Archives du mot-clé moderne

Migrations, mondialisation

  Misère du monde ou misère des politiques migratoires ? Pour repousser une régularisation massive (de quelques dizaines de milliers de sans-papiers), Michel Rocard, loin d’être le plus bête ou le plus pusillanime des hommes politiques de la gauche française, avait lâché la célèbre bourde : « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. » Pourquoi une […]

Hawad,
Le Mage des  déserts
Furigraphie
Ce texte sur la poésie de l’Amazigh (i.e. « berbère ») nigérien Hawad (Prix international Argana 2017 de la poésie, Maroc) dissémine, pour la reconfigurer, une épistémologie déterritorialisée des « extrémités de la douleur ». « La douleur d’être déplacés. Déplacés par la force dans le cas des Noirs d’Amérique. On les a arrachés à eux-mêmes. L’ogre, qui avait besoin de leur chair, les a amenés dans son centre, dans son cadre, pour bien les manger. C’est la même chose pour les nomades ». Les dits, les écrits et la peinture d’Hawad donnent à voir le degré atteint par la dépossession tous azimuts des puissances processuelles de la condition amazighe et, par ricochet, de l’Afrique actuelle et de ses diasporas. La poésie d’Hawad arrache les multitudes humaines dites « autochtones » ou « indigènes » à leur réduction « subalternisante ».

Hawad, The  Deserts’  Sorcerer
Furigraphie
This text about the poetry of the Amazigh Nigerian writer Hawad (who won the 2017 Argana International Prize for Poetry in Morrocco) disseminates a deterritorialized epistemology of “extreme pains”, in order to reconfigure reconfigure it. “The pain of being displaced. Displaced by violence in the case of African-Americans. They have been torn from themselves. The Oger, which needed their flesh, brought them to his center, into his frame, better to eat them.” Hawad’s words, writings and paintings display the high degree of disposession of the processual powers of the Amazigh condition, which can be extended to contemporary Africa at large, as well as to its diasporas. Hawad’s poetry pulls the so-called “indigeneous” human multitudes away from their reduction to mere “subalterns”.

« On n’y voit rien ! » Il est vrai, parfois, le spectateur n’est pas au spectacle. Les pratiques artistiques résistent à cet arrêt emphatique, au monumental, à l’ambitieux. Il ne s’agit pas d’écraser le regard sous du spectaculaire, provoquant le sublime ou l’éblouissement. Il y a des gestes artistiques qui se glissent dans des creux, dans du […]

Raviver un souffle post-capitaliste
Après tant d’annonces de la fin prochaine, de l’effondrement ou du dépassement du capitalisme, comment et pourquoi y croire encore ? Peut-être convient-il de regarder ailleurs que là où l’on se tourne habituellement. Non pas seulement du côté de ses « ennemis », qui résistent bruyamment contre lui, mais tout autant en direction de cela même qui paraît aujourd’hui annoncer son triomphe : le numérique, l’information, l’automation, les métamorphoses du capital et l’hétérogénéité de ce qu’il rassemble. Les alternatives grouillent peut-être déjà sous l’apparence trompeuse d’une victoire de surface.

Reopening a Post-Capitalist Horizon
Once Again?
After so many announcements about the forthcoming end, collapse or overcoming of capitalism, how and why should anyone still put any faith in such perspectives? We may want to look somewhere else than in the usual direction. Not only towards the traditional “enemies” of capitalism, who loudly protest against it, but just as much towards the very things which appear to showcase its triumph: digital technologies, information, automation, metamorphoses of capital and the very heterogeneity of what it assembles. Alternatives are already brewing under a deceptive surface of victory.

Géopolitique des  masses
Entre plèbes et multitudes, rente  et  corruption
Rente, plèbe et corruption sont certainement « pré-capitalistes », emblématisant les ennemis archaïques que le nouvel ordre économique s’efforce depuis deux siècles d’éradiquer, pour leur substituer le « profit » (entrepreneurial), des « populations » (expertes) et « l’état de droit » (commercial). Mais rente, plèbe et corruption constituent aussi bien le présent de la gestion de l’information dans un monde socio-économique non dénué de « frictions », où des inégalités et des asymétries de plus en plus patentes échouent à entraîner l’adhésion de multitudes bien assez intelligentes pour ne pas croire au conte de fées de l’enfumage néolibéral.

Geopolitics of  the  Masses
Between Plebs and  Multitudes, Rent  and  Corruption
The rent, the plebs and corruption certainly are “pre-capitalist” phenomena, illustrations of the archaic enemies that the emerging capitalist order of things tried hard to eradicate for centuries, in order to replace them (entrepreneurial) “profit”, (expert) populations and (commercial) rule of law. But rent, plebs and corruption play nevertheless a fundamental role in the present management of information within a socio-economic world affected by countless sources of “frictions”. Increasingly visible inequalities and asymmetries fail to attract multitudes smart enough not to believe in the neoliberal fairy tale.

L’hétéromation
La numérisation de l’économie –  comme de la vie quotidienne  – a transformé la division du travail entre humains et machines, versant beaucoup de gens dans du travail qui est à la fois caché, mal payé ou accepté comme incombant à « l’usager » de la technologie digitale. À travers clics, balayages, connexions, profils, emails et courriers, nous sommes les participants plus ou moins volontaires à des pratiques digitales dont la valeur profite à d’autres, mais peu ou pas à nous. Hamid Ekbia et Bonnie Nardi nomment hétéromation ce type de participation : l’extraction de valeur économique au moyen de travail pas cher ou gratuit caché sous des apparences d’automation algorithmique. Ils explorent ici les processus sociaux et technologiques par lesquels la valeur est extraite du travail numérisé.

Heteromation
The computerization of the economy—and everyday life—has transformed the division of labor between humans and machines, shifting many people into work that is hidden, poorly compensated, or accepted as part of being a “user” of digital technology. Through our clicks and swipes, logins and profiles, emails and posts, we are, more or less willingly, participating in digital activities that yield economic value to others but little or no return to us. Hamid Ekbia and Bonnie Nardi call this kind of participation—the extraction of economic value from low-cost or free labor in computer-mediated networks—“heteromation.”

Lignes théoriques et iconiques
Lignes théoriques, lignes iconiques, lignes poétiques et politiques. Les théoriciens écrivent droit même quand ils pensent de travers, malgré les zigzags de la recherche. Les artistes et les poètes sont tentés par le dépassement et le déplacement des lignes, car ils en éprouvent plus que d’autres la plasticité, même quand elles sont droites. La richesse plastique et sémantique des lignes devient le terreau d’actions artistiques et politiques.

Theorical and iconic lines
Theoretical lines, iconic lines, poetic and political lines. Theorists write right even when they think crooked, despite the zigzags of the search. Artists and poets are tempted by passing and moving lines, for they experience plasticity more than others, even when these lines are straight. The plastic and semantic richness of lines becomes the breeding ground for artistic and political actions.

Design au Multitudocène
Suivre les lignes, suivre les luttes
Si le design, tout au long du XXe siècle, a stimulé la croissance industrielle avec des projets de développement qui suivaient des idéaux d’universalité, il semble vouloir s’orienter aujourd’hui vers les potentiels de croissance pluriverselle : face aux crises économiques mais aussi écologiques, résistances, résiliences et résurgences font partie des préoccupations et des pratiques des designers contemporains. Elles constituent ce temps de correspondances, de controverses et aussi, de conflits que l’on peut désigner par Multitudocène où suivre les lignes revient surtout à suivre les luttes locales et globales.

Design at the Multitudocene
Follow the lines, follow the struggles
If the design throughout the twentieth century stimulated industrial growth with development projects that followed the ideals of universality, it seems to be moving today towards the possibilities of a pluriversal growth: in the face of economic but also ecological crises, resistance, resilience and resurgence are among the concerns and practices of contemporary designers. They constitute this time of correspondences, of controversies and, also, of conflicts which one can designate by Multitudocene and where to follow the lines means to follow the local and global struggles.

Le travail des lignes

Le travail des lignes
Cet article est à la fois l’aboutissement de quelques lignes de réflexion sur la mondialisation et l’ébauche encore précaire d’un projet plus ambitieux de recherche sur le travail des lignes. La question centrale est celle du travail des lignes. Dans une première partie on discute les lignes mobilisées par Carl Schmitt pour saisir le nomos de la terre. À partir des lignes du souverain, on déplace l’attention sur les lignes non étatiques dessinées par la liberté des mers et la liberté des commerces maritimes. Cela nous amène aux lignes mouvantes de déterritorialisation et de reterritorialisation pour appréhender le nomos obscur qui perce toute sorte de murs, un désert qui se propage à l’intérieur du nomos dominant. Pour terminer, on revient sur les dynamiques de la globalisation pour mettre en son centre non plus les océans d’eaux, mais le novissimo nomos de la terre déterritorialisée qui gouverne les océans d’argent. Les lignes de ce novissimo nomos se dessinent entre l’émergence incontournable de la Chine et le rythme des algorithmes.

The labour of lines
This article is both the culmination of some lines of reflection on globalization and the still precarious draft of a more ambitious project of research on the labour of the lines. The central question is that of the labour of the lines. In a first part we discuss the lines mobilized by Carl Schmitt to seize the nomos of the earth. From the lines of the sovereign, attention is shifted to the non-state lines drawn by the freedom of the seas and the freedom of the maritime trades. This brings us to the moving lines of deterritorialization and reterritorialization to apprehend the obscure nomos that pierces all kinds of walls, a desert that spreads within the dominant nomos. Finally, we return to the dynamics of globalization to put in its center no longer the oceans of waters but the novissimo nomos of the deterritorialized land which governs the oceans of money. The lines of this novissimo nomos are drawn between the inevitable emergence of China and the rythm of the algorithms.

Externalités africaines
Cet article d’ouverture donne les clés de la métaphore de l’externalité qui résume les formes et forces de la réinvention de l’Afrique contemporaine. Elle s’élabore par des techniques politiques, financières, juridiques, numériques, socio-culturelles particulières, innovantes ou régressives, qui relèvent tout à la fois de la sédimentation historique et de la projection dans le futur. L’extraction coloniale, l’extraversion mondiale riment avec le désir d’externalité des multitudes africaines pour se projeter vers l’extérieur, pour s’exiler vers l’ailleurs et l’au-delà et pour conquérir l’autonomie, l’émancipation et la liberté. Alors le politique devient en Afrique un champ d’expérimentation où se mêlent douloureusement l’imaginaire et le concret, la mémoire et le progrès, le local et le transnational, l’État et le coutumier, le pré-colonial et le numérique.

African Externalities
This introductory article provides the keys to the metaphor of externality which summarizes the forms and forces of reinvention in contemporary Africa. This reinvention comes through political, financial, judicial, digital and socio-cultural techniques, innovating or regressive, which simultaneously illustrate historical sedimentations and projections in the future. Colonial extraction and global extraversion accompany a desire for externality among African multitudes eager to project themselves outwards, in direction of exile, to coquer autonomy, emancipation and freedom. In Africa, politics becomes a field of experimentation where the imaginary and concrete reality, the local and the transnational, the State and common law, the pre-colonial and the digital painfully intermingle.

Précarité africaine
Pour une généalogie et une critique
La norme du travail salarié à plein temps n’a jamais réussi à s’imposer en Afrique, pas plus que l’éthique du consumérisme fondée sur l’épargne à long terme. Elle sert pourtant de référence aux projections économiques des leaders nationalistes et aux gouvernements postcoloniaux, ainsi qu’aux politiques d’ajustement structurel de la Banque Mondiale. Il en résulte un maintien des modalités d’exploitation coloniale et une incapacité à proposer une vision de l’économie originale, fondée sur les réalités du continent. La précarité représente de ce point de vue une modalité de résistance, une fuite potentiellement émancipatrice. Cependant, la récente théorisation de la précarité en Europe échoue à proposer un modèle alternatif parce qu’elle s’ancre dans l’impératif du travail. Seuls les discours religieux autorisent d’autres représentations et ils sont dès lors largement mobilisés en Afrique.

African Precariousness
For a Genealogy and a Critique
The norm of full-time wage labor never imposed itself on Africa, nor did a consumer esthics based on long-term savings. It remains nevertheless as the main reference within economic projections of African political leaders, postcolonial governments and structural adjustment policies promoted by the World Bank. The result is a continuation of colonial modes of exploitation and an incapacity to envisage a vision of economics truthful to African realities. Precariousness can thus be seen as a mode of resistance, a potentially emancipatory line of flight. However, the European theorizations of precariousness fail to propose a truly alternative model, since they hang on to the imperative of wage labor. Only religious discourses foster alternative representations, and they are massively mobilized in Africa.

Afrocomputation

Afrocomputation
L’explosion des usages des techniques de communication en Afrique puise ses racines dans l’imaginaire pré-colonial, qui portait sur l’extension du monde au-delà du perceptible, du corporel, du conscient. Dans cette cosmogonie, les objets techniques et artefacts étaient doués d’une vitalité qui en faisaient des interfaces, des seuils à transgresser pour accéder aux horizons infinis de l’univers, dans une sorte de transmutation. Le téléphone portable et Internet parlent à l’inconscient archaïque et aux mémoires techniques des sociétés africaines, leur permettant de passer sans transition de l’âge de pierre à l’âge numérique. L’Afrique était déjà numérique à une époque pré-numérique, car les sociétés africaines se sont constituées par la circulation et le mouvement, inscrits dans les mythes africains de l’origine. Qui dit migration dit expérience de la nouveauté, plasticité permanente, extension du possible. Cette souplesse et cette aptitude à l’innovation constante, c’est aussi l’esprit d’Internet et du numérique.

Afrocomputation
The explosion of uses of communication techniques throughout Africa has roots that go deep into the pre-colonial imaginary, which extended its world beyond the perceptible, the corporeal, the conscious. In this cosmogony, technical objects and artefacts were endowed with a vitality generating interfaces, thresholds to transgress in order to reach the universe’s infinite horizons. Smartphones and the Internet speak to this archaic unconscious as well as to the technical memories of African societies, allowing them to move without transition from the stone age to the digital age.Africa was digital before the digital age, as African societies were constituted by circulation and movement, written in the myths of origins. Migration means a readiness to experience novelty, permanent plasticity, extension of the possible. This subtle aptitude constantly to innovate also animates the spirit of the Internet and of the digital.

Le stade esthétique de la production /consommation et la révolution du temps choisi
À partir d’une relecture de quelques textes de Jean Baudrillard, l’article retrace les étapes de l’élargissement du paradigme du travail au temps prétendument « libre » des loisirs, devenu un pilier essentiel de l’économie contemporaine et du « capitalisme artiste ». Après une discussion de L’esthétisation du monde de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, la lecture d’André Gorz permet d’envisager une sortie des paradoxes et de l’appauvrissement de l’expérience entraînés par le lien indissociable entre « temps de travail » et « temps des loisirs » (tous les deux contraints), dans la perspective utopique (mais désormais concrètement réalisable) d’une « révolution du temps choisi ».

The Aesthetical Stage of Production /Consumption and the Revolution of Chosen Time
Starting from a re-reading of some of Jean Baudrillard’s texts, the paper redraws the stages of the extension of paradigm of the work to the allegedly “free” time of leisure activities, which is becoming an essential pillar of the contemporary economy and of “artist capitalism”. After a discussion of Gilles Lipovetsky and Jean Serroy’s “Aesthetization of the World”, a reading of André Gorz’s work allows us to envisage an exit of the paradoxes and impoverishment of the experience pulled by the inseparable link between “working time” and “leisure time”, in the utopian prospect (but from now on concretely achievable) of a “revolution of chosen time”.

  Dans l’histoire des idées, toute entreprise intellectuelle ou artistique se trouve confrontée à deux adversaires farouches : le dogmatisme et l’ignorance. L’un se nourrissant de l’autre, quand ils ne sont pas attisés par la paresse. Il en va de même lorsque, voulant rompre avec une vision linéaire et orthodoxe – voire canonique – de l’histoire de l’art, […]

L’avenir est un champ de bataille
Réflexion sur une forme spécifique de conflictualité sociale
Cette contribution, à l’interface de la sociologie et de la philosophie politique, s’interroge sur le type de conflictualité sociale dont le temps, et plus particulièrement l’imagination du futur, peut être l’opérateur. Nous vivons, en effet, à une époque de remise en cause radicale, dans l’ordre de la pensée et de la pratique conflictuelle, du slogan tant philosophique que politique TINA (There Is No Alternative). Or une telle remise en cause, dont Nuit debout est une manifestation organique, en ce qu’il a conduit des milliers de citoyens ordinaires à s’interroger sur le type de futur démocratique dont ils voulaient être les acteurs, a sa propre histoire. Cet article en ponctue quelques jalons, entre la philosophie (Bloch, Benjamin) et la sociologie (Elias), en montrant en quoi cette archéologie du « possible » permet de comprendre les usages contestataires du temps qui ont vu le jour sur la Place de la République entre avril et juillet 2016.

The Future is a Battlefield
Reflection on a Specific Form of Conflictuality
This contribution, at the interface of sociology and political philosophy, questions the type of social conflictuality revolving around time, and more particularly around the imagination of the future. We live, indeed, in a age of radical questioning of the philosophical and political slogan “There is no alternative”. But such a questioning – of which Nuit debout was an organic manifestation, inofar as it led thousands of ordinary citizens to put into question the type of democratic future of which they wanted to be the actors – has its own history. This article revisits some milestones of this history, between philosophy (Bloch, Benjamin) and sociology (Elias), showing how this archeology of the “possible” helps to understand the contesting uses of time that have come to light on the Place de la République between April and July 2016.

Politisation du temps à l’ère de l’instabilité
L’accélération de l’instabilité du monde est patente. Elle concerne aussi bien la désorganisation croissante des échelles du vivant, la raréfaction des ressources, la numérisation de nos moyens et conditions d’existences, un nouvel âge géologique communément dit « Anthropocène » – quelque critique soit l’emploi de ce terme qui convertit l’approche chronotopique en stade paradigmatique, millénariste, alors que la manière dont nous voyons le monde, nous mêlons à lui, est déjà le signe d’une hybridation entre technosphère et biosphère. Cet essai porte sur les manières de répondre aux instabilités dans un monde qui semble s’être accéléré, mais qui s’est avant tout pluralisé. Cependant, cette pluralité ne doit pas faire oublier la destruction accélérée des mondes sociaux-environnementaux, et la grande difficulté de la construction de résistances.

The Politization of Time in the Age of Instability
The acceleration of the instability of the world is obvious. It concerns the increasing disorganization of life-scales, the scarcity of resources, the digitization of our means and conditions of existence, a new geological age commonly known as the “Anthropocene”, a problematic term which converts the chronotopic approach in a paradigmatic, millenarian stage, whereas the way we see the world and mingle with it is already the sign of a hybridization between technosphere and biosphere. This essay focuses on various ways to respond to instabilities in a world that seems to have accelerated, but which has become more pluralistic. However, this plurality must not blind us to the accelerated destruction of the social-environmental worlds, nor to the great difficulty of the construction of resistances.

Économie & discordance des temps
La transition post-socialiste en Europe centrale & orientale
La transformation post-socialiste en Europe centrale et orientale au cours des années 1990 et 2000 a été l’enjeu d’une lutte des temps, qui recoupe sans s’y limiter les clivages théoriques en sciences économiques. Cet article présente les deux conceptions du temps et du changement de système qui ont eu des conséquences très concrètes pour les populations de ces pays à travers les programmes de réforme adoptés. Il souligne les limites de l’idéologie économique dominante et appelle à ne pas négliger la dimension institutionnelle des phénomènes économiques et la mémoire des compromis passés qu’elle représente.

The Economy and the Disjunctions of Time
The Post-Socialist Transition in Central and Eastern Europe
The post-socialist transformation in Central and Eastern Europe in the 1990s and the 2000s revealed two opposite visions of time that mirror the main theoretical divides in economics. This article presents these conflicting views of time and the system change which have entailed very practical consequences for the populations in these countries through the adopted reform programs. It emphasizes the limits of the mainstream ideology in economics and calls for an analysis that takes explicitly into consideration the institutional dimension of economic phenomena which embodies the memory of past compromises.

Le pouvoir des formatages à l’heure de la balconisation
Entretien avec Joël Vacheron
Cet entretien permet à Constant Dullaart de préciser sa définition de la « balconisation » et de commenter son intervention sur les logiciels de Facebook et d’Instagram ainsi que dans les racines idéologiques du logiciel Photoshop (à travers son œuvre Jennifer in Paradise). Comment des pratiques indissociablement artistiques et activistes peuvent-elles court-circuiter ce qui court-circuite nos attentions ?

The Power of Formating in the Age of Balconization
An Interview with Joël Vacheron
In this interview Constant Dullaart discusses his definition of “balconization” and comments his interventions on Facebook and Instagram, as well as the ideological roots of Photoshop (staged by his work entitled Jennifer in Paradise). How can artistic and activist practices short-circuit what short-circuits our attentions?

Le projet de cette mineure est multiple. Tout d’abord, il s’agit, dans une tension entre passé, présent et futur, de mettre en évidence, dans tout son dynamisme, le rapport à la terre des populations kanak. Relever leurs modalités propres d’existence à travers le temps et l’espace permettra de considérer les mutations de cette population avec […]

La Nouvelle-Calédonie fantôme
La Nouvelle-Calédonie se présente comme un territoire hétérogène marqué par le déploiement de contre-emplacements disciplinaires tels que le bagne, la réserve et la mine. Le présent article entend retrouver, à travers la formation de ces hétérotopies, ce qui module les identités, corrélativement au rapport à la terre, par le jeu insidieux des normes disciplinaires et régulatrices. Par-delà l’ethnologie qui s’attache à rendre compte de la primitivité du peuple kanak, on propose ici une mise à plat des préjugés, en revenant à la formation des identités colonisées. Le kanak n’est pas le contemporain de l’européen. C’est là une asymétrie temporelle qui s’apparie à une asymétrie spatiale pour dominer un peuple d’insoumis et lui prêter les traits du sauvage et du délinquant. Ce peuple et son territoire n’ont pas à être émancipés par la voie de la « modernisation » : ils appartiennent au présent et à l’avenir, n’en déplaise à ses détracteurs.

Ghostly New Caledonia
New Caledonia is a heterogeneous territory haunted by disciplinary counter-spaces like the penal colony, the reservation and the mine. This article attempts to retrieve, through such heterotopias, that which modulates identities, in correlation with the land, through the insidious play of disciplinary and regulating norms. An ethnological approach of the “primitiveness” of the Kanak people fights prejudices by revisiting colonized identities. The Kanak is not contemporaneous of the European. This temporary asymmetry parallels a spatial asymmetry staged to dominate this unsubjugated people in order to portray it as savage and delinquent. This people and its territory do not need to be emancipated by modernization; they belong to the present and the past, like it or not.

Politiser la jeunesse kanak
Au-delà d’une tradition calédonienne de boycott électoral, la jeunesse kanak délaisse un droit de vote chèrement acquis pour une sorte d’indifférence politique. Peut-on interpréter cette dépolitisation comme une rébellion, une fatigue démocratique face au recul permanent de la date du référendum ? Ou n’est-ce pas, plus fondamentalement, le signe de l’entrée de cette jeunesse dans la « modernité », mêlant individualité et rejet des tactiques politiciennes ? Quoi qu’il en soit, la reconquête citoyenne de cette frange de la population est, pour le mouvement indépendantiste, primordiale. Elle ne pourra se faire que par l’offre d’un projet de société et de perspectives crédibles d’insertion professionnelle ou de « reconnexion » à la terre.

Mobilizing the Kanak Youth
Beyond a tradition of electoral boycott, the Kanak youth looks away when voting time comes. Should this be interpreted as a form of rebellion, as democratic fatigue due to the constant pushing back of the date of the independence referendum, or as the sign of an entrance in “modernity”, in a mix of individualism and rejection of the politicians’ antics ? Reconquering this segment of the population is a crucial objective for the independentist movement. This can only be achieved by providing a credible project of society as well as new perspectives in terms of employment and “reconnection” to the land.

Des couvre-feux, des barrages routiers, des points de contrôle sur les autoroutes menant à Al Hoceima au nord-est du Maroc, des quartiers entourés de camions militaires, la police qui s’en prend physiquement aux manifestants, des arrestations massives, des militants enlevés dans les rues : depuis le 26 mai – le premier jour du Ramadan – la ville d’Al […]

Le 8 mai 2017, le Président-directeur Général d’une entreprise minière canadienne qui a pour logo les trois voiles de la Santa-Maria, la Colombus Gold, a adressé un message enthousiaste de félicitations au président de la République française fraîchement élu, l’ancien ministre de l’économie, Emmanuel Macron, qui, en 2015, avait manifesté son plus chaleureux soutien au projet […]

Le Souci de la nature. Écoféminismes et éthiques du care.

 

Souvent critiqué pour ses positions jugées essentialistes, l’écoféminisme a rapidement été écarté dun certain nombre de courants féministes, notamment parce quon a jugé quil proposait une épistémologie de la nature ambiguë, dans laquelle femme et nature étaient dangereusement associées. Cest dailleurs la même critique qui a conduit un certain nombre de féministes à rejeter le positionnement éthique de l’écoféminisme, souvent articulé autour de la notion de « caring » ou de « care », entendue comme lattention, le soin, le souci de lautre et les activités domestiques qui lui sont corrélatives. A partir des injonctions militantes 1à « aimer la nature », à la respecter comme une mère, ou à en prendre soin comme un enfant, certaines théoriciennes ont en effet cherché à faire de la notion de care un concept central de l’éthique écoféministe. Ces critiques ayant été cruciales dans la disqualification théorique de l’écoféminisme, il convient de les examiner ici dun point de vue philosophique.

Un des défis contemporains de l’écologique politique contemporaine pourrait être résumé ainsi : comment penser et œuvrer pour la protection de lenvironnement, si nous ne sommes pas dabord daccord sur lidée même que nous avons de la nature ? Ou : comment arbitrer localement et globalement des représentations concurrentes de la nature ? A cette question, l’écoféminisme apporte des solutions pragmatiques, partant des rapports les plus quotidiens et les plus immédiats que nous avons avec nos proches et le monde qui nous entoure. En sefforçant de mobiliser la notion de care, l’écoféminisme montre en effet quon ne peut initier une réflexion épistémologique sur la nature sans entamer préalablement une réflexion éthique sur les pratiques par lesquelles nous la transformons. Selon cette perspective, il se pourrait bien quil ny ait pas « une » nature à protéger, mais que la nature soit « ce que nous protégeons ». Entendue ainsi, la nature est un continuum infini de care-receivers, cest-à-dire de dépositaires de notre « souci de », de notre attention et de nos activités de soins. Plutôt que de chercher à moraliser notre rapport à « la » nature, objectivée par le pouvoir patriarcal et le capital, plutôt que de souscrire à des représentations à la fois hégémoniques et culturellement marquées de ladite nature, l’écoféminisme suggère quelle est cela même que nous protégeons quand nous faisons attention aux autres, quand nous pourvoyons à leur bien-être, quand nous réunissons autour deux les garanties de leur survie.

Cest pourquoi après avoir examiné quelques critiques adressées aux usages écoféministes de la notion de « care », je montrerai ses avantages théoriques et politiques, notamment dans la redéfinition de la nature et des liens qui nous unissent à elle.

L’écomaternalisme comme éthique écoféministe

Lune des principales critiques adressées à l’écoféminisme est de ne s’être jamais complètement émancipé de ce que certains appellent l’écomaternalisme. Par écomaternalisme, il faut entendre lextension du rôle maternel domestique (psychologique et pratique) au monde naturel et la mise en avant de ce rôle de mère dans la formulation de revendications écologiques et féministes. L’écomaternalisme désigne donc lapproche écologique fondée sur les valeurs et les pratiques de caring (dattention, de soin, et on peut ajouter, de reproduction) dont les femmes et les mères sont traditionnellement responsables dans de nombreuses cultures. Cet écoféminisme appellerait à « aimer la nature », à la « respecter comme une mère », ou à en « prendre soin » comme un enfant. De fait, aux Etats-Unis, l’écoféminisme sest dabord exprimé dans une série de mouvements « grassroot » qui rassemblaient des mères inquiètes de lavenir de leurs enfants, menacés par la pollution, par la guerre ou par des dérives incontrôlées de la technique. Cet 2écomaternalisme a donc puisé à deux sources3 : dune part le « maternalisme civique » du XIXe et du début du XXe siècle, dautre part les théories du care, élaborées dans le sillage des travaux de Gilligan. De ce point de vue, la notion de caring est, sans 4être nécessairement formulée, présente dès les débuts des premiers mouvements. Selon les détracteurs de l’écomaternalisme, ce courant tendrait à tenir pour acquis des définitions figées des femmes et de leur rôle familial et social. Il se contenterait en outre dexporter ce modèle idéologique dans la sphère écologique. La critique de cet écomaternalisme se décline en plusieurs arguments.

Le premier argument cible la conception figée de la femme que lusage de la notion de « care » semble induire. Cette critique, on laura reconnue, est celle à laquelle la plupart des féminismes de la seconde vague doivent répondre, à savoir de mobiliser des représentations figées de la femme, sans prendre en compte la multitude des expériences des femmes. Cette critique touche plus particulièrement lusage féministe de la notion de care, qui semble conforter les rôles de sexes imposés par la société patriarcale, et en particulier celui, pour les femmes, d’être les pourvoyeuses de soin. Corrélativement, on sest inquiété de ce que lusage de la notion de care ne limite le pouvoir des femmes à leur rôle social de mère, les empêchant ainsi de se poser en sujets politiques. Sans utiliser nécessairement le terme d’écomaternalisme, Janet Biehl reproche par exemple à la valorisation dun éthos du care d’être un simple « renversement » de la hiérarchie patriarcale, qui enferme les femmes dans la sphère de loikos, « au nom dun éthos domestique du « soin » [caring], de la « protection » [nurturing], et en invoquant au nom de liens organiques ou tribaux, un énigmatique et mystique « biologisme » » 5.

Sherilyn MacGregor ajoute que l’écoféminisme noffre pas de perspective critique, ni sur les pratiques de care elles-mêmes, ni sur les institutions dans lesquelles elles se déploient ou devraient se déployer. LAllemande Maria Miès ou lIndienne Vandana Shiva sont ici particuli6èrement visées, accusées de limiter le féminisme à une « politique de la survie ». En accordant une place cruciale aux activités domestiques de soin, dattention, de protection, de la nature et des êtres humains, bref, aux activités de caring qui sont, dans le monde capitaliste, données aux femmes et dévalorisées, cest accepter les fondements mêmes de la division sexuelle du travail et sempêcher de la remettre en cause. Selon MacGregor, qui invite les écoféministes à une réflexion plus profonde sur lorganisation contemporaine de la reproduction sociale, l’écomaternalisme est aveugle aux institutions et aux mécanismes politiques, et noffre pour toute stratégie de résistance que de « rester en vie ».

Une troisième critique consiste à souligner le caractère a- ou infra-politique et les impasses utopiques de l’écoféminisme. En mettant lemphase sur la sphère du foyer, les écoféministes ont selon Biehl négligé la sphère politique, ce que trahiraient la radicalité du mouvement et ses contradictions internes. Bielh rappelle aussi combien la sphère de loikos a pu être, dans lhistoire, le lieu des plus grandes oppressions pour les femmes et combien il est par conséquent naïf den promouvoir les valeurs à l’échelle de la Cité. Surtout, Biehl reproche à l’écoféminisme de dissoudre la séparation entre privé et public, entre famille et cité, entre politique et domestique, autrement dit, de faire de loikos une sphère suprême, celle à partir de laquelle se définiraient les rapports entre individus et les modes de gouvernement. Biehl sinquiète donc quune politique écoféministe ne soit une dérive tyrannique, où les rapports domestiques justifieraient labolition même dun contrat social fondé sur un engagement rationnel des participants. C7est pourquoi Biehl préfère fonder le projet dune communauté juste dans la faculté de raison dont dispose chaque individu, plutôt que sur des valeurs de caring supposées nous mettre en relation avec le reste du monde vivant.

Usages du care

Quoique ces critiques soient en parties fondées, je voudrais montrer ici quelles ignorent la spécificité des usages du care dans le cadre particulier de l’écoféminisme. Cette notion de care na pas seulement été importée dun féminisme « vieille école », réitérant ainsi une ontologie dualiste mille fois critiquée. Il serait inexact et injuste dinterpréter sa mobilisation comme un ready-made éthique bien commode pour aborder simultanément les questions féministes et écologiques. Quelques remarques simposent.

Tout dabord, la critique de MacGregor et de Biehl nest, au fond, pas nouvelle. Elle sinscrit dans des débats bien connus qui apparaissent dès la parution de louvrage de Gilligan. En proposant de se tourner vers une théorie de la citoyenneté plutôt que vers une éthique du care, MacGregor reformule lopposition entre les éthiques du care et les philosophies abstraites du droit qui, dans une certaine mesure, est initiée par les travaux mêmes de Gilligan. Lalternative, cependant, nest peut-être pas entre « care » et sphère publique, entendue comme le lieu où se débattent et se décident les principes dune société juste. Un système légal peut tout à fait être articulé à nos pratiques de caring, soit pour les formaliser, soit pour soutenir leur déploiement, soit pour les encadrer. Car pour penser les termes dune société juste, lessentiel nest peut-être pas de décider sil faut ou non faire taire nos valeurs éthiques, mais plutôt de répondre à la question : comment articuler des visées concurrentes du bien ou, comment penser la visée éthique dune vie bonne dans des institutions justes8 ? Dans le cadre plus spécifique de l’écoféminisme, il est peu probable que la mise en œuvre dune réflexion politique sur les moyens de faire face aux défis écologiques de demain puisse faire totalement l’économie dune réflexion éthique sur les moyens dhabiter le monde, cest-à-dire aussi de prendre soin de ceux qui le peuplent.

Par ailleurs, les critiques d’ « écomaternalisme » que nous venons d’évoquer ont tendance à dissimuler la diversité et loriginalité des usages de la notion de care dans le discours écoféministe. Je me limiterai ici à donner troi exemples de la façon dont la mobilisation dune éthique du care a permis aux écoféministes de remettre en cause nos cadres éthiques pour refonder notre rapport à la nature. Premièrement, la notion de care a permis de poser de manière urgente la question de la responsabilité écologique de notre génération envers les générations futures. Issu notamment des mouvements pacifistes et anti-militaristes, l’écoféminisme a dénoncé très tôt la menace que faisaient peser sur les générations dalors et sur les suivantes lescalade de la violence et la course à larmement nucléaire dans le cadre de la guerre froide. En recourant 9à la notion de care dans un cadre écologique, les écoféministes étendent donc son champ dapplication horizontalement à toute la nature, et verticalement à toutes les générations futures.

Au prisme de l’écoféminisme, la notion de care questionne aussi la nature ontologique des partenaires de la relation éthique. En témoigne par exemple lusage quen fait la philosophie éthique animale. La question animale apparaît en effet dès les années 1970 dans les débats écoféministes, et est systématiquement explorée dans les années 1980. Les travaux de C. Adams et de J. Donovan questionnent plus sp10écifiquement lusage de la notion de care dans le domaine de l’éthique animale. Pour Adams, par exemple, c11est sur le plan de lobjectification à laquelle ils sont exposés dans la culture patriarcale que femmes et animaux subissent une oppression comparable, ce qui justifie le rapprochement des combats féministes et des mouvements en faveur de la protection animale. Les critiques mentionnées plus haute tendent donc à ignorer les profondes transformations que l’écoféminisme fait subir au sujet de la philosophie moderne. Le meilleur exemple de ces innovations peut sans doute être trouvé dans les travaux de Rosi Braidotti qui, dans Transpositions par exemple, revisite les éthiques du care pour en faire un des modes privilégiés de rapport au monde de ses « sujets nomades ». En mobilisant les éthiques du care, les écoféministes nous invitaient à considérer la porosité de notre subjectivité prétendument autonome, les imbrications réciproques de différents modes dexistences naturels, bref, le caractère fondamentalement « interconnecté » de notre subjectivité, pas seulement aux autres êtres humains, mais au monde non-humain (animal, végétal, voire minéral). Elles proposaient de repenser en profondeur les catégories ontologiques sur lequel il reposait, dinaugurer une nouvelle révolution copernicienne, pour se donner la chance de repenser le politique.

Finalement, cest donc la nature même du care qui était questionnée. Intégrée à une critique du travail reproductif, la notion de care recoupe lensemble des activités qui, quoique non rémunérées, contribuent à laccumulation du capital en participant à la reproduction de la force de travail. Selon cette perspective, le care est perçu comme un travail à proprement parler, ce qui le débarrasse de ses accents moraux ou psychologiques. Une féministe comme Federici, par exemple, se montre dailleurs méfiante à l’égard des analyses psychologiques de Gilligan. Et ce dabord parce que cette approche a tendance à dissocier lattention et le souci de lautre de ses enjeux reproductifs, et donc du système dexploitation économique duquel ils sont solidaires. Federici et Gilligan se rejoignent sur le constat que les activités et les rapports de care sont, dans la société patriarcale, dissimulés, ou jugés non-pertinents. Mais pour Federici, les activités de caring doivent être un terrain de lutte privilégié dans les combats féministes, parce quil sy joue la reproduction même du capital et du système doppression qui lui est concomitant, donc la reproduction même de nos existences. Quoiquelles induisent une dimension psychologique, les tâches domestiques du care, tout comme leurs versions marchandes dans l’économie capitaliste (service ménager, aide à domicile, etc.), ne peuvent donc être réduites aux simples modalités dun rapport éthique. Lintuition dune obligation éthique à protéger lenvironnement se mue alors en nécessité impérieuse de reconnaître limportance fondamentale des activités de caring, En dautres termes, lapproche éthique des écoféministes fixe le cadre dun nouveau pacte avec la nature, dans lequel prendre soin de lenvironnement et du monde naturel nest pas un luxe moral mais une condition sine qua non au maintien de la vie.

Repenser la nature. La voie des éthiques du care.

Un des principaux arguments des écoféministes est davoir montré que le patriarcat orchestre des rapports de pouvoirs dans lesquels les hommes et la masculinité se placent comme maîtres et dominateurs des femmes et de la nature. Mais on a reproché aux tenantes dune éthique du care de maintenir une représentation confuse de la nature, et des bénéfices que cette dernière pouvait tirer de nos soins. Une 12éthique du care doit donc au moins pourvoir parvenir à finir ce quest la nature, en quoi elle peut être un partenaire de la relation de care, et finalement ce que veut dire en prendre soin.

Or sans doute y a-t-il autant de façons de prendre soin de la nature quil y a d’êtres humains et de communautés humaines. Daucuns en concluent quune éthique du care échouera nécessairement à fonder les termes dune politique écologique, car comment parviendrons-nous à protéger quelque chose sur la définition duquel il ny a pas de consensus ? Mais à linverse, tenter de définir la nature ne revient-il pas à circonscrire au préalable, et par là-même à objectiver, un champ épistémologique, éthique, politique, irréductible à toute définition ? Peut-être faut-il alors chercher ailleurs lintérêt des éthiques du care dans le champ écoféministe. En nous invitant à prendre soin de la nature, les écoféministes aspirent avant tout à éveiller notre conscience du monde naturel, condition indispensable à une forme dattention plus intensive de la nature, comme sa protection par exemple. Nest-ce pas, en effet, dans la possibilité dun caring about que peut germer la possibilité dun caring for ? L’éthique du care, na peut-être pas de contenu moral, et nen a peut-être dailleurs jamais eu, car elle consiste moins à mobiliser des valeurs surnaturelles, métaphysiques susceptibles de guider notre rapport à la nature, que de commencer à penser la nature comme cela même vers lequel sont dirigés notre soin et notre attention.

En faisant appel aux éthiques du care, les écoféministes ancrent l’éthique environnementale dans nos pratiques individuelles et collectives, au lieu de la fonder dans une série de valeurs supposées partagées par tous : le bien commun, la justice, la nature. Préserver lenvironnement, cela commence dans les plus quotidiennes de nos activités, dans les rapports les plus immédiats que nous pouvons avoir avec les autres et avec le monde qui nous entoure. Ce lien, individuel ou collectif, qui suppose parfois notre immanence au monde, est absolument fondamental pour établir un rapport écologique à la nature. En appeler au seul rationalisme, comme le fait Biehl, cest instaurer une distance à l’égard du monde naturel, nous arracher à la nature, qui certes lie les êtres humains entre eux, mais qui les distingue tout à la fois des autres êtres vivants. En faisant appel à une éthique de lattention au particulier et au contexte, les écoféministes rappellent limportance du lien qui nous lie à lautre (humain ou non) dans la prise de décision morale. A travers les éthiques du care, les écoféminismes font appel à notre intuition la plus immédiate, celle par laquelle nous sommes enclins à nous protéger nous-mêmes et ceux qui nous entourent et nous sont chers. To care about nature ne signifie donc pas tant se soucier ou prendre soin de la totalité de la nature que des êtres singuliers qui la peuplent. Cest donc là, dans les plus quotidiennes de nos activités, que se joue et se définit la nature.

Cette nature ne saurait être réduite au fantasme dun sans-lhomme, à la nature sauvage du romantisme ou encore à celle, objectiv(é)e, dont la science cherche à percer les secrets sous ses microscopes. Il sagit ici de la nature comme monde commun, comme ce dont nous faisons partie, ce que nous partageons. En invitant les éthiques du care dans une réflexion à la fois écologique et féministe, les écoféministes évitent le problème de fonder notre rapport éthique au monde sur la notion abstraite (le concept ?) de nature, qui porte demblée en elle une ontologie donnée, les accents coloniaux dune certaine histoire de lappropriation occidentale du monde. Les écoféministes proposent plutôt de partir de la nécessité la plus fondamentale, celle de reproduire la vie, de prendre soin de nous-mêmes, de prendre soin des autres et, pour cela, de prendre soin du monde qui nous entoure. Or cest dans ces activités que se dessine la nature, comme lhorizon même vers lequel tendent ces activités de care. Si lintuition dune oppression commune aux femmes et à la nature motive le discours écoféministe, la mobilisation dune éthique du care savère être une réponse pragmatique à une question théorique insoluble. Prendre soin de, faire attention à, bref, « to care », répond à linjonction de préserver la vie tout en laissant à « la vie » et « la nature » des contours à finir. Comprise en ces termes, la nature cest ce que nous nous donnons comme perspective dans toutes nos activités de caring.

Il nest donc pas certain que nous ayons à définir préalablement la nature comme un bien commun pour entamer des discussions sur la meilleure façon de la protéger. Avant d’être un bien, le commun est une activité partagée qui nous lie à la nature. A ce titre, les activités de la sphère domestique, par lesquelles nous prenons soin des autres, mais aussi reproduisons la vie, participent à la recherche de la vie bonne, dont les conditions vont bien au-delà du foyer. La mise en œuvre dune éthique du care écoféministe inaugure donc un changement de perspective. Non seulement elle nous dit tout dabord quil ny a pas, à proprement parler, quelque chose comme une nature à protéger. Mais elle nous indique aussi quil ne suffit pas de faire de la nature la résultante dun ensemble de discours, une somme de débats que des agents (scientifiques, politiciens, associations, artistes, etc.) auraient sur elle. Il ny a pas de nature sans la mise en œuvre dactivités par lesquelles nous protégeons la vie. Ou encore : la nature est la somme des activités de soin, dattention et de protection par lesquelles nous protégeons le monde qui nous entoure. A quoi il faut immédiatement ajouter quune telle position nest certainement pas un plaidoyer pour les mouvements pro-vie, quoique l’écoféminisme ait incontestablement trouvé des échos dans un certain féminisme théologique. La revalorisation des éthiques du care témoigne en effet avant toute chose dune volonté de laisser aux femmes les moyens de se réapproprier les modalités et les conditions du travail reproductif qui leur est traditionnellement confié, contre les menaces écologiques, capitalistes et guerrières qui les privent du moyen de contrôler leur propre corps.

Conclusion

Si donc la nature est laffaire de tous, cest parce quelle se joue à toutes les étapes de mon rapport à lautre, humain ou non humain. Dans la lignée des travaux de P. Linebaugh, Federici nous rappelle quil ny a pas de commun possible si nous ne renonçons pas à fonder notre vie et notre reproduction sur la souffrance des autres, si nous ne renonçons pas à nous considérer comme séparés deux. Cest donc dans lapparente banalité de notre quotidien que se construit du commun, dans toutes les tâches qui semblent les plus insignifiantes par lesquelles nous reproduisons la vie que sesquisse ce que nous appelons la nature. Pour agir sur la nature, et en faire un monde commun, il savère donc indispensable de maintenir le commun comme un horizon, « pas comme une pratique particulière, pas comme un sacrifice », nous met en garde Federici. Le commun, à chaque instant de nos existences, « doit être présent, doit modeler toutes nos pensées ». Cest pourquoi « il est important de construire le commun comme une perspective (…) à partir de la vie de tous les jours, et dans la production de tous les jours. 13» Cest dans le quotidien, à chaque étape de la transformation du réel que le commun doit être maintenu comme un horizon. En revalorisant les multiples façons par lesquelles nous témoignons dune certaine attention pour le monde qui nous entoure, les écoféministes proposent non pas de refonder nos cadres éthiques, tâche peut-être impossible, mais de repenser le monde commun. A travers les tâches quotidiennes par lesquelles nous reproduisons les conditions de notre existence, se dessine la nature, horizon encore lointain dun monde partagé.

1 Voir Roger J. H. King, « Caring About Nature. Feminist Ethics and the Environment », in Hypatia, vol. 6, no 1 (Spring 1991).

2 Voir Lois Gibbs, Love Canal : And the Birth of the Environmental Health Movement (Washington : Island Press, 2010) ; Carolyn Merchant, Earthcare (New York : Routledge, 1995)

3 Sherilyn MacGregor, Beyond Mothering Earth : Ecological Citizenship and the Politics of Care (Vancouver : UBC Press, 2006)

4 Cf. le sous-titre de l’ouvrage de Sara Ruddick, Maternal Thinking : Toward a Politics of Peace (Ballantine Books ed. New York: Ballantine Books, 1990).

5Ibid, 154.

6 Vandana Shiva, Staying Alive : Women, Ecology and Development (London: Zed Books, 1989).

7 Janet Biehl, Rethinking Ecofeminist Politics (Boston, MA: South End Press, 1991), 135-36 ; 140.

8 Paul Ricoeur dans Soi-même comme un autre (Paris : Seuil, 1990).

9 Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort (Paris : P. Horay, 1974)

10 Voir par exemple l’article de Norma Benney, « All of One Flesh : The Rights of Animals », in Leonie Caldecott et Stephanie Laland (eds.), Reclaim the Earth : Women Speak out for Life on Earth (London: The Women’s Press Ltd, 1983),. La question de l’animalité est aussi explorée dans un numéro intitulé “Nature” de Woman of Power: A Magazine of Feminism, Spirituality and Politics, en 1988.

11 Carol J. Adams, et Josephine Donovan, Animals and Women : Feminist Theoretical Explorations (Durham: Duke University Press, 1995) ; Josephine Donovan et Carol J. Adams, The Feminist Care Tradition In Animal Ethics : a Reader (New York: Columbia University Press, 2007).

12 Roger King, Ibid., p.85.

13 Conférence donnée à Hofstra University, enregistrée à “Making Worlds, an Occupy Wall Street Forum on the Commons, New York, February 16-18, 2012, http://www.youtube.com/watch?v=Eqw-yKU5-1o, ma traduction.

 

L’écoféminisme ou comment faire de la politique autrement
Né de la rencontre entre aspirations féministes et luttes écologiques, liant la critique de la domination de la nature et celle de la domination des femmes, refusant de séparer production et reproduction (biologique et sociale), l’écoféminisme se développe en une diversité de mouvements, aux États-Unis, mais également dans différents pays du Sud, qui ont en commun de ne pas mettre la politique au service de la nature, mais de faire de la nature, vue comme une communauté de vie, une politique nouvelle.

Ecofeminism or How to do Politics Differently
Ecofeminism resulted from the encounter between feminist aspirations and ecological struggles, tying together a critique of domination upon nature and upon women, refusing to separate production from reproduction (biological and social). It has developed into a rich diversity of movements, in the USA but also in various countries from the South. These movements share a common refusal to put politics in the service of nature, as well as a common attempt to find in nature, considered as a community of life, the source of a new politics.

Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon. Le rêve de la raison

Le projet World Brain, publié sur le site d’Arte Creative (worldbrain.arte.tv), propose une promenade à travers des contes folkloriques et hétéroclites : data centers, magnétisme animal, l’Internet vu comme un mythe, la vie intérieure des rats, comment rassembler un réseau de chercheurs dans la forêt, comment survivre nu dans la nature avec Wikipédia, comment connecter des […]

Un nouveau printemps pour l’écoféminisme ?
Convergence des luttes ! Ce mot d’ordre résonne de plus en plus fort chez les résistants au « système ». Mais pourquoi l’écoféminisme, qui justement travaille depuis quarante ans à cette convergence en déployant expériences militantes et renouvellements théoriques, reste-t-il si méconnu ? Cette introduction tente de clarifier les atouts de ce mouvement multiforme tout en exposant les critiques qui lui ont été adressées ; elle suggère aussi quelques pistes pour une possible évolution future.

A New Spring
for Ecofeminism?
A convergence of struggles! This demand resonates with increasing strength among those who resist the “system”. Why then doesn’t ecofeminism, which has attempted to materialize this convergence through activist experiences and theoretical breakthroughs over the last forty years, meet a wider public? This introduction tries to showcase the strengths of this multifarious movement, as well as the criticisms it has had to face. A few possibilities for further evolutions are discussed along the way.

Pour un écoféminisme de l’égalité

Pour un écoféminisme de l’égalité
Dans cet article, on propose un écoféminisme non essentialiste qui relève d’une réflexion éthique et politique sur les rapports de l’être humain à la Nature. Orienté vers l’écojustice et la durabilité, cet écoféminisme critique se caractérise par la défense des principes d’égalité et d’autonomie, le dialogue interculturel, une acceptation de la science et de la technique limitée par le principe de précaution ainsi que l’universalisation de l’éthique de la sollicitude.

For an Ecofeminism of Equality
This article describes a non-essentialist form of ecofeminism which questions ethically and politically the relations between mankind and nature. Geared towards ecojustice and sustainability, this ecofeminist critique stresses principles of equality and autonomy, of intercultural dialogue, of an acceptation of technoscience limited by the precautionary principle, and by the universalization of an ethics of care.

Sensibilités climatiques entre mouvances écoféministes et queer
Cet article explore quelques liens et frictions qui existent entre deux mouvements et courants de pensée qui sont d’abord des expériences militantes, des vécus, des rencontres. Il retrace quelques lieux de connexion et de divergence des pratiques activistes et identités queer vis-à-vis de l’écoféminisme. Dialogue et récits entremêlés espèrent faire sentir différemment la manière dont ces liens s’articulent à la fois dans les pratiques de résistance et dans les ressentis militants quotidiens.

Convergence between Feminist and Queer Movements in Mobilizations on Climate Issues
This article explores a few links and points of friction between movements which are first and foremost activist experiences, lived moments and encounters. Connections and divergences between queer practices and ecofeminism are investigated through a dialogue and narrations that help us feel how such links articulate practices of resistance with daily activist experiences.

Solidarité versus identification
Le débat entre écoféminisme et deep ecology
Le débat entre l’écologie profonde et l’écoféminisme définit une constante dans le développement de ces deux courants de pensée. En resserrant notre attention autour des deux figures centrales de chacun de ces courants que furent Arne Naess et Val Plumwood, nous souhaiterions montrer que la proposition clé qu’avance cette dernière d’une solidarité politique avec la nature demande pour être comprise d’être située en relation polémique avec la thèse d’une identification entre humains et non humains défendue par le théoricien de la deep ecology.

Solidarity vs. Identification
The Debate between Ecofeminism and Deep Ecology
The debate between deep ecology and ecofeminism revolves around a constant feature of both currents of thought. By focusing attention on a central figure of each movement—Arne Naess and Val Plumwood—this article attempts to show that the key proposition elaborated by the latter, that of a political solidarity with nature, can only be understood in polemical relation with the thesis of an identification between humans and non-humans, as defended by the theorist of deep ecology.