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« Se servir d’un Rembrandt comme planche à repasser ! »
Artketing, industrie de prototype et signalétique artistique 
Les affinités électives entre l’art et le marketing – indissociables au sein d’un artketing – constituent désormais l’horizon d’attente d’un capitalisme artiste émergeant à la faveur de la mondialisation et de la mutation aussi bien de la production que des échanges. L’artiste, ainsi mis en demeure de contribuer à la dynamique du capitalisme, voire à sa refondation, peut tout aussi bien adhérer à un tel projet d’habilitation artistique de la production et de la consommation que décider d’en détourner, voire d’en subvertir les processus de légitimation en se constituant lui-même en entreprise : telle est l’ambiguïté de la posture nouvelle de l’artiste-entrepreneur.

“Using a Rembrandt as an Ironing Board”
Artketing, Prototype and Entrepreneurship
“Artketing”−the blending of art with marketing−is the new horizon of an art-capitalism which emerges along with globalization and the mutation of productive processes. The artist−called upon to contribute to the dynamics of Capital, and to its refoundation−can espouse such a project, denounce it, or subvert its premises, along the new ambiguities and ambivalences of entrepreneurial art.

Maurizio Lazzarato proposait dans son dernier ouvrage d’appeler noo-politiques « les nouvelles relations de pouvoir qui prennent comme objet la mémoire et son conatus (l’attention) ». La noo-politique (telle qu’elle s’exerce aujourd’hui à travers « les réseaux hertziens, audiovisuels, télématiques, la constitution de l’opinion publique, de la perception et de l’intelligence collective ») opère « […]

Du contenu libre et partagé sur les réseaux Proposition pour une initiative éditoriale ouverte

(samizdat.net)Texte publié dans le Journal de l’Archipel des Revues (novembre 2003)En pleine trêve estivale le New York Times, sous le titre révélateur « Fighting the Idea That All the Internet Is Free » (Combattre l’idée que tout l’Internet est libre), consacrait un dossier entier à l’affrontement entre la RIAA, la puissante association américaine des entreprises de l’industrie musicale, et les millions d’utilisateurs des systèmes directs d’échanges de fichiers peer to peer (2P2) comme feu-Napster, Hotline, eDonkey et autres Gnutella. Quelques jours auparavant, cette même RIAA avait lancé aux USA une série de procédures judiciaires contre 261 utilisateurs particuliers de réseaux P2P qui échangeaient des fichiers musicaux, signe plus que symbolique que les enjeux autour de la « propriété intellectuelle » vont désormais bien au-delà d’un simple feuilleton médiatique, et entrent dans une phase d’affrontement plus aiguë. En d’autres termes, les majors de l’industrie du spectacle veulent maintenant la peau de tous les systèmes d’échange sur l’Internet qui échappent aux règles du commerce électronique qu’elle ont défini.
Car les gesticulations de la RIAA s’inscrivent bien aujourd’hui dans cette tendance globale de l’ensemble des secteurs de la production immatérielle à renforcer les enclosures sur des pans entiers du savoir, des informations et des productions culturelle, considérés comme autant de « friches » à faire fructifier à l’ère numérique 1. Au nom de la défense du « droit d’auteur » (et autres droits associés) c’est de plus en plus clairement les intérêts des marchands de biens immatériels qui se révèlent. Des maisons de disques qui font la chasse aux « consommateurs » qui s’échangent des morceaux de musique via les réseaux P2P aux éditeurs de presse qui font payer aux « lecteurs » l’accès à leurs archives, de la taxe sur les photocopies acquitée par les bibliothèques et les établissements scolaires à la taxation en amont des « supports numériques » (disques durs, cd-rom, DVD, etc.) nous sommes bien face à un quadrillage du savoir numérique qui remet en cause bien plus de choses que de simples petites communautés grégaires d’utilisateurs des réseaux P2P, ou les petites habitudes de consommation gratuite (le « piratage ») des uns et des autres.

L’enjeu est bien de savoir si l’Internet sera définitivement transformé en vaste supermarché virtuel ou si les réseaux continueront à être des supports de circulation de l’information et des savoirs, des espaces de création et de production libres. Il est à ce titre assez révélateur que, loin de la surexposition médiatique, désormais même les scientifiques, suite à l’Appel de Budapest, en viennent à se remettre en cause les mécanismes de privatisation des publications académiques issues de leurs recherches affirmant en particulier qu’» une tradition ancienne et une technologie nouvelle ont convergé pour rendre possible un bienfait public sans précédent. La tradition ancienne est la volonté des scientifiques et universitaires de publier sans rétribution les fruits de leur recherche dans des revues savantes, pour l’amour de la recherche et de la connaissance. La nouvelle technologie est l’Internet. Le bienfait public qu’elles rendent possible est la diffusion électronique à l’échelle mondiale de la littérature des revues à comité de lecture avec accès complètement gratuit et sans restriction à tous les scientifiques, savants, enseignants, étudiants et autres esprits curieux. Supprimer les obstacles restreignant l’accès à cette littérature va accélérer la recherche enrichir l’enseignement, partager le savoir des riches avec les pauvres et le savoir des pauvres avec les riches, rendre à cette littérature son potentiel d’utilité, et jeter les fondements de l’unification de l’humanité à travers un dialogue intellectuel, et une quête du savoir commun » 2.
Dans ce contexte, il me semble que nous devons effectivement trouver non seulement des réponses politiques autour de la nécessité d’une production d’un savoir libre, mais – à l’image de ce qui s’est fait avec le logiciel libre – nous devons aussi mettre en place des dispositifs praticables et concrets qui garantissent la pérennité d’un savoir et d’une culture librement accessibles et librement utilisables.
Car le succès du logiciel libre ce n’est pas seulement fondé sur le « rabachage » des fameuses « Quatre libertés » 3 chères à Richard M. Stallman, mais aussi et sans doute surtout sur des pratiques sociales qui se basent sur les licenses pour garantir la liberté du code produit, sur des outils comme les mailing lists pour relier les communautés de développeurs et/ou d’utilisateurs, comme les répertoires CVS pour travailler de façon coopérative sur le code, ou comme les répertoires FTP et leurs « miroirs » pour diffuser le code source et les binaires, etc. C’est cet ensemble qui fait que le logiciel libre existe non seulement comme discours, ou institution, mais comme pratique et comme multitude au travers d’un ensemble de communautés et micro-communautés.

Partant du « modèle » du logiciel libre – sans pour autant l’importer de façon mécaniste, il va de soit -, mais aussi des développements les plus récents des techno-sciences de communication et d’échange disponibles sur l’Internet, il me semble donc possible d’imaginer des dispositifs communs, distribués, coopératifs et ouverts, de mise en circulation de savoirs, qui permettrait aux circuits de l’édition alternative en ligne à la fois de se constituer ensemble comme un patrimoine cognitif libre, mais aussi, dans le même temps, de garantir à celui-ci l’existence et l’élargissement de ses propres réseaux de diffusion et de circulation.

Pour illustrer mon propos je prendrais un exemple : le réseau v2v 4 « une expérience hybride d’émission/réception à travers les frontières entre médias », constitué l’an passé au moment du contre-sommet de Genève par un certain nombre de collectifs de vidéo-activistes et de TV libres et qui se veut, sur le modèle des réseaux P2P un système de partage (sharing) de productions vidéo. Le côté novateur de v2v ne réside cependant pas uniquement dans l’utilisation des réseaux peer to peer comme moyen de diffusion alternatif – dont on comprend qu’elle permet de faire l’économie de structures lourdes, centralisée et coûteuse de diffusion -, mais aussi dans la conjugaison de ce choix d’une diffusion moléculaire de fichiers numériques avec un système de syndication fondé sur la norme XML et qui permet aussi la diffusion de « descriptifs » au format texte des vidéos misent en circulation via un système de syndication automatisée qui permet au moment même où un film est mis en circulation sur le réseau v2v d’en afficher l’annonce, le descriptif et les spécifications sur des sites Web, ou de diffuser ces informations sur des listes électroniques. Mieux, v2v, c’est aussi le choix collectif de diffuser l’ensemble des productions sous licences libres Creative Commons 5 qui permettent dans le cas précis de garantir le droit d’une utilisation libre dans un cadre non-commercial. L’intérêt de Creative Commons réside justement dans le fait de fournir un système modulaire et souple de licences de libre utilisation, permettant d’en définir les termes, et allant jusqu’à produire les métadonnées rss / rdf nécessaire à l’intégration de la license au travail lui-même. Ainsi avec le choix du dispositif de Creative Commons le système v2v permet d’aller au-delà d’une simple logique de distribution à sens unique, mais bien de mettre en circulation des créations qui « contiennent » les conditions et les possibilités de leur utilisation dans l’ensemble des circuits alternatifs (centres sociaux, infoshops, hackmeetings, etc.).

De fait avec v2v nous assistons à une tentative de création d’un véritable réseau totalement autonome de diffusion/distribution vidéos, riche de l’utilisation des ressources de l’Internet (p2p, XML, syndication), structuré autour d’un certain nombre de spécifications techniques et protégé par un système de license qui entend garantir le caractère libre des productions misent en circulation, tout en protégeant leurs créateurs de toute captation commerciale (ben oui, les défenseurs du copyright n’hésitent pas à piller la créativité des mouvements alternatifs).
À partir de l’expérience de v2v, il me semble possible (et nécessaire !) d’imaginer un système de circulation de contenu et de coopération relativement similaire pour des revues, des publications et des sites Web.
Un système qui aille au-delà de la simple syndication de titres, déjà pratiquée sans réserve par les webzines et les weblogs via les fils rss / rdf, mais qui s’appuierait sur l’idée d’une véritable « syndication de contenu » (c’est-à-dire le texte intégral des articles) sur la base des licences Creative Commons comme moyen de garantir le caractère ouvert d’une telle initiative. Ainsi, chaque structure éditoriale, tout en gardant ses spécificités et ses différences, participerait à un flux collectif et distribué de circulation de contenu sur les réseaux, bien au-delà de l’aire « naturelle » de chaque site Web, et contribuerait dans le même temps à l’existence d’une plus grande surface de visibilité collective des productions de l’édition alternative.

Un des intérêts, en effet, de diffuser des données structurée en XML (dont rdf et rss sont des implémentations) est la possibilité, à partir de celles-ci, de produire ensuite des documents de formats divers (comme le PDF, le RTF, le HTML ou le texte ASCI) et donc de suggérer des mode de diffusion, d’utilisation et de publication multiples. De même, comme pour les vidéos qui circulent via v2v, la norme XML permet d’attacher au document des métadonnées sur la source, l’auteur, le copyright, etc. à même de garantir les usages de celui-ci, et en même temps d’en faciliter l’indexation.

Ce réseau de publication distribué ne viendrait donc pas « concurrencer » la publication des divers textes sur les sites Web d’origine mais, tout au contraire, ouvrirait à termes des possibilités considérables d’élargissement de la diffusion de contenu. Les modalités précises d’un tel projet sont, biensûr, encore à préciser et à affiner collectivement, en particulier quant à ses spécifications « techniques » et ses règles de fonctionnement, et ce sera d’ailleurs l’objet d’un atelier spécifique, le 13 novembre, dans le cadre du MétallosMedialab pendant le FSE de Paris 6. Nous pouvons par contre d’ors et déjà en spécifier quelques contours.

1. Utilisation d’une norme rss/rdf étendue permettant de créer une définition commune pour la structuration des documents mis en circulation de façon automatisée via un système de syndication.Cette norme doit en particulier intégrer, outre le contenu lui-même, un certain nombre de métadonnées comme la date de publication, la langue, la licence, etc. 7.

2. Un système de publication décentralisé au maximum : chaque projet éditorial détermine de façon autonome ce qu’il met en circulation sur le réseau, sans passer par aucune forme de filtrage rédactionnel. Cela pose donc, de fait, la question d’une définition politique minimale de référence (une sorte de « manifeste ») pour le projet.

3. Utilisation des licences Creative Commons comme cadre souple (il y a 11 déclinaisons possibles de Creative Commons) de définition du droit d’utilisation des textes mis en circulation dans un esprit de libre accès et de partage. Ce choix n’est pas uniquement formel, mais entendu comme un prolongement logique et indispensable du choix du partage de contenu qui perdrait beaucoup de son sens dans une logique restrictive de copyright.

4. Mise en place d’un système de « catalogage » des ressources disponibles, sur le modèle du site Common Content 8, qui fonctionne à la fois comme un portail et comme une base de données des publications mise en circulation sur le système distribué.

Pour conclure cette présentation, une dernière remarque : plus qu’un simple agencement d’outils cette initiative éditoriale ouverte doit être l’expression d’un choix politique des rédactions qui s’y engagent. Ce doit être l’expression d’un engagement concret à produire du contenu en libre accès et sous licence ouverte. C’est, certes, en contradiction avec une certaine « tradition » de l’édition – même contestataire – où la mention « tout droit de reproduction réservé » relève presque du rituel…

Je crois cependant qu’il est déterminant que l’engagement pour le « libre » soit désormais réellement le signe d’un passage à l’acte, d’une pratique effective du partage des savoirs, de l’invention de nouveaux systèmes de publication et de diffusion partagés, d’une politique d’accès public à l’information et la connaissance. Un mouvement déjà engagé par certains éditeurs comme L’Éclat 9 ou les Editions O’Reilly (qui ont adopté le Founders Copyright de Creative Commons), et par certaines publications comme la revue de science humaine Culture & conflit qui vient d’annoncer la mise sous licence Creative Commons de l’ensemble de ses archives en ligne 10. Un passage nécessaire pour répondre aux tenants des enclosures intellectuelles sur le terrain même de la constitutions d’un savoir et d’une création libres et partagés.
« Là ou les tristes sires du vieux monde cherchent à sauver leurs privilèges par la mise en marchandises de nos moindres espaces de liberté, à perpétuer leur pouvoir, changeant l’abondance en pénurie, le mouvement du Libre veut dessiner peu à peu une nouvelle façon de vivre ensemble, une société de création sans oligarchies économiques ni frontières de castes culturelles ou politiques, sans distinctions autres que celles de la reconnaissance des pairs et de l’utilité commune » 11

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Copyright (c) 2003 Aris Papathéodorou. Texte placé sous licence Creative Commons Attribution – NonCommercial – ShareAlike 1.0. Droit de reproduction et de modification sous réserve de mention du copyright et pour tout usage non-commercial – http://creativecommons.org/ licenses/by-nc-sa/1.0
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[1 Yann Moulier-Boutang, « Richesse propriété, liberté et revenu dans le capitalisme cognitif », in Multitudes, numéro 5, mai 2001, Exils.

[2 www.soros.org/openaccess/fr/read.shtml

[3 À savoir : liberté de copie, liberté d’utilisation, liberté de modification, liberté de re-diffusion y compris des versions modifiées. Voir www.gnu.org/philosophy/philosophy.fr.html

[4 v2v Video Sharing – http://www.v2v.cc

[5 Creative Commons – http://creativecommons.org

[6 MétallosMedialab – Laboratoire des médias alternatifs, Paris 12-16 novembre, Maison des Métallos, 94, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris. http://metallosmedialab.fse-paris.org/wiki

[7 Voir par exemple : Christophe Jacquet, « Métadonnées et Dublin Core », OpenWeb http://openweb.eu.org
articles/dublin_core/.

[8 http://commoncontent.org

[9 Michel Valensi, « Petit traité plié en dix sur le Lyber » : http://www.lyber-eclat.net/lyber/lybertxt.html

[10 www.conflits.org/breve.php3?id_breve=114

[11 Manifeste « Place au Libre » – [http://www.freescape.eu.org/manifeste.html