Archives du mot-clé méthode

La Nouvelle-Calédonie fantôme
La Nouvelle-Calédonie se présente comme un territoire hétérogène marqué par le déploiement de contre-emplacements disciplinaires tels que le bagne, la réserve et la mine. Le présent article entend retrouver, à travers la formation de ces hétérotopies, ce qui module les identités, corrélativement au rapport à la terre, par le jeu insidieux des normes disciplinaires et régulatrices. Par-delà l’ethnologie qui s’attache à rendre compte de la primitivité du peuple kanak, on propose ici une mise à plat des préjugés, en revenant à la formation des identités colonisées. Le kanak n’est pas le contemporain de l’européen. C’est là une asymétrie temporelle qui s’apparie à une asymétrie spatiale pour dominer un peuple d’insoumis et lui prêter les traits du sauvage et du délinquant. Ce peuple et son territoire n’ont pas à être émancipés par la voie de la « modernisation » : ils appartiennent au présent et à l’avenir, n’en déplaise à ses détracteurs.

Ghostly New Caledonia
New Caledonia is a heterogeneous territory haunted by disciplinary counter-spaces like the penal colony, the reservation and the mine. This article attempts to retrieve, through such heterotopias, that which modulates identities, in correlation with the land, through the insidious play of disciplinary and regulating norms. An ethnological approach of the “primitiveness” of the Kanak people fights prejudices by revisiting colonized identities. The Kanak is not contemporaneous of the European. This temporary asymmetry parallels a spatial asymmetry staged to dominate this unsubjugated people in order to portray it as savage and delinquent. This people and its territory do not need to be emancipated by modernization; they belong to the present and the past, like it or not.

Politiser la jeunesse kanak
Au-delà d’une tradition calédonienne de boycott électoral, la jeunesse kanak délaisse un droit de vote chèrement acquis pour une sorte d’indifférence politique. Peut-on interpréter cette dépolitisation comme une rébellion, une fatigue démocratique face au recul permanent de la date du référendum ? Ou n’est-ce pas, plus fondamentalement, le signe de l’entrée de cette jeunesse dans la « modernité », mêlant individualité et rejet des tactiques politiciennes ? Quoi qu’il en soit, la reconquête citoyenne de cette frange de la population est, pour le mouvement indépendantiste, primordiale. Elle ne pourra se faire que par l’offre d’un projet de société et de perspectives crédibles d’insertion professionnelle ou de « reconnexion » à la terre.

Mobilizing the Kanak Youth
Beyond a tradition of electoral boycott, the Kanak youth looks away when voting time comes. Should this be interpreted as a form of rebellion, as democratic fatigue due to the constant pushing back of the date of the independence referendum, or as the sign of an entrance in “modernity”, in a mix of individualism and rejection of the politicians’ antics ? Reconquering this segment of the population is a crucial objective for the independentist movement. This can only be achieved by providing a credible project of society as well as new perspectives in terms of employment and “reconnection” to the land.

Prêter attention au commun qui vient
Conversation avec Martin Givors & Jacopo Rasmi
Dans cet entretien réalisé en exclusivité pour Multitudes par Martin Givors et Jacopo Rasmi, l’anthropologue Tim Ingold réfléchit aux implications politiques de son travail. Il éclaire ainsi en quoi les questions de lignes, d’attention, d’éducation ou d’habitation dont il parle dans ses travaux touchent profondément à des questions de démocratie et de commun, de liberté et de diversité. Il suggère au passage que l’art et l’anthropologie peuvent entrer ensemble en correspondance avec un renouvellement de la pensée de la démocratie comme manière de mener nos vies en commun par la différentiation et l’attention.

Paying Attention to the Coming Commons
An Interview with Martin Givors & Jacopo Rasmi
In this interview with Martin Givors and Jacopo Rasmi, anthropologist Tim Ingold discusses the political implications of his previous and current work. He suggests a number of ways in which the questions of lines, attention, education, wayfaring or dwelling elaborated in his books and articles might shed a relevant light on issues of democracy, community, freedom and diversity. He comes to the conclusion that art and anthropology can be brought together into correspondence with a rethinking of democracy as a way of leading common life through differentiation and attention.

Le court-circuitage néolibéral des volontés & des attentions
Le libéralisme se réfère à la volonté individuelle comme à son principal principe de légitimation. Or toute une série de dispositifs (médicaments, design, algorithmes, priming, nudge) mis en place sous régime néolibéral tendent à court-circuiter toute capacité de choix délibéré. À quoi ressemble ce néolibéralisme d’après la fin de l’illusion du choix ? En quoi est-il solidaire des dispositifs qui externalisent le travail de notre attention ? Ces court-cicuitages de nos choix et de nos attentions ne relèvent-ils pas eux-mêmes d’une illusion entretenue par les marketeurs d’innovations ?

Neoliberal Short-Circuiting of Individual Will and Attention
Individual will plays a fundamental role of legitimation in liberalism. A whole range of devices (performance enhancing drugs, algorithms, design, priming, nudge) currently promoted by neoliberal policies tends to short-circuit our capacity to make deliberate choices. What does liberalism look like after the end of the illusion of choice? What are its links to the various devices that externalize our attentions? Aren’t we deluded when we naïvely believe in the capacity of our digital technology to short-circuit human attention, reflection and deliberation?

Le nudge
Embarras du choix & paternalisme libertarien
Au titre d’un « paternalisme libertarien », certains libéraux proposent de reconsidérer nos interactions sociales du point de vue des « architectures de choix » qui les conditionnent en sous-main à notre insu. La doctrine du « nudge » (coup de pouce dans le bon sens) propose une méthode douce d’influencer nos comportements basée sur des conditionnements souvent imperceptibles. Depuis la réforme des systèmes de santé ou de retraite jusqu’à l’organisation spatiale d’une cantine scolaire, le monde social devient le terrain d’exercice d’une activité de design potentiellement omniprésente, supposée bienveillante mais néanmoins inquiétante.

Nudging
Embarrassment of Choices and Libertarian Paternalism
In the name of “Libertarian Paternalism”, certain thinkers invite us to reconsider our social interactions from the point of view of the “choice architectures” that condition them unbeknownst to the agents themselves. The theory and practices of “nudging” provide us with soft methods to influence our behaviors on the basis of infra-perceptible conditionings. From Health Systems to Retirement Plans and school cafeteria, the social world becomes a playground for a potentially ubiquitous agency of design, reputed to be benevolent but nevertheless worrying in its implications.

Les media du XXIe siècle. Sensibilité mondaine & bouclages projectifs

Les media du XXIe siècle
Sensibilité mondaine & bouclages projectifs
Un nouveau type de media, propres au XXIe siècle, ne s’adresse plus à nos consciences, ni même à nos perceptions, mais vise à connecter automatiquement différents points de sensibilité du monde (y compris au sein de notre propre corps), sans plus s’adresser à des « sujets » humains. L’internet des objets a pour vocation de fonctionner tout seul, sans se laisser entraver par l’erratisme des volontés subjectives, ni ralentir par les aléas de délibérations collectives – comme une vaste architecture de choix agencés pour notre bien, mais par des programmes. C’est bien un nouveau type de médialité qu’il faut reconnaître ici, appelant de nouveaux types d’interventions.

21st-Century Media
Worldly Sensibility and Feed-Forward Agency
A new type of media, specific to the 21st Century, no longer address themselves to our awareness, nor to our perceptions, but aim at automatically connecting various points of sensitivity in the world (as well as in our bodies), short-circuiting the will and attention we have come to identify with our subjective self. The internet of things is designed to work by itself, without being disturbed by our erratic subjective wills and without being delayed by the unpredictable outcomes of collective deliberation. 21st-century media set in place a vast architecture of choices, reputed to be run by algorithms for our own good. This new type of mediality calls for new modes of understanding and political action.

Prévention, dissuasion, préemption. Changements de logiques de la menace

Prévention, dissuasion, préemption
Changements de logiques de la menace
Après avoir distingué trois types de stratégies visant à neutraliser une menace – la prévention, la dissuasion, la préemption – Brian Massumi analyse le fonctionnement et les implications de cette dernière, dans la façon dont l’administration de G.W. Bush l’a théorisée et implémentée dans sa « guerre contre le terrorisme ». À la fois épistémologie et ontologie à tendance auto-propulsive, la préemption est une logique opératoire du pouvoir qui définit notre époque politique de manière aussi insidieusement infiltrante et infiniment extensive que la logique de la « dissuasion » qui a défini l’époque de la Guerre froide. Cette analyse est de la plus grande actualité pour comprendre à quoi nous engagent les politiques menées désormais en France et en Europe au nom de la même « guerre contre le terrorisme ».

Prevention, Deterrence, Preemption
Transformations
in the Logics of Threat
After distinguishing three different strategies aiming at neutralizing threats—prevention, deterrence, preemption—Brian Massumi analyses the latter in its theorization and implementation during the G.W. Bush era. Both an epistemology and an ontology endowed with a self-propelling tendency, preemption is an operative logic of power defining a political epoch in as infinitely space-filling and insidiously infiltrating a way as the logic of deterrence defined the Cold War era. Such an analysis is extremely timely in order to understand the implications of the “War on Terror” currently waged by the French and many other European governments.

Sensibilités climatiques entre mouvances écoféministes et queer
Cet article explore quelques liens et frictions qui existent entre deux mouvements et courants de pensée qui sont d’abord des expériences militantes, des vécus, des rencontres. Il retrace quelques lieux de connexion et de divergence des pratiques activistes et identités queer vis-à-vis de l’écoféminisme. Dialogue et récits entremêlés espèrent faire sentir différemment la manière dont ces liens s’articulent à la fois dans les pratiques de résistance et dans les ressentis militants quotidiens.

Convergence between Feminist and Queer Movements in Mobilizations on Climate Issues
This article explores a few links and points of friction between movements which are first and foremost activist experiences, lived moments and encounters. Connections and divergences between queer practices and ecofeminism are investigated through a dialogue and narrations that help us feel how such links articulate practices of resistance with daily activist experiences.

La théâtralisation d’une lutte « écoféministe »
Cet article d’anthropologie propose de premières pistes pour penser l’écoféminisme en lien avec le champ d’études théâtrales, et notamment la tension entre performance et représentativité. Il se base sur un mouvement paysan, qui lutte contre la construction d’une usine de ciment, et qui s’est fait connaître pour le rôle qu’y jouent les femmes par le biais d’actions théâtralisées qui font les liens entre leurs corps et la nature. Nous interrogeons dans quelle mesure l’écoféminisme agit comme une nouvelle norme globale permettant d’intégrer une lutte au système de représentativité dominant.

Dramatization of an Ecofeminist Struggle
This anthropological study sketches an attempt to think ecofeminism in light of drama studies, namely through the tension between performance and representation. It analyzes a peasant movement of, which fights against the construction of a cement factory, a struggle famous for the prominent role played by women through the use of drama to foster the connections between their body and nature. The article questions the possibility for ecofeminism to provide a new global norm allowing to integrate a struggle into the dominant system of representation.

Yanis Varoufakis, qui avait interpellé Jean-Luc Mélenchon en l’invitant à prendre position sans barguigner vraiment pour Emmanuel Macron face à Marine Le Pen, a été aussi un des premiers à faire une déclaration d’opposant au nouveau président intronisé : « Selon Yanis Varoufakis, qui argue de conversations personnelles avec Emmanuel Macron, ce dernier a conscience de la […]

Pour un écoféminisme de l’égalité

Pour un écoféminisme de l’égalité
Dans cet article, on propose un écoféminisme non essentialiste qui relève d’une réflexion éthique et politique sur les rapports de l’être humain à la Nature. Orienté vers l’écojustice et la durabilité, cet écoféminisme critique se caractérise par la défense des principes d’égalité et d’autonomie, le dialogue interculturel, une acceptation de la science et de la technique limitée par le principe de précaution ainsi que l’universalisation de l’éthique de la sollicitude.

For an Ecofeminism of Equality
This article describes a non-essentialist form of ecofeminism which questions ethically and politically the relations between mankind and nature. Geared towards ecojustice and sustainability, this ecofeminist critique stresses principles of equality and autonomy, of intercultural dialogue, of an acceptation of technoscience limited by the precautionary principle, and by the universalization of an ethics of care.

Les autres éducations donnent accès à des fonds, à des champs d’expression sensible n’ayant pas droit de cité, sans dogmatisme. Il s’agit de revaloriser l’incertitude et le désir de fouiller le réel comme mode d’existence, la fragilité comme nécessité de vie. Il s’agit d’arrêter de cloisonner, pour apprendre à marcher en terrain mouvant. Car le […]

La vie s’organise dans le quotidien par des relations sociales ordinaires et des liens faibles – liens d’échange, d’intérêt, de coopération et de voisinage dans l’espace public. Cela donne leur tonalité aux pratiques instituées de la politique. Car c’est dans ces territoires de vie qu’émergent les désirs et les revendications de droit, de liberté, de dignité […]

Des gestes sur l’écran aux gestes de rue
City Lights de Charlie Chaplin
L’ingéniosité et l’audace de Charlie Chaplin sont observées et analysées à travers la scène d’ouverture de City Lights. L’artiste dégage un certain nombre de parades et d’élans qui permutent les relations de pouvoir. Les places de chacun sont réorganisées via de multiples gestes critiques. Ode à la perturbation, en vue de les prolonger dans nos villes, dans nos quotidiens, l’article tente d’entraîner le lecteur dans de potentielles actions et interactions rediscutant l’espace public.

From Gestures on the Screen to Gestures in the Streets
Charlie Chaplin’s
City Lights
Chaplin’s ingenious and audacious creativity is analyzed through City Lights’ opening scene, where the actor-filmmaker stages a number of parades and impulses that permutate relations of power. The agents’ places are reconfigured through a variety of critical gestures. Conceived as an ode to perturbations extendable to our cities and daily lives, the article invites the reader to pursue actions and interactions questioning the potentials of public spaces.

L’insistance des possibles
Pour un pragmatisme spéculatif
Cet article s’efforce de reprendre l’appel de Whitehead : « la philosophie ne peut rien exclure ». La philosophie spéculative prolonge ainsi l’empirisme radical de W. James. Sa tâche est de se situer sur le terrain de l’expérience dans sa multiplicité, et de préserver ce que l’expérience fait importer. Mais l’importance ne peut jamais être réduite à un état de fait. Faire importer une situation, c’est intensifier le sens des possibles qu’elle recèle et qui insistent en elle, à travers les luttes et revendications pour une autre manière de la faire exister.

The Insistence of the Possible
For a Speculative Pragmatism
This article strives to continue the call of Whitehead: “Philosophy cannot exclude anything”. Thus speculative philosophy extends W. James’ radical empiricism. Its task is to locate itself on the ground of experience in its multifariousness, and to preserve what experience makes important. But importance can never be reduced to a matter of fact. To make a situation important consists in intensifying the sense of the possible that it holds in itself and that insists in it, through struggles and claims for another way of making it exist.

Matières à penser Depuis l’avènement du capitalisme financier, le spéculateur entend donner des leçons de réalisme au politique. Les services, les idées, la conscience et sa capacité d’attention : même l’immatériel se réifie pour pouvoir se vendre et s’échanger – « librement » – à la manière des choses. Il est par conséquent très urgent de renvoyer de la réalité […]

Le génocide des Amérindiens d’Amazonie brésilienne
Les politiciens brésiliens, au nom du « développement », laissent envahir par les forestiers et les nouveaux ruraux les terres dont l’usage est garanti aux Amérindiens par la constitution de 1988. Les violences contre les Amérindiens sont permanentes, et les assassinats, objet d’une recension officielle, sont sous-évalués. Les pratiques génocidaires sont liées au maintien du paradigme colonial qui fait de l’expansion territoriale la condition de la croissance.

The genocide of Amerindians in the Brazilian Amazon
In the name of “development”, Brazilian politicians allow for agro — and timber industries to invade land which has been guaranteed to Amerindians by the 1988 Constitution. Violence against Amerindians is permanent and the killings, while officially recorded, remain under-evaluated. These genocidal policies are linked to the persistence of a colonial paradigm which has made territorial expansion a condition to growth.

Une urgence pour une autre
L’ère du sursis

Le traitement des étrangers, migrants et demandeurs d’asile met en avant la notion d’urgence qui signifie concrètement mise en attente, à durée indéterminée. Ceux qui ont fui une situation autrement urgente sont soumis à ce qui apparaît une chronopolitique, un jeu sur l’assujettissement par les variations du temps. Les urgences propres aux migrants sont nouvelles par rapport à l’époque des migrations économiques ou contrôlées militairement, et vont augmenter avec le changement climatique. Elles ne coïncident pas nécessairement avec les urgences quantitatives et qualitatives des pays d’accueil.

One Emergency for Another
Towards an Era of Suspended-Sentencing

Our dealings with foreigners, migrants and asylum seekers rely on a feeling of emergency, which concretely translates into making people wait endlessly. Those who had to flee a much more dramatic emergency situation are subjected to a chronopolitical form of domination, based on variations in temporality. The type of emergencies specific to migrants are new compared with the past era of economic or military-controlled migrations, but they will increase as global climate change worsens. The emergencies are not in phase with the quantitative and qualitative emergencies of the hosting countries.

  Commençons par la fin. Il n’y a pas eu de « coup d’état » au Brésil, mais une glasnost qui entraîne un début d’implosion du consortium politique qui gouvernait et gouverne le pays : un cartel maffieux de grandes entreprises privées et étatiques, composé par quelques dizaines de « patrons » publics et privés. Évidemment, la corruption systémique n’est […]

Tests osseux pour les mineurs étrangers isolés

Les tests osseux infligés aux jeunes étrangers isolés pour déterminer leur minorité ou leur majorité représentent un enjeu de taille : être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance ou être à la rue. De recommandation, faisant l’objet d’une circulaire, cette notification du test est devenue une loi en novembre 2015 sur la demande du gouvernement contre les autorités et experts de la santé, des droits humanitaires et de l’enfant, et des avis européens consultés. Comment est-ce possible ? Comment le gouvernement et l’assemblée qui l’a votée ont-ils pu prendre une telle mesure ?

Wrist X-Rays Analysis for Foreign Teenagers

Wrist X-rays analysis imposed to parentless young foreigners in order to determine their age as minors or adults have serious consequences, since they decide whether they will be provided assis-tance due to youth or whether they will be abandoned to the streets. From a mere recommendation, it has become mandatory practice since a new law promulgated in November 2015, against the opposition of health experts, advocates for human and children’s rights. This article tries to under-stand how the government and the Parliament have been led to impose it against such resistance.

Revenu inconditionnel d’existence et économie générale de l’attention

Un revenu inconditionnel d’existence devrait être envisagé au sein d’une pluralité de formes de revenus, basés sur des logiques hétérogènes. Parmi ces justifications, la prise en compte des dynamiques de l’économie de l’attention (dont Google et Facebook tirent d’ores et déjà des revenus énormes) pourrait jouer un rôle central. Un revenu d’existence apparaîtrait alors comme un investissement social permettant à chacun(e) de diriger son attention vers ce qui lui semble le plus important. Mais cela impliquerait de passer d’une économie restreinte à une économie générale, dans laquelle le moment de l’attention réflexive ne serait pas considéré comme un luxe inutile, mais comme un besoin d’avenir.

Universal Basic Income within a General Attention Economy

A Basic Universal Income (UBI) should be considered among a plurality of heterogeneous logics for rewards and incentives. Taking into consideration the attention economy (which already provides enormous incomes to Google and Facebook) could play a central role in such argu-ments. The UBI would then be seen as a form of investment allowing each recipient to direct his or her attention where
s/he judges would be more needed. This would require us, however, to evolve from a restricted economy to a general economy, where reflexive attention would no longer be considered as a wasteful luxury, but as a growing need for the future.

La mendicité comme moyen de revendication. L’exemple des femmes balayeuses de rue à Abidjan

L’entreprise ASH, société de ramassage d’ordures, emploie un bon nombre de femmes dans le balayage de rue. Ces femmes travaillent dans les différentes communes d’Abidjan, mais la relation entre les employées et l’entreprise s’est progressivement détériorée et marquée de tension. Le non-paiement de leur salaire de plusieurs mois fut la source de cette tension à partir de 2004. Au fil de ce conflit, certaines de ces femmes, après leur travail, se sont retrouvées et se sont adonnées à la mendicité de 2005 à 2010. Elles ont trouvé un point stratégique de mendicité : le grand carrefour de l’Indenié, dans la commune d’Adjamé.

À partir de midi, elles se retrouvent à ce lieu dans leur blouse de travail. Ainsi, elles abordent aux feux tricolores les usagers de la route pour leur solliciter humblement un peu d’aide financière. Ces femmes sont toutefois confrontées à cet endroit à de nombreux problèmes. D’abord, l’occupation de l’espace est source de conflits. Elles sont opposées à d’autres types de mendiants, handicapés ou non, enfants, hommes et femmes âgés. Ces derniers considèrent la présence des femmes balayeuses comme une « force d’occupation » constituant une menace pour leurs intérêts. Souvent, une pièce de monnaie jetée par un usager devient objet de dispute. Ensuite, elles sont victimes d’injures publiques de toutes sortes de la part des usagers de la route. Enfin, elles sont aussi victimes des coups de pierre lancées par des apprentis-chauffeurs. Cela crée des inimitiés entre elles et indispose encore plus les usagers de la route.

Mais, malgré les difficultés auxquelles ces femmes sont confrontées, elles demeurent toujours fidèles à leur lieu de mendicité. Comment en dépit de toutes ces menaces dont elles sont victimes, ces femmes persistent dans leur comportement ? Comment en sont-elles arrivées à la mendicité ? Quel sens prend cette mendicité ?

 

De balayeuses à mendiantes

Nous avons mené des entretiens semi-directifs avec certaines de ces femmes s’adonnant à la mendicité selon une méthode qui consiste à ajouter à un premier noyau d’individus (les personnes considérées comme influentes par exemple) tous ceux qui sont en relation (d’affaires, de travail, d’amitié, etc.) avec eux et ainsi de suite. Ainsi, les premières personnes interrogées nous ont conduits à d’autres personnes concernées par l’enquête. Une soixantaine d’entretiens ont été ainsi réalisés avec les femmes, les autorités administratives de l’entreprise ASH ainsi qu’avec quelques personnes en relation avec la pratique de ces femmes[1].

Il en est résulté que les femmes sans conjoint sont en majorité veuves, donc chefs de famille. Leur âge est compris entre 38 et 60 ans. Les femmes employées par ASH sont rémunérées en raison de 1 400 francs CFA par jour, versés mensuellement comme un salaire de 36 400 francs CFA (sans les dimanches) et 42 000 francs CFA (avec les dimanches). Mais, depuis août 2004, ces femmes n’ont plus entièrement ou plus du tout perçu leur salaire. Cela serait dû à aux difficultés économiques d’ASH, qui sont liées à une crise interne à l’entreprise, mais aussi au non-paiement d’une facture de deux milliards de francs CFA par l’État de Côte d’Ivoire. En effet, l’entreprise ASH a pour seules ressources financières le revenu de toutes ses activités. En vertu de la convention signée entre elle et la ville d’Abidjan, elle devait être rémunérée au tonnage d’ordures mises en décharge. Aussi, le balayage des rues et le curage des caniveaux ont-ils fait l’objet d’un prix forfaitaire. Le paiement des salaires des employés en général, et en particulier des femmes, est conditionné par le respect des engagements de l’État envers l’entreprise. C’est le défaut de paiement de l’État qui a causé le non-paiement des salaires qui a mis les femmes dans une situation de vulnérabilité. Cette vulnérabilité traduit leur difficulté à assurer certains besoins vitaux : se nourrir, se soigner, etc. Face à cette situation, comme tout employé, les femmes ont revendiqué leur salaire.

 

Une forme originale de revendication

Elles ont commencé par la négociation avec leur employeur en 2004. Cette négociation a abouti à un sit-in dans la commune du Plateau, la cité des administrations. Mais les femmes ont été chassées par la police. Elles se sont ainsi trouvées confrontées à deux adversaires : l’entreprise ASH et l’État. Les actions ordinaires de revendication entreprises par les femmes n’ont pas eu les effets escomptés. C’est ainsi qu’elles se sont retrouvées au grand carrefour de l’Indénié, dans la commune d’Adjamé, où elles s’adonnent à la mendicité.

Au grand carrefour de l’Indenié, l’arrêt des usagers aux feux tricolores offre une occasion favorable pour permettre aux femmes de solliciter de l’aide financière de la part des automobilistes. Ces mendiantes non-ordinaires ont une particularité, qui les distingue des autres personnes demandant de l’agent à ce carrefour. Leur particularité tient à ce que la plupart d’entre elles continuent à porter leur uniforme de travail, une blouse verte portant l’insigne d’ASH.

À ce carrefour, les femmes n’agissent pas individuellement, mais se mettent par groupe de quatre à cinq. La somme recueillie est partagée par les membres du groupe. Les différents groupes de femmes sont gouvernés par des responsables, qui conduisent le mouvement. Quel est donc le sens de la mendicité des femmes ? Face aux difficultés rencontrées à se faire payer leur salaire de balayeuses, les femmes d’ASH se sont tournées vers la mendicité comme offrant un nouveau recours. Cette mendicité a un double enjeu. Il s’agit premièrement d’un moyen de survie : génératrice de revenus, la mendicité permet aux femmes de subvenir à leurs besoins. Dans cette activité organisée collectivement, elles perçoivent chacune au minimum une somme de 1 000 francs CFA par jour. Deuxièmement, au-delà des raisons socio-économiques avancées par ces femmes, elles se servent souvent de la mendicité comme d’un moyen de revendication ou de protestation pour attirer l’attention des autorités publiques sur l’injustice qui leur est faite. Les différentes rencontres avec leur employeur n’ayant jamais eu d’effets favorables, elles protestent par leur présence organisée et quotidienne dans la rue : seul le paiement de leur salaire pourra les amener à quitter les carrefours.

Cette situation est difficile pour elles. Comme le dit l’une de celles que nous avons interviewées : «Ils n’ont qu’à nous donner notre argent. Nous-mêmes, on sait que c’est pas bien. C’est pas joli quand on nous voit faire ça. Mais c’est notre argent qu’on veut ». En s’adonnant à la mendicité, elles ont certes l’impression de perdre leur honneur, mais elles se discréditent pour discréditer l’entreprise ASH, ainsi que pour ternir l’image d’Abidjan, la capitale économique, qui sont les deux causes de leur malheur. Pour mener à bien leurs actes, elles se servent de leurs blouses de travail où est marqué l’insigne « ASH’», espérant retourner à leur profit l’image déformante de la femme africaine et la situation d’inconfort qu’elles créent dans la zone de mendicité.

Ce faisant, les balayeuses déploient des stratégies nouvelles pour faire face à leur situation. Ainsi, la mendicité prend avec elles un sens symbolique. Elle met en scène des acteurs qui l’utilisent pour faire une pression psychologique sur leur employeur, dans le but d’obtenir un meilleur traitement. Malgré les sit-in, les grèves et les formes d’action plus traditionnelles, aucune solution n’avait été apportée à leur problème de paiement salarial. La mendicité a donc constitué une stratégie de contournement des contraintes et un moyen de faire une mauvaise publicité à la société les employant, à la fois l’entreprise ASH et la ville d’Abidjan.

Des stratégies enchevêtrées

Comme le remarquaient Crozier et Friedberg[2], de telles stratégies ne dépendent souvent pas d’objectifs clairs, mais se construisent en situation, en fonction des atouts que peuvent avoir les acteurs et des relations dans lesquelles ils s’insèrent. L’État a accusé un retard dans le versement des frais dus (près de 2 milliards de francs CFA) à l’entreprise ASH pour son travail de nettoyage de la ville d’Abidjan. Ce manque à gagner constitue l’une des sources du non-paiement régulier des salaires des employés en général, et des balayeuses en particulier. La mendicité, telle qu’elle est utilisée par les femmes pour harceler les automobilistes de tout ordre, est aussi un moyen dont se servent les responsables de l’entreprise ASH pour faire pression sur l’État. En effet, l’un des arguments majeurs brandis par les responsables d’ASH devant les autorités gouvernementales et du district pour obtenir le paiement des arriérés dus par l’État est la condition précaire de vie des femmes à leur charge. La mendicité des femmes ne profite donc pas seulement aux femmes ; elle est utilisée aussi par leurs responsables pour revendiquer un certain nombre de droits auprès de l’État. C’est ce qui explique que les responsables de cette entreprise ne prennent aucune disposition pour endiguer ce phénomène dans les rues d’Abidjan.

Les populations développent toujours des stratégies nouvelles pour imaginer des solutions aux obstacles qui se présentent à elles. La mendicité doit être comprise dans un tel cadre : les femmes l’utilisent comme moyen de revendication pour attirer l’attention des autorités. Au total, la mendicité doit donc être ajoutée aux modes classiques d’action de revendication utilisés par les employés ou les entrepreneurs syndicaux. C’est-à-dire qu’à côté de la grève, des manifestations, des pétitions, de l’organisation de fêtes de soutien et de la résistance au travail, il faut ajouter la mendicité. Cette mendicité collective est une forme de revendication à laquelle a conduit l’échec des modes traditionnels de revendication, amenant les femmes à changer de stratégie. Elles exploitent les effets néfastes ou dégradants de la mendicité, en faisant évoluer les modes de revendication utilisés par les employés et par les femmes pour faire entendre leurs droits. En 2011, avec le changement de régime au pouvoir, ces femmes ont été recrutées par des nouvelles entreprises de ramassage d’ordures créées par les nouveaux dirigeants. Elles ont ainsi abandonné les rues.

 

[1]     Notre analyse est par ailleurs appuyée sur certaines enquêtes antérieures : M. Assi, « Les enfants mendiants », tiré de Garçons et filles des rues dans la ville d’Abidjan, Paris, 2003 ; Y. Asso, « Étude d’une structure de gestion des déchets en milieu urbain », Mémoire de maîtrise, département de sociologie, Université de Bouaké, 2001 ; G. Doua, « Abidjan, cœur du tourisme ivoirien, sombre dans les ordures ménagères », Fraternité Matin, no11, 129, 2001, p. 11 ; K. Dua, « Mendicité à Abidjan : un problème endémique », Ivoir Soir, no3 682, 2002, p. 4-5 ; P. Gilliard, « Rue de Niamey, espace et territoire de la mendicité », Politique Africaine, no63, 1996, p. 51-60.

 

[2]     Crozier, M. et E. Friedberg, L’acteur et le système: les contraintes de l’action collective, Éditions du Seuil, Paris, 1992.

 

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Team Spirit

A text about competitive sports, a testing ground of the physical limits of Kittler’s “so-called Man”, and their ever-increasing interdependence with algorithms used to make strategic decisions, improve performance, feed Fantasy sports leagues, write recaps and create symbiotic fan experiences with the Jumbotron.

Décomposition et recombinaison à l’âge de la précarité

Cet article analyse l’« automation cognitive », c’est-à-dire l’uniformisation des procédures de perception, d’imagination et d’énonciation. La transformation digitale de l’info-travail est une condition de la précarisation finale, et l’info-travail est ainsi le point d’arrivée d’un processus d’abstraction de l’activité humaine cognitive dé-singularisée et dé-corporalisée. Le temps dé-singularisé et la cognition dé-personnalisée sont les agents ultimes du processus de valorisation : ils ne tombent pas malades, n’ont pas de revendication syndicale ni de droit politique ; ils sont là, pulsatoires et disponibles, comme une étendue cérébrale jamais hors d’atteinte. Des cellules de temps productif pré-formaté peuvent ainsi être mobilisées et recombinées grâce à la sonnerie du smartphone, qui permet d’agencer le cerveau individuel selon les flux du réseau.

Decomposition and Recombination in the Age of Precariousness

This paper analyzes « cognitive automation », i.e., the uniformization of the processes of perception, imagination and enunciation. The digital transformation of info-labor is a condition of its final precarization, as info-work is the point of arrival of a process of abstraction of human cognitive activity, after it has been de-singularized and dis-embodied. De-singularized time and de-personalized cognition are the ultimate agents in the process of valorization : they never fall sick, do not resist through trade unions nor claim political rights ; they are there available, as a cerebral openness out of reach. Cells of pre-formatted productive time can be mobilized and recombined through the tone of a smartphone, re-assembling the individual brains according to the flows in the network.

Subjectivités computationnelles et consciences appareillées

Cet article revient sur la notion de « subjectivité computationnelle » formulée par David M. Berry visant à développer une approche critique des technologies numériques. Afin de comprendre les implications philosophiques d’un tel rapprochement entre « subjectivation » et « computation », nous revenons tout d’abord, via Leibniz et Hannah Arendt, sur l’émergence des sciences modernes qui visent à faire du « sujet » classique une entité calculante. Nous voyons ensuite comment les sciences « comportementales » ont influencé la conception des ordinateurs en substituant à la raison humaine des modélisations rationnelles déléguées à des machines. Pour sortir de l’impasse d’une déshumanisation annoncée dès la fin des années 1970 par des auteurs comme Ivan Illich ou Gilles Deleuze, nous envisageons enfin la « subjectivation » comme un processus qui ne nécessite pas qu’il y ait sujet. Le concept d’« appareil », tel que le propose Pierre-Damien Huyghe à propos de la photographie et du cinéma, peut ainsi être étendu aux machines computationnelles pour penser de possibles « consciences appareillées ».

Computational Subjectivities and Apparatus-Consciousness

In continuation with David M. Berry’s considerations on “computational subjectivities”, this paper goes back to the emergence of modern science, via Leibniz to Arendt, questioning the attempt to see the classical “subject” as a calculating machine. After behaviorism had greatly influenced computer science, after Ivan Illich or Gilles Deleuze’s redefinition of the subject, we can now envisage processes of subjectivation without a subject. The concept of apparatus, as theorized by Pierre-Damien Huyghe’s analysis of the photographic camera, can be extended to computation and help us conceive of “apparatus-consciousness”.