinct the boundaries that separate the main categories of revenue : wage, annuity and profit. In this article, it is less a question of accounting for the figure of the wage-earning shareholder from a strictly economic point of view as to see it in terms of a double process that gives to it the functions proper to a machine producing subjectivity that unite the dangerous link between cognitive capitalism and neoliberalism.

Interprétons un instant la mobilisation politique qu’ont connue les universités, au cours de ces derniers mois, comme le signe d’une agitation qui travaille la société française. Et si l’enjeu réel des grèves, blocages, suspensions de cours, fermetures administratives, manifestations, prises de positions publiques et autres assemblées générales, était bien moins de lutter contre une loi […]

Comment assurer à tous une continuité du revenu en tenant compte de la grande diversité des situations de précarité ? La discussion porte essentiellement sur trois modèles : le revenu garanti d’un montant équivalent au Smic revendiqué par les associations de chômeurs, la « sécurité sociale professionnelle » de la CGT, la proposition de Nouveau […]

Note sur le travail de production de soi

Le 5 mai 2001, à Berlin, le Directeur des Ressources Humaines de Daimler
Chrysler expliquait aux participants d’un congrès international que « les
collaborateurs de l’entreprise font partie de son capital ». Il précisait que
leur comportement, leurs compétences sociales et émotionnelles jouent un
rôle important dans l’évaluation de leur qualification. Par cette remarque,
il faisait allusion au fait que le travail de production matérielle
incorpore une proportion importante de travail immatériel.
Dans le système Toyota, en effet, les ouvriers des ateliers de montage final commandent eux-mêmes les pièces aux sous-traitants – les commandes remontent en une cascade inversée, du montage final aux sous-traitants de premier rang dont les ouvriers se font eux-mêmes livrer par ceux du deuxième rang etc. – et sont eux-mêmes en rapport avec la clientèle. Comme le précisait il y a quelques années le directeur de la formation de Volkswagen : « Si les groupes de travail ont une large autonomie pour planifier, exécuter et contrôler les processus, les flux matériels et les qualifications, on a une grande entreprise faite de petits entrepreneurs autonomes. » Ce « transfert des compétences entrepreneuriales vers la base » permet de « supprimer dans une large mesure les antagonismes entre travail et capital ».

L’importance que prend désormais le « travail immatériel » dans toutes les
activités n’empêche naturellement pas que les grandes entreprises emploient
une proportion décroissante de « collaborateurs » permanents quoique
« flexibles » – les horaires, en particulier, varient en fonction du volume
des commandes – et une proportion croissante de précaires (CDD, intérimaires
et, surtout, « externes »). Ceux-ci comprennent 1°) des travailleurs des
fabrications et services externalisés, sous-traités avec des entreprises
indépendantes mais en fait très dépendantes des grandes firmes qui font
appel à elles ; 2°) des télétravailleurs à domicile et des prestataires de
services individuels dont le volume de travail est soumis à de fortes
variations et qui sont payés au rendement ou à la vacation. Les 50 plus
grandes firmes américaines n’occupent directement que 10% des personnes qui
travaillent pour elles.

Le travail immatériel suppose de la part des personnels un ensemble
d’aptitudes, de capacités et de savoirs qu’on a pris l’habitude d’assimiler
à des « connaissances ». Le « capital de connaissances » des prestataires de
travail est considéré par l’entreprise comme le « capital humain » dont elle
dispose. Il constitue une part tendanciellement prépondérante de leur
capital. En fait, les « connaissances », quoique indispensables, ne
représentent qu’une part relativement faible des « compétences » que
l’entreprise considère comme son « capital humain ». Le DRH de Daimler
Chrysler le dit clairement : « Les collaborateurs de l’entreprise font partie
de son capital… Leur motivation, leur savoir-faire, leur flexibilité, leur
capacité d’innovation et leur souci des désirs de la clientèle constituent
la matière première des services innovants… Leur travail n’est plus mesuré
en heures mais sur la base des résultats réalisés et de leur qualité… Ils
sont des entrepreneurs. »

Les « compétences » dont il est question ne s’apprennent pas à l’école, à
l’université ou dans les cours de formation. Elles ne sont pas mesurables ou
évaluables selon des étalons préétablis. Elles sont des « talents » -
d’improvisation, d’innovation, d’invention continuelles – beaucoup plus que
des savoirs. Cela tient à la nature de l’économie de réseau. Chaque
entreprise est insérée dans un réseau territorial lui-même interconnecté
avec d’autres dans des réseaux transterritoriaux. La productivité des
entreprises dépend dans une large mesure des capacités de coopération, de
communication, d’auto-organisation de leurs membres ; de leur capacité de
saisir globalement une situation, de juger et décider sans délai,
d’assimiler et de formuler des idées. Ils sont les acteurs d’une
organisation qui ne cesse de s’organiser, d’une organisation en voie
d’auto-organisation incessante. Leur produit n’est pas quelque chose de
tangible mais, avant tout, l’activité interactive qui est la leur. La
capacité de se produire comme activité est à la base de tous les services
interactifs : la psychothérapie, activités de conseil, l’enseignement, le
commerce etc. sont autant d’activités de mise en œuvre, voire de mise en
scène de soi-même. Se produire comme activité vivante est aussi l’essence
des sports, des activités ludiques, d’activités artistiques comme le chant,
le théâtre, la danse, la musique instrumentale.

Telle étant la nature du « capital humain », la question pose aussitôt : Á qui
appartient-il ? Qui donc l’accumule, le produit ?
Les entreprises ne sont de toute évidence pas à son origine. Son
accumulation primitive est assumée dans son quasi-intégralité par la société
dans son ensemble. Les géniteurs et éducateurs, le système d’enseignement et
de formation, les centres de recherche publics assurent la part la plus
importante de cette accumulation en transmettant et rendant accessible une
part décisive des savoirs et connaissances, mais aussi des capacités
d’interprétation, de communication qui font partie de la culture commune.
Les personnes, pour leur part, ont à s’approprier cette culture et à se
produire elles-mêmes en utilisant, détournant ou pliant à leurs propres fins
les moyens culturels dont elles disposent. Cette production de soi a
toujours une dimension ludique. Elle consiste essentiellement à acquérir,
développer, enrichir des capacités de jouissance, d’action, de
communication, de création, de cognition etc. comme des fins en elles-mêmes..
Et ce développement de soi, cette autoproduction d’un sujet aux facultés
personnelles vivantes est le but des jeux et des joutes, des sports et des
activités artistiques dans lesquelles chacun se mesure aux autres et cherche
de ou à dépasser des normes d’excellence qui elles-mêmes sont l’enjeu de ces
activités.

Le « capital humain » est donc tout à la fois un capital social produit par
toute la société et un capital personnel dans la mesure où il n’est vivant
que parce que la personne a réussi à s’approprier ce capital social et à le
mettre en œuvre en développant sur sa base un ensemble de facultés,
capacités et savoirs personnels. Ce travail d’appropriation, de
subjectivation, de personnalisation, accompli sur la base d’un fond culturel
commun est le travail originaire de production de soi.

Les entreprises disposent ainsi presque gratuitement d’un capital social
humain qu’elles se bornent à compléter et adapter à leurs besoins
particuliers. Á mesure que la capacité de produire des connaissances
nouvelles, d’échanger et communiquer des savoirs et des informations, de
s’auto-organiser et de s’accorder avec les autres prend une importance
croissante dans le travail, la production originaire de soi se prolonge tout
au long de la vie et tend à s’autonomiser vis-à-vis du travail et de
l’entreprise. Les activités ludiques, sportives, artistiques, culturelles,
associatives par lesquelles la personne développe ses capacités et savoirs
vivants gagnent en importance. La capacité de se produire excède le besoin
qu’en ont les entreprises. Tout travail déterminé n’en est qu’une mise en
œuvre contingente, un possible parmi d’autres. Tout en s’y impliquant, le
sujet ne s’identifie pas profondément à son travail. Son attachement à une
firme déterminée est faible quels que soient les efforts de celle-ci pour se
l’attacher. Les activités hors travail tendent à revêtir pour lui une
importance plus grande que son travail immédiat. Ce dernier tend à n’être
que le moyen qui permet des activités hors travail épanouissantes et
créatrices de sens.

La gestion du personnel doit répondre dans ces conditions à des exigences
contradictoires. Les firmes doivent s’emparer de la créativité des
personnels, la canaliser vers des actions et des buts prédéterminés et
obtenir leur soumission. Mais elles doivent éviter en même temps d’enfermer
la capacité d’autonomie dans des limites trop étroites pour ne pas mutiler
la capacité d’adaptation, de perfectionnement, d’invention. La stratégie
patronale tend par conséquent à se déplacer de la domination directe de
l’activité de travail vers la domination sur la production de soi,
c’est-à-dire sur l’étendue et la division des capacités et des savoirs que
les individus doivent acquérir, et sur les conditions et modalités de leur
acquisition. La domination s’étendra donc vers l’amont et l’aval du travail
direct. Elle s’étendra au temps de non-travail, aux possibilités d’aménager
et d’organiser le temps hors travail. La vie entière se trouve soumise aux
contraintes d’horaires et de rythmes de travail flexibles et imprévisibles
qui fragmentent le temps, introduisent des discontinuités et font obstacle
aux activités sociales et familiales. Le temps de travail, quoique réduit,
pèse plus lourdement sur et dans la vie qu’au temps des horaires réguliers
et du travail continu.

Un récent rapport, rédigé à la demande d’une fondation de recherche des
syndicats allemands, par des membres d’instituts universitaires et
patronaux, conclut ceci : « En raison des changements de plus en plus
importants des conditions d’emploi, de leur flexibilisation et de la
mobilité lieux de travail, des interruptions désormais « normales » de
l’activité par des congés de formation, des activités familiales, des
vacances mais aussi des périodes récurrentes de chômage, la vie privée
devient de plus en plus dépendante de l’emploi qu’on peut trouver… Le
travail empiète et déborde de plus en plus sur la vie privée par les
exigences qu’il fait peser sur elle. De plus en plus souvent, l’individu
doit assumer la responsabilité de sa qualification, de sa santé, de sa
mobilité, bref de son « employabilité ». Chacun est contraint de gérer sa
carrière tout au long de sa vie et se voit ainsi transformé en « employeur de
son propre travail ». Les auteurs suggèrent que des syndicats modernes
devraient se comporter comme des « unions des employeurs de leur propre
travail » dont les membres, à l’égal des chefs d’entreprise, investissent
leurs revenus dans l’acquisition, tout au long de leur vie de nouvelles
connaissances, en vue d’une meilleure valorisation de leur capital humain.
La précarité de l’emploi, les conditions changeantes de « l’employabilité »,
une temporalité fragmentée, discontinue font finalement de la production de
soi un travail nécessaire sans cesse recommencé. Mais la production de soi a
perdu son autonomie. Elle n’a plus l’épanouissement et la recréation de la
personne pour but, mais la valorisation de son capital humain sur le marché
du travail. Elle est commandée par les exigences de « l’employabilité » dont
les critères changeants s’imposent à chacun. Voilà donc le travail de
production de soi soumis à l’économie, à la logique du capital. Il devient
un travail comme un autre, assurant, à I’ égal de l’emploi salarié, la
reproduction des rapports sociaux capitalistes. Les entreprises ont trouvé
là le moyen de faire endosser « l’impératif de compétitivité » par les
prestataires de travail, transformés en entreprises individuelles où chacun
se gère lui-même comme son capital.

On retrouve là la quintessence du « workfare » dans sa version blairiste (mais
le blairisme a maintenant gagné la France et l’Allemagne sous d’autres
appellations). Le chômage est aboli, n’est plus que le signe que votre
« employabilité » est en défaut et qu’il faut la restaurer. Les intermittences
du travail emploi, comme d’ailleurs l’accroissement du temps dit « libre »,
doivent être comprises comme des temps nécessaires à cette restauration.
Celle-ci devient obligatoire, sous peine de perte des « indemnités de
recherche d’emploi » (la « jobseekers’ allowance », nouvelle appellation de
l’indemnité de chômage.) La production de soi est asservie.

Mieux encore : Dans la foulée on abolit le salariat. Non pas en abolissant
le travail dépendant mais en abolissant, par le discours au moins, la
fonction patronale. Il n’y a plus que des entrepreneurs, les
« collaborateurs » des grandes entreprises étant eux-mêmes des « chefs
d’entreprise » : leur entreprise consiste à gérer, accroître, faire
fructifier un capital humain qui est eux-mêmes, en vendant leurs services.
Un néophyte de l’ultra-néolibéralisme a parfaitement exprimé cette idéologie
: « La caractéristique du monde contemporain est désormais que tout le monde
fait du commerce, c’est-à-dire achète et vend… et veut revendre plus cher
qu’il n’a investi… Tout le monde sera constamment occupé à faire du
business à propos de tout : sexualité, mariage, procréation, santé, beauté,
identité, connaissances, relations, idées… Nous ne savons plus très bien
quand nous travaillons et quand nous ne travaillons pas. Nous serons
constamment occupés à faire toutes sortes de business… Même les salariés
deviendront des entrepreneurs individuels, gérant leur carrière comme celle
d’une petite entreprise…, prompts à se former au sujet des nouveautés. La
personne devient une entreprise… Il n’y a plus de « famille » ni de « nation »
qui tienne. »

Tout devient marchandise, la vente de soi s’étend à tous les aspects de
l’existence personnelle, l’argent devient le but de toutes les activités.
Comme le dit Jean-Marie Vincent, « l’emprise de la valeur n’a jamais été
aussi forte ». Tout est mesuré en argent, mercantifié par lui. Il s’est
soumis tous les espaces et toutes les activités dans lesquels l’autonomie de
la production de soi était censée pouvoir s’épanouir : les sports,
l’éducation, la recherche scientifique, la maternité, la création
artistique, la politique. L’entreprise privée s’empare de l’espace public et
des biens collectifs, vend les loisirs et la culture comme des marchandises,
transforme en propriété privée les savoirs, les moyens d’accès aux
connaissances et à l’information. Une poignée de groupes financiers cherche
monopoliser les fréquences radio, la conception et la vente de cours
universitaires. La victoire du capitalisme devient totale et précisément
pour cela la résistance à l’emprise de la valeur devient de plus en plus
éloquente, massive. Dix ans après l’effondrement des États qui s’en étaient
réclamés, le communisme retrouve son inspiration anarcho-communiste
originaire : abolition du travail abstrait, de la propriété privée des
moyens de production, du pouvoir l’argent, du marché.

Tout cela serait dérisoire si l’anarcho-communisme n’avait déjà trouvé une
traduction pratique et si cette pratique n’avait pour protagonistes ceux-là
mêmes dont le « capital humain » est le plus précieux pour les entreprises : à
savoir les informaticiens de haut niveau qui ont entrepris de casser le
monopole de l’accès au savoir que Bill Gates était en train d’acquérir. Ils
ont inventé et continuent de développer à cette fin les logiciels libres
(principalement Linux, au code source ouvert) et commencent à développer le
« réseau libre ». Leur philosophie de départ est que les connaissances
reproductibles sont toujours le résultat d’une coopération à l’échelle de
toute la société et d’échanges à l’échelle du monde entier. Elles doivent
être traitées comme un bien commun de l’humanité, être librement accessibles
à tous et partout. Chaque participant de la « communauté Linux » met ses
talents et connaissances à la disposition des autres et peut disposer
gratuitement de la totalité des savoirs et connaissances ainsi mis en
commun. La force productive la plus importante pour « l’économie de
l’immatériel » se trouve ainsi collectivisée, employée à combattre son
appropriation privée et sa valorisation capitaliste.

Richard Barbrook voit là l’ébauche d’une économie anarcho-communiste du don,
seule alternative à la domination du capitalisme monopoliste ». D’autres
voient surgir la possibilité d’une auto-organisation par les
usagers/producteurs de la production et de l’échange de connaissances, de
services, de biens culturels et, potentiellement, matériels, sans qu’il y
ait besoin de passer par le marché et la forme valeur (le prix).
La production de soi tend ainsi à s’émanciper à son plus haut niveau
technique et à se poser dans son autonomie comme sa propre fin combattant
non plus seulement le monopole de Microsoft mais toute appropriation privée
de connaissances, tout pouvoir sur des biens collectifs.
La chose était prévisible : quand le savoir (knowledge) devient la
principale force productive et la production de soi la condition de sa mise
en œuvre, tout ce qui touche à la production, à l’orientation, à la division
du savoir devient un enjeu de pouvoir. La question de la propriété privée ou
publique, de l’usage payant ou gratuit des moyens d’accès au savoir devient
un enjeu du conflit central. Celui-ci, tout transcendant d’anciennes
barrières de classe, définit de nouvelles formes, de nouveaux protagonistes
et de nouveaux terrains de luttes sociales.

Multitudes : ses déclinaisons éditoriales et numériques

UNE REVUE TRIMESTRIELLE, DEUX SITES, UNE COLLECTION DE LIVRES, UNE LISTE… Multitudes est, à l’origine, une revue politique, artistique et philosophique… Fondée en mars 2000, elle est devenue le support d’un projet éditorial et numérique transnational qui modére une liste électronique : (« Multitudes-Infos »), actualise ce site, en développe un autre dédié à la création artistique […]

La vie quotidienne des jeunes chômeurs (note de lecture)

Avec La vie quotidienne des jeunes chômeurs [[La vie quotidienne des jeunes chômeurs de Sébastien Schehr, éd. PUF, 287 pages., la thématique du chômage fait peau neuve. Sébastien Schehr répond à une urgence qui, en France, ne s’était fait que trop attendre : celle de réfléchir à ce qui se joue, loin des seules statistiques, dans l’expérience du chômage et de l’intermittence ; celle donc de partir du « point de vue des chômeurs » pour apporter enfin une définition « en positif » du chômage qui s’avère être aussi une définition hétéronome de la précarité et de l’intermittence.

Un fait tout d’abord : la nouvelle centralité n’est plus l’emploi salarié mais bel et bien l’intermittence et donc le passage par l’expérience du chômage. Les chiffres rapportés par André Gorz dans la préface sont pour le moins éclairants : sur les quinze dernières années, les deux tiers des actifs auraient connu l’expérience de l’emploi discontinu.

Inversion de la norme, inversion du sujet parlant ensuite : Sébastien Schehr propose quatre portraits de jeunes chômeurs (on aurait préféré peut-être qu’il parle de jeunes « intermittents », puisqu’il exclut de son propos les chômeurs de longue période). Quatre images de quotidiens rendus sensibles par la reconstruction d’entretiens, par des flux de mots qui doutent, espèrent, inventent. Quatre périples auxquels font écho les analyses, rapportées ici avec clarté, des auteurs comme P. Greil, R. Zoll, etc.

De l’invention du chômage à l’inventivité des jeunes chômeurs

À interroger l’expérience vécue des jeunes, les manières multiples de vivre l’emploi et les temps hors de l’emploi, le discours « classique » sur le chômage prend plus qu’un coup de vieux. Un coup fatal est porté au discours institutionnel, au refrain médiatique, mais aussi à la plupart des études sociologiques françaises qui ont souvent servi de porte-voix à une conception culpabilisante et pauvre (dans tous les sens du terme) du chômage.

L’inventivité ou la créativité du chômage, voilà sans doute la clé de lecture de cet essai qui attaque les idées reçues et montre le décalage générationnel dans l’expérience du chômage. Pour les jeunes, le chômage (entendre ici temporaire) est de moins en moins vécu comme un temps mort ou un passage à vide, ou au mieux, comme un temps où le seul travail serait celui de rechercher un emploi (comme l’écrivent noir sur blanc outre-Manche les bureaux pour l’emploi du Workfare state, légitimant ainsi le versement de l’allocation-chômage). Il n’est plus ou pas univoquement un vecteur de désaffiliation sociale. Il est aussi une expérience qui ouvre sur de nouvelles potentialités tant collectives qu’individuelles, en appelant comme nouvelles exigences, la ré-invention du travail (au sens large), la production de sens et d’identités, la construction de « temporalités propres » (endogènes et non plus imposées) et celle de nouveaux « mondes sociaux «.

L’autre crise du salariat ou la reconquête du temps présent et du sens du travail

De cette intermittence imposée aux jeunes aujourd’hui, de ces exclusions plus ou moins longues hors de l’emploi (salarié) surgissent des aspirations existentielles nouvelles qui, par un effet de boomerang, conduisent les sujets à une prise de distance et de conscience critique à l’égard de ce qui se conjugue avec le salariat : à savoir, la linéarité du temps productif, la frontière étanche entre le travail et le loisir, la vision productiviste du loisir, la projection dans le futur qui est l’autre face de l’importance accordée à la carrière. En d’autres termes, ces anciennes déterminations peu modulables semblent être désormais moins attractives qu’en porte-à-faux avec les aspirations culturelles des jeunes qui se sont produites dans l’intermittence mais aussi en réaction à l’idéologie de « l’entreprise citoyenne ». Si les mots des jeunes, rapportés par l’auteur avec fidélité, sont parfois ambivalents, c’est que l’intermittence est souvent à la fois subie et désirée. Révélatrice d’un temps où le salariat n’imprime plus vraiment sa marque, la discontinuité de l’emploi peut en effet relever d’un choix de vivre et de travailler qui engagerait l’être tout entier. L’intermittence apparaîtrait alors comme le moyen privilégié, sinon le seul, pour répondre à une double quête.

La première quête, à laquelle on doit les plus belles pages de cet essai, est à la sortie des rythmes fixes dictés par le temps productif. Sortir du carcan du temps imposé, prévisible, rompre la routine (qui part de l’emploi pour imprégner la vie) pour inventer des « temporalités propres » et des rythmes « hétéronomes » ; pour ré-investir plus intensément le temps présent et ce qu’il recèle d’imprévu, de rencontres et de potentialités d’écart de parcours, etc. On remarquera qu’à cet agir conjugué au présent, qu’à cette précarité, font écho des formes de consommation qui semblent effriter le règne du crédit (au même titre que celui de la carrière). La seconde quête renvoie à la construction de l’identité individuelle et collective. À l’heure où l’emploi (salarié) n’engage souvent le corps et l’âme de l’individu qu’en les modelant, où l’entreprise ne favorise les débordements qu’en les contrôlant, le travail semble devoir déborder l’espace et le temps imposés par l’emploi pour produire du sens et de l’identité. Valeur sociale fondamentale, il appelle d’autres formes d’engagements et des combinaisons d’activité inédites : à côté ou en marge de l’emploi viennent se greffer des temps dédiés à la formation (construction de savoirs), des activités de débrouille (troc de services, petits travaux au noir, etc.), des activités sociales et bénévoles (dans des collectifs à réinventer), du travail créatif (que l’auteur appelle « travail-oeuvre »). On notera que ce déplacement du choix vers des activités qui produisent non seulement de la richesse sociale mais aussi du sens peut éclairer cette quasi-divinisation de « l’Artiste », particulièrement sensible aujourd’hui ; « l’Artiste » renvoyant alors la figure idéalisée de l’individu accomplissant oeuvre de sens et de « soi », donc pour faire bref, oeuvre de libération dans le travail.

La souffrance sous un autre visage

Qu’on ne fasse pas de faux procès à l’auteur, les situations de chômage et d’intermittence ne sont pas nécessairement des terreaux de créativité et de libération ! Sébastien Schehr est à mille lieux de l’optimisme du New Age. Si la créativité peut réussir à émerger de ces expériences et de ces vécus chaotiques, l’auteur n’a de cesse de rappeler (cherchant à éviter tout malentendu) que la souffrance des jeunes chômeurs reste aussi aiguë que celle de leurs aînés ; même si celle-ci, signe du temps présent, a bel et bien changé de visage.

La souffrance n’est plus seulement ou plus tant celle de se voir marginalisé et exclu, au premier chef par le discours, de la productivité sociale. Elle devient davantage celle d’affronter de nouveaux défis, matériels mais aussi existentiels : d’abord, bien sûr, se débrouiller pour vivre lorsque l’on ne travaille que de manière discontinue ou à temps partiel (autre norme en devenir) ; ensuite, chercher une sortie à l’alternative pauvre et sans avenir entre temps mort et temps de surtravail, entre travail et loisir, pour tenter, avec toute la difficulté que cela suppose, de maîtriser l’existence et de lui donner un sens. Il y a donc aussi dans cette expérience des risques de flirt avec la dépression, avec ce nouveau mal social qui est justement l’expression du vide que l’individu doit tenter de combler dans un monde où le sens n’est plus dicté par des normes tangibles. Bref, cette sociologie du quotidien fonctionne comme une mise en visibilité : l’invisible des vécus du chômage devient visible, réfléchissant une autre visibilité : l’apparition récente des chômeurs dans l’espace du politique. Centré sur les modes d’appréhension des formes du travail, l’essai de Sébastien Schehr éclaire ce temps contemporain où l’intermittence (subie mais aussi désirée) devient la nouvelle centralité et le point de départ pour penser la construction de nouveaux « mondes sociaux «.

On aura deviné qu’une telle réflexion se situe dans le sillage des travaux d’André Gorz où l’exil salarial n’est pas la fin du travail mais une quête de la liberté d ns le travail. Une quête où un nouvel engagement « corps et âme » finirait de réduire en miettes le miroir aux alouettes du discours managérial des années quatre-vingt. On aura donc aussi compris que la réflexion de l’auteur dépasse largement le terrain socio-économique pour investir les champs culturels et politiques et enrichir les expressions du mouvement social…

Quelques paroles volées au fil des entretiens

SÉBASTIEN SCHEHR – Est-ce que tu as vécu les horaires de travail comme une contrainte durant le mois où tu étais en apprentissage ?

ARIANE – Au début je le faisais sans problèmes. Je connaissais le rythme de l’école et donc le rythme de travail était un peu la même chose. Ça débordait un peu. Quand après j’ai fait mon CES, j’ai senti les différences et je me suis dit que je préfère mieux travailler à mi-temps. C’est vrai que côté argent tu n’as pas plus mais quand tu travailles à temps plein, tu es une vraie machine. À la fin du mois, c’est ce que je pensais. Travailler toute la journée pff… c’est ce que je pense encore. Mais quand tu travailles vraiment, quand tu n’as pas de recul, que tu n’as jamais rien fait d’autre, tu ne t’en rends pas compte.

SÉBASTIEN SCHEHR – Durant cette année, tu as continué de chercher au niveau casting ? Tu espères toujours faire carrière ?

ARIANE – Non, car maintenant j’écris mes livres et je cherche un éditeur. J’en ai peut-être trouvé un… pour le lire et c’est déjà beaucoup. Même si ça ne marche pas. J’essaye d’en écrire un autre, j’essaie de trouver autre chose.

KARL – C’est vrai que tu as du temps libre, mais justement, pendant ton temps libre tu te renfermes sur toi-même et tu réfléchis sur toi et ton devenir. Ce sont des pensées tout à fait négatives. Finalement, tu cherches à trouver des solutions dans les à-côtés pour ne plus y penser. Tu te lèves tard le matin, tu vas vite voir tes copains.

SÉBASTIEN SCHEHR – Si ton dossier de RMI se débloque rapidement, tu vas avoir le choix entre chercher du boulot et rester à la maison pour à peu près le même salaire…

MARIE – Si je le veux je peux rester à la maison… mais franchement non, j’ai déjà vécu cela trois ans et je n’ai plus du tout envie de le revivre. [… Si je gagnais au Loto, on ne me verrait plus ! Mais je crois que même si je gagne au Loto, cela ne m’empêchera pas de travailler.

SÉBASTIEN SCHEHR – Pourquoi ?

MARIE – C’est important de se prouver qu’on est utile à quelque chose.

SÉBASTIEN SCHEHR – Est-ce que tu crois que c’est en travaillant qu’on peut être utile ?

MARIE – Pour l’instant, je n’ai pas trouvé d’autres moyens… à part élever mon fils.

JO – Autour de moi, il y a surtout des personnes avec des statuts un peu particuliers : ils sont intermittents du spectacle, pions, étudiants, objecteurs de conscience… et ils savent que dans quelque temps, ils seront au chômage. Ce sont des statuts qui vont s’arrêter. Ensuite, ils verront, ils feront quelque chose mais pas forcément une activité qui s’étale sur des années où tu peux te dire : « C’est bon… a priori, je suis tranquille ». Ce sont plutôt des personnes qui vont perdre un statut et qui vont en gagner un. Je pense qu’ils ont une vision particulière des choses.

SÉBASTIEN SCHEHR – Qu’est-ce qui a changé dans ta perspective du travail ?

KARL – Et bien déjà, ce n’était plus les mêmes salaires. C’était plus dur car tu n’avais que le strict minimum, c’est-à-dire le SMIC. Alors tu te dis : « Merde, tu travailles comme un con, on te prend pour un con et en définitive cela ne sert à rien ». En plus pendant que tu travailles, non seulement tu te crèves mais en plus tu ne peux pas te permettre de réviser pour tes concours ou de chercher une place stable. En définitive, tu mets toutes tes chances à l’eau.

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Quelques références reprises à l’auteur :

– A. Gorz (1991), Les métamorphoses du travail, quête de sens, Éd. Galilée.

– P. Greil (1990), « Temporalités et banlieue du travail salarié », Société, n° 30, pp. 39-50, Éd. Masson. – P. Greil, A. Wery (1993), Héros obscurs de la précarité, Éd. L’Harmattan.

– A. De Ronge, M. Molitor (1987), Les jeunes et le transitoire : les nouveaux contextes de la socialisation, Chômage marginalité et créativité, Centre Européen de la Culture, Université de Genève.

« Vivere ! »

Le mouvement des chômeurs et des précaires de l’hiver dernier, en France, impose à tout un chacun de mener une réflexion collective et de fond sur la théorie et les pratiques de l’action politique en Europe et leur nécessaire modification à l’aube du prochain millénaire. Au cours de cette mobilisation, il fut finalement possible entrevoir la « première ébauche » d’un sujet social qui pourrait être acteur direct d’une construction européenne véritable, ou du moins de celle qui nous intéresse : autour de dynamiques « à la base », autour de la lutte pour la conquête de nouveaux droits sociaux, et de l’opposition à une Europe des critères de Maastricht et des intérêts financiers.

Une dimension européenne incontournable

Les mutations du marché de l’emploi, et des formes même du travail nous imposent une société où le « plein emploi » ne peut définitivement plus exister. Pas même comme objectif théorique, si l’on prend en considération les effets de la contraction permanente de la quantité de travail socialement nécessaire dans le cadre de la globalisation de l’économie. Nous vivons ainsi une époque dans laquelle le chômage, mais encore plus la précarité et l’intermittence du travail, sont devenues des conditions structurelles en expansion permanente. 18 millions de chômeurs « officiels » dans les pays de l’Union européenne, 2,8 millions en Italie, plus de trente millions de personnes en situation de « sous-emploi » : des chiffres qui qualifient d’eux-mêmes la situation actuelle de l’Europe. Nous sommes ainsi en présence d’une « précarisation » générale du rapport au travail. Sur ce terrain, notre expérience quotidienne se révèle souvent bien plus utile que les statistiques, qui continuent à mesurer le phénomène du « chômage » en se fondant sur un concept quantitatif et homogène. La notion keynésienne d’une condition temporaire de recherche d’emploi, dans l’attente d’une insertion dans le cadre du « plein emploi », se révèle aujourd’hui incapable de saisir les conditions modernes du chômage. Un des cas de figures possibles est bien sûr celui, « classique », du salarié devenu chômeur suite à son « expulsion » des cycles productifs restructurés. D’une certaine façon, il représente parfaitement toute la « violence » du processus de transition en cours. En général plus très jeune et peu formée, cette catégorie de chômeurs réintègre difficilement le monde du travail. C’est à cette figure qu’était lié, en Italie, le mécanisme protecteur de la cassaintegrazione [[Lors des restructurations dans les grandes entreprises, l’État accordait des plans sociaux qui permettaient aux salariés de toucher 80 % de leur salaire, sans être licenciés, en étant placés en « disponibilité » pour l’entreprise ou pour un éventuel nouvel emploi. qui se fondait sur l’existence d’un contrat à durée indéterminé, rompu prématurément par les processus de restructuration. Les formes actuelles du chômage ne sont cependant plus réductibles à une telle catégorie : peu de chômeurs sont désormais issus d’un emploi stable qu’ils auraient perdu, mais accèdent au marché du travail au travers d’emplois flexibles, précaires et intermittents. Nous sommes en présence de sujets qui n’ont ainsi que peu à voir avec le « non-emploi » classique, puisqu’ils ont un revenu (et donc des droits) sur une durée limitée, puis s’en trouvent ensuite de nouveau exclus, et contraints de chercher une autre porte d’accès au marché de l’emploi. Leur statut se modifie en permanence.

Cette condition particulière de « sous-emploi » concerne en Europe au moins trente millions d’individus. À celle-ci, correspond en même temps une extrême variété de situations sociales, qui ont en commun la flexibilité et la discontinuité structurale dans le rapport avec la prestation « salariée » et les formes non classiquement salariales de la redistribution.

Une flexibilité aujourd’hui à « sens unique », entendue comme absolue disponibilité de la force de travail, dans le temps et l’espace, participant ainsi de ce phénomène de déstabilisation des formes du salariat. Mais si, dans la phase précédente, l’accès aux droits de citoyenneté était lié au travail, puisque l’accès aux garanties sociales fondamentales dépendait directement du « contrat de travail » (via les conventions collectives), aujourd’hui – avec les mutations en cours dans la société européenne tout entière – des millions de personnes risquent fort d’être durablement exclues des conditions minimales de protection sociale et donc de citoyenneté. Une situation structurelle en expansion, qui annonce le développement d’une société fondée sur l’exclusion. Si chômeurs, précaires et intermittents ne conquièrent pas des droits de citoyenneté, beaucoup d’autres catégories seront elles-mêmes touchées. Et surtout, comme cela se produit d’ores et déjà dans de nombreux pays d’Europe, les « droits sociaux » seront soumis à un grignotage continuel.

« Modèle français » et situation italienne

Les objectifs du mouvement français, sa composition, et ses formes d’organisation ont joué en Italie un rôle déterminant, comme impact symbolique, pour stimuler de nouveau des dynamiques de mobilisation spécifiques des chômeurs et des précaires et rendre de nouveau crédible la lutte pour la conquête de « nouveaux droits sociaux ». La situation socio-économique italienne est certes sensiblement différente du contexte transalpin : absence totale de revenu minimum, forte hétérogénéité géographique du chômage dans la péninsule [[Une moyenne de 5% de chômeurs, au sens keynésien classique du terme, dans le nord du pays, alors que dans le sud elle atteint les 25%, très faible niveau de conflictualité sociale depuis des années, syndicats confédéraux peu favorables, sinon opposés, à la loi sur la réduction du temps de travail (et même partisans d’une plus grande flexibilité afin de créer de nouveaux emplois), réelles carences des formes d’auto-organisation des chômeurs et des précaires… C’est pour trouver des réponses concrètes à une telle situation que, sur l’ensemble du territoire italien, diverses initiatives ont vu le jour au cours de l’hiver 1998. Déjà la grande manifestation organisée, en juin 1997, par le Réseau des marches européennes lors du sommet des chefs d’État de l’Union européenne à Amsterdam, avait été marquée par une forte présence italienne, et tout particulièrement des militants et des jeunes des Centri sociali [[Les Centres sociaux autogérés sont des espaces collectifs, occupés, où se retrouvent jeunes et moins jeunes pour organiser des activités sociales, culturelles et politiques. Il y a aujourd’hui plusieurs centaines de ces Centres sociaux en Italie, aussi bien dans les grandes métropoles que dans les petites villes de provinces.. Plus de trois mille personnes, venues d’Italie, s’étaient rendu à Amsterdam en occupant deux trains, revendiquant ainsi non seulement le droit de manifester, mais surtout pratiquant la liberté de circulation au travers de la gratuité des transports, ce qui est un des contenus du « revenu garanti ». Il ne faut pas oublier, au passage, que la conquête d’un revenu garanti a toujours été l’une des revendications centrales des Centres sociaux autogérés, une des matrices fondatrices de ce parcours politique : il est en quelque sorte constitutif de notre ADN. Pour autant, nous n’avons pas réussi jusqu’ici à créer une large mobilisation au sein de la société civile sur ce thème, et l’on peut même noter avec effroi, que les rares luttes de chômeurs que l’Italie a connues ces dernières années, et ce dans sa partie méridionale, étaient guidées par l’unique revendication du retour au plein emploi. C’est dans ce contexte que certains centres sociaux autogérés ont choisi de créer de nouveaux outils de lutte, plus spécifiques à la question du chômage et de la précarité. Ainsi, par exemple, est né à Rome le mouvement « Gli invisibili » (Les invisibles) dont les premières actions spectaculaires – entrée gratuite à différents spectacles culturels, opérations transports gratuits, etc. – ont permis de donner une forte visibilité à leurs revendications, et en particulier à celle d’un revenu garanti pour tous, avec ou sans travail. Les centres sociaux du Nordest, ont décidé de leur côté de créer une véritable fédération de chômeurs et précaires – la Federazione 3RME. Un nom insolite et apparemment insensé pour signifier à la fois : Revenu Minimum Européen, Réseau des Mouvements contre l’Exclusion et Revenu Maximum d’Existence. En plein développement dans le Nord-est, cette nouvelle organisation a comme objectif non seulement de conquérir un revenu garanti pour tous mais, de voir associer à cette rémunération « de droit » toute une série de droits sociaux tels que la gratuité des transports, de l’éducation, de la santé, ou encore la mise en place de tarifs réellement sociaux en ce qui concerne le logement, l’eau, l’électricité, le gaz, le téléphone. Cette fédération entend aussi assumer un rôle syndical afin que les précaires puissent enfin avoir leur propre instrument de représentation. Notre pari est que ce nouveau « sujet politique » soit capable de revendiquer et d’obtenir des droits effectifs pour l’ensemble des catégories qui ne sont pas « couvertes » par les mécanismes de protection sociale liés au statut de salarié.

Le laboratoire du Nord-est

La situation toute particulière que nous connaissons dans le Nord-est – que tout un chacun s’accorde à définir comme le « Modèle Nordest » – avec un taux de chômage moyen autour de 4 %, de petites et moyennes entreprises constituées en de multiples réseaux productifs interconnectés comme élément central de l’appareil productif, la domination d’un modèle de travail « hors » (travailleurs autonomes, indépendants, entreprises individuelles, etc.), a imposé de fait la réalité, et donc l’analyse, du passage du fordisme au post-fordisme. Pour intervenir dans ce contexte et espérer conquérir de nouveaux droits, les analyses et les méthodes qui ont pu caractériser le mouvement antagoniste durant le cycle précédent se révèlent obsolètes. Ces derniers mois, plusieurs luttes de travailleurs précaires – en particulier dans le secteur du nettoyage industriel et sur le port de Marghera [[La zone industrielle de Venise (chantier naval, pétrochimie, etc.) située sur la partie continentale de la ville. – ont ainsi été l’occasion d’une expérimentation pratique de nos hypothèses.

Nous avons ainsi été à l’origine d’un premier mouvement de précaires à l’intérieur de la Fincantieri [[Société d’économie mixte de chantiers navals présente dans plusieurs ports italiens.. À Marghera, sur environ 4000 ouvriers présents quotidiennement, seuls 1300 sont salariés de la Fincantieri. Les autres appartiennent au monde éclaté et diffus de la précarité dont les formes sont multiples: contrats temporaires auprès de sociétés de sous-traitance, voir de « sous-sous-sous-traitance », ou encore travailleurs indépendants (lavoratori autonomi), qui d’indépendants n’ont que le statut juridico-social, au sens où ils paient eux-mêmes les différentes contributions sociales et taxes professionnelles tout en ayant un travail subordonné au même titre (si ce n’est dans des conditions bien pires) que les salaries « classiques ». Nombre de ces travailleurs précaires provient d’Europe de l’Est ou des pays du Sud et travaillent pour le compte de sociétés de leur pays d’origine avec des salaires (très bas) en cours là-bas. Qui plus est, ces travailleurs, présents sur le territoire italien, avec un titre de séjour provisoire pour la durée de leur contrat de travail et avec interdiction totale de chercher un autre travail en Italie – il s’agit donc clairement de l’introduction des quotas d’immigrés calculés sur la base des besoins du modèle productif – se retrouvent dans l’impossibilité de trouver un logement décent ou encore de payer leurs titres de transport. Sur le plan des conditions de travail, inutiles de préciser que les rythmes et les cadences qui leur sont imposées dépassent bien entendu toutes les lois en vigueur régissant le code du travail ! Mais cette situation n’est pas seulement l’apanage des immigrés de « l’extérieur », de nombreux travailleurs du sud de l’Italie employés par des sociétés de sous-traitance pour six mois ou un an, connaissent les mêmes conditions d’emploi, de salaire et de vie. Dès lors, début mars, nous avons pris une première initiative devant les portails de la Fincantieri (où en ce moment sont en construction deux superbes navires de croisière pour Disney) pour dénoncer les conditions d’esclavage imposées à ces travailleurs immigrés et précaires. Dès cinq heures du matin, nous avons offert le petit-déjeuner à tous les ouvriers, ce qui a permis de discuter avec eux en particulier du tract et des revendications avancées par notre fédération. Simultanément, et pendant plus de trois heures, nous avons occupé les autobus des lignes qui conduisent ces salariés à la Fincantieri pour revendiquer la gratuité des transports pour les chômeurs et les précaires. Après cette journée d’initiatives, les syndicats confédéraux de la Fincantieri nous ont contactés pour organiser des initiatives communes. Quinze jours plus tard nous faisions avec eux des piquets de grèves pour bloquer les heures supplémentaires, à Marghera mais aussi à Monfalcone (Trieste). Actuellement, plusieurs initiatives sont à l’ordre du jour pour développer une mobilisation des précaires, malgré les pressions de tout genre que l’entreprise ne manque pas d’exercer sur eux.

La centralité de la lutte sur le revenu garanti

À la lumière d’un tel exemple, la bataille pour la conquête d’un revenu – qui doit garantir en Italie pour tout individu, à partir de dix-huit ans, un revenu minimum de quinze millions de lires annuels, auquel s’ajouterait la gratuité des transports publics, de la santé, de la formation et de fortes réductions pour une série de services essentiels (logement, électricité, eau, gaz et téléphone), dont pourraient bénéficier tous ceux dont le revenu ne dépasse pas vingt-cinq millions de lire nous apparaît plus que jamais centrale et ceci à plus d’un titre. Il s’agit tout d’abord d’une grande bataille culturelle et politique novatrice autour de l’affirmation du droit à l’existence, droit totalement déconnecté du rapport à l’emploi. C’est ce que nous voulons aussi affirmer lorsque la banderole qui ouvre tout cortège de la Federazione 3RME porte comme unique slogan : « Vivere ! » (autre clin d’oeil au mouvement français). Il s’agit pour la gauche radicale, antagoniste ou simplement pour ceux qui refusent la fatalité naturelle du modèle « néo-libéral » et de sa pensée unique, de construire un nouveau parcours, une nouvelle utopie possible. Pour s’opposer efficacement à la logique des politiques de dérégulation, il faut renverser le contenu de la flexibilité, l’envisager non plus du point de vue du capital, mais comme possibilité de choix pour les individus. Pourquoi refuser le fait de travailler trois ou cinq mois à l’année, si c’est nous qui faisons ce choix ? Le vrai problème, ce n’est pas la flexibilité du temps de travail, mais la flexibilité du revenu, ou mieux encore sa faiblesse actuelle. Les objections à ce discours sont nombreuses : « Alors comme ça, le capital pourra encore plus nous exploiter », « Il n’y aura plus ni droits ni garanties pour les travailleurs », etc. Elles nous semblent peu convaincantes car qui pourrait nous contraindre à travailler dans des conditions serviles, si nous réussissions à obtenir un revenu qui nous permette de vivre décemment ? La lutte pour le revenu doit être envisagée comme possibilité de recomposer une subjectivité conflictuelle, dans la mesure où c’est la seule revendication à même de réunifier les intérêts des chômeurs, des intermittents, des précaires, des étudiants, des immigrés, des retraités avec le minimum vieillesse, des personnes handicapées, des travailleurs indépendants. L’actuelle bataille pour les trente-cinq heures est importante et incontournable, car la perspective de travailler moins reste toujours quelque chose de positif : elle n’a cependant pas, dans les faits, de valeur unificatrice pour l’ensemble des figures du travail post-fordiste. Pour les uns, parce qu’ils ne peuvent pas trouver de travail ; pour les autres, parce qu’ils ont déjà suffisamment (sinon trop) travaillé; pour les autres encore, parce qu’ils subissent déjà la réduction du temps de travail et du revenu au travers de contrats précaires, part-time; ou encore pour ceux dont la limitation de l’horaire de travail signifierait une auto-réduction mécanique du revenu : de nombreux travailleurs indépendants ne peuvent pas se le permettre.

On entend aussi parler régulièrement de la lutte contre le travail au noir, dont les formes les plus abominables se traduisent par le travail des enfants et la situation de nouvel esclavage pour de nombreux immigrés. Encore une fois, quel moyen plus radical que la garantie d’un revenu de citoyenneté serait à même d’éviter que ces personnes soient contraintes d’accepter et de subir cette surexploitation ? Si l’on doit attendre un contrôle fiscal de toutes les entreprises qui recourent au travail clandestin pour mettre fin à cette situation, on peut encore attendre des décennies, sinon des siècles. Mais la conquête du revenu minimum européen – formule que nous avons inventée pour souligner notre fort enracinement dans le parcours du « Réseau des Marches Européennes contre le chômage, la précarité et l’exclusion », et pour sortir du seul cadre « national «, dont la sphère d’intervention est toujours plus réduite – concerne aussi les salariés. En effet, ce revenu garanti empêcherait les entreprises de susciter et d’exploiter une concurrence entre pauvres, en divisant les travailleurs « garantis » et les autres ; de proposer des emplois serviles, sans garanties et droits, sous-payés, dangereux pour la santé des travailleurs comme de l’ensemble des citoyens. Il imposerait au contraire une augmentation des salaires, l’ouverture de négociations sur l’organisation du travail pour imposer des rythmes et des temps plus humains et une totale garantie de sécurité et de salubrité pour tous sur les lieux de travail.

À partir d’une telle bataille, il est donc possible de dessiner ex novo les frontières d’un agir politique antagoniste, alternatif, se donnant comme centralité les êtres humains et non la gestion économique et les lois du marché. Récemment le gouvernement Prodi a décidé de créer, au niveau expérimental, un « revenu minimum d’insertion » qui oblige ainsi tout un chacun à se confronter avec cette thématique. Cette allocation qui sera attribuée en fonction du revenu global familial (et donc obligera encore plus de jeunes à habiter chez leurs parents le plus longtemps possible, la moyenne en Italie de l’âge moyen étant de vingt-neuf ans) aura une valeur (symbolique ?) de cinq cent mille lires (mille cinq cents francs) pour un célibataire. Ce projet de loi est pour nous, et nous espérons, pour tant d’autres, une occasion à ne pas rater pour lancer de larges initiatives de lutte, permettant aux chômeurs et aux précaires d’être les acteurs de leur mobilisation, condition indispensable pour penser pouvoir modifier la proposition du gouvernement dans la perspective de la garantie pour tous de conditions de vie décentes. C’est aussi une des leçons du mouvement français.

Misère du présent, richesse du possible

Entretien avec Carlo Vercellone, Patrick Dieuaide, Pierre PeronnetALICE – Votre approche actuelle concernant un revenu garanti indépendant du travail (revenu de citoyenneté) est l’aboutissement d’une réflexion complexe et « tourmentée » sur la division capitaliste du travail et des dynamiques sociales susceptibles de la dépasser. Dans vos ouvrages, vous avez été amené à renoncer à une problématique axée sur la libération dans le travail pour privilégier une perspective visant essentiellement la libération du travail. C’est ainsi que dans Métamorphoses du travail, quête du sens vous affirmez que face à l’inappropriabilité de la masse des savoirs, nécessairement spécialisés, que combine la production sociale, la quête du sens de la métamorphose actuelle du travail consiste dans un projet de société du temps libéré. L’automatisation, réduisant comme peau de chagrin la sphère du travail dans l’entreprise régie par la rationalité économique du capital, devait être mise au service de l’expansion de sphères d’activité sans nécessité ni but économique ; et ce grâce à une réduction drastique et progressive du temps de travail. Ce projet de renversement de la logique de la société duale produite par le néo-libéralisme était tributaire, à notre sens, d’une vision classique de l’opposition entre travail et non-travail, c’est-à-dire entre les différentes formes d’emploi et les activités non-marchandes. C’est aussi pourquoi dans ces ouvrages, tout en théorisant la rupture de tout rapport, entre temps de travail direct et garantie sociale d’un revenu à vie, le droit au revenu restait conditionnel. Le revenu était la contrepartie du devoir de chaque citoyen de prendre part durant toute son existence (environ vingt mille heures par vie) à la production dans la sphère du travail hétéronome du rapport salarial. Par rapport à cette approche, votre dernier ouvrage fait intervenir, à notre sens, deux innovations majeures : le passage de la conditionnalité à l’inconditionnalité de la garantie d’un revenu suffisant à vie ; le passage d’une conception de la crise de la valeur travail fondée essentiellement sur l’automation, à une conception qui met également l’accent sur le savoir vivant détenu collectivement par les individus et qui fait de l’intelligence collective la principale force productive. Comment situez-vous le mouvement des précaires et des chômeurs de l’hiver dernier dans votre grille de lecture des transformations du travail ?

ANDRÉ GORZ – Comme un tournant que j’avais espéré sinon prévu quand j’écrivais que nous nous appréhendons chacun comme chômeur en puissance, précaire en puissance, mais qu’il nous manque encore la conscience commune à tous, publiquement formulée et acceptée, de ce que la figure centrale et la condition normale est celle du précaire : de celui ou de celle qui exerce de façon discontinue de multiples travaux mais ne s’identifie à aucun métier, à aucune profession déterminée. Avec le mouvement de l’hiver dernier, un grand pas a été fait vers la naissance de cette conscience commune. Peu de gens savent que 40 % de la population active française ont des emplois qu’on appelle encore « atypiques » ou « hors normes », que 45 % de la population active allemande, 55 % de l’italienne et de la britannique sont dans ce cas. Pourtant, 70 % des gens ont sympathisé avec le mouvement des précaires et des chômeurs. Au lieu de scander « nous voulons du travail » et de se placer par là dans une position subalterne, de totale dépendance par rapport au patronat, voilà que des chômeurs et des précaires exigent un revenu social suffisant durant les intermittences de l’emploi ou les périodes de sous-emploi, de non-emploi, sans que personne ose leur reprocher de vouloir « vivre du travail des autres ». La citoyenneté, « le droit d’avoir des droits », commence à ne plus être liée à la forme-emploi du travail. Elle tend maintenant à inclure le droit de refuser le « travail indigne », notamment tous ces emplois ou quasi-emplois payés la moitié du Smic et présentés comme un service que la société rend aux chômeurs. Cela dit, seul un premier pas a été franchi. Pour continuer d’avancer, on ne pourra se passer indéfiniment d’une médiation politique, c’est-à-dire d’un projet qui lie dans une perspective commune la diversité des aspirations, des niveaux d’expérience, des formes alternatives de socialité, de coopération qui, par elles-mêmes, ne sont pas capables de communiquer directement entre elles.

ALICE – Le rôle du savoir comme principale force productive correspond-il, selon vous, à une tendance vers la réappropriation par la force sociale de travail des « puissances intellectuelles» de la production ?

A.G. – Il en ouvre la possibilité. Mais il faut voir aussi que le Capital tend à se prémunir contre cette réappropriation en limitant l’étendue, l’interconnexion et l’usage des connaissances produites et transmises. Depuis la naissance du capitalisme manufacturier, les moyens et les techniques de production, l’organisation et la division du travail et des savoirs ont toujours eu, outre leur fonction productive, une fonction de domination. Si le Capital ne peut pas contrôler et dominer la force de travail, il ne peut pas non plus obtenir le maximum de plus-value. L’efficacité de son pouvoir sur le travail est au moins aussi importante pour lui que l’efficience des instruments de production. Il fallait jusqu’ici que ceux-ci restent le monopole radical de leurs propriétaires, qu’ils soient, à la manière des mégatechnologies, radicalement inappropriables par les travailleurs et les usagers. En principe, quand le savoir, la connaissance – et la capacité de jugement, de réaction à l’imprévu, d’auto-organisation, devient la principale force productive et la forme principale de capital fixe, une brèche s’ouvre dans les dispositifs de pouvoir du Capital. Celui-ci se trouve dans cette situation inédite d’avoir à « valoriser » ce qui, « du point de vue du procès de production immédiat », écrit Marx, est à la fois force de travail et Capital, capital fixe « being man himself ». La propriété privée de ce « capital humain » étant manifestement impossible, la propriété capitaliste privée de l’entreprise tend à devenir problématique. À défaut de pouvoir s’approprier et monopoliser le savoir, le Capital exerce son pouvoir sur le découpage, la transmission, l’homologation, l’évaluation et la subdivision des savoirs, et sur les conditions de possibilité de leur mise en oeuvre. Le pouvoir du Capital sur le travail cesse d’être un pouvoir frontal de contrainte et de contrôle direct pour s’exercer latéralement par une mise en condition de toute la personne. Selon la formule de Marco Revelli, « tout l’appareil de pouvoir et de contrôle est dissous dans le processus de travail » ; le système de production contrôle les travailleurs par la façon dont il exige d’être contrôlé par eux. La réappropriation des compétences, capacités et savoirs constitutifs du general intellect ne peut donc, dans l’ensemble, s’exercer d’emblée et directement au niveau de l’entreprise, du procès de production immédiat. Elle doit s’exercer en amont de la production et elle doit pour cela opposer à la détermination, transmission, homologation et subdivision des savoirs par le Capital, des processus alternatifs d’acquisition, de recomposition, de développement et de mise en oeuvre des capacités, des savoirs et des compétences. On trouve une ébauche de cette contestation des professions homologuées et des spécialisations fonctionnelles dans des écoles et universités italiennes et, plus récemment, allemandes. Cette contestation est portée, dans le fond, par l’exigence que le développement des « puissances générales du cerveau humain » (Marx) soit non pas, comme le voudraient le patronat et l’État, fonctionnellement spécialisé au service direct du productivisme et de la « compétitivité », mais au service des énergies du désir et de la vie.

ALICE – L’effritement de la frontière traditionnelle entre travail et non-travail ne constitue-t-il pas un des fondements majeurs du droit à un revenu inconditionnel ?

A.G. – La façon dont vous posez cette question implique ou suggère la réponse suivante : les capacités que les individus développent en dehors du travail immédiat contribuent puissamment à la productivité de ce dernier au sein d’un procès de production post-fordiste qui les requiert et les mobilise. Donc les activités hors travail sont indirectement productives, sont du travail indirect, et méritent d’être rémunérées à ce titre, socialement. Pour plusieurs raisons je ne suis pas d’accord avec cette interprétation fondamentalement productiviste qui métamorphose toute la vie en « travail » et place la production en son centre. Tout d’abord, la frontière entre travail et non-travail s’estompe « du point de vue du procès de production », mais ce point de vue n’est pas le seul point de vue possible et légitime. La différence entre travail et hors-travail subsiste du point de vue de leurs temporalités respectives. Le temps de travail est du temps rationnellement organisé en vue d’obtenir le meilleur résultat avec la dépense d’énergie aussi faible que possible. » La véritable économie, celle qui économise, est économie de temps de travail », écrit Marx dans les mêmes pages de 1858. Le temps libre, en revanche, n’est pas du temps à économiser mais du temps à dépenser sans compter et sans compter l’énergie qu’on y dépense. La dépense d’énergie maximale – pensez aux sports, aux fêtes, aux échanges érotiques, aux débats philosophiques et politiques, etc. – est même une composante de la jouissance maximale. Elle vaut pour elle-même comme sa propre fin. Il est vrai cependant que le procès de production tend désormais à mobiliser dans le travail immédiat, directement productif, les mêmes capacités d’autonomie, d’initiative, d’imagination, de communication que les activités hors travail. Mais tandis que celles-ci sont des fins pour elles-mêmes dans la mesure où elles épanouissent les facultés individuelles et la « capacité de jouissance », elles sont dans la production des composantes d’une coopération finalisée qui requiert leur mise en oeuvre rationnelle, planifiée, prévisible en vue d’un résultat déterminé. La poursuite de ce résultat relève de la rationalité instrumentale – de la mise en oeuvre rationnelle des moyens en vue d’un but – alors que les activités qui valent pour elles-mêmes comme leur propre fin ne sont le moyen de rien d’autre. La coopération productive n’est ni un jeu ni la pratique gratuite d’un art. L’interaction et la communication y ont un sens fondamentalement différent de celui qu’ils ont dans un ballet, une équipe sportive, un débat politique ou un dialogue amoureux. Ce n’est pas pour être plus productifs que les sujets développent leurs facultés dans ces dernières activités. C’est parce qu’ils les y développent que la productivité de leur force de travail s’accroît. Si je tiens à cette distinction, c’est qu’elle est indispensable pour nous prémunir contre ce qu’on appelle l’« auto-valorisation », c’est-à-dire cette façon obsessionnelle qu’ont, dans le contexte actuel, les membres les plus « compétitifs » et créatifs de « l’élite du savoir » de se traiter eux-mêmes comme du capital fixe exigeant d’être rentabilisé au maximum. La maximisation de leur productivité, créativité, compétitivité est la raison essentielle de tout ce qu’ils font en dehors du travail immédiat. La pratique des sports et des arts, les jeux érotiques, les lectures et voyages, etc. tout cela fait partie pour eux du « travail » parce que tout cela est nécessaire à l’entretien ou à l’accroissement du « capital humain » qu’ils sont pour eux-mêmes. Tout est instrumentalisé et calculé, la seule fin est le profit, la puissance. Or quand Marx écrit que « le temps libre, le temps pour le développement de l’individu rétroagit comme force productive la plus élevée sur la force productive du travail », il remarque dans le même paragraphe que cet accroissement de la productivité du travail a pour effet et doit avoir pour but de permettre la réduction du temps de travail à un minimum et la libération du temps pour « le loisir aussi bien que pour les activités supérieures ». Autrement dit, la réduction du temps de travail immédiat ne doit pas être – comme le voudrait désormais le patronat – le moyen d’accroître la productivité des gens par une formation continue ciblée et spécialisée, mais l’accroissement du temps disponible pour le « plein développement » des capacités, notamment de la « capacité de jouissance » et de l’« aptitude au loisir ». La productivité accrue résultera de surcroît, par-dessus le marché, pour ainsi dire, de ce plein développement des capacités de chacun et entraînera comme sa conséquence de nouvelles réductions du temps de travail immédiat. Pour être réellement fécond, il faut donc que le développement des capacités de tous excède les besoins du procès de production immédiat, c’est-à-dire des entreprises, et confère aux individus une autonomie réelle non seulement dans mais par rapport au travail immédiat. Une autonomie qui est non seulement technique, pratique, professionnelle mais culturelle, morale et politique, capable de contester, de mettre en question, de redéfinir le sens et le but du travail dans son contexte social, culturel et politique. C’est cette autonomie-là qui est l’enjeu fondamental de l’antagonisme du travail et du Capital à l’ère de l’économie de l’immatériel. En l’absence de cette autonomie-là, l’autonomie dans le travail est un instrument dont se sert le Capital – ou l’État totalitaire – pour nier, mystifier, dominer, asservir. La virtuosité que déploie un peintre ou un écrivain pour exalter le pouvoir du tyran ou les qualités d’une boisson gazeuse peut être aussi grande que celle du chirurgien d’un service d’urgence. L’exercice de la créativité dans un travail déterminé n’engendre pas automatiquement l’autonomie culturelle, morale et politique seule capable de refuser la domination, l’asservissement sous toutes leurs formes. Cette autonomie-là s’acquiert principalement dans la vie militante et la lutte contre le productivisme, non au service de celui-ci.

ALICE – Le revenu garanti, en atténuant la contrainte monétaire au rapport salarial et en favorisant la multiactivité, ne peut-il être aussi un instrument essentiel de la transformation de la sphère du travail dans l’entreprise, voire de sa réappropriation ?

A.G. – Si, bien sûr, et il n’aura tout son sens que si cette réappropriation est dès le départ son but déclaré et s’accompagne d’actions politiques qui la rendent possible. Pour n’être pas le « salaire » de la marginalité, de l’exclusion, du désoeuvrement par lequel les dominants achètent le droit de jouir tranquillement de leurs richesses, le revenu garanti doit avant tout ouvrir sur la réappropriation du temps – sur ce que les Allemands appellent la Zeitsouveränität : le droit de choisir la durée, les horaires, les intermittences et discontinuités du travail, de s’organiser à l’échelle des bassins d’emploi pour gérer collectivement et répartir au mieux sur tout le volume résiduel du travail-emploi, etc. Mais ni la réappropriation du temps ni celle du travail ne se développeront spontanément si elles ne correspondent pas à un projet collectif, politique, s’exprimant dans la transformation et la réappropriation d’un territoire ou d’un espace urbain ; dans la prolifération des lieux dotés d’équipements techniquement avancés pour l’auto-activité, l’auto-apprentissage, l’autoproduction coopérative de produits immatériels et matériels, l’auto-organisation de réseaux d’échanges, etc. ; bref par la mise en place d’une « économie populaire » illustrant les formes possibles que peut prendre l’alternative au système salarial, aux rapports marchands, à l’économie et à l’entreprise capitalistes. La réappropriation du travail et de l’entreprise ne peut pas se réaliser par l’autogestion et la propriété collectives des entreprises telles qu’elles sont. Elles supposent une autre conception. Le travail, l’activité humaine ne peuvent désormais se développer qu’en dehors de la sphère de la valorisation capitaliste qui, comme on sait, ne cesse de comprimer le volume de travail qu’elle utilise et la masse des salaires qu’elle distribue. La garantie universelle d’un revenu de base doit donc être comprise non comme l’ouverture du « droit de ne rien faire » mais comme celle du droit à d’autres formes de travail et de coopération sociale pour créer cette totalité de valeurs d’usage qui n’ont ni prix ni valeur d’échange quantifiable. Parmi les quatre raisons pour lesquelles je me suis rallié à l’inconditionnalité du droit à un revenu de base suffisant, il en est deux que j’aimerais rappeler. La première, c’est que dans la civilisation qui se met en place, le temps de travail immédiat est très peu de chose comparé au temps passé à acquérir et développer les capacités, compétences et connaissances que le travail immédiat met en oeuvre. Le temps de la production est peu de chose en regard du temps de la « production de soi ». Il est donc absurde de continuer à faire dépendre le droit à revenu et le montant du revenu du temps de travail immédiat. Mais il est tout aussi absurde de le faire dépendre de certaines formes de travail médiat, de production de soi. Car cela reviendrait à demander que cette production de soi, au lieu d’être « libre développement des individualités », soit assujettie à des normes, des formes et des contrôles institutionnels de leur « utilité sociale », c’est-à-dire de leur conformité aux intérêts dominants. Le « contrat de pluriactivité » préconisé dans le rapport Boissonnat va clairement dans ce sens, il stipule que, durant les intermittences du travail, l’emploi, les actifs continuent d’être rémunérés à condition qu’ils s’y adonnent à des activités d’« utilité sociale » – familiales, associatives, culturelles, de formation – conformes aux « intérêts collectifs ou particuliers » des entreprises dont ils dépendent, et que l’« autonomie de la personne » serve à son « utilité productive ». En somme, le Capital reconnaît que l’autonomie, la créativité, l’imagination des gens lui sont nécessaires, tout en s’ingéniant à capter cette libre production d’eux-mêmes en l’enfermant dans des limites qui permettent à l’entreprise d’en tirer profit. C’est précisément à cette instrumen¬talisation de la personne que s’est attaqué le mouvement étudiant allemand au cours de sa grève de novembre-décembre 1997. Dans deux textes diffusés au cours de cette grève, on lit : « Nous ne voulons pas être des machines humaines fonctionnellement programmées (…) Nous exigeons l’accès inconditionnel et illimité à la culture (Bildung) et donc le droit universel et inconditionnel à un revenu de base. (…) Le droit de tous d’accéder sans restrictions à la culture la plus large possible (…) est plus nécessaire que jamais dans une société dans laquelle le marché de l’emploi ne cesse de se contracter et dans laquelle règne le sous-emploi permanent. Elle doit préparer le citoyen à assumer de façon créative sa situation de surnuméraire sur le marché du travail. » D’autre part – et c’est ma deuxième raison – il est pervers d’exiger, comme le font Jeremy Rifkin et beaucoup de social-démocrates, que le revenu de base soit réservé aux citoyens qui assument bénévolement des activités reconnues d’intérêt public. Car si le revenu de base a pour condition l’accomplissement bénévole d’activités désintéressées, celles-ci cessent d’être bénévoles et désintéressées : elles deviennent un moyen parmi d’autres de gagner sa vie. La conditionnalité transforme le revenu de base en salaire, le bénévolat en quasi-emploi. On connaît notamment l’exemple des mères célibataires de plus en plus nombreuses et de plus en plus jeunes qui, aux États-Unis, comme en Grande-Bretagne, comme en France, ont un enfant tous les trois ans parce que telle est la condition qui leur donne droit à un logement et à un revenu de survie.

ALICE – Le mouvement des sans-papiers n’a-t-il pas rendu visible une force de travail sans statut qui en tant que telle s’inscrit dans la généralisation de la précarité du travail moderne ? Ce mouvement ne pose-t-il pas d’emblée la question du revenu garanti au-delà du lien étroit de la nationalité/citoyenneté ?

A.G. – Oui, tout ça me paraît évident en effet. Le mouvement des sans-papiers rend visible la précarisation généralisée du travail non seulement en France, en Europe, mais à l’échelle planétaire. Il rend visible la déterritorialisation et le nomadisme de la force de travail. Des secteurs entiers de la production et des services reposent, tant en Amérique du Nord qu’en Europe, sur une main-d’oeuvre nomade au rabais, semi-clandestine. Elle est le fer de lance dont se sert une partie du patronat pour s’attaquer aux « rigidités » du marché du travail, pour saper les normes juridiques et conventionnelles du droit du travail, pour employer une force de travail aux conditions de la Chine ou des Philippines sur le territoire national même. Il n’est pas possible de défendre « l’humanité de l’humanité » ni de défendre des normes sociales sans défendre les sans-papiers et, plus généralement, sans dépasser les conceptions nationales de la citoyenneté et de la culture; sans un nouvel internationalisme naissant des résistances communes et des actions communes. Pour atteindre les mécanismes de valorisation du Capital, il faut des actions et des politiques simultanément nationales et transnationales. Or en raison de son abstraction, de son hyper-mobilité, de son immatérialité et de son ubiquité, le Capital a sur le travail un énorme avantage logistique. Mais d’autre part – et c’est là une leçon que nous administre le « sous-commandant Marcos » – la communication et la concertation à l’échelle planétaire n’ont aucune raison de rester les armes exclusives du Capital. Elles peuvent aussi bien être retournées contre lui si les personnels de groupes transnationaux, transcontinentaux décident et apprennent à les utiliser pour coordonner leurs actions, échanger leurs informations et leurs idées et créer une sorte d’espace public planétaire des luttes sociales.

ALICE – La mondialisation n’est pas, selon vous, un obstacle au dépassement de la société salariale ?

A.G. – Elle en empêche la naissance là où elle n’existe pas encore et donne une sorte d’urgence dramatique à la nécessité d’inventer autre chose. Le type d’industrialisation n’existe plus qui, en Occident et au Japon, a permis d’urbaniser et de salarier les masses rurales. Et le modèle de développement, de consommation qu’avait imposé ce type d’industrialisation est, comme dit Jacques Robin, « frappé d’absurdité par l’écologie globale », entre autres. Il existe présentement entre 600 et 800 millions de chômeurs dans le monde, soit un taux de chômage mondial de 25 %. Si on applique la grille de l’OIT. Or dans les 25 à 30 ans qui viennent, la population active mondiale passera de 2500 millions de personnes actuellement à 3700 millions. Il faudrait donc créer un milliard d’emplois pour stabiliser le taux de chômage mondial à son niveau actuel. Mais contrairement à ce que beaucoup de gens croient, la mondialisation détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. Les industries que les firmes transnationales implantent en Amérique latine par exemple sont souvent plus automatisées que leurs équivalents aux États-Unis ou en Europe. Elles distribuent une masse de salaires trop faible pour impulser une croissance économique endogène. L’invention d’alternatives au salariat et même aux échanges marchands monétarisés est donc un impératif de survie pour une majorité de la population mondiale. Il y a plus d’avenir pour l’humanité dans les coopératives d’autoproduction et les réseaux d’échanges des économies populaires – dites « informelles » par les économistes du Nord – que dans le salariat, surtout quand, comme c’est le cas en Inde et en Amérique du Sud, elles s’approprient les technologies avancées.

Entendue littéralement, la notion d’expérimentation politique est tendue entre deux sens divergents : selon qu’on y entend « faire l’expérience de » (to experience) ou « mener des expériences » (to experiment), elle penchera du côté du savoir profane et des techniques de lutte ou bien du côté des protocoles scientifiques et des manières de […]