Archives du mot-clé laïcité

Des étudiants en architecture peuvent-ils s’installer, en toute liberté, pendant quelques heures sur une place quelconque de la ville, avec un léger dispositif mobilier pour dialoguer avec les passants autour de leurs maquettes d’espace public ? Pourrais-je sortir ma chaise sur le trottoir pour en faire autant ? Le Fonds d’Aide à la Création Artistique financera-t-il encore […]

Un discours, qui monte depuis plus d’une décennie, se répand aujourd’hui au nom du peuple, de ses sentiments et de ses émotions qui seraient par définition légitimes. Le populisme aurait un fond de vérité parce que le peuple serait majoritaire. Ce discours est porté par des « intellectuels » à l’aura médiatique importante. Une des caractéristiques de […]

Événement majeur, tournant, génération « Bataclan », état d’urgence interne, état de guerre extérieure ? Les mots et réactions se bousculent pour qualifier la soirée du 13 novembre et ses suites. Mais le consensus assez « naturel » sur l’état d’urgence après de tels actes de terreur ne cache ni ne doit masquer les arrières pensées en tout genre. D’autant […]

Usurper le nom du peuple

Un nouveau discours politique prétend restaurer le peuple dans sa dignité en s’attaquant aux ti-mides réformes multiculturalistes de ces dernières années. Une nouvelle séparation sociale est revendiquée en termes ethnoculturels, notamment dans le domaine scolaire, pour faire réapparaître les distances sociales qui ne peuvent plus être parlées en termes de classes.

Usurping the Name of the People

A new trend in political discourse attempts to restore the people’s dignity by attacking the fragile multiculturalist reforms that emerged over the past few years. A new social division is advocated in an ethnocultural vocabulary, in particular in reference to schools, in order to reassert social distances that can no longer be addressed in terms of class.

Le féminisme islamique et l’ambiguïté de l’engagement politique
« Le beau est affreux et l’affreux est beau »

L’ascension et la chute récentes de la loi islamiste en Égypte appellent une réflexion, non seulement sur le rôle social des idées féministes islamiques, mais aussi sur les raisons des changements politiques, ainsi que sur les questions d’opposition éthique et de principe. Mon approche de ce sujet ne reprend pas l’opposition habituelle entre laïc et islamique, ni la critique du libéralisme laïc, mais propose une critique de tout mouvement féministe, qu’il soit laïc ou islamique, qui s’autorise de lui-même à coopérer ou à être réduit au silence par des régimes politiques corrompus. La première partie de l’article traite de la question des relations fragiles entre les féministes et l’État plus particulièrement dans le contexte égyptien contemporain. La deuxième partie examine les ambiguïtés morales des positions du féminisme islamique.

Islamic feminism and the Equivocation of Political Engagement
“Fair is foul, and foul is fair”

The recent rise and fall of the Islamist rule in Egypt calls for reflection, not just on the role of Islamic feminist ideas in society, but also on the shifting political grounds and questions of ethical and principled opposition. The presentation of this subject does not take the approach of the usual secular/Islamist binary or a criticism of secular liberalism, but is rather focused on a critique of any feminist movement, be it secular or Islamic, that allows itself to be co-opted and silenced by corrupt political regimes. This article, in its first part, discusses the general issue of the precarious relationship between feminists and the state, especially in the modern Egyptian context, and, in its second part, looks into the moral ambiguities associated with Islamic feminism’s political stands.

Pourquoi une République dite « laïque » réduit-elle systématiquement des citoyens à leur appartenance « religieuse » supposée ? Pourquoi des inégalités sociales, concrètes et matérielles, prennent-elles la forme de conflits « religieux » au moment où l’on crie « laïcité » sur tous les toits ? « Décoloniser la laïcité » est une hypothèse de réponse collective à ces questions. Elle suggère que ce sont des […]

1905 : quand l’islam était (déjà) la seconde religion de France

1905 : Quand l’islam était (déjà) la seconde religion de France

L’islam est souvent présenté comme la dernière religion implantée sur le territoire français. Elle aurait été de ce fait absente du paysage religieux français au moment de l’adoption de la loi sur la séparation des Églises et de l’État. Cet article entend battre en brèche ce récit et propose de montrer que la religion musulmane fut largement représentée en France, notamment à travers ses départements algériens, et que des débats eurent bien lieu dès 1905 à propos de l’application de la loi à cette religion. D’ailleurs, là où l’islam était la religion majoritaire dans les territoires de l’Empire colonial, l’État a soit opté pour la solution de l’inapplication de la loi, soit, lorsque la contrainte légale et la discipline républicaine étaient trop fortes, imaginé un régime d’exception exorbitant permettant la poursuite du contrôle de la religion musulmane.

1905: When Islam was (already) the Second Religion in France

Islam is often presented as a new religion in France. This article highlights the presence of Islam in 1905 France, notably in French Algeria, during the debates and the vote of this law. In the colonies where Islam was the dominant religion, the French colonial State decided to exclude it from the new legal framework. In Algeria, three French departments, an exception to French secularism (laïcité) was created in order to maintain state’s control of Islam.

« Doit-on réformer l’islam ? »
Brève histoire d’une injonction

L’article cherche à produire la généalogie de l’injonction faite aux musulmans de réformer l’islam pour s’intégrer aux sociétés laïques européennes. L’hypothèse défendue consiste à montrer que cette injonction s’enracine dans certains aspects de l’histoire coloniale. Ce sont des conseillers de l’Empire français qui considéraient une réforme laïque de l’islam comme la condition sine qua non de l’acquisition de la citoyenneté. La réforme de l’islam était alors censée rendre l’indigène digne d’être citoyen. L’article tente de conceptualiser les résurgences actuelles de cette injonction à la réforme comme le retour d’un spectre qui est plus impérial que colonial.

“Must Islam Be Reformed?”
Brief History of an Injunction

The article is a genealogy of the current injunctions to reform islam so that muslims can be assimilated in secular European societies. The text shows that this injunction is rooted in some aspects of French colonial history. Some eminent members of the French Empire used to consider a secular reform of islam as a prerequisit for the acquisition of citizenship. The reform of islam was then supposed to make the indigenous able to become a French citizen. The article tries to conceptualize this injunction to reform as the return of a spectrum better described as imperial rather than colonial.

Un mal français dès les Lumières
La prohibition de l’islam

Dans la France contemporaine, la question de l’islam implique davantage les non-musulmans que les musulmans car, d’une part, l’islam y a été de façon pérenne réduit à Mahomet, et celui-ci à la violence ; d’autre part, il a été, avec la langue arabe, socialement et politiquement prohibé. Le « bien-fondé » et « l’évidence » de cette situation n’ont de sens que relativement à une certaine idéologie empruntée aux Lumières et au passé colonial français, notamment en Algérie. La production française d’un islam postcolonial de contrebande est donc proprement postcoloniale.

The Blindspots of the Republican
Discourse and the Prohibition of Islam

In France today, the Islam issue involves non-Muslim people more than the Muslims. First Islam is a religion which was regarded – since the French Enlightenment – as led by a violent leader: Mahomet. Secondly, Islam was recently – with the Arabic language – socially and politically prohibited. The “evidence” and the “legitimacy” of such a situation must to be understood in a postcolonial context and as an inheritance of the Enlightenment as well. The French production of a smuggled Islam is actually postcolonial.

Penser le sécularisme

Ce texte, écrit à la suite des attentats du 11 septembre 2001, tente de redéfinir les notions de laïcité et de sécularisme en marge des grands récits de sécularisation. La modernité laïque n’est ni la simple séparation du politique et du religieux, ni ce qui reste lorsque la religion décline ou s’efface. Dès lors que le concept de « religion » renvoie lui-même à une construction historique qui diffère selon les espaces politiques, l’on doit affirmer que la modernité laïque est la production d’un nouveau partage entre le religieux et le politique, d’une redéfinition de ce qu’est censé être la « religion » et, avec elle, l’éthique et la politique. Le texte discute ensuite le libéralisme politique de Charles Taylor de façon critique. L’unité de la modernité politique n’est pas factuelle, c’est l’unité d’un projet moderne : elle a un but politique dont l’hégémonie se lit dans le fait que les peuples extra-européens sont perpétuellement invités à s’y mesurer. Cette analyse dessine enfin la voie d’une anthropologie du sécularisme défini comme une doctrine qui cherche à émanciper la sphère publique d’un religieux oppressif, mais aussi et surtout comme une forme de vie laïque : un ensemble d’attitudes spécifiques, un certain rapport au corps et à la souffrance ainsi qu’un modèle de subjectivité.

Thinking about secularism

The text was written at the aftermath of 9/11. It tries to redefine secularism without presupposing any narrative of the decline of religion. Secular modernity is neither the mere separation of politics and religion nor what remains after religion has withered away. Insofar that the concept of “religion” is itself a historical construction, secularism can be seen as the production of a new binary division between the secular and the religious, as a redefinition of what religion, ethics and politics are supposed to be. The text critically engages with Charles Taylor’s political liberalism. It then asserts that modernity is a hegemonic political project forcing non-European people to measure themselves to it. It eventually paves the way for an anthropology of secularism defined as both a political doctrine and a form of life – a set of attitudes, a specific relationship to the body and pain, and a mode of subjectivity.

Après le 7 janvier 2015, quelle place pour le citoyen musulman en contexte libéral sécularisé ?

Pour mieux analyser les implications et conséquences des événements de janvier 2015, il faut parler du regard public sur l’islam et les musulmans, ce qui renvoie à l’idée d’une scène publique sur laquelle controverses, discussions polémiques et délibérations collectives se déploient, où émergent et se constituent des problèmes publics. L’irruption de la violence politique accélère potentiellement l’institutionnalisation de politiques du soupçon et de la méfiance vis-à-vis des populations musulmanes de France en convoquant des répertoires juridico-administratifs inadaptés. Les réactions politiques françaises, en particulier le choix de répondre aux attentats par une injection de laïcité dans l’école publique, sont préoccupantes en ce qu’elles contribuent à instituer un espace public dont le « monolinguisme » nationalo-laïque menace de s’avérer délétère.

After January 7, 2015, What Is the Place for Muslim Citizens in a Liberal Secular Context?

In order to understand the stakes and consequences of the Jan 2015 events in Paris, it is important to observe how public attention on Islam and Muslims generates a certain stage and a certain construction of public issues identified with religion. The irruption of political violence accelerates the institutionalization of suspicion towards Muslim populations in France. So far, political, legal and administrative reactions attempted to inject a more rigorous laicism in the French schools and public spaces have reinforced a tendency towards a mono-linguistic national-secularist public space, which doesn’t bode well for the future.

La laïcité répressive
Anthropologie et géopolitique de l’homo laïcus

Cet article interroge les conditions du renversement actuel des principes libéraux et anti-discriminatoires de la laïcité en leur application répressive : un « méta-laïcisme », au sens où l’on a pu parler d’un métaracisme, avec lequel il a partie liée. Plutôt que dans les instrumentalisations tactiques hétéroclites faites du discours de la laïcité – qui sont une dimension du problème plutôt que son explication –, on interroge ce renversement à partir des conditions historico-politiques d’une constitution matérielle laïque, du développement inégal qui marque sa synthèse historique, et des effets résultants de la crise de son hégémonie. L’issue qui s’en dessine n’est pas seulement hypothétique, mais doublement hyperbolique, appelant un surcroît de luttes émancipatrices égalitaires, mais sur fond d’un non moins nécessaire surcroît de libéralisme politique pour accepter de reconnaître dans les cultures de l’Islam les ressources de forces idéologiques ayant droit de cité dans le champ des affrontements idéologico-politiques.

Repressive Laicism
Anthropology and Geopolitics of Homo Laïcus

This text deals with conditions of the present reversal of the liberal and anti-discriminatory principles of laïcité into their repressive application in the French context : a “meta-laicism”, as one speaks of a meta-racism (they are linked together by the way). I ponder such a reversal, not from the heterogeneous tactical instrumentalizations of the laic discourse (which is more an aspect of the problem than an element of its explanation), but from the historico-political conditions of a laic material constitution, from the unequal development which characterizes its historical synthesis, and from the resulting effects of the crisis of its hegemony. The outcome I suggest here is not merely hypothetical, but doubly hyperbolical : it claims an increase of egalitarian and emancipatory struggles, but on the background of an increase of political liberalism until cultures of Islam would be to recognized as resources for ideological forces having a legitimate place in the field of ideological and political confrontations.

Contrer ou promouvoir l’ethnicisation par les statistiques ?

Depuis une vingtaine d’années, les statistiques dites « ethniques » font l’objet en France d’un débat récurrent. Si elles aident à faire apparaître des contradictions et des inégalités centrales dans la société, elles sont une arme à double tranchant dans la mesure où elles entraînent également un effet de stigmatisation par l’assignation à une appartenance supposée communautaire non nécessairement revendiquée subjectivement. C’est peut-être en observant ce que se fait et se dit hors de France qu’on pourra mieux mesurer les effets comparés de ce dispositif profondément ambivalent.

The Ambivalence of Statistical Ethnicity

The debates on “ethnic statistics” (calling for individuals to declare their ethnicity during the census operations) has been continuous in France over the past decades. While such statistics help document, quantify, map and understand widespread mechanisms of ethnic domination, they also impose stigmatizing effects by assigning individuals to a fixed identity not necessarily chosen by their mode of subjectivation. Looking at what has been said and done outside of France may help reevaluate the profound ambivalence of such procedures.

Insulte et droit post-souverain

Que se passerait-il si l’on déplaçait les problèmes posés aujourd’hui sous la notion de « blasphème » en les envisageant à travers la catégorie de « l’insulte » ? Cet article esquisse cet exercice, en s’appuyant, entre autres, sur les actes de parole d’Austin et sur les performatifs de Judith Butler. Ces discussions de philosophie du droit et du langage ont des implications très concrètes sur la façon dont nous pouvons ressentir et réagir aux multiples points de contact entre ce que nous disons et ce que nous faisons avec des mots. Les sphères du droit, de la politique, de la socialité s’en trouvent sans doute plus profondément affectées que celle de la religion.

Insult and Post-Sovereign Law

What would happen if what is currently discussed in terms of “blasphemy” was reinterpreted under the category of “insult”? With the help of Austin and Butler, this article raises issues of philosophy of law and philosophy of language which have very concrete implications on the way we perceive and react to the multiple points of contact between what we say and what we do with words. More than religion, such issues question our conception of the law, of politics and of sociality.

Pour sonder la profondeur du lien entre le titre de cette rubrique Mouvements et son sujet, demandez aux habitants des quartiers si, selon l’expression consacrée, « l’été a été chaud » : vous aurez alors droit à des réponses sereines et des haussements de sourcils. Non que la mairie, comme cela se fait de manière plus ou moins […]

Un nouveau type de discours politique a émergé depuis une vingtaine d’années dans le sillage du mouvement féministe. Ce discours promeut une femme soi-disant libre parce qu’arborant les signes de la modernité féminine occidentale : tête nue, maquillage, conduite automobile, travail professionnel, liberté sexuelle, intégrité physique… Cette femme libre est le produit de l’Éducation nationale […]

La révolution en Tunisie a été le facteur déclenchant du soulèvement qui touche aujourd’hui l’Algérie et l’Égypte, mais elle se présente comme une combinaison originale de mobilisations. L’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi a été rapidement relayée par toutes les composantes multiples de ce mouvement : Une jeunesse diplômée sans emploi, culturellement très avancée. […]

Le 24 janvier 2011 Cher A, Il y a vingt ans, quand tu étais mon élève à Paris 8, nous n’aurions vraiment pas pu imaginer que la révolution tunisienne aurait pris ce caractère et aurait soulevé des problèmes constitutionnels analogues à ceux d’un soulèvement social et politique dans l’Europe centrale. À l’époque, nous étudiions ensemble […]

La révolution en Tunisie a été le facteur déclenchant du soulèvement qui touche aujourd’hui l’Algérie et l’Égypte, mais elle se présente comme une combinaison originale de mobilisations. D’une jeunesse diplômée sans emploi, culturellement très avancée. Trois tunisiens sur cent sont étudiants (4 sur 100 en France) et plus de la moitié des étudiants sont des […]

Cet article fait valoir le fait que le soulèvement du peuple iranien depuis les élections de juin 2009, aura été possible par la réactivation d’une conscience historique collective en relation dialectique à la structure singulière de la situation socio-politique du pays.

Who is the Subject of the Green Movement ?

This piece argues that the uprising of the Iranian people since June 2009 election, although self-organised and spontaneous, could have only been possible by the reactivation of a historical collective consciousness in dialectical relationship to the singular structure of this socio-political situation. The piece mainly focuses on the historical coming to be of such a structure from three separate, yet interlinked, horizons. Such an analysis prepares the ground for a quick recap of the process of subjectivation part of the Iranian society went through in what can be described as popular politics par excellence.

Depuis les années 2000 apparaissent en Europe des jeunes femmes portant un voile intégral, en général un niqab qui recouvre tout le visage sauf les yeux, dans la tradition des pays arabes du golfe persique. On pourrait croire que la résurgence de ce voile relève d’une imposition masculine, et (ou) d’une poussée de radicalisme islamique. […]

Alors que la biodiversité se réduit chaque jour davantage et que la pollution et la finitude des ressources font peser de lourdes menaces sur l’avenir de nos enfants, il nous faut d’urgence réinventer tant de choses que cela ne pourra se faire sans un effort créatif sans précédent. Pour relever les défis pressants du XXIe […]

« Le communautarisme en France est surtout un communautarisme blanc »

Oumma.com, mardi 26 décembre 2006 Comment analysez-vous la question des minorités aux Etats-Unis ? Le bureau de recensement américain reconnaît que les blancs seront démographiquement minoritaires en 2050. Nous le voyons déjà en Californie, notamment, ou les latinos sont majoritaires. Ces changements démographiques vont questionner la suprématie blanche et son hégémonie sur tout le pays. […]

Dans le monde postcolonial, et plus particulièrement depuis le 11-septembre 2001, une norme libérale occidentale renouvelée ajoute aux droits de l’homme la « démocratie sexuelle » (une conception lisse de la féminité à laquelle tend à s’adjoindre une conception lisse de l’homosexualité). Imbriquée à la norme antiraciste, cette « démocratie sexuelle » tend un piège […]

Au delà des décombres

Libération, 17 mai 2007L’alternance n’a pas joué. Les Français ont majoritairement préféré une politique sociale et sécuritaire dans la continuité aggravée de celle menée depuis cinq ans. Et les premiers jours du Président annoncent la couleur : discours « modernisateur » ringardisant l’opposition, et corruption passive (plusieurs siècles de SMIC acceptés en cadeaux privés du grand patronat en quelques heures !)

On dit Thatcher+Berlusconi. Il faudrait ajouter Giscard (la modernisation de 1974)+Menem (l’ex-président argentin, pour le mélange de populisme, d’ultralibéralisme et de liens festifs affichés avec le business).

Les fautes tactiques du PS sont les raisons les plus repérables de la défaite. Ce parti a cultivé l’illusion qu’il avait perdu l’élection de 2002 à cause de la « dispersion ». En réalité, la gauche était déjà très minoritaire.

Renonçant à « l’alliance de la gauche et des écologistes » qui l’avait remporté en 1997 et 2004, il a cru pouvoir profiter du « vote utile » pour écraser ses alliés. Puis il n’a pas osé offrir ce qui aurait pu autonomiser le centre de la droite : une forte dose de proportionnelle.

Cette incapacité tactique reflète le désarroi de sa direction et la crise d’une gauche sortie en lambeau des débats sur la laïcité et sur le référendum européen. Un consensus s’est écroulé, qui remontait parfois à l’affaire Dreyfus.

Avoir voté Non, « contre Chirac et le Medef », au référendum de 2005 : compréhensible. Avoir cru qu’un Non déboucherait sur un meilleur traité : erreur admissible. Mais que des dirigeants de gauche n’aient pas osé expliquer que, face à un capital européanisé, il fallait européaniser la politique et donc accepter un pas en avant vers une constitution fédérale, c’est ignorer la définition du « libéralisme » qu’ils prétendent combattre. Le Non de 2005, reconduction de l’Europe ultra-libérale existante, annonçait la « non-alternance » de 2007.

Quand des musulmanes refusent le voile qu’on les oblige à porter : bravo. Que des militantes approuvent l’exclusion de jeunes filles qui le portent en signe de révolte ou d’identité, c’est n’avoir rien compris aux enjeux libérateurs de 1905.

Le camp progressiste est en crise profonde. L’impression de bricolage qu’a parfois donné la campagne de S. Royal traduisait non l’impréparation d’une femme, mais la tentative d’y répondre en allant piocher ailleurs que dans les carrières épuisées de la vieille gauche, sous le silence étourdissant des intellectuels.

En face, N. Sarkozy offrait un bloc idéologique cohérent, Thatcher-Reagan-Bush avec les moyens de Berlusconi. Et ce bloc a clairement une base sociale, la « société en sablier ». Un quart de siècle de libéralisme a si bien remodelé la société qu’il y a aujourd’hui deux France. Sarkozy a su incarner l’une, tout en séduisant une partie de l’autre.

Il y a la France des gagnants ou qui peuvent encore espérer gagner, jeunes décrochant enfin un emploi, entrepreneurs, rentiers, papy-boomeurs (mais pas les mamy boomeuses !) aux retraites et à l’épargne confortables, qui se sont vu offrir des gages par Sarkozy. Et il y a l’autre France, qui s’est retrouvée derrière Royal, mais dont une partie a voté Sarkozy, qui a su capter les mythes sécuritaires et identitaires lepenistes, baume sur son désespoir.

Terrible est la disparition de la conscience de soi ouvrière, cette conscience de pouvoir un jour construire un monde nouveau puisqu’on était déjà les fabricants du monde d’aujourd’hui. La gauche n’a pas compris que le modèle scandinave dont elle se gargarise suppose une implication négociée des travailleurs dans le processus de production . « Réhabiliter la valeur travail », ce n’est pas faire travailler les gens plus tôt et plus longtemps. C’est rendre à chacun la fierté d’une activité qualifié, participant aux choix techniques, gratifiante, avec un statut stable.

Plus largement, la gauche n’a pas su inventer une voie pour le 21e siècle répondant aux défis des crises écologiques et de la mondialisation, dont les réponses sont essentiellement européennes. La pollution n’a pas de frontière : on ne peut agir contre le changement climatique et les molécules tueuses qu’en domptant le marché par une politique européenne. Les marchandises et les capitaux circulent librement à travers l’Europe : il faut des droits sociaux européens.

Elle n’a pas su non plus, au niveau local, inventer une version renouvelée, plus chaleureuse, de la protection sociale : sécurité contre la solitude et les peurs de la vieillesse. Car le sentiment d’insécurité ne peut être combattu que par un resserrement des liens sociaux. Cela passe par une relance de l’activité associative, du tiers secteur d’économie sociale et solidaire, des régies de quartiers, tout autant que par une police de proximité.

Europe, tiers secteur, implication des travailleurs, furent avec l’écologie (évacuée d’un pacte en début de campagne) les grands absents de cette campagne. Ils pourraient devenir les piliers d’une gauche nouvelle.

La galerie des « traîtres » illustre ce qui ne peut plus durer dans la gauche à venir. Besson : les complicités imprudentes avec les technocrates du grand capital. Tapie : les tendresses pour l’entreprenariat un peu canaille. Allègre : l’arrogance scientiste. Glucksman et le versant autoritaire de Mai 68. Charasse et le sexisme encore omniprésent. Et aussi la gauche-qui-refuse-de-se-salir-les-mains, les Onfray appelant un jour au Non au TCE, le lendemain au vote nul face à Sarkozy.

Tout n’est pas perdu. La droitisation de la droite a déclenché son antidote : une scission du centre. L’électorat de Bayrou a donné la majorité à Royal dans les centres-villes et dans tout l’Ouest. Ailleurs, avec le FN, il a assuré le triomphe de Sarkozy.

Cette brèche entre la droite et une partie du centre a permis à l’Italie de sortir du règne de Berlusconi. Les électeurs de Bayrou qui n’ont pas osé voter Royal auraient pu inverser le résultat du vote. Ils peuvent encore le faire au vote décisif, le deuxième tour des législatives.

La gauche ne doit pas pour autant s’aligner sur le centre, mais se rénover de façon à pouvoir le rallier à elle. Et l’anneau manquant entre le centre et la gauche est à chercher dans l’écologie politique. Car l’écologie, urgence universelle, ne peut être réalisée que sous les valeurs de solidarité, avec les armes de la démocratie, face à la dictature des marchés.

Sarkozy, ou l’art de la confusion,

LE MONDE | 12.04.07 La réflexion de Nicolas Sarkozy « on naît pédophile », dans un échange avec Michel Onfray que publie Philosophie Magazine, fait scandale aujourd’hui. Le candidat à l’élection présidentielle prétend en effet expliquer par le déterminisme génétique aussi bien le suicide des jeunes que le cancer du fumeur.

D’ailleurs, pour lutter contre la délinquance dès l’école maternelle, ce ministre de l’intérieur s’autorisait déjà l’an dernier d’un rapport sulfureux de l’Inserm, condamné récemment par le Comité national d’éthique, sur « l’héritabilité (génétique) du trouble des conduites ».

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Aux Etats-Unis, La Courbe en cloche, best-seller pour la révolution conservatrice de Newt Gingrich en 1994, affirmait démontrer, en superposant quotient intellectuel, race, et gènes, que l’intelligence serait innée, et inégalement répartie selon la couleur de peau. Or, si l’ordre social repose sur l’ordre biologique, pourquoi s’entêter à vouloir le modifier ? On comprend le succès du déterminisme génétique chez les ennemis de l’Etat-providence. Les inégalités seraient fondées en nature : chacun est bien à sa place.

Que le candidat de l’UMP puise ses idées dans les eaux troubles d’une idéologie réactionnaire qui rappelle les années 1930 ne doit pourtant pas masquer l’autre face de ce danger, non moins grave, qui tient à la confusion de sa rhétorique, ou plutôt à sa rhétorique de la confusion. Il dit systématiquement une chose et son contraire.

Revenons à son dialogue philosophique. Nicolas Sarkozy déclare d’abord : « Il n’y a pas d’un côté des individus dangereux et de l’autre des innocents. » Et d’expliquer : « C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. » Puis, lorsque Michel Onfray lui répond que « ce sont les circonstances qui fabriquent l’homme », il se cabre et change de position : « Mais que faites-vous de nos choix, de la liberté de chacun ? »

Et comme le philosophe enfonce le clou du déterminisme sociologique, c’est finalement en réaction que le candidat s’approprie la génétique – au mépris des arguments qu’il vient d’avancer lui-même : « Je ne suis pas d’accord avec vous. J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. » Bref, en trois paragraphes, trois arguments différents : la culture, la liberté individuelle, et la nature. Une chose, une autre, et leur contraire.

N’allons pas nous rassurer en ironisant sur cet homme politique qui ferait un piètre philosophe : ce serait reconduire un antagonisme entre la pensée et l’action, dont celui-ci ne s’accommode que trop bien. En réalité, l’incohérence est aussi une politique. C’est d’abord une question d’opportunisme intellectuel.

Ainsi, interpellé le 5 février 2007 à la télévision sur son refus d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe, Nicolas Sarkozy déclarait : « Je n’ai pas fait le choix de l’hétérosexualité, je suis né hétérosexuel. » Pourquoi ce coming out, qu’on eût cru superflu ? C’est que le candidat, dont la position est dictée par la crainte de déplaire à son électorat conservateur, n’avait aucun argument à objecter aux revendications d’égalité – sinon, simple tautologie, qu’on « donne alors à la société une image de la famille qui n’est pas celle que je souhaite que l’on donne ».

Aussi est-il réduit à invoquer, au principe d’une conviction forcément intime, sa nature hétérosexuelle. « Naître » (hétérosexuel, pédophile ou délinquant, mais aussi français ou étranger, riche ou pauvre, blanc ou pas), c’est le degré zéro du raisonnement, un « c’est ainsi » génétique, à défaut d’autres arguments.

Mais cette faiblesse intellectuelle est aussi une force rhétorique. Car à force de dire tout et l’inverse de tout, Nicolas Sarkozy parvient à son but : on ne sait plus où on en est. On rassure les parents (des jeunes suicidés), déclarés non responsables, et on stigmatise les parents irresponsables (des jeunes délinquants). On dénonce les violences (à la gare du Nord), et on justifie les violences (des marins qui incendient le Parlement de Bretagne). On s’affiche en défenseur des classes populaires, et on redistribue l’argent aux riches. On fait miroiter des régularisations, et on donne en spectacle des expulsions. On se pose en ami des minorités raciales, et l’on couvre les violences policières racistes. On invoque l’identité nationale et ses relents maurrassiens, pour la définir ensuite par l’égalité républicaine entre les sexes.

Dans les banlieues, on manipule tour à tour le lexique de la « racaille » et de la « discrimination positive ». Sur les boulevards, sous couvert de sauver les prostituées de la traite, on les persécute au quotidien. Et de même sur l’école et le travail, l’islam et la laïcité, l’économie et l’écologie, l’Amérique et l’Europe, bref, sur tous les sujets.

La rhétorique de Nicolas Sarkozy participe ainsi d’une politique d’affolement, au même titre que son agitation tourbillonnante et sa fébrilité vibrionnante. En ne respectant jamais le principe de non-contradiction, le candidat rend la contradiction impossible : comment s’opposer à lui quand il dit tout et son contraire ? Le discours politique n’a plus aucun sens, et toute réponse, critique ou solution alternative, est piégée d’avance – récupérée et discréditée par la logorrhée du candidat.

Combattez la double peine ou proposez le vote des résidents non communautaires ? Le candidat vous répondra : « Pardonnez-moi », il s’est lui-même engagé sur ces thèmes qu’il faut « avoir le courage », il n’hésite pas à le dire, d’aborder de front. L’incohérence se présente ainsi comme « parler vrai ». Même Jean-Marie Le Pen semble déboussolé : réagissant aux propos de Nicolas Sarkozy sur la pédophilie, il estime que celui-ci « a dû se tromper, ce n’est pas possible ».

Cette confusion politique est une politique de la confusion : désorienter la politique par un discours désordonné, c’est créer les conditions de l’avènement d’une droite de dérive, plutôt que de rupture. On l’a vu avec l’insécurité depuis 2001. La présidence de George W. Bush a démontré qu’on pouvait à loisir brandir l’épouvantail terroriste pour susciter la peur et prétendre y répondre ensuite. La leçon n’a pas été perdue pour Nicolas Sarkozy : attiser l’insécurité, du terrorisme aux violences urbaines, c’est faire le jeu de la politique sécuritaire. Il en va de même dans le discours.

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy, c’est celui par qui le désordre arrive, dans la société, et dans les esprits. Et c’est sur cette stratégie du désordre, tant social qu’intellectuel, qu’il bâtit sa politique d’ordre. Malheur à lui – ou malheur à nous, démocrates de peu de foi ? Car il faudrait avoir la mémoire bien courte pour ne pas trembler devant cette irrationalité stratégique. Si le vocabulaire politique ne veut plus rien dire aujourd’hui, alors, quel sens la démocratie pourrait-elle encore préserver demain ?

Un ministère indésirable dans une démocratie libérale

LE MONDE | 16.03.07 |Dans son roman 1984, Orwell décrit plusieurs ministères institués dans le pays totalitaire Océania : le ministère de la vérité, celui de la paix, de l’amour, de l’abondance. Nicolas Sarkozy, candidat à la présidence de la République, vient d’allonger cette liste en promettant de créer, s’il était élu, un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale ». Orwell précise que les nouveaux ministères sont désignés en « novlangue » par des abréviations : Miniver, Miniamour, et ainsi de suite ; c’est à cette série qu’appartiendrait le nouveau Minident.
Pourquoi jugeons-nous indésirables les ministères imaginés par Orwell ? Non parce que nous sommes contre la vérité ou l’amour. Mais nous pensons que ces grandes catégories ne relèvent pas de l’action gouvernementale. C’est aux scientifiques et aux journalistes qu’il faut laisser la libre recherche de vérité ; c’est à chaque individu de s’occuper de ses affaires amoureuses. Ni le gouvernement ni le Parlement n’ont à s’en mêler. C’est en cela que notre démocratie est libérale : l’Etat ne contrôle pas entièrement la société civile ; à l’intérieur de certaines limites, chaque individu reste libre.

Il en va ainsi de l’identité nationale : ce n’est pas un hasard si, pour l’instant, aucune démocratie libérale n’a confié sa protection à un ministère. Qu’entend-on par cette formule : « identité nationale » ? Il faut rappeler que, non exceptionnellement, mais partout et toujours, il s’agit d’une identité mouvante, en constante évolution. Seules les nations mortes ont acquis une identité immuable. La société française de 2007 n’a que peu de traits communs avec celle de 1907, et encore moins avec celle de 1707. Si l’identité ne devait pas changer, la France ne serait pas devenue chrétienne, dans un premier temps ; laïque, dans un deuxième.

L’identité évolue, d’abord, parce que les intérêts des groupes qui la composent ne coïncident pas entre eux, et que ces intérêts forment des hiérarchies instables. Par exemple, l’octroi du droit de vote aux femmes en 1944 leur a permis de participer activement à la vie publique du pays : l’identité nationale en a été transformée. De même lorsque, vingt-trois ans plus tard, les femmes ont obtenu le droit à la contraception : cela a entraîné une nouvelle mutation de l’identité nationale.

Celle-ci évolue aussi en raison du contact avec d’autres populations : américanisation des moeurs, européanisation des institutions, ou encore, aujourd’hui, présence de minorités significatives venues du Maghreb, d’Afrique noire, d’Europe de l’Est ou d’ailleurs. Les migrations n’ont, elles non plus, rien d’exceptionnel, puisqu’on sait qu’un Français sur quatre a un parent ou un grand-parent immigré. Or, en proposant un ministère traitant ensemble de l’identité nationale et de l’immigration, le candidat à la présidentielle suggère un rapport négatif entre les deux : l’immigration est ce dont il faut protéger l’identité française. Ce faisant, il oublie que cette identité, comme celle de toutes les grandes nations, est le produit, aussi, des rencontres entre populations, depuis le temps des Gaulois, Francs et Romains jusqu’à aujourd’hui. L’impact qu’ont ces rencontres sur l’identité française est la preuve que celle-ci est toujours vivante.

Qu’est-ce qu’être français ? Le candidat explique : « La France, ce n’est pas une race, pas une ethnie », et en cela il a raison. Il poursuit : « La France, c’est tous les hommes qui l’aiment, qui sont prêts à défendre ses idées, ses valeurs… Etre français, c’est parler et écrire le français. » Ce sont là des formules inconsistantes : il y a évidemment beaucoup de non-Français, hors de France, qui aiment ce pays, qui parlent et écrivent sa langue ; réciproquement, un certain nombre de Français, on le sait hélas, sont analphabètes : cela ne les empêche pas d’être de bons Français… Mais surtout, l’amour n’a rien à faire ici (pas de ministère de l’amour) : la citoyenneté ne se définit pas par des sentiments, seuls les Etats totalitaires rendent l’amour de la patrie obligatoire.

Le candidat poursuit : « L’identité française est un ensemble de valeurs non négociables », et il cite à titre d’exemple : « La laïcité, l’égalité homme-femme, la République et la démocratie. » Ces valeurs sont belles, et l’on doit effectivement les défendre. Mais sont-elles spécifiquement françaises ? Démocratie et République sont revendiquées bien au-delà des frontières hexagonales, égalité et laïcité font partie de la définition même de ces régimes politiques. Au vrai, ces valeurs appartiennent non à l’identité française, mais au pacte républicain auquel sont soumis les citoyens et les résidents du pays.

Ce n’est pas parce qu’elle est contraire à l’identité française que la soumission des femmes est condamnable. C’est parce qu’elle transgresse les lois ou les principes constitutionnels en vigueur. L’identité nationale, elle, échappe aux lois, elle se fait et défait quotidiennement par l’action de millions d’individus habitant ce pays, la France.

Il serait souhaitable que le candidat renonce à son projet d’un ministère de l’identité ; ou, sinon, qu’il n’ait pas l’occasion de mettre son projet à exécution.

Pour relancer l’Europe

LE MONDE | 21.04.06 |Aucun doute : la relation qu’entretiennent la plupart des citoyens avec l’Union européenne (UE) est devenue kafkaïenne. Les citoyens du Vieux Continent ne sont que les ombres de leur fichier européen. Pire encore, ils sont les ombres d’une erreur dans un dossier, des ombres qui n’ont même pas le droit à l’existence d’ombre.
C’est un réel paradoxe de la vie politique de devoir constater que, à un moment historique qui est le nôtre, de nombreux Européens lancent un appel au secours sous forme d’un non. Et cela, au moment précis où ils sont convoqués, en tant que citoyens actifs, pour soutenir une Constitution européenne dont le but est de transformer leur statut d’ombres en droits à la liberté. Leur refus est en contradiction avec le oui des frontaliers de l’UE, ces millions de personnes qui exulteraient si elles avaient seulement le pouvoir de glisser une ombre de vie dans une erreur au milieu d’un dossier européen.

Malgré tout, la situation est loin d’être désespérée. L’enjeu primordial consiste à définir une nouvelle voie. Comment considérer et utiliser le débat sur la Constitution de l’Union européenne comme une chance pour créer une autre Europe, apte à gérer des conflits et des questions politiques, une Europe cosmopolitique ?

Le monde est devenu cosmopolitique de façon nouvelle, irréversible et conflictuelle. Aussi perfectionnés que soient les contrôles aux frontières, l’idée d’un Danemark, d’une Allemagne ou d’une Europe qui soient étanches est révolue. Il n’est plus possible d’exclure l’identité nationale et religieuse de l’autre, ou de l’étranger. Ceux qui, malgré tout, pensent pouvoir se barricader dans leur coquille d’escargot, se laissent berner par des approches et des réflexes nationaux. Ils mettent en scène une réalité qui n’existe plus, même si elle entretient une illusion fort répandue à l’heure de la mondialisation.

Les Européens se retrouvent brusquement livrés à la dynamique conflictuelle d’une « constellation post-séculaire » (Jürgen Habermas). La laïcité continentale se trouve confrontée au jeu d’échanges simultanés et non-simultanés des religions mondiales qui s’opposent, s’apposent et se composent. C’est dans ce cadre que cette laïcité doit encore trouver sa parole et son rôle pour exprimer son système de croyances, qui n’est qu’un système parmi d’autres.

Vue à l’échelle mondiale, la conscience laïque de la modernité de l’Europe n’existe que chez une minorité de personnes. Il faut préciser cette conviction et l’affirmer face à la pensée politico-religieuse des Etats-Unis ou bien face aux ébauches de modernité musulmane. Elle doit aussi se distancier des formes de fondamentalisme religieux qui sont une expression des courants modernes hostiles à la modernité. Aujourd’hui, nombreux sont les Européens à être pris au piège d’un essentialisme culturel qui envisage la nation, la religion et l’identité sous leur définition européenne, comme quelque chose d’absolu et d’immuable. Dans une telle situation, les interrogations sur le but du périple européen ne sont pas du tout l’expression d’une crise. Bien au contraire, elles prouvent que le continent est arrivé dans la réalité des conflits culturels qui agissent aussi bien à l’intérieur des sociétés que les sociétés entre elles (idée à ne pas confondre avec l’essentialisme du choc des civilisations cher à Samuel Huntington !).

D’où le paradoxe dans lequel nous évoluons. Qui pense l’Europe en termes nationaux fait naître chez les Européens des peurs nationales par le biais d’une fausse alternative : soit l’Europe, soit les nations européennes. Une troisième voie est exclue d’avance. Dans cette conception, l’UE et ses Etats membres se transforment en rivaux qui se menacent l’un l’autre dans leur existence.

Une vision nouvelle et cosmopolitique de l’Europe permettrait d’effacer chez les citoyens cette peur qui assimile tout accord avec la Constitution européenne à un suicide. L’Europe, c’est la multiplicité. Sur cette base, la conscience d’un sentiment de cohésion pourrait voir le jour et transformer la différence des langues, des cultures et des traditions religieuses en une richesse, au lieu d’y voir un obstacle à l’intégration.

Une telle Europe cosmopolitique arrivera-t-elle à mobiliser les citoyens, ou même à susciter leur enthousiasme ? Actuellement, le doute est permis. Partout où le regard se porte, les réformes sont conçues uniquement dans le cadre de l’Etat-nation. Elles s’y enlisent. Pour oser franchir le pas qui nous fera sortir du labyrinthe, les nombreux problèmes actuels devraient au contraire être redéfinis sous l’angle de leur enjeu européen : le recul de la population, le vieillissement de la société, les réformes des systèmes de sécurité sociale, l’immigration, l’exportation des emplois, la nécessité d’un salaire minimum garanti, l’imposition des gains des entreprises, des intérêts et de la spéculation financière. La liste n’est pas close. Cela suppose une coopération renforcée entre États qui, grâce à une souveraineté à plusieurs, offrirait davantage de pouvoir aux nations et pourrait déclencher l’enthousiasme. Ainsi, l’UE deviendrait un modèle de gouvernement à l’ère de la mondialisation. Avec pour principe de fonctionnement l’idée qu’une solution européenne apporte aux citoyens bien plus d’avantages que la poursuite d’un chemin national solitaire.

Comment pouvons-nous transformer l’insupportable légèreté du non de nombreux Européens en une promesse de renouveau qui permette à l’UE d’être à la fois cosmopolitique et apte à gérer des conflits ? Ma proposition est aussi simple que radicale. Il faudrait voter une seconde fois sur un texte constitutionnel sérieusement raccourci, mais, cette fois-ci, sans que les nations fassent cavalier seul. Il faudrait voter le même jour dans tous les Etats membres. La règle serait la suivante : si un pays vote contre la Constitution, il accepte que son statut de membre européen soit inférieur. Le non d’un Etat n’empêcherait plus la mise en vigueur de la Constitution. La décision prise par la population de ce pays, ou du moins par une partie de celle-ci, fermerait son accès aux droits et aux avantages dont bénéficient les Etats et les citoyens européens grâce à la Constitution.

Ainsi ne serait-il plus possible de dire non sans en supporter les conséquences ni de bloquer l’UE. Sans oui, pas de subventions : d’un coup d’un seul, cette règle mettrait fin à l’insupportable légèreté du non. Dans un même temps, une campagne électorale européenne fournirait l’occasion de montrer clairement aux citoyens ce qu’ils ont concrètement à gagner en intégrant la souveraineté européenne.

La Constitution de l’UE serait légitimée de manière démocratique et européenne. Tous les pays et les citoyens qui la mettraient en vigueur grâce à leur oui pourraient continuer à faire évoluer le projet européen de modernité dans un cadre constitutionnel. Ils pourraient faire face aux conflits de la société « post-séculaire » et l’UE élargie serait apte aux conflits et aux décisions politiques.

Traduit de l’allemand par Geneviève Hesse

Les « intégristes de la République » et les émeutes de novembre

Article paru dans Mouvements, dossier « Les émeutes, et après ? », n° 44, mars 2006.
Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur la couverture médiatique, en France comme à l’étranger, des émeutes urbaines d’octobre-novembre 2005. Mais au-delà de l’embarras ou des insuffisances éventuelles des journalistes chargés de couvrir à chaud l’événement – dont certains, au demeurant, ont fait un excellent travail[1 -, ce qu’il est intéressant de noter, c’est le relatif silence, dans un premier temps, des éditorialistes et intellectuels français ordinairement préposés dans les médias à l’analyse de l’actualité, puis, après une semaine ou deux, le déchaînement confus de leur part de commentaires les plus étonnants, voire parfois franchement délirants. C’est un décryptage de cet étrange phénomène que je voudrais tenter ici, en le replaçant dans une perspective temporelle plus large, celle de la « mutation médiatique » de la figure de l’intellectuel depuis la fin des années 1970, et de l’affirmation progressive, depuis la fin des années 1980, du discours des « intégristes de la République » dans le sens commun des représentations dominantes, à gauche comme à droite[2.

Les émeutes comme révélateur

Événement social sans précédent, les émeutes déclenchées par la mort absurde dans un transformateur électrique, le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, de deux jeunes adolescents, Ziad Benna (dix-sept ans) et Bouna Traoré (quinze ans), ont ouvert une « fenêtre médiatique » inattendue : l’espace de quelques jours, l’opinion française a pu découvrir – trop furtivement – l’ampleur du décalage entre les représentations médiatiques et intellectuelles dominantes du « malaise des banlieues » et les réalités qu’elles occultent depuis près de deux décennies.

L’irruption dans l’actualité de cette violence urbaine d’une échelle inédite a eu deux types d’effets, fort surprenants. Le premier est la sidération des médias : brutalement, les « grands prêtres de l’information » (je veux parler des journalistes qui « font l’opinion », dans les journaux et grandes émissions télévisées, ainsi que dans les « news magazines ») ont pris conscience que le schéma d’explication devenu dominant qui leur tenait lieu de vérité depuis si longtemps ne leur était d’aucun secours pour comprendre les ressorts de cette révolte. En effet, comme l’a bien montré Thomas Deltombe dans son étude fouillée sur la « construction médiatique de l’islamophobie en France »[3, c’est d’abord la « poussée islamiste » (puis son excroissance logique, la « menace terroriste ») qui a servi, depuis la fin des années 1980, de grille d’analyse matricielle pour traiter tout phénomène relatif à ces terres étrangères, les « banlieues ». Or, très vite, il est apparu évident qu’aucun « réseau islamiste », aucun « chef d’orchestre clandestin » du terrorisme ne se cachait derrière la colère destructrice des « nuits rouges » de novembre.

Et là, miracle, on a eu (un temps) l’impression que la France avait « changé d’intellectuels » : ce n’était plus les pseudos experts ès terrorisme (comme Xavier Raufer, Roland Jaccard ou autres Antoine Sfeir) ou les habituels essayistes et militants islamophobes de droite ou de gauche que l’on voyait et entendait à la télévision et à la radio. Non, c’était les « sociologues des banlieues » (comme Laurent Mucchielli, Patrick Simon, Stéphane Beaud, Fabien Jobard…), qui travaillaient depuis des années sur le terrain et dont les analyses « dissidentes » étaient jusque-là confinées, au mieux, aux audiences de France-Culture.

Le second effet doit sans doute beaucoup à la conjonction circonstancielle et imprévue de deux événements en apparence sans aucun rapport : l’incendie des banlieues et celui du débat public autour du fameux article 4 de la loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif de la présence française outre-mer ». Or, le rapport entre l’un et l’autre était en réalité on ne peut plus direct : pour le dire (trop) schématiquement, c’est la dénégation persistante du poids de l’héritage colonial dans la société française (que manifeste à sa manière l’article 4) qui explique dans une large mesure l’ampleur des discriminations raciales à l’origine des émeutes[4. Et c’est précisément, à mon sens, l’irruption publique de cette vérité insupportable qui explique le second effet dont je veux parler : la sidération de ceux que Le Nouvel Observateur a appelés les « nouveaux réacs »[5. Une sidération qui est allée, on le sait, jusqu’au « pétage de plombs » du plus emblématique d’entre eux, Alain Finkielkraut, dans sa stupéfiante interview au quotidien israélien Haaretz, publiée le 17 novembre 2005[6.

Mais au-delà de ce cas presque pathologique – comme semble l’avoir reconnu l’intéressé lui-même[7-, les événements de novembre 2005 ont surtout eu l’intérêt de mettre à nu à la fois la vacuité analytique et la puissance médiatique de l’étonnant amalgame d’idées simples et fausses produit depuis des années par ceux que je préfère appeler les « intégristes de la République ».

Une nébuleuse étrange

Ce camp des « intégristes de la République » réunit des intellectuels qui se revendiquent de bords fort différents – et qui n’ont pas tous la même audience publique. Ils forment une nébuleuse qui voit communier dans la même approche quasi religieuse de la République des représentants de la droite classique (comme l’éditorialiste du Point Claude Imbert ou le politologue de Sciences Po Alain-Gérard Slama), des ex-intellectuels de gauche (comme Alain Finkielkraut ou Pierre-André Taguieff) et des militants de mouvements se revendiquant d’une gauche radicale (pour n’en citer que quelques-uns : l’Union des familles laïques, le mouvement féministe Prochoix, certains membres du petit courant souverainiste d’Attac…). Au-delà de leurs (indiscutables) différences, ainsi que le souligne fort justement Bernard Dréano (président du Cedetim), « les déclarations des uns et des autres ont toujours deux points communs : la défense des “principes républicains” et la résistance, au nom de ces principes, à l’offensive des “barbares” (sauvageons des quartiers plus ou moins islamisés)[8 ».

Mais lors des événements de novembre, leurs déclarations respectives ont manifesté un troisième point commun, celui de frôler souvent le pur délire. Ainsi d’Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française, qui a choisi la chaîne de télévision russe NTV pour déclarer que « beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues[9 ». Ainsi encore d’Alain-Gérard Slama, qui s’est épanché un peu plus subtilement dans sa chronique du Figaro, sa tribune quotidienne de France-Culture et sur les plateaux de la télévision pour expliquer que tout vient du « communautarisme », pour « mettre en garde » contre… la « pétainisation des esprits » et dénoncer cette « drôle de République, où ce sont les groupes ethniques, religieux, corporatistes, sexuels qui décident des lois régissant les libertés publiques, des candidats que l’on doit présenter aux élections, des recrutements qu’il faut privilégier, des mots que l’on a le droit de dire et de ce qu’il est licite de penser[10 ».

Et, ainsi que l’a souligné Bernard Dréano[11, « ces intellectuels, plus ou moins néolibéraux et néoconservateurs, sont rejoints dans leurs analyses comme dans leurs imprécations par d’autres conservateurs, ceux-là antilibéraux ou farouches adversaires des politiques néolibérales, comme l’Union des familles laïques (UFAL), qui voit dans les événements “l’alliance de fait du ministre de l’Intérieur avec les délinquants maffieux et les caïds de l’islam politique dans les banlieues” et appelle le gouvernement à sévir contre “ces caïds des quartiers et de l’islam politique qui ont semé dans toutes les banlieues les graines d’une guerre organisée contre les couches populaires et le modèle social républicain[12”. Position partagée par l’éditorialiste de Charlie-Hebdo, Philippe Val, qui voit dans toutes ces émeutes un mouvement inspiré par les redoutables “Indigènes de la République” – qui sont, à ses yeux, forcément de méchants antisémites puisqu’ils n’avaient d’autre but que de “relativiser la Shoah” – et organisé par les féroces “émeutiers de nos banlieues”, qui sont, à ses yeux, forcément des épouvantables islamistes puisqu’ils n’avaient d’autre but que de rendre “les filles voilées inaccessibles à qui n’est pas coreligionnaire[13” ».

Les procédés rhétoriques du discours télévisuel

On n’en finirait pas de dresser le florilège de ces égarements et il est sans doute plus utile de creuser un peu la généalogie de cette mouvance disparate. Certes, en son sein, l’audience publique des « militants » (majoritairement à gauche) est sensiblement moins forte que celle des « intellectuels médiatiques » (nettement plus à droite). Mais il est intéressant de relever que leurs postures respectives empruntent largement aux mêmes ressorts rhétoriques, qui sont dans une large mesure ceux qui assurent l’efficacité du discours médiatique, à l’heure de ta télévision de masse.

Le premier de ces ressorts, c’est l’aplomb, grâce auquel la force de conviction (sincère ou non) permet de transformer une vraie contrevérité en fausse évidence. Le publiciste Alexandre Adler est à cet égard hors concours, tant il est capable – dans ses livres comme dans sa chronique matinale de France-Culture (depuis septembre 2002) – d’asséner avec la même assurance communicative les points de vue les plus contradictoires, « preuves » (souvent approximatives ou imaginaires) à l’appui.

Le politologue Pierre-André Taguieff, fin connaisseur de l’histoire des idées, a quant à lui produit des analyses autrement rigoureuses et décapantes sur le racisme et l’antiracisme, jusqu’au début des années 2000. Mais depuis lors, sa formidable érudition semble surtout lui servir d’outil, de moins en moins rigoureux, au service d’une bagarre furieuse contre tous ceux qui ne partagent sa vision d’un universalisme républicain aussi abstrait que restreint : dès lors, c’est avec un aplomb intellectuel assez sidérant – et dans de nombreux cas avec une étonnante mauvaise foi – qu’il s’efforce de disqualifier ses (présumés) adversaires idéologiques en les assimilant tous, peu ou prou, aux pires antisémites. Le même qui, en 1997, expliquait fort justement que « la dénonciation légitime de l’islamisme est actuellement en train d’être saisie par un mode de pensée magique, comme si l’antifascisme et l’anticommunisme avaient trouvé un héritier commun, l’anti-islamisme[14 », se consacre quelques années plus tard, à coup d’invraisemblables amalgames, à dénoncer une « judéophobie à base antiraciste et antinationaliste[15 » et à voir partout des « islamo-gauchistes »[16…

On retrouve le même aplomb, dans une version plus sommaire, chez la militante de Prochoix Caroline Fourest. Certainement sincère, son aplomb à elle consiste surtout à coller des étiquettes définitives (et bien sûr infamantes) à ses adversaires. C’est même le fil principal de son dernier livre, La Tentation obscurantiste[17, dont on pourrait à cet égard citer presque toutes les pages. Il faut dire que son aplomb découle très logiquement d’une vision fort simpliste de la gauche, qu’une « fracture profonde » diviserait entre une « sensibilité A (prioritairement antitotalitaire) », celle de l’auteur (« viscéralement attachée à la notion de liberté et qui traque en permanence la menace d’un nouveau danger totalitaire et/ou génocidaire »), et une « sensibilité B (prioritairement tiers-mondiste) », celle de ses adversaires prétendument « tentés par l’obscurantisme » : « Se référant au colonialisme, cette sensibilité-là est viscéralement attachée au droit à l’autodétermination et traque en permanence la manifestation du colonialisme et de l’impérialisme[18. » Cette dichotomie peut éventuellement qualifier une situation qui a prévalu quelque temps il y a une trentaine d’années, mais elle ne correspond à rien de concret aujourd’hui. Et surtout, puisque tout est affaire de « viscères », il ne semble même pas imaginable pour Caroline Fourest que puissent exister désormais des sensibilités « C », « D » ou « E », ni que nombre de ceux qu’elle dénonce soient surtout attachés à défendre, avec les armes de la raison et du discernement, les valeurs universelles de la République, à savoir, très platement, les droits de l’homme et du citoyen…

Le deuxième ressort rhétorique commun aux « intégristes de la République », c’est la posture d’« être contre ». L’opposition, le « contre » a certes été de longue date la caractéristique première des intellectuels investis dans la cité, qu’il s’agisse des « dreyfusards » (contre l’injustice), des révolutionnaires (contre le capitalisme oppresseur) ou des réactionnaires (contre les évolutions de la société). Mais avec le rétrécissement historique de la sphère du politique, et l’inflation concomitante de la scène médiatique, la figure de l’opposition s’est progressivement réduite à sa caricature : ce qui hier était d’abord l’expression d’une conviction se résume à sa forme, la posture du conflit, de la bagarre.

Pour les militants sincères de l’« intégrisme républicain », plus qu’une concession opportuniste aux règles du jeu médiatique, il s’agit sans doute d’une façon de réagir à l’érosion des certitudes anciennes. Il est plus rassurant en effet d’éviter de se coltiner sérieusement avec la nouvelle complexité du réel, qui se manifeste notamment par l’émergence en France d’une société plurielle, aux racines culturelles multiples – ce qui n’implique, soulignons-le, aucune fatalité d’une remise en cause de l’universalisme républicain. Et de se dire que les nouveaux problèmes de l’heure s’expliquent d’abord par l’action perverse et destructrice de certains individus et mouvements, auxquels il convient donc de s’opposer résolument : à l’exercice de la pensée critique, toujours difficile et incertain, on substitue ainsi opportunément la logique de l’affrontement, laquelle présente l’immense avantage de donner une cohérence imaginaire à ses actes (en entretenant un sentiment de certitude, voire de toute-puissance). En témoigne par exemple, depuis plusieurs années, l’obsession furieuse de la gauche républicaine intégriste de traquer le « double discours » de l’intellectuel et militant musulman Tariq Ramadan, perçu peu ou prou comme le principal fossoyeur des valeurs républicaines[19.

Cette posture « contre » (dont l’obsession anti-Ramadan), on le sait, est largement partagée par les « intellectuels médiatiques » de la mouvance intégriste. Mais en l’espèce, elle s’explique à l’évidence moins par le désarroi face à la remise en cause des vieux schémas de la gauche, que par la parfaite intégration des nouveaux canons de l’efficacité médiatique : pour se « faire entendre » à la télévision, quoi qu’on ait à dire, il est de loin préférable de se poser en rebelle de l’air du temps. Ce sont sans nul doute Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann qui ont inauguré la posture, lors de la fameuse émission d’« Apostrophes » du 27 mai 1977, dont le thème était : « Les nouveaux philosophes sont-ils de gauche ou de droite ? » Depuis lors, le moins qu’on puisse dire est qu’ils ont fait école et on ne compte plus les interventions d’« intellectuels », dans les grands médias audiovisuels et écrits, qui s’affirment résolument à contre-courant des « modes » (ou du « politiquement correct », ou de la « bien-pensance ») avant d’asséner, avec gravité ou avec passion, les poncifs et les idées dominantes du moment.

Thomas Deltombe rappelle ainsi que c’est sur ce mode que s’est opérée en 1989 l’une des premières éruptions médiatiques d’intégrisme républicain, au lendemain de l’affaire Rushdie. Lors de l’émission « Océaniques » diffusée en avril 1989 sur FR3, on entendit Régis Debray, l’ancien guévariste, et Serge July, le directeur de Libération, « tirant un trait sur leur anti-impérialisme d’antan, [faire l’apologie de l’ “Occident” et de ses bienfaits[20 ». Et affirmer avec fougue la thèse centrale servant depuis – jusqu’aux émeutes de l’automne 2005 – de boussole à la vulgate médiatique pour « analyser » la « crise des banlieues » comme la nouvelle géopolitique mondiale, à savoir l’irréductibilité définitive de l’« Occident » et de l’« islam » (revendiquant donc étrangement un « universalisme républicain » non universel, à rebours des intentions pourtant explicites des fondateurs de la Ire République). Serge July : « Moi, j’ai envie de dire tout le temps, en permanence : vive Diderot ! Ça a été quand même un grand moment de notre histoire, je ne vois pas pourquoi, au nom d’une civilisation islamique […, il faudrait prendre avec des pincettes cette histoire-là ! [… Il faut l’assumer comme telle, telle est notre civilisation ! » Régis Debray : « Oui à l’indignation, oui à la défense de notre capital génétique de civilisation (sic) qui s’appelle les Lumières, le rationalisme, la République, la laïcité. C’est fondamental et plus que jamais actuel, quoi qu’en dise l’esprit public aujourd’hui. Ça s’appelle la Révolution française. Nous aimons ce monde et nous le défendons. Mais sachons qu’il y en a un autre ! »

Le ciel des idées, donc, des idées simples qui « passent bien à la télé » – avant même le succès de la thèse de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations » (parue aux États-Unis en 1993 et en France en 1997) – ou qui procurent une certitude à moindre frais. Et cette posture, « quoi qu’en dise l’esprit public aujourd’hui », induit très logiquement le troisième trait commun des « intégristes de la République » : le formidable rétrécissement du regard sur le monde et sur son histoire, le souverain mépris face aux faits et à la réalité. Règle de base du discours télévisuel : puisqu’il faut faire simple et choc, à quoi bon se soucier de la vérité ?

Pour les « médiatiques », préoccupés d’abord de leur « visibilité » personnelle, c’est en quelque sorte la vérification du constat acide de Tocqueville, qui déplorait qu’« une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe[21 ». Pour les « militants », préoccupés d’abord de la « visibilité » de leurs croyances, c’est le signe du renoncement aux exigences de la pensée critique : la rigueur et l’humilité face aux faits. Et pour les uns et les autres, c’est la même relégation de la réalité au second plan des analyses, au profit de ses seules représentations.

L’obsession de la « repentance »

Que les représentations jouent un rôle social et politique plus que jamais majeur à l’heure des médias de masse, c’est une évidence que l’on aurait bien tort de négliger. Mais les prendre en compte sérieusement n’oblige pas pour autant à s’affranchir des réalités qu’elles prétendent expliquer, surtout, comme c’est trop souvent le cas, quand elles s’en écartent de plus en plus, au point parfois de décrire une réalité plus ou moins – et plutôt plus que moins – imaginaire. Maints discours et écrits de ces derniers mois – et ces dernières années… – en France, émanant aussi bien de journalistes, de responsables politiques que d’universitaires, confirment malheureusement que cette attitude se banalise désormais bien au-delà du seul cercle des « intégristes de la République ». Ces derniers ont en commun (au moins) trois obsessions, dont l’une ou l’autre tracasse également souvent bien d’autres intellectuels qui ne partagent pas nécessairement l’ensemble de leur démarche : la stigmatisation de la « repentance coloniale », la dénonciation du « communautarisme » et la crainte de l’« islam ».

La première obsession, d’affirmation récente, est sans doute la plus étonnante, tant elle ne correspond à aucune réalité tangible : c’est la dénonciation de la prétendue volonté de « repentance », que l’on retrouve dans la bouche ou sous la plume d’intervenants les plus divers, révoltés par l’évocation nouvelle des « pages noires » de l’histoire coloniale de la France. Ainsi le journaliste Jean Daniel, qu’énerve « l’incitation permanente à la repentance publique faite chaque jour à chacun de nous[22 ». Ainsi le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, évoquant une « tendance irrépressible à la repentance systématique », pour qui « notre société est menacée d’une funeste inclination au reniement de soi », et qui assène : « Finira-t-on, un jour prochain, par s’excuser d’être français[23 ? » Ou L’Express, pour qui « la repentance est intellectuellement stupide, justice rétroactive qui stigmatise une action passée selon les critères d’aujourd’hui[24 ». Ou encore le député socialiste européen Bernard Poignant : « Il nous faut préserver la fierté d’être français. Il y va de la capacité d’intégration de notre pays. Gardons-nous de l’anachronisme comme de la repentance. Il devient fatigant de se repentir et de s’excuser pour chaque étape de l’histoire de la France[25. »

On pourrait ainsi, ad nauseam, multiplier les exemples de cette obsession de l’inacceptable « exigence de repentance » qui minerait la nation française. Mais où est-elle, cette « exigence » ? Le plus souvent, les imprécateurs qui la dénoncent invoquent un prétendu air du temps « politiquement correct » – alors que c’est leur propre discours que l’on pourrait ainsi qualifier – et s’abstiennent de donner la moindre preuve de son existence. Et pour cause : en dehors de quelques excités ultraminoritaires et de quelques dérapages isolés[26, l’immense majorité de ceux qui militent pour une meilleure connaissance de notre héritage colonial et de ses pages noires ne réclame ni « repentance » ni « réparations » : ils font simplement le constat, somme toute banal, que seul « le débat sur l’amnésie française face à son passé colonial et sa transmission » permettra « la construction d’une histoire partagée par toutes les composantes de la population française[27 » et contribuera ainsi à apaiser les maux de la République.

Car celle-ci ne pourra aujourd’hui pleinement restaurer ses valeurs universelles fondatrices que si elle reconnaît qu’elle y fut gravement infidèle au temps de la colonisation, ce que d’authentiques républicains, certes minoritaires, dénoncèrent d’ailleurs à toutes les époques, comme en témoigne par exemple la magnifique réponse à Jules Ferry – ardent partisan de la conquête – de Georges Clemenceau en juillet 1885 : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! [… Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France, dans la patrie des droits de l’homme ! [… Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. [… N’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires, pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie[28. »

C’est cela que préfèrent oublier nos « républicains intégristes » d’aujourd’hui, en feignant de croire que la République française, à chaque étape de son histoire, fut toujours unanime et que rappeler la critique de ses dérives par les authentiques républicains d’hier, ce serait remettre en cause la République elle-même ! Et les mêmes de récuser la nécessité de reconnaître enfin le poids de l’héritage colonial, ce qui reviendrait prétendument à assimiler la France actuelle à la métropole coloniale d’hier. Alors qu’il ne s’agit que de comprendre les avatars contemporains de l’« impensé de la race » – pour reprendre l’expression d’Achille Mbembe – qui a si longtemps prévalu au cœur de la République.

Le diable « communautariste »

La deuxième obsession des « républicains intégristes », c’est le « communautarisme ». Qu’une dangereuse tendance à l’ethnicisation des banlieues ghettos se fasse jour, c’est une réalité indiscutable, et il faudrait notamment une politique de la ville plus cohérente que celles des dernières décennies pour la combattre. Mais de là à voir la République minée par le « communautarisme à l’anglo-saxonne », il y a un pas de géant, dont toutes les enquêtes sérieuses montrent qu’il est parfaitement infondé[29. C’est pourtant un leitmotiv martelé par beaucoup, dont le chroniqueur du Figaro déjà cité, Alain-Gérard Slama, prompt par exemple à généraliser et à dénoncer le « totalitarisme » à partir du médiocre pamphlet de Claude Ribbe sur la réhabilitation de l’esclavage par Bonaparte[30 : « C’est l’héritage des Lumières, et rien de moins, qui est remis en cause : l’universalisme est accusé d’impérialisme, l’individualisme de matérialisme, l’exigence d’égalité devant la loi de mépris des différences, et la laïcité d’intolérance, quand ce n’est pas de servir d’alibi au racisme. [… Le nominalisme et l’amalgame, ces outils privilégiés des régimes totalitaires, sont de retour. [… Sous couleur de revendiquer les moyens de leur intégration, ces nouvelles élites posent les jalons d’une autre République, qui serait multiculturelle, et où tous les identitarismes (sic), le national comme les communautaires, s’opposeraient dans une guerre sans merci[31. »

Variante plus vulgaire, celle du professeur de philosophie Robert Redeker, qui semble assimiler la culture musulmane au couscous et qui a trouvé, tout seul, les responsables des émeutes de novembre, en l’occurrence les sociologues et les travailleurs sociaux, ferments odieux du communautarisme : « Pour la sociologie, servant de base à tous les travailleurs sociaux, médiateurs, intervenants en banlieue, “la” culture n’existe pas ; seules existent “les” cultures, toutes également légitimes. À force de marteler que “la” culture est oppression, élitisme, qu’une pièce de Shakespeare n’a pas plus de valeur qu’une chanson, et qu’un vers de Racine ne vaut pas mieux qu’un couscous, comment s’étonner qu’on brûle des bibliothèques ? On ne cesse de dévaluer “la” culture (sens philosophique du mot) et de surévaluer, au nom du différentialisme, “les” cultures (sens sociologique), dans leur pluralité. Les travailleurs sociaux ne cessent, dans les banlieues, d’incriminer la France, au nom de l’anticolonialisme, de l’antiesclavagisme, et son histoire. [… Par la faute d’un type d’intervention culturelle trop complaisant avec toutes les différences, les jeunes de banlieue ne disposent plus d’aucun concept du citoyen ou de l’homme pouvant faire office d’idéal régulateur. [… La surévaluation des cultures, de toutes les cultures, et le fétichisme de la différence l’accompagnant, entraîne un effet inattendu : l’impossibilité, pour des populations issues de cultures étrangères, de s’amalgamer à la culture nationale et républicaine de la France. Caractérisées par l’absence de sens, les émeutes des banlieues s’expliquent avant tout par le nihilisme auquel a conduit une politique culturelle inspirée de la sociologie plutôt que de la philosophie[32. »

Le ciel des idées, encore, ou, cette fois, la sociologie en peau de lapin déguisée en « philosophie »… Les variantes de ce discours sont innombrables et on s’épuiserait inutilement à les recenser. Comme le résume brutalement la journaliste Aude Lancelin, derrière la traque du « communautarisme », « c’est une droitisation dure et somme toute bien banale que l’on découvre. Racialisation décomplexée, disqualification de la question sociale réduite à une “culture de l’excuse”, diabolisation des “classes dangereuses”, trop subventionnées pour être encore “laborieuses” cela s’entend, le tout sur fond de libido sécuritaire à peine dissimulée[33 ». Et surtout, au-delà des circonvolutions et nuances des uns et des autres, le noyau dur des obsessions aveuglantes des « républicains intégristes », c’est bel et bien la peur de l’islam.

La peur de l’islam

L’affaire est évidemment ancienne, mais, dans l’imaginaire dominant de la France contemporaine, c’est assurément l’année 1989 qui marque un tournant majeur, comme l’a bien montré l’étude de Thomas Deltombe[34. Troisévénements se télescopent en effet cette année-là : l’affaire Rushdie (février), la légalisation du Front islamique du salut (FIS) en Algérie (septembre) et l’affaire des « tchadors de Creil », comme on disait à l’époque (octobre). Même si cela n’est pas alors clairement exprimé, cette conjonction va faire resurgir dans le débat public les affres de la mémoire occultée de la plus longue occupation occidentale d’une terre musulmane, celle de l’Algérie par la France de 1830 à 1962.

Le triple événement intervient en effet à un moment où s’affirme dans les médias l’inquiétude, voire l’angoisse, face à l’ébranlement du premier pilier de l’édifice républicain, l’école, qui n’est plus perçue comme le lieu de perpétuation et de transmission des hiérarchies culturelles et sociales structurantes[35. Survenant après une décennie de confusion sur les ruines des certitudes anciennes – à droite, celle du progrès technologique comme solution technocratique aux maux de l’humanité ; à gauche, celle de la révolution anti-impérialiste comme promesse de lendemains qui chantent -, l’affaire des « tchadors de Creil » semble bien avoir cristallisé les angoisses de ceux qui s’affirmeront ensuite comme les intégristes de la République.

L’incroyable effervescence médiatique durera dix semaines, avant de retomber, provisoirement. Mais dès lors, dans une étonnante confusion, la scène des années suivantes est plantée. L’image télévisée de jeunes Françaises voilées, « issues de l’immigration », semble avoir réveillé le souvenir pénible de ces décennies où la République coloniale s’accommodait en Algérie de la relégation des « indigènes » à leur condition religieuse de « musulmans », privés de tous les attributs de la citoyenneté. D’autant que la France de 1989 découvrait soudainement que cette Algérie, d’où venaient ces jeunes filles et où s’affirmait l’« islamisme », était une terre… musulmane (alors que le discours politique dominant, à gauche comme à droite, présentait ce pays comme « socialiste »).

Conjuguée à l’« effet le Pen », électoralement ancré depuis 1983, cette « révélation » a eu des effets dévastateurs, nourrissant tous les fantasmes des « intégristes républicains » de divers bords au cours des années suivantes. On pourrait multiplier les exemples, mais n’en prenons qu’un : l’affirmation récurrente de la présence en France de « cinq (ou six) millions de musulmans », qui est loin d’être réservée aux discours propagandistes du Front national, puisqu’on la trouve couramment sous la plume d’intellectuels, de politiques ou de journalistes insoupçonnables de la moindre inclinaison personnelle pour les thèses ouvertement racistes du FN.

Cette assertion n’est qu’une représentation, sans rapport aucun avec la réalité. Outre qu’elle reprend sans distance l’appellation « musulmans » qui a servi si longtemps dans l’Algérie coloniale pour qualifier les « indigènes », elle confond en effet les étrangers résidents en France venus de pays à culture musulmane et les Français de deuxième ou troisième génération qui sont leurs descendants, sans tenir compte du fait que l’écrasante majorité de ces derniers ne sont pas croyants et ne peuvent être définis par cette prétendue adhésion à une foi religieuse (comme si tous les « Français de souche » étaient des « catholiques »). Quant au chiffre lui-même, il n’est jamais sourcé précisément et sort d’un mystérieux chapeau : les sociologues et démographes qui se sont penchés sérieusement sur la question soulignent tous l’extraordinaire difficulté de quantifier précisément les populations très diverses désignées par le vocable de « musulman », et s’accordent à en estimer le nombre, au tournant des années 2000, à quelque 4 millions de personnes[36.

Et pourtant, paradoxalement, la préoccupation obsessionnelle de nombre des républicains intégristes de mettre en avant ces « cinq millions de musulmans » qui encombreraient la nation française reflète une autre réalité, indiscutable : celle de la puissance performative de ce type de discours. Dès lors, en effet, que cette représentation factuellement fausse a envahi le sens commun véhiculé par les médias dominants, référence principale des décideurs politiques, elle induit chez ces derniers des décisions et des pratiques bien réelles (administratives, sociales et politiques), qui se traduisent notamment par la permanence des discriminations à l’encontre des personnes dites « musulmanes » (même si elles ignorent l’essentiel de cette religion censée les définir). D’où, de la part de ces dernières, des révoltes légitimes face au rejet dont elles sont l’objet, qui s’expriment parfois sous la forme d’un discours musulman « identitaire », symétrique de celui qui les stigmatise. Et sur cette « base » ainsi artificiellement créée, nos républicains intégristes ont beau jeu de stigmatiser à leur tour l’« impossible intégration » à la nation française de ces « musulmans ».

La puissance sociale de cette logique performative est proportionnelle à l’audience de la télévision – regardée en moyenne 3 h 26 par jour par les Français en 2005 -, dont les journaux télévisés et les « émissions de plateau » sont les relais privilégiés de la vulgate « anti-musulmane », où les idées simples des « républicains intégristes » en font souvent de « bons clients » (pour autant, ce qui n’est pas toujours le cas, que leur expression orale et leur « look » « passent bien »).

Les pénibles « pétages de plombs » de l’automne 2005

C’est par cette notation un peu triste que l’on pourrait (provisoirement ?) conclure cette (trop rapide) analyse : en France, le « débat d’idées » occupant vraiment la scène publique a certes conservé les formes qui le caractérisaient jadis – l’affrontement et la bagarre contre les idées de l’adversaire -, mais il s’est largement vidé de toute référence raisonnée aux rugosités et aux complexités de l’histoire et du social. On a trop souvent l’impression que, la forme comptant désormais plus que le fonds, les convictions simples sur la « République » ou la « Nation » suffisent à s’exonérer de toute confrontation un peu fatigante avec le réel et à prendre pour argent comptant la puissance performative des représentations du monde produites par les médias de masse. (Peut-être – mais ce n’est qu’une hypothèse qu’il conviendrait de vérifier – les outils modernes de communication contribuent-ils à cette altération de la pensée critique. Il est en tout cas frappant de constater à quel point les échanges sur les « listes de discussion » et les « forums en ligne », censés pourtant, le plus souvent, réunir des personnes partageant des idées communes, dérapent avec une grande facilité vers les invectives et les attaques ad hominem qui les font « partir en vrille » – et cela s’observe aussi bien sur les forums publics, dont les « modérateurs » sont souvent débordés, que sur les listes « fermées » d’intellectuels éminents).

Pour certains des intégristes de la République, militants comme intellectuels médiatiques, cette soumission aux règles de la rhétorique communicationnelle apparaît comme le contrepoint logique de leur posture intellectuelle, selon laquelle les idées n’existent que si elles sont répercutées par les médias. Depuis les années 1980, les exemples ne manquent pas d’intellectuels brillants qui, afin de « passer à la télé », ont accepté de simplifier leurs analyses au point de caricaturer leurs conclusions et, surtout, de renoncer à les approfondir par de nouvelles recherches : pour devenir « bons clients » des plateaux télévisés, ils ont progressivement adopté la posture qui convenait, sans plus guère se soucier de la confrontation avec le réel. Quant à ceux, militants ou non, qui s’arc-boutent sur une vision réductrice d’une « République universelle » idéalisée et que leurs convictions tiennent à distance de l’obsession médiatique, force est de reconnaître que leurs analyses en reprennent souvent les travers – à commencer par la croyance naïve que seules « les idées gouvernent le monde » et par l’ignorance tranquille de ce que vivent les personnes de chair et d’os enfermées dans le quotidien des cités ghettos, ou les « étrangers » rejetés avec toujours plus de vigueur et de violences au-delà des frontières d’une nation prétendument « en péril ».

Nous vivons ainsi un moment difficile, où la puissance des médias de masse affecte profondément l’expression des convictions et des sentiments les plus personnels, jusqu’à altérer le jugement de certains de ceux, universitaires ou journalistes, dont la fonction est en principe d’aider leurs contemporains à comprendre le monde où ils vivent et à lutter contre les permanentes remises en cause des valeurs républicaines. C’est sans doute cela qui explique le très pénible sentiment, éprouvé par beaucoup, de « pétage de plombs » généralisé – dans un sens ou dans l’autre – qui est apparu au cours de l’automne 2005 avec nombre de prises de position à propos de la « crise des banlieues » ou de la sinistre loi du 23 février 2005. Le « délire » d’Alain Finkielkraut dans son interview à Haaretz dépasse à cet égard largement sa personne et apparaît comme une manifestation emblématique de l’insupportable contradiction où se sont enfermés, comme lui, nombre des intégristes de la République : dénonçant avec constance la massification télévisuelle de la fausse « culture médiatique » qui a détruit la « vraie culture » des élites, c’est pourtant les normes de cette même scène télévisuelle et médiatique qu’ils ont de fait privilégiées pour faire entendre leur indignation. Au point de sombrer dans de triviales considérations de « café du commerce » quand la réalité a fait brutalement irruption dans ce paysage médiatique qui la tenait à distance depuis si longtemps.

On peut plaider, plus modestement, pour la poursuite de travaux qui s’inspirent du cœur même de l’action des républicains dreyfusards, combinaison de l’enquête rigoureuse[37 et d’un attachement authentique aux valeurs de la République. Et tant pis si leurs résultats ne « passent pas à la télé »… D’autres voies existent pour les faire entendre.

[1 Voir par exemple les deux enquêtes réalisées par les équipes de « 90 minutes » et diffusées sur Canal Plus le 15 novembre 2005 : Dans les coulisses d’une émeute de cité (Jean-Baptiste Rivoire et Saddek Chettab) et Banlieues : pourquoi le feu ?

[2 Bien sûr, et heureusement, bien d’autres militants et intellectuels se sont exprimés plus sereinement au sujet des émeutes de novembre (voir la très utile revue de presse établie par Julien Lusson pour le Cedetim, Le Soulèvement populaire dans les banlieues françaises d’octobre-novembre 2005, , décembre 2005). Mais leurs voix sont restées minoritaires et c’est au discours dominant des grands médias que je m’intéresse ici.

[3 Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, Paris, 2005.

[4 Voir notamment à ce propos, pour une analyse moins schématique, le texte lumineux d’Achille Mbembe, « La République et sa bête : à propos des émeutes dans les banlieues de France », , 8 novembre 2005 ; et aussi : Achille Mbembe, « La République et l’impensé de la “race” », in Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire (dir.), La Fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, La Découverte, Paris, 2005.

[5 Voir Laurent Joffrin, « Au-delà de l’ “affaire Finkielkraut”. Les néoréacs », Le Nouvel Observateur, 1er décembre 2005 ; et dans le même numéro, l’excellent article d’Aude Lancelin, « Finkielkraut, Taguieff, Adler et les autres… Intellos : la vague droitière ».

[6 Et qui a été assez citée pour qu’il soit utile de tirer sur cette ambulance. Rappelons seulement, sans commentaire, sa réponse à la première question de l’interview : « En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau social. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France d’autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens, portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico-religieux. »

Pour une critique percutante de cette interview, voir : Mona Chollet, « Quand l’ignorance part en guerre au nom du savoir », , 4 décembre 2005.

[7 Entretien avec Jean-Pierre Elkabbach, Europe 1, 25 novembre 2005 ; entretien avec Sylvain Cypel et Sylvie Kauffmann, Le Monde, 27 novembre 2005.

[8 Voir son excellente analyse : Bernard Dréano, « La part des anges. La crise de l’automne 2005 dans les quartiers pauvres en France et la démonologie des banlieues », , décembre 2005.

[9 Libération, 16 novembre 2005.

[10 Alain-Gérard Slama, Le Siècle de Monsieur Pétain. Essai sur la passion identitaire, Perrin, Paris, octobre 2005.

[11 Bernard Dréano, « La part des anges », loc. cit.

[12 Communiqué de l’Union des familles laïques, 7 novembre 2005 (cf. Respublica, n° 395).

[13 Charlie-Hebdo, 9 novembre 2005.

[14 Pierre-André Taguieff, « Universalisme et racisme évolutionniste : le dilemme républicain hérité de la France coloniale », Hommes et Migrations, n° 1207, mai-juin 1997, pp. 90-97.

[15 Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Judéophobie, Mille et une nuits, Paris, 2002, p. 233.

[16 Pierre-André Taguieff, Prêcheurs de haine : traversée de la judéophobie planétaire, Mille et une nuits, Paris, 2004. Sur l’antisémitisme dans la France contemporaine, on lira avec plus de profit le travail collectif restitué par le sociologue Michel Wieviorka, La Tentation antisémite. Haine des Juifs dans la France d’aujourd’hui, Robert Laffont, Paris, 2005.

[17 Caroline Fourest, La Tentation obscurantiste, Grasset, Paris, 2005.

[18 Ibid., p. 48.

[19 Voir par exemple Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Tirs croisés, la laïcité à l’épreuve des intégrismes, Calmann-Lévy, Paris, 2003 : et Caroline Fourest, Frère Tariq. Discours, stratégie et méthodes de Tariq Ramadan, Grasset, Paris, 2004.

[20 Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire, op. cit., p. xxx.

[21 Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique I (1835), Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris, 1986, p. 171.

[22 Jean Daniel, « Juger ou comprendre ? », Le Nouvel Observateur, 15 décembre 2005.

[23 Le Journal du dimanche, 11 décembre 2005.

[24 Christophe Barbier et Éric Mandonnet, « Colonisation. Le mal de la repentance », L’Express, 15 décembre 2005.

[25 Bernard Poignant, « France, j’aime ton histoire », Le Monde, 14 décembre 2005.

[26 Comme la phrase évidemment malheureuse et inexacte de l’« Appel pour les Assises de l’anticolonialisme postcolonial » – texte qui vise juste sur l’essentiel -, où les « Indigènes de la République » affirmaient que « La France reste un État colonial ».

[27 Philippe Bernard, « Des “enfants de colonisés” revendiquent leur histoire », Le Monde, 21 février 2005.

[28 Séance de la Chambre des députés du 30 juillet 1885 (cité par Gilles Manceron, Marianne et les colonies. Une introduction à l’histoire coloniale de la France, La Découverte, Paris, 2003, p. 106-107).

[29 Voir notamment Sylvain Brouard et Vincent Tiberj, Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d’origine maghrébine africaine et turque, Presses de sciences Po, Paris, 2005.

[30 Claude Ribbe, Le Crime de Napoléon, Privé, Paris, 2005.

[31 Alain-Gérard Slama, « La petite peur des bien-pensants », Le Figaro, 19 décembre 2005.

[32 Robert Redeker, « Le nihilisme culturel imprègne les émeutes banlieusardes », Le Figaro, 28 novembre 2005.

[33 Aude Lancelin, « Finkielkraut, Taguieff, Adler et les autres… Intellos : la vague droitière », loc. cit.

[34 Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire, op. cit.

[35 En témoigne notamment le livre d’Alain Finkielkraut, La Défaite de la pensée, Gallimard, Paris, 1987.

[36 Voir notamment Jocelyne Cesari, L’Islam à l’épreuve de l’Occident, La Découverte, Paris, 2004.

[37 Dont témoigne par exemple le remarquable travail de Jean Jaurès, Les Preuves (1898), La Découverte, Paris, 1998.

Lettre ouverte au Ministre de l’Intérieur de la République Française,à l’occasion de sa visite en Martinique

DE LOIN.

M. le Ministre de l’Intérieur,

La Martinique est une vieille terre d’esclavage, de colonisation, et de
néo-colonisation. Mais cette interminable douleur est un maître précieux :
elle nous a enseigné l’échange et le partage. Les situations
déshumanisantes ont ceci de précieux qu’elles préservent, au cœur des
dominés, la palpitation d’où monte toujours une exigence de dignité. Notre
terre en est des plus avides.

Il n’est pas concevable qu’une Nation se renferme aujourd’hui dans des
étroitesses identitaires telles que cette Nation en soit amenée à ignorer
ce qui fait la communauté actuelle du monde : la volonté sereine de
partager les vérités de tout passé commun et la détermination à partager
aussi les responsabilités à venir. La grandeur d’une Nation ne tient pas à
sa puissance, économique ou militaire (qui ne peut être qu’un des garants
de sa liberté), mais à sa capacité d’estimer la marche du monde, de se
porter aux points où les idées de générosité et de solidarité sont
menacées ou faiblissent, de ménager toujours, à court et à long terme, un
avenir vraiment commun à tous les peuples, puissants ou non. Il n’est pas
concevable qu’une telle Nation ait proposé par une loi (ou imposé) des
orientations d’enseignement dans ses établissements scolaires, comme
aurait fait le premier régime autoritaire venu, et que ces orientations
visent tout simplement à masquer ses responsabilités dans une entreprise
(la colonisation) qui lui a profité en tout, et qui est de toutes manières
irrévocablement condamnable.

Les problèmes des immigrations sont mondiaux : les pays pauvres, d’où
viennent les immigrants, sont de plus en plus pauvres, et les pays riches,
qui accueillaient ces immigrants, qui parfois organisaient leur venue pour
les besoins de leurs marchés du travail et, disons-le, en pratiquaient
comme une sorte de traite, atteignent peut-être aujourd’hui un seuil de
saturation et s’orientent maintenant vers une traite sélective. Mais les
richesses créées par ces exploitations ont généré un peu partout
d’infinies pauvretés, lesquelles suscitent alors de nouveaux flux humains
: le monde est un ensemble où l’abondance et le manque ne peuvent plus
s’ignorer, surtout si l’une provient de l’autre. Les solutions proposées
ne sont donc pas à la hauteur de la situation. Une politique d’intégration
(en France) ou une politique communautariste (en Angleterre), voilà les
deux orientations générales qu’adoptent les gouvernements intéressés. Mais
dans les deux cas, les communautés d’immigrants, abandonnées sans
ressources dans des ghettos invivables, ne disposent d’aucun moyen réel de
participer à la vie de leur pays d’accueil, et ne peuvent participer de
leurs cultures d’origine que de manière tronquée, méfiante, passive : ces
cultures deviennent en certains cas des cultures du retirement. Aucun des
choix gouvernementaux ne propose une véritable politique de la Relation :
l’acceptation franche des différences, sans que la différence de
l’immigrant soit à porter au compte d’un communautarisme quelconque ; la
mise en oeuvre de moyens globaux et spécifiques, sociaux et financiers,
sans que cela entraîne une partition d’un nouveau genre ; la
reconnaissance d’une interpénétration des cultures, sans qu’il y aille
d’une dilution ou d’une déperdition des diverses populations ainsi mises
en contact : réussir à se situer dans ces points d’équilibre serait vivre
réellement l’une des beautés du monde, sans pour autant perdre de vue les
paysages de ses horreurs.

Si chaque nation n’est pas habitée de ces principes essentiels, les
nominations exemplaires sur la base d’une apparence physique, les
discriminations vertueuses, les quotas déculpabilisants, les financements
de cultes par une laïcité forcée d’aller plus loin, et toutes les aides
versées aux humanités du Sud encore victimes des vieilles dominations, ne
font qu’effleurer le monde sans pour autant s’y confronter. Ces mesures
laissent d’ailleurs fleurir autour d’elles les charters quotidiens, les
centres de rétention, les primes aux raideurs policières, les scores
triomphants des expulsions annuelles : autant de réponses théâtrales à des
menaces que l’on s’invente ou que l’on agite comme des épouvantails,
autant d’échecs d’une démarche restée insensible au réel.

Aucune situation sociale, même la plus dégradée, et même surtout celle-là,
ne peut justifier d’un traitement de récurage. Face à une existence, même
brouillée par le plus accablant des pedigrees judiciaires, il y a d’abord
l’informulable d’une détresse : c’est toujours de l’humain qu’il s’agit,
le plus souvent broyé par les logiques économiques. Une République qui
offre un titre de séjour, ouvre en fait sa porte à une dignité humaine à
laquelle demeure le droit de penser, de commettre des erreurs, de réussir
ou d’échouer comme peut le faire tout être vivant, et cette République
peut alors punir selon ses lois mais en aucun cas retirer ce qui avait été
donné. Le don qui chosifie, l’accueil qui suppose la tête baissée et le
silence, sont plus proches de la désintégration que de l’intégration, et
sont toujours très loin des humanités.

Le monde nous a ouvert à ses complexités. Chacun est désormais un
individu, riche de plusieurs appartenances, sans pouvoir se réduire à
l’une d’elles, et aucune République ne pourra s’épanouir sans harmoniser
les expressions de ces multi-appartenances. De telles
identités-relationnelles ont encore du mal à trouver leur place dans les
Républiques archaïques, mais ce qu’elles suscitent comme imprécations sont
souvent le désir de participation à une alter-République. Les Républiques
 » unes et indivisibles  » doivent laisser la place aux entités complexes
des Républiques unies qui sont à même de pouvoir vivre le monde dans ses
diversités. Nous croyons à un pacte républicain, comme à un pacte mondial,
où des nations naturelles (des nations encore sans État comme la nôtre)
pourront placer leur voix, et exprimer leur souveraineté. Aucune mémoire
ne peut endiguer seule les retours de la barbarie : la mémoire de la Shoah
a besoin de celle de l’esclavage, comme de toutes les autres, et la pensée
qui s’y dérobe insulte la pensée. Le moindre génocide minoré nous regarde
fixement et menace d’autant les sociétés multi-trans-culturelles. Les
grands héros des histoires nationales doivent maintenant assumer leur
juste part de vertu et d’horreur, car les mémoires sont aujourd’hui en
face des vérités du monde, et le vivre-ensemble se situe maintenant dans
les équilibres des vérités du monde. Les cultures contemporaines sont des
cultures de la présence au monde. Les cultures contemporaines ne valent
que par leur degré de concentration des chaleurs culturelles du monde. Les
identités sont ouvertes, et fluides, et s’épanouissent par leur capacité à
se  » changer en échangeant  » dans l’énergie du monde. Mille immigrations
clandestines, mille mariages arrangés, mille regroupements familiaux
factices, ne sauraient décourager la juste posture, accueillante et
ouverte. Aucune crainte terroriste ne saurait incliner à l’abandon des
principes du respect de la vie privée et de la liberté individuelle. Dans
une caméra de surveillance, il y a plus d’aveuglement que d’intelligence
politique, plus de menace à terme que de générosité sociale ou humaine,
plus de régression inévitable que de progrès réel vers la sécurité…

C’est au nom de ces idées, du fait de ces principes seuls, que nous sommes
à même de vous souhaiter, de loin, mais sereinement, la bienvenue en
Martinique.