Archives du mot-clé lecture

Travail d’édition & écriture algorithmique
Entretien avec Nicolas Nova
Silvio Lorusso met en place des protocoles éditoriaux qui prennent à rebrousse-poil les logiques fluides permettant aux plateformes de s’infiltrer dans nos désirs et nos comportements. Il en présente quelques exemples dans cet entretien, tout en réfléchissant sur les enjeux plus généraux de ce type d’intervention médiartiviste.

Algorithmic Writing and Editing
An Interview with Nicolas Nova
Silvio Lorusso elaborates editorial protocols that run against the grain of the fluid logics that allow platforms to infiltrate our desires and behaviors. He presents some of them in this interview, while discussing the wider stakes of such mediartivist interventions.

Existe-t-il des territoires kanak ?
Depuis plusieurs décennies, la relation fusionnelle des Kanaks avec leur terre ancestrale a été mise en lumière par les sciences humaines. Mais s’agit-il pour autant de territoires, définis d’un point de vue occidental comme des espaces agis, appropriés et délimités par des frontières ? Dans la culture et les langues kanak, le terme de territoire n’existe pas selon cette acception. De la période pré-coloniale, où ils étaient apparentés à un réseau de lieux, de chemins et de géosymboles, jusqu’à la période coloniale, où l’administration a voulu les transformer en réserves, les territoires kanak ont subi de profondes recompositions, qui rendent nécessaires de nouveaux outils conceptuels : ceux de territorialité et de territorialisation.

Are There Such Things as Kanak Territories ?
Social sciences have studied for many decades the fusional relation Kanak people maintain with their ancestral land. But is it really accurate to talk about “territories”, in the Western definition of spaces structured, appropriated and limited by borders ? In the Kanak culture and languages, there is no word to designate territories according to this definition. From the pre-colonial period, when they were perceived as networks of places, paths and geosymbols, to the colonial times, where the Western administration attempted to transform them into reservations, Kanak territories have gone through major recompositions, which call for new concepts, like territoriality and territorialization.

Prêter attention au commun qui vient
Conversation avec Martin Givors & Jacopo Rasmi
Dans cet entretien réalisé en exclusivité pour Multitudes par Martin Givors et Jacopo Rasmi, l’anthropologue Tim Ingold réfléchit aux implications politiques de son travail. Il éclaire ainsi en quoi les questions de lignes, d’attention, d’éducation ou d’habitation dont il parle dans ses travaux touchent profondément à des questions de démocratie et de commun, de liberté et de diversité. Il suggère au passage que l’art et l’anthropologie peuvent entrer ensemble en correspondance avec un renouvellement de la pensée de la démocratie comme manière de mener nos vies en commun par la différentiation et l’attention.

Paying Attention to the Coming Commons
An Interview with Martin Givors & Jacopo Rasmi
In this interview with Martin Givors and Jacopo Rasmi, anthropologist Tim Ingold discusses the political implications of his previous and current work. He suggests a number of ways in which the questions of lines, attention, education, wayfaring or dwelling elaborated in his books and articles might shed a relevant light on issues of democracy, community, freedom and diversity. He comes to the conclusion that art and anthropology can be brought together into correspondence with a rethinking of democracy as a way of leading common life through differentiation and attention.

Prendre la mesure du renoncement négocié
L’injonction numérique conduit à un renoncement au cœur duquel des négociations se déploient. La dialectique du renoncement négocié ouvre sur une recherche critique sur les usages numériques visant à cerner les enjeux des stratégies de l’ordre informationnel et communicationnel.

The Stakes of Negotiated Renunciation
The dialectic of negotiated renunciation opens to a critical research on digital uses, under injunction, aimed to identify the stakes of the strategies of the informational and communicational order.

Petite introduction à la lecture de Tim Ingold

  L’entretien qui suit a été réalisé le 27 mai 2017, à Aberdeen, à la fin d’une semaine de rencontres du réseau européen Knowing from the inside, qui rassemble tant des praticiens que des théoriciens autour de la question d’une connaissance vivante et immanente que Tim Ingold travaille depuis de nombreuses années, de façon généralement collective. […]

Un nouveau printemps pour l’écoféminisme ?
Convergence des luttes ! Ce mot d’ordre résonne de plus en plus fort chez les résistants au « système ». Mais pourquoi l’écoféminisme, qui justement travaille depuis quarante ans à cette convergence en déployant expériences militantes et renouvellements théoriques, reste-t-il si méconnu ? Cette introduction tente de clarifier les atouts de ce mouvement multiforme tout en exposant les critiques qui lui ont été adressées ; elle suggère aussi quelques pistes pour une possible évolution future.

A New Spring
for Ecofeminism?
A convergence of struggles! This demand resonates with increasing strength among those who resist the “system”. Why then doesn’t ecofeminism, which has attempted to materialize this convergence through activist experiences and theoretical breakthroughs over the last forty years, meet a wider public? This introduction tries to showcase the strengths of this multifarious movement, as well as the criticisms it has had to face. A few possibilities for further evolutions are discussed along the way.

Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon. Le rêve de la raison

Le projet World Brain, publié sur le site d’Arte Creative (worldbrain.arte.tv), propose une promenade à travers des contes folkloriques et hétéroclites : data centers, magnétisme animal, l’Internet vu comme un mythe, la vie intérieure des rats, comment rassembler un réseau de chercheurs dans la forêt, comment survivre nu dans la nature avec Wikipédia, comment connecter des […]

Sensibilités climatiques entre mouvances écoféministes et queer
Cet article explore quelques liens et frictions qui existent entre deux mouvements et courants de pensée qui sont d’abord des expériences militantes, des vécus, des rencontres. Il retrace quelques lieux de connexion et de divergence des pratiques activistes et identités queer vis-à-vis de l’écoféminisme. Dialogue et récits entremêlés espèrent faire sentir différemment la manière dont ces liens s’articulent à la fois dans les pratiques de résistance et dans les ressentis militants quotidiens.

Convergence between Feminist and Queer Movements in Mobilizations on Climate Issues
This article explores a few links and points of friction between movements which are first and foremost activist experiences, lived moments and encounters. Connections and divergences between queer practices and ecofeminism are investigated through a dialogue and narrations that help us feel how such links articulate practices of resistance with daily activist experiences.

La théâtralisation d’une lutte « écoféministe »
Cet article d’anthropologie propose de premières pistes pour penser l’écoféminisme en lien avec le champ d’études théâtrales, et notamment la tension entre performance et représentativité. Il se base sur un mouvement paysan, qui lutte contre la construction d’une usine de ciment, et qui s’est fait connaître pour le rôle qu’y jouent les femmes par le biais d’actions théâtralisées qui font les liens entre leurs corps et la nature. Nous interrogeons dans quelle mesure l’écoféminisme agit comme une nouvelle norme globale permettant d’intégrer une lutte au système de représentativité dominant.

Dramatization of an Ecofeminist Struggle
This anthropological study sketches an attempt to think ecofeminism in light of drama studies, namely through the tension between performance and representation. It analyzes a peasant movement of, which fights against the construction of a cement factory, a struggle famous for the prominent role played by women through the use of drama to foster the connections between their body and nature. The article questions the possibility for ecofeminism to provide a new global norm allowing to integrate a struggle into the dominant system of representation.

Solidarité versus identification
Le débat entre écoféminisme et deep ecology
Le débat entre l’écologie profonde et l’écoféminisme définit une constante dans le développement de ces deux courants de pensée. En resserrant notre attention autour des deux figures centrales de chacun de ces courants que furent Arne Naess et Val Plumwood, nous souhaiterions montrer que la proposition clé qu’avance cette dernière d’une solidarité politique avec la nature demande pour être comprise d’être située en relation polémique avec la thèse d’une identification entre humains et non humains défendue par le théoricien de la deep ecology.

Solidarity vs. Identification
The Debate between Ecofeminism and Deep Ecology
The debate between deep ecology and ecofeminism revolves around a constant feature of both currents of thought. By focusing attention on a central figure of each movement—Arne Naess and Val Plumwood—this article attempts to show that the key proposition elaborated by the latter, that of a political solidarity with nature, can only be understood in polemical relation with the thesis of an identification between humans and non-humans, as defended by the theorist of deep ecology.

« Écoféminisme, art, animaux »

« Écoféminisme, art, animaux »1

« Partout triomphe un appel général à la sensibilité, la douceur, la vertu, la philanthropie, valeurs données culturellement comme le fief d’Anima, la civilisatrice du mâle, destructeur et inquisiteur Animus. »

— Françoise d’Eaubonne

« Histoire de l’art et lutte des sexes », 1978

À l’aune des révolutions féministes, de l’avènement dans le monde moderne d’une sensibilité écologiste et du renouvellement du concept de « nature », le mouvement écoféministe peut-il entraîner une lecture plus fine des objets culturels et de l’art ? Il semble que ce militantisme, qui a donné naissance à un courant de recherche universitaire dans les années 1980, aient abondamment infusé depuis, et qu’il faille aujourd’hui rendre hommage à ce corpus théorique. L’écoféminisme animal ou écoféminisme végétarien (aujourd’hui végane) est un pan de cette vaste nébuleuse, issu du féminisme radical et culturel états-unien. En tenant compte non seulement des découvertes en éthologie, biologie, neuroscience, mais aussi en étudiant les analogies entre les causes d’oppressions (pas identiques ou généralisées pour autant) et leurs racines patriarcales interconnectées, ces réflexions ont ouvert une voie inédite. Interrogeant les questions de justice sociale, environnementale et économique, elles proposent, entre autres, un féminisme inclusif de la « nature », mais aussi des animaux. Ces travaux font le constat du parallélisme qui existe entre la violence exercée à l’encontre des femmes et celle envers les animaux, « créatures semblables » (« fellow creatures »), selon Cora Diamond. Il n’est nullement question ici d’ « animaliser » les femmes ou de les percevoir comme « plus proches de la Nature » que d’autres2. Un « retour à la Nature » est également hors de propos, tout comme son idéalisation. En revanche, une des qualités des écrits écoféministes auxquels nous nous référont est d’avoir permis l’avènement d’analyses intersectionnelles assimilant les multiples luttes. En effet, aujourd’hui il n’est plus contesté que certaines violences et assujettissements se renforcent mutuellement. De fait, les écoféministes font notamment la démonstration des connexions entre souffrance humaine et animale et remettent en cause leur traditionnelle disjonction, voire opposition. Dans le champ de l’art contemporain, la figure animale est plus que jamais utilisée. Quelle critique écoféministe formuler au vu de cette production en pleine expansion ? L’essai est acrobatique mais l’enjeu vaut la peine, capable de chambouler en profondeur la perspective. Regardée au prisme de l’écoféminisme, une même image ou œuvre se livre de façon absolument différente. Ce texte, qui examine quelques œuvres d’artistes internationaux ayant recours aux animaux, est une tentative de lecture inspirée des idées écoféministes.

En octobre 2015, lors d’une performance face à un gorille empaillé à l’Hôtel de la Monnaie de Paris3, Gloria Friedmann rendit hommage à l’hominoïde et à ses congénères. L’artiste, qui travaille sur les tableaux vivants depuis les années 1990, relit son mono-dialogue Play-Back d’Eden4, tout en s’adressant au primate dans les salons XVIIIe siècle du Petit Hôtel de Conti. À la fin de ce moment intime et touchant, chaque personne de l’assistance pouvait repartir avec la reproduction d’une œuvre picturale simiesque : Painting by Congo, Male Gorilla (1962). Ce « cher collègue », comme l’appelle Friedmann, est en fait une représentation de Congo, singe né en 1954, détenu au zoo de Londres et à qui l’éthologiste et zoologiste britannique Desmond Morris proposa, un jour, crayon et carton. S’ensuivit une première ligne, puis des essais au pinceau et, enfin, plusieurs années de productions artistiques picturales (environ 400 toiles), dont le style fut qualifié d’ « expressionnisme abstrait ». Également peintre surréaliste, Morris mit en exergue « le geste propre » de Congo, qui savait avec génie lorsqu’une toile était aboutie et n’y revenait jamais. Congo devint un véritable phénomène. Il fut l’invité régulier de l’émission hebdomadaire Zoo Time diffusée par la télévision britannique de 1956 à 1968 et présentée, pendant ses premières années, par Desmond Morris.

Si Congo, l’animal « people » de Desmond Morris, a « donné », bon gré mal gré, son corps à la science et qu’il était relativement bien traité selon les connaissances de l’époque, il demeurait néanmoins une créature captive, retirée malgré elle à sa vie sociale et son milieu, apprivoisée, dressée, rendue dépendante et à qui des outils et références humains étaient proposés, orientant inévitablement son comportement5, et de fait notre vision. Congo mourra d’ailleurs prématurément de tuberculose, à seulement dix ans6, au sommet de sa gloire.

Dans Rapport pour une académie (1917), Franz Kafka décrit Peter le Rouge, un chimpanzé kidnappé en Afrique, devenu tellement savant au contact des humains qu’il est capable de raconter son passé simien devant une académie. En singeant le comportement de ses geôliers, il arrive à atteindre quelque émancipation, à défaut d’affranchissement, et préfère devenir une « bête de scène » avec imprésario qui vient quand on le sonne : « je ne tardai pas à reconnaître les deux possibilités qui s’ouvraient à moi : jardin zoologique ou music-hall. Je n’hésitai pas. Je me dis : essaie de toutes tes forces d’aller au music-hall ; c’est là l’issue, le jardin zoologique n’est qu’une nouvelle cage grillagée ; si tu y vas tu es perdu ».

Pour l’écoféministe Norma Benney « Il n’est ni correct ni juste de revendiquer la liberté pour nous-mêmes, sans revendiquer en même temps la liberté des créatures qui partagent la planète avec nous, qui sont cruellement opprimées de la naissance à la mort par des attitudes et des systèmes patriarcaux et qui n’ont pas le pouvoir des femmes pour s’organiser. »7 (All of One Flesh, 1983). De son côté, la philosophe écoféministe Lori Gruen, établit la liste des cents premiers singes utilisés par la recherche aux États-Unis : The First 100, accompagnée d’une courte biographie pour chacun d’eux8. Elle souhaite poursuivre avec le projet des mille derniers utilisés : The Last 1,000.

D’après le primatologue Frans de Waal, le peu de reconnaissance des animaux viendrait de ce qu’il nomme « anthropodéni », ou refus d’admettre des traits humains chez les animaux, phénomène selon lui relativement récent dans l’histoire. Dans Koko, le gorille qui parle de Barbet Shroeder (1978), c’est l’excès d’anthropomorphisme des premières expériences de rapprochement qui est à l’œuvre. La guenon a été initiée à la langue des signes et manie plusieurs centaines de mots. Koko est aussi nourrie de hamburgers et de chips, tandis que ses soigneurs lui apprennent à jouer au poupon ou encore à se maquiller. Presque quarante ans après le tournage du film, il est légitime de s’interroger sur la pertinence des soins donnés à Koko. On ne peut que constater, d’une part, l’évolution de la perception des animaux et d’autre part, que ce changement du rapport humanimal est toujours en cours. À présent, les questions se posent davantage en ces termes : comment vivre avec l’altérité singulière des animaux, penser leur différence pour elle-même et par elle-même ?

Que recouvre la notion d’animal ? Pour les écoféministes, l’assignation à une catégorie d’espèce est aussi une construction sociale et culturelle. La définition de l’animal est complexe, fluctuante. Dans le monde occidental, il s’agit pour l’heure des métazoaires, organismes eucaryotes multicellulaires mobiles et hétérotrophes9, y inclus les humains, co-habitant dans des « communautés enchâssées » (les « nested communities » de Mary Midgley). En outre, la majorité des animaux sont invisibles. Pourtant, ces infra-animalités bactériennes nous co-constituent. Les animaux ne sont pas tous dits « supérieurs », anthropomorphes, mammifères, vertébrés, ni même jolis, de compagnie ou évoluant en liberté. Leurs capacités cognitives ne sont pas toujours connues ou même époustouflantes. De même, leur « sentience »10 n’est pas forcément identifiée, d’abord parce que certaines espèces n’auront pas le temps d’être étudiées avant leur extinction, puis, du fait que l’entreprise paraît inatteignable11. Malgré leur pluralité, tous vivent et luttent pour exister. Depuis le XIXe siècle, nous savons que l’espèce humaine s’inscrit dans la continuité discontinue et rhizomatique du vivant, apparu il y a environ 3,77 milliards d’années sur terre. Comme l’a montré Charles Darwin, les vivants sont issus de transformations à partir d’ancêtres communs. LUCA (Last Universal Common Ancestor) est le nom de la cellule mère dont on retrouve le code génétique sur toutes les créatures terrestres, du végétal, à l’amibe et à Homo sapiens, ce dernier pourrait avoir 315 000 ans. Sur le plan phylogénétique, les singes passent pour les plus proches de nous. Avec Congo, qui était en fait un chimpanzé, un humain partagerait 98-99 % de son ADN.

Selon ses propres mots, Gloria Friedmann essaie « de comprendre ce que veut dire an-homme », et introduit Congo comme son pendant, dans une conversation symbolique qui s’apparente, dans les faits, davantage à un discours. Le rendez-vous entre l’humain et l’animal s’avère quasi grotesque tant il est improbable dans l’architecture néoclassique de la Monnaie. Toutefois, en s’engageant au figuré dans la relation interspécifique, l’artiste semble évoquer, avec une étrange sérénité nostalgique, un Paradis ou monde évanoui, la perte inexorable des liens avec un univers cosmologique vertigineux et mouvant, hétérogène organisme minéral, végétal, animal, animé. Quelle est la réalité de cet Eden romantique, nature sauvage et vierge, idéal qui n’existerait que dans les mythes et rêves ? Homo sapiens a-t-il jamais vécu en harmonie avec la « nature » ? Le monde ante-humains était-il plus équilibré ? Que serait un monde sans humains ? L’hécatombe de la sixième extinction animale en cours, n’est-ce pas la possibilité même d’être autre qu’humain qui est assassinée ?
Durant le tête à tête avec Friedmann, Congo mutique ne contredit pas. Il est bien incapable de répondre, non pas à cause de son animalité, qui le condamnerait au « parler simiesque » et ne lui permettrait pas d’accéder au langage articulé humain et à l’éventualité d’une réponse, mais du fait de son état. Le défunt Congo laisse derrière son absence/présence un vide métaphorique immense, un abysse entre lui et Gloria, entre nature morte et nature vivante. Friedmann ne s’adresse finalement qu’à une dépouille conservée et « remise en forme » par un taxidermiste. Feu le grand singe, superbe vieux mâle « dos argenté » semble-t-il, est ici figé dans une mise en scène stéréotypée, il est « naturalisé », chosifié, vanité, un « objet du passé lointain », comme le dit l’artiste, nommé tel un pays d’Afrique d’où il est peut-être originaire. La présentation de l’animal fait référence à la Wunderkammer, au cabinet de curiosités. Congo est muséifié, tels les animaux des Dioramas que Hiroshi Sugimoto photographie depuis 1974. Toutefois, chez Friedmann, en plus d’une réflexion sur le temps, l’animal lui-même devient source de questionnements. Congo est à la fois symptôme et réel, Même et Autre, maître et esclave. Il suscite tant l’admiration que la crainte, l’amitié et la violence, résumant l’ambivalence de cette relation et la tension entre des ontologies dissymétriques.
L’animal bipède tient un autre rôle encore : celui de martyr rédempteur, assujetti et sacrifié, archétype de la douleur. Il joue l’intercesseur conduisant à des interrogations existentielles, celui de la genèse, des origines de l’art et des sources du conflit. Congo est le passeur vers des mondes occultes. Il détiendrait peut-être la clef de l’univers : un animal-sphinx en somme. Sur son socle, il est hyper visible, disposé et cadré de façon à être perpétuellement vu, comme dans un zoo. Est-il en comparution devant un tribunal ? Quel crime a commis cet « humain proximal » ? Sur quelle histoire, quelles institutions et normes repose une justice faite seulement par et pour l’humain ? La posture de Congo relève tout autant de l’orante que du professeur. Pour Friedmann, assise derrière un bureau d’écolière, « maintenant, ce sera plutôt le lièvre mort qui expliquera le tableau à Joseph Beuys, qui lui aussi est mort ». De quoi pourrait nous instruire ce gorille qui ne parle aucune des langues humaines ? De notre évolution, certes, mais aussi de notre avenir, de comment le vivant est en rapport avec le monde, notre monde, les mondes ou « de ce que veut dire vivre, parler, mourir, être et monde comme être-dans-le-monde ou comme être-au-monde, ou être-avec, être-devant, être-derrière, être-après, être et suivre, être suivi ou être suivant, là où je suis, d’une façon ou d’une autre, mais irrécusablement, près de ce qu’ils appellent l’animal. »12

Rapprochements

En résidence en Italie à RAVE13, Regina José Galindo réalise la performance La Oveja Negra (« Le Mouton Noir »). Le 31 mai 2014, nue et immobile, l’artiste se tint pendant une heure embourbée dans la glaise et au milieu d’un troupeau de moutons sauvés de la tuerie. Elle apparaît, statue en chair et en os aux longs cheveux noirs, monument vivant en position de quadrupèdes. Ici, il ne s’agit pas que d’art de la réalité, mais aussi d’art de la représentation. Dorénavant en semi-liberté dans un large espace, les ovins sont retenus le temps de la performance dans un enclos, espace et sanctuaire pénétré uniquement par Galindo, le mouton noir ; les spectateurs se trouvant à l’extérieur du cercle. Pour la première fois dans une œuvre de l’artiste, l’animal joue le rôle central. Il est un protagoniste à part entière, celui qui s’active, performe, façonne et crée. Pendant l’action, les moutons bêlent tour à tour, s’immobilisent, se meuvent, inquiétés par cette créature intruse, pourtant inoffensive et paisible. Poussés par la curiosité, ils abordent l’artiste, la reniflent, se grattent contre elle, se débarrassant petit à petit de leur timidité initiale. L’œuvre conçue en plein air, hors du musée et de l’institution, est retransmise en direct au MACRO Testaccio de Rome. Les bruits et les cris des moutons résonnaient ainsi dans le musée d’art contemporain, ancien abattoir converti en un lieu culturel.
Le questionnement des systèmes de classifications taxonomiques, dont la scala naturae (« échelle des êtres ») d’Aristote, semble se trouver au cœur même du dispositif. Pour comprendre ce qui dans l’esprit de l’animal, de cet autre autre est singulièrement intéressant, Galindo se place à son niveau. L’artiste le matérialise tant physiquement que spatialement : c’est elle qui rejoint les animaux sur leur territoire au lieu de les faire venir dans l’institution artistique. Cette expérience d’acculturation, aventure d’intersubjectivité, apparaît telle une migration d’âme avec celui ou celle – agneau, brebis, mouton – nommé(e) animal(e). La performance, le corps, est le matériau modeste et dynamique de cette recherche sur l’existant, l’organique, le vivant, l’ici et maintenant, le présent tangible, le monde re-matérialisé. Dévêtue et ne possédant plus que son animalité, ce « souffle de vie et d’âme », Galindo semble faire don de ce dépouillement à toutes les formes de vies. En installant une connexion physique et en cherchant à synchroniser son corps sur celui d’autrui, elle exprime toute l’étrangeté de ces réceptacles éphémères et sensibles, ainsi que leur finitude. Derrière son action, l’artiste, femme d’origine amérindienne, fait aussi bien référence à l’érotisation et à l’animalisation subies par les populations autochtones. Lors d’une autre performance exécutée en 2005, Galindo tranche au couteau, à vif dans sa propre chair, le mot « PERRA » (« chienne »). En filigrane se dessine le massacre des femmes pendant la guerre civile dans son pays, au Guatemala, retrouvées avec l’inscription « muerte a todas las perras » (« mort à toutes les chiennes ») écrite à la lame sur le corps.

Dans un autre registre, Holding the Lamb (2010) de Marina Abramovic. Sur la photographie et apparaissant de dos, la performeuse érige triomphalement et à bout de bras un agneau, surplombant un grandiose paysage montagnard. La posture de la figure humaine centrale est impérialiste, conquérante, virile, supérieure, externe aux éléments. À ce titre, l’ « Idéal hégémonique » dont parle Marti Kheel, cloisonnant et qui a durablement influencé la société occidentale moderne, trouve un certain écho dans l’image. Pour les féministes culturelles et écoféministes, il faut plutôt échapper à la « masculinisation des femmes » (Vandana Shiva). Elles ont davantage œuvré à hisser haut les valeurs qui leur étaient traditionnellement attribuées, discréditées et alternatives. Regina José Galindo semble incarner cette attitude et interprète le refus du pouvoir et du contrôle. En revenant à la terre, à l’humilité et à l’humus, l’artiste poursuit sa recherche sur la coercition et l’exploitation, posant la question de la responsabilité envers le/la plus faible, le/la plus vulnérable, l’innocent(e), le/la dénigré(e), le/la marginalisé(e), l’outsider. Dans ce cas, plutôt qu’un « devenir-animal », l’intention tient davantage au « devenir-humain », laisser à l’autre sa part de mystère et revoir la définition de l’humain. Le « corps des autres »14, humains ou non, est-il davantage réifiable ou consommable que le sien ? Selon l’auteure féministe Elizabeth Fisher (1924-1982), les animaux domestiquesseraient une des premières formes de propriété privée15. Leur objectification et transformation en machines reproductrices – de surcroît pour les animaux femelles – est à la base du système patriarcal capitaliste (terme qui vient du latin « caput », signifiant « la tête », à l’origine la tête de bétail).

À la suite de la performance de Regina José Galindo, l’artiste italienne Tiziana Pers démarre en 2016 une série de peintures intitulée The Age of the Flock. Y figurent de nombreux détails de comportement suite à l’observation minutieuse de certains membres du troupeau avec lesquels Galindo avait interféré. En quoi consiste la vie d’un mouton ? Quels sont ses sentiments, ses désirs ? Pour la primatologue et éthologue britannique Thelma Rowell, il ne fait nul doute que les ovins sont des « êtres sociaux sophistiqués », capables de coopération et de résoudre des conflits16. Même constat pour Tiziana Pers qui entre dans un rapport empathique avec chaque animal du troupeau, lui accordant sa bienveillance, lui offrant son « attention comme forme la plus rare et pure de générosité » (Simone Weil). L’artiste cherche ainsi à déjouer le processus d’homogénéisation de la catégorie dominée perçue comme uniforme, écrasant tout particularisme, masquant la puissance d’agir des êtres ainsi que leur vie émotionnelle individuelle complexe.

Le titre de la série de Pers résonne avec Away from the Flock (1994), œuvre iconique de Damien Hirst, issue de la série Natural History initiée en 1991. Away from the Flock existe en trois versions, représentant chacune un agneau scindé en deux. Les moitiés sont montrées dans des caissons transparents symétriques remplis de formaldéhyde17, cette solution liquide qui conserve la créature zombiesque dans un état entre mort et semblant de vie. Le regardeur-voyeur peut ainsi circuler autour des vitrines et se repaître visuellement de l’intérieur du cadavre de l’animal morcelé. Un des éléments de la vive controverse à l’égard du travail de Hirst tient au fait que les jeunes animaux ont été choisis et sacrifiés afin d’assouvir le projet de l’artiste. Nonobstant cela, Hirst déclara vouloir proposer une alternative aux zoos. Vraisemblablement, il pensait utiliser l’art comme outil de protestation contre la logique d’enfermement des animaux. Dans une optique écoféministe, il devient évident que la pièce reproduit et même, fait la propagande d’une mécanique suprématiste binaire dissimulée dans les rapports humains/autres espèces, humain/nature, mais aussi et par extension masculin/féminin, hétérosexuel/queer, blanc/personne racialisée, adulte/enfant, valide/infirme, riche/pauvre, citoyen/migrant, rationnel/émotionnel, etc. Away from the Flock est une allégorie, celle de la longue histoire spéciste de l’humanité, de la discrimination arbitraire et violente faite à l’encontre des créatures vivantes appartenant à d’autres espèces. Evoluant dans des sphères artistiques, sociales, politiques presque opposées, les œuvres de Pers et de Hirst le sont au final tout autant. Chez Pers, l’animal n’est plus une ressource, une matière à disposition, mais un sujet à part entière. Il passe du fond au premier plan ; ex élément décoratif il devient acteur et performeur, une personne dont on prend en compte les besoins et même qu’on portraiture.

La peinture animalière figurait historiquement au plus bas niveau dans la hiérarchie des genres de la peinture établie par l’Académie française ; la peinture d’histoire étant la plus valorisée, mâle et guerrière. Un glissement s’est effectué au fil du temps, la peinture animalière devenant bel et bien une peinture d’histoire. L’Histoire justement, montre à quel point l’éducation à la non-violence demeure un enjeu majeur et vital. Pour Batya Bauman, ancienne présidente des Feminists for Animal Rights, « Il ne peut y avoir de paix, d’égalité raciale, de libertés civiles, de justice environnementale sans résoudre les questions d’exploitation et d’abus sur ceux perçus comme “autre”. ».18

Si les peintures de Tiziana Pers sont éloignées des scènes bucoliques, pastorales et autres bergeries de l’ère pré-moderne d’un Jean-Baptiste Huet (1745-1811), elles s’inscrivent inévitablement dans la généalogie du genre, dont Rosa Bonheur (1822-1899) est l’une des célèbres représentantes. Au XIXe siècle, l’artiste républicaine française donne à sa pratique de la peinture animalière une portée politique lorsqu’elle fréquentait les foires aux bestiaux19 et peignait de grands animaux à l’encontre des pratiques féminines usuelles. Elle fournissait autant d’images et de témoignages de la dignité de ces êtres, même dans le labeur et la servitude. Parfois qualifiée de conservatrice bourgeoise, il semble peu probable qu’elle ait peint ces animaux par hasard, pour leurs formes ou uniquement comme des métaphores de la condition humaine. Ses représentations de vaches, de sangliers, d’ânes ou d’ovins (notamment du fameux mouton noir) font intégralement partie de son engagement politique et féministe.

Pour conclure, les œuvres de Gloria Friedmann, Régina José Galindo et de Tiziana Pers sont symptomatiques d’une mue idéologique et donnent forme à certaines des réflexions issues de l’écoféminisme. Selon Carol J. Adams, « Nous créons une nouvelle culture, une culture où les pensées et les actions ne sont pas imposées d’en haut. Nous n’avons pas besoin de « décideuses » et de « décideurs » qui renoncent aux principes, mais de « coopératrices » et de « coopérateurs » qui comprennent que tout est relié. »20 De nombreux artistes ouvrent des perspectives éthiques et contribuent de façon directe ou indirecte à politiser l’art sur ce sujet. Subsistent, malgré tout, des actes complices avec une violence institutionnalisée et ignorée, à commencer par l’utilisation d’animaux dans des conditions faisant fi de leurs besoins essentiels et générant souffrance et mort. Notre culture est indéniablement fondée sur l’asservissement de certain(e)s. « Décoloniser » le regard, c’est aussi modifier la perspective sur la « nature ». Pour le sociologue Richard Twine, « Le tournant politique, clef de l’écoféminisme et des résultats connexes de l’intersectionnalité, n’est pas seulement de créer des cultures dans lesquelles les autres animaux comptent, mais aussi de déplacer la “culture”, précisément loin des normes d’exploitation animale. »21. Cette stratégie vise un même objectif : le progrès de conscience et la libération commune. Si, comme nous le croyons, l’art et la culture ont un rôle primordial pour porter la connaissance et les utopies, se dessinent alors les contours d’un double défi pour l’art du XXIe : comment faire art avec humanité et non plus à la seule mesure de l’humain ? Ces nouveaux horizons font partie d’une reconstruction écoféministe du monde.

1 Le terme d’« animal » et d’« animaux » est problématique à maints égards, notamment parce qu’il sépare Homo sapiens de sa réalité biologique animale. Les autres appellations (« animal non-humain », « animal autre qu’humain », etc.) échouent également à rendre l’ampleur de la réflexion.

2 Toutefois, comme la montré Carol J. Adams dans The Sexual Politics of Meat (1990), le système d’oppression patriarcal « animalise » le corps des femmes, comme d’autres, personnes racialisées, etc.

3 Dans l’exposition Take Me (I’m Yours), commissariat de Christian Boltanski, Hans Ulrich Obrist et Chiara Parisi, re-création de l’exposition éponyme questionnant l’unicité de l’œuvre d’art ayant eu lieu en 1995 à la Serpentine Gallery de Londres.

4 Vidéo visible sur le site Internet : https://www.monnaiedeparis.fr/fr/expositions/talk-performances

5 Autre cas emblématique, celui d’Alex (1976-2007), perroquet gris du Gabon qui entretenait de véritables conversations et comprenait des concepts abstraits comme les formes, les couleurs, etc. Toutefois, Alex se piquait (s’arrachait les plumes), demandait inlassablement « wanna go back », ses ailes ayant été coupées, il lui était impossible de s’échapper et, quoi qu’il en soit, de survivre hors du laboratoire. Ses prodigieuses capacités cognitives firent de lui une star et on assista à une demande commerciale croissante pour ces oiseaux, espèce néanmoins protégée et décimée par la déforestation et les importations. L’installation vidéo The Great Silence (2014) d’Allora & Calzadilla, nous apprend que les ultimes mots d’Alex à sa soigneuse furent : « You be good, [see you tomorrow]. I Love you. » Dans l’œuvre filmée depuis un sanctuaire de perroquets portoricains en voie d’extinction, les oiseaux regrettent que les êtres humains ne s’intéressent pas à eux, et cherchent dans l’espace d’autres formes d’intelligence avec lesquelles communiquer, alors que celles-ci sont présentes sur terre, et bientôt disparues.

6 Ce qui correspond à l’adolescence chez les chimpanzés. Selon l’Institut Jane Goodall, l’espérance de vie d’un chimpanzé est de 40 à 50 ans. Il semblerait que certains individus atteignent des âges beaucoup plus avancés en milieu naturel. En captivité et dans de bonnes conditions, l’espérance de vie peut encore être considérablement allongée.

7 Norma Benney : « It is neither fair nor just to claim freedom for ourselves, without at the same time claiming freedom for the creatures which share the planet with us, who are cruelly oppressed from birth to death by patriarchal attitudes and systems, and who do not have women’s power to organize themselves » dans Carol J. Adams, Josephine Donovan (ed.). The Feminist Care Tradition in Animal Ethics. Columbia University Press, 2007, p. 10.

9 Valérie Chansigaud, « Animal  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté en février 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/animal/

10 Néologisme qui désigne la sensibilité et la conscience de soi, aujourd’hui avérée chez tous les vertébrés, y compris les poissons, et chez certains invertébrés comme les céphalopodes.

11 D’après le biologiste Gilles Bœuf et en 2016, environ 2 millions d’espèces seraient répertoriées (peut-être 10 % de ce qui existe réellement). Sachant qu’entre 18 000 et 20 000 espèces sont découvertes par an, il faudrait selon ses calculs mille ans pour procéder à un inventaire total ; et pourtant, à la fin de ce siècle, la moitié aura disparu.

12 Jacques Derrida. L’Animal que donc je suis. Galilée, Paris. 2006, p. 28.

13 RAVE East Village Artist Residency : http://www.raveresidency.com

14 Regina José Galindo, The Body of Others, titre de l’exposition à Modern Art Oxford en 2009.

15 Elizabeth Fisher, Woman’s Creation: Sexual Evolution and the Shaping of Society, 1979, citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Goundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 17.

16 Publication le 12/01/1993 dans la revue Ethology : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1439-0310.1993.tb00472.x/abstract

17 Depuis, le caractère toxique des œuvres a été découvert, notamment du fait des émanations de formaldéhyde.

18 Extrait de Batya Bauman, Feminists for Animal Rights : « There can be no peace, racial equality, civil liberties, environmental justice without resolving issues of exploitation and abuse of those perceived as “other”. » citée par Carol J. Adams et Lori Gruen, « Groundwork » dans Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 16.

19 Rosa Bonheur devait demander une permission de travestissement pour revêtir des pantalons et avoir accès aux abattoirs. Elle est aussi la première femme à recevoir la Légion d’Honneur au titre des Beaux-Arts en 1864.

20 Carol J. Adams, La Politique sexuelle de la viande, L’Âge d’Homme, 2016, p. 22.

21 Richard Twine, « Ecofeminism and Veganism: Revisiting the Question of Universalism »: « The political crux of ecofeminism and kindred accounts of intersectionality is to not only create cultures in which other animals matter, but to move “culture,” precisely, away from norms of animal exploitation. », dans. Carol J. Adams, Lori Gruen. Ecofeminism. Feminist Intersections with Other Animals and the Earth. Bloomsbury Academic, 2014, p. 205.

Des gestes sur l’écran aux gestes de rue
City Lights de Charlie Chaplin
L’ingéniosité et l’audace de Charlie Chaplin sont observées et analysées à travers la scène d’ouverture de City Lights. L’artiste dégage un certain nombre de parades et d’élans qui permutent les relations de pouvoir. Les places de chacun sont réorganisées via de multiples gestes critiques. Ode à la perturbation, en vue de les prolonger dans nos villes, dans nos quotidiens, l’article tente d’entraîner le lecteur dans de potentielles actions et interactions rediscutant l’espace public.

From Gestures on the Screen to Gestures in the Streets
Charlie Chaplin’s
City Lights
Chaplin’s ingenious and audacious creativity is analyzed through City Lights’ opening scene, where the actor-filmmaker stages a number of parades and impulses that permutate relations of power. The agents’ places are reconfigured through a variety of critical gestures. Conceived as an ode to perturbations extendable to our cities and daily lives, the article invites the reader to pursue actions and interactions questioning the potentials of public spaces.

Un plaidoyer pour Do[ing] The Right Thing
Do The Right Thing (Spike Lee, 1989) a fait et fait encore débat. À rebours des habituelles lectures, il est question ici de prendre au sérieux le film en tant qu’il met en scène trois personnages principaux : la musique, la chaleur et le quartier. Cette configuration sensible permet de lier d’une part le déterminisme ambiantal mis en scène et d’autre part l’expressivité accordée à certains personnages ; et in fine de faire valoir la thématique perfectionniste du film.

In Defense of
Do[ing] The Right Thing
Spike Lee’s Do The Right Thing (1989) continues to raise questions and debates. In contrast with traditional analyses, this article studies the film as staging three unusual protagonists: music, heat and the neighborhood. This sensitive configuration allows for a different linkage between a form of ambiantal determinism and a certain expressivity granted to certain characters. It also leads to shedding light on the perfectionist thematic of the film.

Les images filmiques et la part insignifiante de l’expérience urbaine
À partir de The Girl Chewing Gum réalisé par John Smith en 1976, cet article rend compte du travail perceptif et sensible que les images audiovisuelles peuvent induire chez le spectateur. Qu’est-ce qui prend forme au cours de l’expérience d’audio-vision, dans l’écart entre images et sons ? Quelle est la capacité des images filmiques à traduire des expériences urbaines sensibles et ordinaires, et à en favoriser le récit ?

Filmic Images and the Insignificant Part of Urban Experience
On the basis of John Smith’s 1976 film The Girl Chewing Gum, this article reflects upon the perceptive and sensitive work induced by audio-visual images in spectators. What exactly takes shape during the audio-visual experience, in between images and sounds? How can filmic images translate ordinary sensitive urban experiences, and favor their narration?

Debout avec la terre
Cosmopolitiques aborigènes et solidarités autochtones
De plus en plus de mouvements activistes luttant contre la destruction des milieux de vie, notamment par les industries extractives qui précipitent les transformations climatiques et empoisonnent les eaux et l’air, cherchent des alliances et des sources d’inspiration auprès de peuples autochtones, tels les Aborigènes d’Australie, qui n’ont pas la même vision de la Terre que celle consistant à nier la nature sous prétexte qu’elle aurait succombé aux technologies humaines. Il est proposé ici de répondre à la réduction des ontologies en anthropologie par une « slow anthropology » qui soit « Debout avec la terre », fondée sur une expérience de terrain écosophiquement inspirée des visions et de la créativité des peuples autochtones et de leurs alliés en passant par la SF selon Haraway, Stengers et Meillassoux.

Standing with the Earth
Aboriginal Cosmopolitics and Autochthon Solidarities
More and more activist movements struggling against the destruction of their living environments – especially because of the extractive industries that accelerate the climate change and poison the water and the air, – look for alliance and inspiration in the autochthon people, such as the Aborigines of Australia, whose vision of the Earth is not to deny nature on the pretext that it would have succumbed to human technologies. This article proposes to respond to the reduction of ontologies in anthropology with a “slow anthropology” that would be “standing with the Earth”, a slow anthropology based on a field experience, ecosophically inspired by visions and creativity of the autochthon people and of their allies, and by the Science Fiction according to Haraway, Stengers and Meillassoux.

L’insistance des possibles
Pour un pragmatisme spéculatif
Cet article s’efforce de reprendre l’appel de Whitehead : « la philosophie ne peut rien exclure ». La philosophie spéculative prolonge ainsi l’empirisme radical de W. James. Sa tâche est de se situer sur le terrain de l’expérience dans sa multiplicité, et de préserver ce que l’expérience fait importer. Mais l’importance ne peut jamais être réduite à un état de fait. Faire importer une situation, c’est intensifier le sens des possibles qu’elle recèle et qui insistent en elle, à travers les luttes et revendications pour une autre manière de la faire exister.

The Insistence of the Possible
For a Speculative Pragmatism
This article strives to continue the call of Whitehead: “Philosophy cannot exclude anything”. Thus speculative philosophy extends W. James’ radical empiricism. Its task is to locate itself on the ground of experience in its multifariousness, and to preserve what experience makes important. But importance can never be reduced to a matter of fact. To make a situation important consists in intensifying the sense of the possible that it holds in itself and that insists in it, through struggles and claims for another way of making it exist.

Donna Haraway
Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène
Faire des parents
Nous sommes dans le « Chthulucène », l’époque au long cours où s’enchevêtrent des temporalités multiples, des forces non seulement humaines mais aussi plus qu’humaines et inhumaines, des noms-de-Terre dont Gaïa n’est qu’un exemple parmi d’autres. Une telle mise en perspective transhistorique considère l’Anthropocène non pas comme sommet de créativité anthropomorphique, mais comme terrible appauvrissement écologique, social et culturel. Dès lors la question devient : comment faire en sorte que l’Anthropocène ne puisse pas durer ? La réponse que donne Haraway est la suivante : « Faites des Parents pas des Bébés ! ».

Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chthulucene
Making Kin
We are in the “Chthulucene”, the long-term epoch in which a multiplicity of temporalities, of forces – not only human forces but also more-than-human and inhuman ones – and of names for the Earth – not only Gaia – intertwine. Such a transhistorical perspective considers the Anthropocene not as an apex of anthropomorphic creativity, but as a terrible ecological, social, and cultural impoverishment. The question then becomes: how can we ensure that the Anthropocene will not last? Haraway’s answer is : “Make Kin Not Babies!”

Les matériaux de la vie

Les matériaux de la vie
Dans le Chapitre 2 de son livre Making, T. Ingold raconte certaines expérimentations menées avec ses étudiants dans son cours sur les 4 As. Ces expérimentations conduisent à reconsidérer les objets comme des matériaux solidifiés, et le « faire » comme un processus de croissance, qui échappe au modèle hylémorphique. Les matériaux eux-mêmes sont des potentiels actifs, et la fabrication consiste à unir nos forces aux leurs. En ce sens, l’alchimie est peut-être la plus apte à décrire la nature énigmatique des matériaux.

The Materials of Life
In Chapter 2 of his book Making, T. Ingold relates some experiments he carried out along with students of his 4 As course. These experiments lead to reconsider objects as solidified materials, and to reconsider “making” as a process of growth that eludes the hylomorphic model. The materials themselves are active potentials, and the making process consists in joining our forces with theirs. For this reason, alchemy may best describe the riddle of materials.

La grandeur de l’infinitésimal
Nuages de champignons, écologies du néant, et topologies étranges de l’espacetempsmatérialisant
Comment considérer l’unité de l’espace, du temps, et de la matière ? Comme « espacetempsmatérialisant ». Ce terme étrange a été fondu par l’éclair d’Hiroshima. Comme l’anthropologue Joe Masco nous y exhorte, « nous avons besoin d’examiner les effets de la bombe, non seulement au niveau de l’État-nation, mais aussi au niveau de l’écosystème local, de l’organisme, et, finalement, de la cellule ». Dès lors, quels outils d’analyse peut-on utiliser pour comprendre non seulement les enchevêtrements de phénomènes qui traversent les échelles, mais aussi la très itérative (re)constitution et sédimentation des configurations spécifiques de l’espace, du temps, et de la matière ? Comment finir pas comprendre qu’il n’y a pas de séparation entre le niveau micro et le niveau macro, qu’il n’y a pas de petite matière, que l’infinitésimal est grand, que le néant nous presse ?

No Small Matter
Mushroom Clouds, Ecologies of Nothingness, and Strange Topologies of Spacetimemattering
How can we consider the unity of space, time, and matter ? As “spacetimemattering”. This weird word melted when Hiroshima bomb detonated. As anthropologist Joseph Masco urges, “we need to examine the effects of the bomb not only at the level of the nation-state but also at the level of the local ecosystem, the organism, and ultimately, the cell”. Then, what analytical tools might we use to understand not merely the entanglements of phenomena across scales but the very iterative (re)constituting and sedimenting of specific configurations of space, time, and matter ? When and how will we understand that there is no separation between the micro level and the macro level, that there is not any small matter, that an infinitesimal is big, and that nothingness presses us ?

Camps et campements
Des économies aux principes opposés

Les camps fournissent du travail forcé aux pouvoirs qui les constituent alors que les campements autogèrent des opportunités et des hasards productifs. L’article recense plusieurs cas actuels de camps de travail forcé dans le monde et plusieurs cas historiques d’enfermement de main-d’œuvre qualifiée, utilisée dans l’économie locale. Le recours actuel à l’internement de masse pour contrôler les migrations implique des grandes entreprises et des associations qui en emportent les marchés. Dans les campements au contraire les ressources matérielles mobilisées et monétaires sont limitées mais l’installation est dépendante de ressources sociales et relationnelles suffisantes. Les frontières entre les formes camp et campement, économie formelle et économie informelle sont poreuses, comme l’illustrent quelques exemples en région Île de France.

Camps and Encampments
Two Economies with Contrary Principles

Camps provide forced labor to the powers that institute them, while encampments self-manage productive opportunities and chance meetings. This article surveys several current cases of forced labor camps around the world, as well as several historical examples of locking up qualified workforce, exploited within a local economy. The current management of migrations by mass incarceration involves large firms and associations struggling to win new markets. In encampments, on the other hand, the material and monetary resources mobilized are limited, but the installation depends on available social and relational resources. The distinction between camps and encampments, formal and informal economies, are porous, as illustrated, with a few examples from the Paris region.

Petit traité de navigation dans la langue migratoire
La métaphore liquide s’est imposée au XIXe siècle pour décrire et représenter les mouvements migratoires. Elle conduit à les traiter de manière déshumanisante en termes de canalisation, d’endiguement ou de filtrage. En Chine également, les migrants ruraux sont évoqués comme des vagues d’illégaux flottants. Les images de l’exode des Syriens l’été 2015 mettent en scène naufrages, pluies torrentielles, flaques et quête de l’eau dans les camps. De même, la vision des camps de Calais, puis Grande Synthe, dans la boue, transforme les réfugiés en victimes indifférenciées. Maniée par les migrants la métaphore de l’eau peut-elle se retourner positivement ?

A Small Treatise on Navigating the Language of Migration
The metaphor of liquids has become dominant to describe migrations. It tends to de-humanize migrants, by treating them in terms of canalization, damns and filters — as in China, where they are mentioned as waves of floating illegalities. Images from the 2015 Syrian exodus stage shipwrecks, torrential rains, and quest for drinkable water in camps. In Calais or Grande Synthe, mud turns refugees into undifferentiated victims. In the language of the migrants themselves, can the liquid metaphor be reversed towards positive meanings?

Des cartes Des architectes, professionnels et étudiants, des géographes, des sociologues, la plupart attachés au PEROU, ont passé des mois dans la ville de Calais et dans la Jungle. Devenu-e-s familier-e-s du campement, ayant noué des relations avec les réfugiés, ils et elles ont, selon leur compétences, leur sensibilité, leurs affinités avec les quartiers et […]

Tests osseux pour les mineurs étrangers isolés

Les tests osseux infligés aux jeunes étrangers isolés pour déterminer leur minorité ou leur majorité représentent un enjeu de taille : être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance ou être à la rue. De recommandation, faisant l’objet d’une circulaire, cette notification du test est devenue une loi en novembre 2015 sur la demande du gouvernement contre les autorités et experts de la santé, des droits humanitaires et de l’enfant, et des avis européens consultés. Comment est-ce possible ? Comment le gouvernement et l’assemblée qui l’a votée ont-ils pu prendre une telle mesure ?

Wrist X-Rays Analysis for Foreign Teenagers

Wrist X-rays analysis imposed to parentless young foreigners in order to determine their age as minors or adults have serious consequences, since they decide whether they will be provided assis-tance due to youth or whether they will be abandoned to the streets. From a mere recommendation, it has become mandatory practice since a new law promulgated in November 2015, against the opposition of health experts, advocates for human and children’s rights. This article tries to under-stand how the government and the Parliament have been led to impose it against such resistance.

Poésie parle, en tout cas en école d’art – là depuis Lyon, mais c’est l’effet du hasard – à de très jeunes artistes (comme à leurs professeurs aussi), tandis qu’ailleurs socialement sous ce même vocable la poésie n’en finit pas de reconsacrer des enjeux poétologiques hors d’atteinte ou de réalité. À la croisée des arts visuels et […]

Revenu inconditionnel d’existence et économie générale de l’attention

Un revenu inconditionnel d’existence devrait être envisagé au sein d’une pluralité de formes de revenus, basés sur des logiques hétérogènes. Parmi ces justifications, la prise en compte des dynamiques de l’économie de l’attention (dont Google et Facebook tirent d’ores et déjà des revenus énormes) pourrait jouer un rôle central. Un revenu d’existence apparaîtrait alors comme un investissement social permettant à chacun(e) de diriger son attention vers ce qui lui semble le plus important. Mais cela impliquerait de passer d’une économie restreinte à une économie générale, dans laquelle le moment de l’attention réflexive ne serait pas considéré comme un luxe inutile, mais comme un besoin d’avenir.

Universal Basic Income within a General Attention Economy

A Basic Universal Income (UBI) should be considered among a plurality of heterogeneous logics for rewards and incentives. Taking into consideration the attention economy (which already provides enormous incomes to Google and Facebook) could play a central role in such argu-ments. The UBI would then be seen as a form of investment allowing each recipient to direct his or her attention where
s/he judges would be more needed. This would require us, however, to evolve from a restricted economy to a general economy, where reflexive attention would no longer be considered as a wasteful luxury, but as a growing need for the future.

Volonté générale 2.0 ?
Rousseau mis à jour par Hiroki Azuma

La crise de la démocratie d’aujourd’hui a remis en cause la notion même de la solidarité. Le philosophe japonais, Hiroki Azuma, dans Volonté générale 2.0, présente un argument qui repense les conditions de participation et de présence de la politique. En prenant pour fil conducteur la notion rousseauiste de « volonté générale », il essaie de mettre à jour cette notion classique, en se référant au développement de la technologie informatique. Notre article vise à mesurer la portée politico-philosophique de la « volonté générale 2.0 ».

General Will 2.0?
Rousseau Updated by Hiroki Azuma

The crisis of democracy today questioned the idea of solidarity. Japanese philosopher, Hiroki Azuma, in General Will 2.0, presents an argument engaging our reflection on the presence of poli-tics in a digital world. As the title suggests, he tries to update Rousseau’s « general will » in light of the development of information technology. Our paper aims to examine his updated concept, « general will 2.0 » and to measure the politico-philosophical range of his argument.

Subjectivations computationnelles à l’erre numérique

Peut-on parler de subjectivités computationnelles dès lors que nous communiquons parfois avec des bots algorithmiques sans même le savoir ? L’article passe rapidement en revue neuf modalités d’articulations possibles entre subjectivation et computation : opacification, rigidification, exploitation, superposition, exclusion, extension-augmentation, interpénétration, altérité et, finalement, errement. Pourquoi ne pas apprendre à faire du computationnel – et de l’incomputable qu’il recèle nécessairement – une nouvelle forme d’altérité culturelle ? Cela implique toutefois de reconnaître un certain erratisme inhérent à l’expérience humaine de programmation. Bienvenue dans l’erre numérique !

Computational Subjectivations through Digital Wonders and Wanderings

This article explores nine possible articulations between subjectivation and computation : opacity, rigidity, exploitation, superposition, exclusion, extension-augmentation, interpenetration, alterity and erraticity. Why not treat the computational — including the incomputable which rests in its core — as a new form of cultural Other? This requires us, however, to acknowledge the erring part in the human experience of programming. Welcome to the wanders of computation!

Texte complet: http://www.multitudes.net/subjectivations-computationnelles-a-lerre-numerique-texte-complet/

Subjectivités computationnelles et consciences appareillées

Cet article revient sur la notion de « subjectivité computationnelle » formulée par David M. Berry visant à développer une approche critique des technologies numériques. Afin de comprendre les implications philosophiques d’un tel rapprochement entre « subjectivation » et « computation », nous revenons tout d’abord, via Leibniz et Hannah Arendt, sur l’émergence des sciences modernes qui visent à faire du « sujet » classique une entité calculante. Nous voyons ensuite comment les sciences « comportementales » ont influencé la conception des ordinateurs en substituant à la raison humaine des modélisations rationnelles déléguées à des machines. Pour sortir de l’impasse d’une déshumanisation annoncée dès la fin des années 1970 par des auteurs comme Ivan Illich ou Gilles Deleuze, nous envisageons enfin la « subjectivation » comme un processus qui ne nécessite pas qu’il y ait sujet. Le concept d’« appareil », tel que le propose Pierre-Damien Huyghe à propos de la photographie et du cinéma, peut ainsi être étendu aux machines computationnelles pour penser de possibles « consciences appareillées ».

Computational Subjectivities and Apparatus-Consciousness

In continuation with David M. Berry’s considerations on “computational subjectivities”, this paper goes back to the emergence of modern science, via Leibniz to Arendt, questioning the attempt to see the classical “subject” as a calculating machine. After behaviorism had greatly influenced computer science, after Ivan Illich or Gilles Deleuze’s redefinition of the subject, we can now envisage processes of subjectivation without a subject. The concept of apparatus, as theorized by Pierre-Damien Huyghe’s analysis of the photographic camera, can be extended to computation and help us conceive of “apparatus-consciousness”.

La raison instrumentale, le capitalisme algorithmique et l’incomputable

La cognition algorithmique joue un rôle central dans le capitalisme contemporain. Depuis la rationalisation du travail industriel et des relations sociales jusqu’à la finance, les algorithmes fondent un nouveau mode de pensée et de contrôle. Dans cette phase du tout-machinique dans l’évolution du capitalisme numérique, il ne suffit plus de se mettre du côté de la théorie critique pour accuser la computation de réduire la pensée humaine à des opérations mécaniques. Comme le théoricien de l’information Gregory Chaitin l’a démontré ; l’incomputabilité et l’aléatoire doivent être conçus comme les conditions de bases de la computation. Si le technocapitalisme est contaminé par l’aléatoire computationnel et le chaos, la critique traditionnelle de la rationalité instrumentale doit elle aussi être remise en question : l’incomputable ne pleut plus être réduit au statut de contraire de la raison.

Instrumental Reason, Algorithmic Capitalism, and the Incomputable

Algorithmic cognition is central to today’s capitalism. From the rationalization of labor and social relations to the financial sector, algorithms are grounding a new mode of thought and control. Within the context of this all-machine phase transition of digital capitalism, it is no longer sufficient to side with the critical theory that accuses computation to be reducing human thought to mere mechanical operations. As information theorist Gregory Chaitin has demonstrated, incomputability and randomness are to be conceived as very condition of computation. If technocapitalism is infected by computational randomness and chaos, the traditional critique of instrumental rationality therefore also has to be put into question: the incomputable cannot be simply understood as being opposed to reason.