Archives par mot-clé : nature

Bombatalu, la vague qui frappe trois fois

Depuis le séisme qui a ébranlé la région de Palu le 28 septembre 2018, le mot « liquéfaction » est devenu synonyme de terreur sur l’île de Célèbes. Ce phénomène géologique, qui fait qu’un sol à grains fins et saturé d’eau perd immédiatement sa compacité en raison de vibrations sismiques soudaines et puissantes, a englouti plus de 12 000 […]

Écrire le monde depuis l’Afrique, inscrire l’Afrique dans le monde ou comme un fragment du monde, voilà bien une tâche grisante et, la plupart du temps, propre à la perplexité (Mbembe 2001). Comme nom et comme signe, l’Afrique a toujours occupé une position paradoxale dans les formes modernes du savoir (Mudimbe 1988). D’un côté, l’Afrique […]

Les deux textes qui suivent saluent la publication récente de l’ouvrage de François Matheron, L’homme qui ne savait plus écrire, Paris, La Découverte, 2018. François Matheron, philosophe, enseignant, traducteur d’Antonio Negri et spécialiste de Louis Althusser, a été l’un des fondateurs de la revue Multitudes. Il lui a consacré un travail énorme et décisif depuis […]

Tyrannies de la transparence
L’idéal de transparence semble s’imposer à tous les esprits comme une évidence. Toute opacité est suspecte de cacher des pratiques douteuses (népotisme, corruption, détournement, abus) en faisant obstacle à une indispensable soif de vérité. Prenant à contre-pied cette aspiration commune à tout rendre transparent, on s’efforce ici de souligner certains des coûts, des écueils et des victimes collatérales de l’impératif de transparence agité aujourd’hui de façon irréfléchie dans nos discours publics.

Tyrannical Transparency
The ideal of transparency imposes itself as obvious. Any form of opacity looks suspicious: it must hide corruption, nepotism or misdeeds. We attempt to take some distance from this categorical imperative of universal transparence, by shedding light on a number of its costs, dangers and collateral damages.

La transparence est notre censure
Contrairement à ce qu’on continue d’affirmer, l’âge de la censure n’a pas été remplacé par un âge de la transparence. Dans les régimes post-répressifs qui caractérisent nos sociétés, la transparence représente une forme nouvelle, particulièrement efficace – car imperceptible – de censure. Si la nature de ce nouveau mécanisme de sélection nous échappe encore, c’est parce que nous restons prisonniers d’une conception moderne – et prohibitive – de ce qu’est la censure. Pourtant, à ses origines, l’institution du « census » n’avait pas pour but d’interdire mais de recenser les vies afin de les gouverner plus efficacement.

Transparency is our Censorship
Contrary to common belief, the age of censorship has not been replaced by an age of transparency. In our post-repressive societies, transparency is a new and efficient—because unnoticeable—form of censorship. We fail to see it because we remain trapped in modern (prohibitionist) conception of censorship. But originally, the institution of the census did not intent to forbid, but to count and compute people’s life in order to govern them more easily.

Onze thèses sur la transparence
L’informatique de la domination s’est non seulement emparée de l’utopie de la transparence, elle l’a radicalisée. Nouveau « code » civil, assorti d’une injonction à une visibilité intégrale, la transparence innerve aujourd’hui le code-source des plates-formes numériques, sur la trame desquelles se tisse désormais un nombre toujours croissant de nos interactions. Par un démontage en règle de nouvel outillage idéologique de l’asservissement, ces onze « thèses » plongent au cœur de l’alliance un peu trop heureuse entre logique du capital et devenir-numérique du monde.

Eleven Theses on Transparency
Digital domination has not only invested the utopia of transparency, it also radicalized it. New civil “code”, resting on an imperative of total visibility, transparency inhabits the source-code of digital platforms, the very canvas which weaves our daily interactions. Debunking this new ideological toolbox of servitude, these eleven theses invite the reader to plunge into the all-too-happy alliance between the logic of capital and the becoming-digital of the world.

Le reste de la transparence

Le reste de la transparence
La gouvernementalité algorithmique répond à l’appel à la transparence par la mise en corrélation de données numériques semblant créer un double du réel parfaitement adéquat. Cette opération de représentation du réel peut être questionnée comme celle d’un langage, et même d’une écriture ; mais en s’appuyant sur les travaux de Jacques Derrida, on peut s’apercevoir que ce langage serait alors privé de sa capacité à induire reprise, correction, ajustement. C’est sur ce mythe d’une totalité close sur elle-même, sans reste, que repose le mot d’ordre de la transparence.

Transparency and its Leftover
Algorithmic governmentality responds to the imperative of transparency by correlating digital data in order to generate a perfectly adequate mirror-image of reality. This operation of re-presentation can be addressed as an issue of language and writing; but it also can questioned in its incapacity to allow for reiteration, correction, adjustment. The call for transparency rests on this myth of a totality closed upon itself, deprived of any leftover.

Logistique de la « dématérialisation »
La dimension immatérielle de notre réalité, grâce aux prothèses informatiques et médiatiques, est devenue de plus en plus étendue et puissante. Cet article suggère que la prétendue « dématérialisation » comporte le recel des conditions matérielles nécessaires à son propre essor. Il examine le rôle joué par la logistique dans ce processus de refoulement systématique de la jointure entre matériel et immatériel. Permettant que la marchandise puisse « apparaître » presque magiquement sur les rayons des magasins ou directement chez nous, et que les déchets puissent « disparaître » tout aussi magiquement, l’organisation logistique actuelle repose sur un mix unique de transparence et d’opacisation.

The Logistics of “Dematerialization”
The immaterial dimension of our reality, powered by our computational and medialized prostheses, is becoming ever wider and more powerful. This article suggests that the so-called “dematerialization” hides away the material conditions that are necessary to its dominance. It inquires into the role played by logistics in this systematic repression of the articulation between the material and the immaterial. By allowing commodities magically to “appear”, and trash no less magically to “disappear”, the logistical organization currently in place rests on a unique mix between transparency and opacity.

Des intimités transparentes ?
Outil de gouvernance à toutes les échelles – globale, nationale, locale – la transparence s’est imposée comme une norme à la fois morale, économique et politique. L’intimité n’y échappe pas. La reproduction, les origines, les identités, les sexualités, qui en seraient un pan important, se trouvent ainsi à l’avant-garde d’une transparence quasi managériale, qui s’épanouit dans une exposition numérique sans limite. Cet article questionne différents aspects de ce phénomène.

Transparent Intimacies?
As a multi-scale instrument of governance (global, national, local), transparency imposed itself as a moral, economic and political norm. Intimacy does not escape from its reach and claims. Reproduction, origins, identities, sexualities, which are posited as some of its important dimensions, are thus put at the vanguard of a quasi-managerial form of transparency, which thrives within a limitless digital exposure. This article questions various aspects of this phenomenon.

  « Ce qui est mesuré s’améliore. » Peter Drucker Une brève note biographique pour commencer : à l’été 2014, j’ai reçu un financement de recherche du gouvernement britannique pour réaliser un projet intitulé « Interroger le tableau de bord : données, indicateurs et prise de décision ». Le projet comprenait trois études de cas de « tableaux de bord », dont l’un […]

Le pipeline et le blocus
Le Michigan est le site de trois pipelines : pétrole, plomb et marchandises. Cet essai retrace les crises de ces pipelines et les possibilités de lutte contre leur établissement. En examinant les limites et les potentiels du blocage propre à « l’action éco-directe », nous pouvons dégager certaines leçons qui pourraient être généralisées à d’autres luttes. En particulier, dans une phase capitaliste de circulation, une tactique consistant à arrêter les flux peut être utile dans des scénarios impliquant d’aller au-delà du simple arrêt de la construction d’un oléoduc. Mais, si une interruption peut ralentir la reproduction du capital, elle pose des défis à la reproduction du social. Ces défis peuvent être surmontés par des blocages qui cherchent non seulement à mettre fin à la situation génératrice du conflit, mais également à créer de nouveaux rapports sociaux.

The Pipeline and the Blockade
Michigan is the site of three pipelines: oil, lead, commodities. This essay traces the crises of these pipelines and the possibilities for struggle against them. By examining the limits and potentials of the “eco-direct action” blockade, we can discern certain lessons that might be generalized onto other struggles. In particular, in a capitalist phase of circulation, a tactic associated with halting flows can be of use in scenarios beyond just stopping construction of an oil pipeline. But, while interruption may slow the reproduction of capital, it poses challenges for the reproduction of the social. These challenges may yet be overcome by blockades that seek not only to halt, but also to create new social relations.

Dans les replis de la reproduction
La reproduction fut naguère le concept de la pensée critique le plus fertile et le plus proliférant quant au plan politique. Que cela signifierait-il d’y revenir aujourd’hui, dans un monde marqué par la surveillance algorithmique, la crise environnementale, et les États bien armés pour mener les guerres sociales ?

In the Folds of Reproduction
Reproduction was once the most politically fertile and expansive concept of critical thought. What would it mean to return to it today, in a world marked by algorithmic surveillance, environmental crisis, and weaponized welfare-war states ?

Le vampire et le propriétaire

Le vampire et le propriétaire
Le capitalisme n’est pas d’abord un vampire. Pour sucer le sang de ce qu’il exploite en tant que « force de travail », il doit tout d’abord s’être approprié non seulement cette force de travail, mais tout ce qui la rend possible, c’est-à-dire l’ensemble de ses conditions d’existence – tout ce qui permet sa « reproduction ». Cette appropriation est le lieu d’un combat, dont l’enjeu est le refus de la mise au travail généralisée, des humains et des non-humains, opérée par le capital. Un tel combat suppose une clarté sur ce que sont les points de métastabilité de la politique du capital, ou ce que l’on a longtemps appelé ses « contradictions objectives ». Mais il suppose aussi que la subjectivité qui connaît ces contradictions prenne sur elle, en quelque sorte, cette nécessité que l’ancien marxisme voulait trouver dans le mouvement de l’Histoire et dans le développement de ses contradictions. Il y a une contingence radicale des initiatives politiques, mais il y a bien une nécessité subjective à répondre à la disparition des conditions de vie sur la planète.

The Vampire and the Owner
Capitalism is not primarily a vampire. To suck the blood of what it exploits as “labor power”, it first must have appropriated not only that labor power, but also all that makes it possible, that is to say, all its conditions of existence—all that enables its “reproduction”. This appropriation is the site of a political struggle, the stake of which is the refusal of the generalized work of humans and non-humans, operated by capitalism. Such a struggle presupposes a clarity about the points of metastability of the politics of capital, or what has long been called its “objective contradictions”. But it also supposes that the subjectivity that knows these contradictions deals with the objective necessity that the old Marxism found in the movement of History and in the development of its contradictions. There is a radical contingency of political initiatives, but there is a subjective need to respond to the disappearance of living conditions on the planet.

  Si Molière était encore parmi nous, qu’aurait-il pensé de notre Bourgeois numérique de cette fin d’année 2018, si enchanté de découvrir les miracles de l’intelligence artificielle (IA) ? N’aurait-il pas gratifié cet héritier du Bourgeois gentilhomme, inspiré comme il se doit par sa Mama IA Google, d’un nouveau titre de grand Mamamouchi ? Tandis que sa […]

Qui sont 
les « victimes » du quartier La Chapelle ?

  Les données statistiques françaises montrent sans ambiguïté que les violences contre les femmes sont majoritairement commises par des proches dans la sphère privée. Pourtant, un dispositif complexe de contrôle spatial de genre tend à convaincre les femmes que les espaces extérieurs sont risqués, et parallèlement conforte les hommes dans leur sentiment que ces mêmes […]

  § 1 : Il faudrait faire l’histoire de notre inattention1. Elle montrerait qu’il existe des formes de vie qui sont incapables de se reconnaître comme des formes de vie. Car c’est cette incapacité qui fait dérailler la langue au point de la faire déraisonner. Une anthropologie de l’inattention est celle d’un mode d’existence qui en […]

Habiter l’inséparation
Nous sommes désormais entrés dans l’ontologie de l’inséparation. Un mouvement de fond nous a fait passer d’un univers humaniste composé d’entités séparables à un réel inséparé où tous les phénomènes devenus globalisés sont liés a priori (et non a posteriori), en intra-relation de co-évolution et de co-dépendance. Notre monde élabore une nouvelle condition d’existence, d’où la figure de l’Autre a disparu. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Là n’est pas la question. Cela est.

Dwelling in Inseparation
We have entered the ontology of inseparation. A deep and inescapable movement is pushing us from a humanist universe made of separable entities towards an unseparated real, where all phenomena are globalized and tied together a priori (rather than a posteriori), in intra-relations of co-evolution and co-dependence. Our world is giving birth to a new condition of existence, from which the figure of the Other has disappeared. Is it a good thing? A bad thing? That is not the question. The point is that we are unseparated, like it or not.

Logique de la frontière
À partir de la différence entre les frontières naturelles dites « bona fide », et les frontières artificielles, dites « fiat », cet article tâche de montrer qu’une frontière n’est jamais un résultat mais processus, qui fait passer l’homogène dans l’hétérogène et inversement. On en conclut que la pensée sépare ce que la vie confond en variétés intensives, et que la vie dégrade ce que la pensée sépare, « frontière » étant le nom de ce qu’opère toute vie pensante et toute pensée vivante.

Logic 
of the Border
On the basis of a distinction between natural borders (qualified as “bona fide”) and artificial (or “fiat”) borders, this article attempts to show that a border is not so much a result as a process, whereby the homogeneous enters the heterogeneous, and reciprocally. The conclusion is that thought separates what life unites in intensive varieties, and that life degrades what thought separates—“border” being the name of the action performed by any thinking life and by any living thought.

Dialectique de la séparation
Au-delà d’une opposition entre approches néo-matérialistes, qui insistent sur l’inséparé (l’immanence de la matière) et réalismes spéculatifs, qui affirment une séparation ontologique (la transcendance de l’objet), je propose dans cet article une dialectique de la séparation dont l’objectif est de montrer comment la séparation travaille de l’intérieur l’immanence de la matière.

Dialectic of Separation
Beyond the opposition between neo-materialist approaches, which insist on the inseparated (the immanence of matter), and speculative realisms, which assert an ontological separation (the transcendence of the object), I propose in this article a dialectic of separation, by which I attempt to show how separation elaborates from within the immanence of matter.

Exercice de navigation sur Notre Mer d’îles d’Epeli Hau’Ofa
Dans une conférence prononcée en 1993, le penseur et conteur fidjien Epeli Hau’Ofa propose de substituer au regard colonial réduisant le milieu de vie des peuples du Pacifique à des îles petites et isolées un regard océanique prenant acte de l’existence ancestrale d’une mer d’îles. Le présent article s’intéresse aux horizons que nous ouvre ce texte pour penser ce qui aujourd’hui nous insépare.

Navigation Exercise on Epeli Hau’Ofa’s Our Sea of Islands
In a 1993 lecture, Epeli Hau’Ofa, thinker and storyteller fom the Fidji Islands, invited us to reject a colonial gaze, reducing the life environment of Pacific islanders to scattered and isolated islands, in order to welcome a common life-form connected rather than separated by the ancestral existence of a sea of islands. This article attempts to unfold some of the horizons opened by this text in order to better understand what inseparates us in today’s world.

Hors de la maison
De l’alimentation ou de la métaphysique de la réincarnation
Dès ses origines, l’écologie a toujours voulu présupposer l’existence parmi les êtres vivants non-humains d’un ordre, d’un équilibre naturel qu’il est nécessaire d’affirmer pour nier ou refouler l’apparente « guerre de tous contre tous » censée régner entre les différentes espèces naturelles. L’article essaie de définir les présupposés théologiques de cette idée d’ordre, et de montrer qu’au centre de l’interaction entre toutes les espèces, il y a une activité d’inclusion et d’inséparation qui se manifeste par l’alimentation.

Outside of the Home
On Alimentation, or On the Metphysics of Reincarnation
From its origins, ecology always presupposed the existence, among non-human living beings, of a natural order and balance it needed to assert in order to negate or repress the “war of all against everyone” perceived between various natural species. This article attempts to define the theological requirements of the idea of such an order, and to show that, at the very core of the interaction between species, one finds an activity of inclusion and inseparation, which manifests itself through alimentation.

Timothy Morton
Hyperobjets
Le déréglement climatique est sans doute l’exemple le plus dramatique d’« hyperobjet », à savoir d’entités de dimensions temporelles et spatiales si disproportionnées à nos habitudes de perception que nos cadres de pensée et de compréhension s’en trouvent déjoués. Cet article explique ce que sont les hyperobjets et évoque leur impact sur nos modes de pensée ainsi que sur les façons dont nous devons apprendre à coexister. Les hyperobjets nous forcent à prendre en compte l’inséparé.

Hyperobjects
Global warming is perhaps the most dramatic example of “hyperobjects”—entities of such vast temporal and spatial dimensions that they defeat traditional ideas about what a thing is in the first place. This article explains what hyperobjects are, and their impact on how we think and must learn to coexist. Hyperobjects force us to account for the inseparated.

Du don à l’investissement
Les métamorphoses de la solidarité
Depuis les années 1980, les organisations non gouvernementales ont développé un marché de l’aide humanitaire, qui a été relayé dans les années 1990 par les organisations internationales. L’importance du capital émotionnel susceptible d’être rassemblé par ces motifs a conduit les entreprises à vouloir également se placer sur ce marché pour se positionner comme acteur majeur de la société. La gouvernance d’entreprise devient le modèle suivi par toute institution, tandis que l’entreprise prétend devenir bien commun pour sauver la planète. La finance se convertit aux investissements socialement responsables. Comme l’affiche une entreprise chinoise : « le marché est le self-service du bonheur ».

From Giving to Investing
Metamorphoses 
of Solidarity
From the 1980s onwards, NGOs developed a market for humanitarian aid, relayed in the 1990s by international organizations. The considerable emotional capital collected around such initiatives led companies to enter this market, and to reposition themselves as major players on social issues. Company management becomes the model for all institutions, while companies claim to save the planet in the name of our common good. Meanwhile, finance converts itself to socially responsible investments. A poster by a Chinese company recently read: “The market is self-service for happiness”.

Le boum de la philanthropie
À la suite des États-Unis, où le don a été façonné par les milliardaires comme produit financier de rêve et acte de satisfaction morale, les classes moyennes françaises donnent de plus en plus à des associations d’intérêt général. Le financement privé par le mécénat populaire connait un véritable succès de marketing, que l’on peut qualifier de « marketing social ». Mais, parallèlement au développement du mouvement associatif, on assiste, depuis les années 90, à l’émergence de nouveaux samaritains, véritables despotes éclairés : les fondations. À côté des donateurs charitables de la société civile, le donateur philanthropique se positionne entre l’action de l’État-providence et les organismes paritaires chargés de porter l’intérêt général. Leur puissance leur permet de redéfinir cet intérêt général à leur profit. Le boum de la philanthropie est donc lié à une certaine incapacité de l’État-providence, grand redistributeur central, à étendre sa couverture à tous les citoyens, et surtout, aux causes lointaines. Un avenir radieux est donc promis à la philanthropie.

The Boom of Philanthropy
Following the United-States, where philanthropy was shaped by billionaires as a dream financial product and an act of moral satisfaction, the French middle classes increasingly donate to associations of general interest. Private sponsorship through popular philanthropy is a marketing success, which can be described as “social marketing”. But, parallel to the development of the associative movement, we have witnessed, since the 90s, the emergence of new Samaritans, real enlightened despots: the foundations. Next to the charitable donors of civil society, the philanthropic donor is positioned between the policies of the Welfare State and the joint bodies in charge of the general interest. Their power allows them to redefine this general interest to their advantage. The boom of philanthropy is thus linked to a certain incapacity of the Welfare State, the great central redistributor, to extend its coverage to all citizens, and especially to distant causes. A bright future is promised to philanthropy.

Une offre morale plastique
L’offensive 
de l’ONG World Vision au Liban
Depuis quinze ans, le monde arabe, en particulier le Liban, est le théâtre d’une campagne dynamique d’évangélisation, lancée par le protestantisme évangélique, qui accorde une place prépondérante à la conversion. L’organisation non gouvernementale (ONG) est la structure privilégiée des évangélistes. Elle s’adapte parfaitement aux caractères d’une mouvance qui fonctionne en réseau, au plan transnational, et investit de larges pans du social et de l’économique. Dans cet article, on questionne les valeurs dont se réclame une ONG évangélique particulière, World Vision, et la manière dont elles sont reçues par les convertis. En analysant les parcours de deux protagonistes, Melkon et Mona, on tente de montrer que les valeurs morales alléguées par l’ONG permettent aux individus de donner sens et cohérence à leurs parcours conversionnels. Si World Vision travaille à la valorisation des individus et met en relief les manquements de la société libanaise en matière de solidarité, l’ONG participe paradoxalement à fragiliser la cohésion familiale.

A Flexible 
Moral Offer
The Offensive 
of the NGO World Vision in Lebanon
For fifteen years, the Arab world, in particular Lebanon, has experienced a dynamic campaign of evangelization, launched by evangelical Protestantism, which gives a preponderant place to conversion. NGOs are the privileged structures of the Evangelists. They perfectly adapt to the characteristics of a transnational movement that operates as a network and invests large parts of the social and economic spheres. This article questions the values ​​of a particular evangelical NGO, World Vision, and their reception by converts. By analyzing the trajectories of two protagonists, Melkon and Mona, we try to show that the moral values ​​alleged by the NGO allow individuals to give meaning and coherence to their conversion paths. While World Vision works to promote individuals and highlights the failings of Lebanese society in terms of solidarity, the NGO paradoxically contributes to weaken family cohesion.

La démocratie comme enquête et comme forme de vie
La notion de forme de vie se retrouve aujourd’hui dans des contextes théoriques divers – Théorie critique, Wittgenstein, biopolitique, étude des styles et anthropologies de la vie. Elle permet de penser de nouvelles formes de critique et d’éthique dans un monde touché par le changement global et la radicalisation des inégalités sociales, sanitaires et environnementales. Au-delà de la vulnérabilité des formes de (la) vie humaine, apparue en situations de désastre ou de dénuement, le concept de formes de vie s’est également développé à l’articulation du social et de la vie pour décrire les diverses façons de faire inventivité et créer de nouvelles formes de vie. Cette présentation vise à rendre compte de la transformation en cours que signale cet usage dans des domaines tels le travail, la critique sociale ou l’innovation démocratique et les lieux où s’expérimentent de nouvelles formes de vie démocratique.

Democracy as an investigation and a form of life
The notion of form of life is actually found in various theoretical contexts – Critical Theory, Wittgenstein, biopolitics, study of styles of life and anthropology of life. It makes possible to think of new forms of criticism and ethics in a world affected by global change and radicalization of social, health and environmental inequalities. Beyond the vulnerability of the forms of (the) human life, sprung in situations of disaster or bareness, the concept of forms of life has also developed at the articulation of the social and the life, to describe the various ways of doing inventiveness and creating new forms of life. The purpose of this presentation is to report on the ongoing transformation of the use of this concept in areas such as work, social criticism or social innovation, as well as place where new forms of democratic life are experimenting.

Formes de vie, milieux de vie
La forme-occupation
Les occupations actuelles, comme celle des universités, des bocages de Notre-Dame-des Landes ou des forêts de Bure sont exemplaires de la recherche d’une politique d’autonomie appuyée sur des formes de vie encourageant la cohérence entre mode de vie, pensée et activité pratique. Une occupation est le fait d’ouvrir une brèche dans le temps et l’espace en explorant des formes variées de vie qui se soustraient de la réalité sociale et du système marchand. L’article expose plusieurs des formes de vie conciliant monde sensible et puissance d’agir, à l’œuvre par exemple dans les ZAD.

Forms of life
Living environments
Occupation of places
Squats and current occupations, such as Notre-Dame-des-Landes or Bure (France), high point of contestations are seeking for a politic of autonomy, supported by “forms of life” encouraging the coherence between way of living and thinking and practical activity. What we call form-occupation is opening a gap in time and space by exploring various forms of life that are escaping from social reality and from the capitalist system. The article exposes many of these forms of life in the Zones to be defended (Zad) that reconcile the sensible world and the power of acting.

La dynamique culturelle des formes de vie sociales
Le matérialisme de Max Horkheimer
Cet article a pour objectif de mettre à l’épreuve l’indétermination conceptuelle du terme « Lebensform » (forme de vie) dans la tradition philosophique allemande, en cherchant à montrer ce que l’on trouve dans la première Théorie critique, une lecture matérialiste des « formes de vie ». On se propose de la reconstruire, en rendant compte du concept dynamique de la culture élaboré par Horkheimer au cours des années 1930, dans un dialogue étroit, quoique implicite, avec le matérialisme marxien de L’Idéologie allemande.

Cultural dynamics of social life forms
The materialism of Max Horkheimer
This article aims to challenge the conceptual indeterminacy of the term “Lebensform” (form of life) in the German philosophical tradition, seeking to show what ones find in the first Critical Theory, a materialist reading of “form of life”. It is proposed to reconstruct it, reflecting the dynamic concept of culture developed by Horkheimer during the 1930s, in a close dialogue, wathever implied, with the Marxian materialism of German Ideology.

La question démocratique
Politique et forme de vie
Si le système de gouvernement représentatif a perdu une grande part de sa légitimité, c’est que les personnes qui font l’expérience des manières ordinaires d’exercer les droits et devoirs attachés à leur statut de citoyen ont développé une conception du politique qui leur permet de porter des jugements sur l’action des pouvoirs publics, de contester la façon dont ceux-ci assurent le bien commun, et de revendiquer de nouveaux droits. Au lieu de considérer la disparition du consentement aveugle des gouvernés comme une preuve d’infantilisme ou d’irrationalité, il faut y voir l’extension de la vigilance des citoyen.ne.s à l’égard de ceux et celles qui les représentent. Cette vigilance tient sa légitimité de l’idée de démocratie comme forme de vie. La question démocratique, telle qu’elle se pose aujourd’hui, est celle de la reconnaissance de la capacité politique pleine et entière des citoyen.ne.s, à laquelle la pensée de l’antidémocratie s’oppose de façon obstinée. C’est à cette pensée qu’il faut donc renoncer.

The democratic question
Politics and life form
If the system of representative
government has lost much of its
legitimacy, it is because people who experience ordinary ways of exercising the rights and duties attached to their citizenship have developed a conception of politics that makes it possible to make judgements about the action of public authorities, to dispute the way in which they insure the common good and to claim new rights. Instead of considering the disappearance of the blind consent of the governed as a proof of infantilism or irrationality, it must be seen as an extension of the vigilance of citizens towards those who represent them. This vigilance derives its legitimacy from the idea of democracy as a form of life. The democratic question, as it is posed today, is that of the recognition of the full political capacity of the citizens, to which anti democracy thinking stubbornly opposes. It is to this thought that we must renounce.

La critique comme forme de vie démocratique
L’actualité bouillonnante de l’idée de formes de vie a accouché de tentatives multiples de conceptualiser la démocratie comme forme de vie. Cet article met en évidence certains écueils de cette réflexion en train de s’ébaucher, en particulier l’accent placé sur les enjeux de connaissance de la démocratie, la primauté conférée à l’idée de règle pour penser les institutions, et le retour à la vertu comme ressort de la démocratie. Il défend, par opposition, une conception de la démocratie comme permettant et exigeant la critique de la ou des forme(s) de vie instituée(s).

Criticism as a form of democratic life
The bubbling news of the idea of life forms has given rise to multiple attempts to conceptualize democracy as a form of life. This article highlights some of the pitfalls of this emerging reflection, in particular the emphasis on the issues of knowledge of democracy, the primacy of the idea of rule for thinking institutions, and the return to virtue as a spring of democracy. It defends, by contrast, a conception of democracy as permitting and demanding criticism of the instituted form(s) of life.