Archives du mot-clé philosophie

La démocratie comme enquête et comme forme de vie
La notion de forme de vie se retrouve aujourd’hui dans des contextes théoriques divers – Théorie critique, Wittgenstein, biopolitique, étude des styles et anthropologies de la vie. Elle permet de penser de nouvelles formes de critique et d’éthique dans un monde touché par le changement global et la radicalisation des inégalités sociales, sanitaires et environnementales. Au-delà de la vulnérabilité des formes de (la) vie humaine, apparue en situations de désastre ou de dénuement, le concept de formes de vie s’est également développé à l’articulation du social et de la vie pour décrire les diverses façons de faire inventivité et créer de nouvelles formes de vie. Cette présentation vise à rendre compte de la transformation en cours que signale cet usage dans des domaines tels le travail, la critique sociale ou l’innovation démocratique et les lieux où s’expérimentent de nouvelles formes de vie démocratique.

Democracy as an investigation and a form of life
The notion of form of life is actually found in various theoretical contexts – Critical Theory, Wittgenstein, biopolitics, study of styles of life and anthropology of life. It makes possible to think of new forms of criticism and ethics in a world affected by global change and radicalization of social, health and environmental inequalities. Beyond the vulnerability of the forms of (the) human life, sprung in situations of disaster or bareness, the concept of forms of life has also developed at the articulation of the social and the life, to describe the various ways of doing inventiveness and creating new forms of life. The purpose of this presentation is to report on the ongoing transformation of the use of this concept in areas such as work, social criticism or social innovation, as well as place where new forms of democratic life are experimenting.

Formes de vie, milieux de vie
La forme-occupation
Les occupations actuelles, comme celle des universités, des bocages de Notre-Dame-des Landes ou des forêts de Bure sont exemplaires de la recherche d’une politique d’autonomie appuyée sur des formes de vie encourageant la cohérence entre mode de vie, pensée et activité pratique. Une occupation est le fait d’ouvrir une brèche dans le temps et l’espace en explorant des formes variées de vie qui se soustraient de la réalité sociale et du système marchand. L’article expose plusieurs des formes de vie conciliant monde sensible et puissance d’agir, à l’œuvre par exemple dans les ZAD.

Forms of life
Living environments
Occupation of places
Squats and current occupations, such as Notre-Dame-des-Landes or Bure (France), high point of contestations are seeking for a politic of autonomy, supported by “forms of life” encouraging the coherence between way of living and thinking and practical activity. What we call form-occupation is opening a gap in time and space by exploring various forms of life that are escaping from social reality and from the capitalist system. The article exposes many of these forms of life in the Zones to be defended (Zad) that reconcile the sensible world and the power of acting.

La dynamique culturelle des formes de vie sociales
Le matérialisme de Max Horkheimer
Cet article a pour objectif de mettre à l’épreuve l’indétermination conceptuelle du terme « Lebensform » (forme de vie) dans la tradition philosophique allemande, en cherchant à montrer ce que l’on trouve dans la première Théorie critique, une lecture matérialiste des « formes de vie ». On se propose de la reconstruire, en rendant compte du concept dynamique de la culture élaboré par Horkheimer au cours des années 1930, dans un dialogue étroit, quoique implicite, avec le matérialisme marxien de L’Idéologie allemande.

Cultural dynamics of social life forms
The materialism of Max Horkheimer
This article aims to challenge the conceptual indeterminacy of the term “Lebensform” (form of life) in the German philosophical tradition, seeking to show what ones find in the first Critical Theory, a materialist reading of “form of life”. It is proposed to reconstruct it, reflecting the dynamic concept of culture developed by Horkheimer during the 1930s, in a close dialogue, wathever implied, with the Marxian materialism of German Ideology.

La critique comme forme de vie démocratique
L’actualité bouillonnante de l’idée de formes de vie a accouché de tentatives multiples de conceptualiser la démocratie comme forme de vie. Cet article met en évidence certains écueils de cette réflexion en train de s’ébaucher, en particulier l’accent placé sur les enjeux de connaissance de la démocratie, la primauté conférée à l’idée de règle pour penser les institutions, et le retour à la vertu comme ressort de la démocratie. Il défend, par opposition, une conception de la démocratie comme permettant et exigeant la critique de la ou des forme(s) de vie instituée(s).

Criticism as a form of democratic life
The bubbling news of the idea of life forms has given rise to multiple attempts to conceptualize democracy as a form of life. This article highlights some of the pitfalls of this emerging reflection, in particular the emphasis on the issues of knowledge of democracy, the primacy of the idea of rule for thinking institutions, and the return to virtue as a spring of democracy. It defends, by contrast, a conception of democracy as permitting and demanding criticism of the instituted form(s) of life.

Fondations liquides
L’abstraction financière
au risque de la fuite des investis
Cet article cherche à comprendre ce qui arrive lorsque les investis – ceux qui ont contracté une dette immobilière ou un crédit – se désinvestissent du contrat déontologique implicite de l’endettement. Que se passe-t-il lorsque ceux qui ont emprunté pour consommer choisissent le défaut de paiement comme une stratégie plus rentable que le remboursement ? Lorsque des incertitudes liées aux contrats ou aux titres de propriété conduisent à des transgressions massives d’attentes de re-paiement ? Lorsque ceux qui sont chargés d’une dette étudiante préfèrent disparaître et se cacher plutôt que faire face à leurs obligations irrémissibles ? Voilà quelques-unes des stratégies auxquelles ont eu recours, en masse, des investis au lendemain de la crise financière de 2008. Cet article tente de montrer que la vision dominante des marchés financiers, une vision monologique, doit être remplacée par une compréhension dialogique des relations entre investisseurs et investis, au sein de laquelle le consensus ne peut plus être traité comme acquis.
The Strategy of Default
Liquid Foundations in the House of Finance
This article investigates what happens when personal investors disinvest from the implicit deontic contract of indebtedness. What happens, when consumer debtors begin to default strategically, before due time? When the uncertainty of contract, title and ownership leads to mass trespass? When student debtors decide to abscond rather than pay off loans that cannot be discharged in bankruptcy? These are some of the strategies that personal debtors have resorted to, en masse, in the “aftermath” of the financial crisis. This article argues that the monological vision of financial markets needs to be replaced by a dialogic understanding of debtor and creditor relations which does not treat consensus as a given.

Réévaluer la valeur pour sortir du capitalisme

Réévaluer la valeur pour sortir du capitalisme
Cet article présente des extraits des 99 thèses sur la réévaluation de la valeur. Un manifeste post-capitaliste, à paraître à Duke University Press en 2018. Il suggère qu’il est temps de redéfinir la notion même de valeur. Aux yeux de beaucoup, la valeur a été disqualifiée comme un concept trop compromis et trop englué dans un corset normatif et trop complice des puissances capitalistes pour mériter d’être réhabilité. Cette attitude a seulement conduit à abandonner la valeur aux marchands de normativité et aux apologistes de l’oppression économique. Mais la valeur est trop précieuse pour être abandonnées à de telles mains.

A Few Theses on the Reevaluation of Value
This article excerpts and translates some of the
99 Theses on the Reevaluation of Value. A Post-Capitalist Manifesto, to be published by Duke University Press in 2018. It argues that it is time to take back value. For many, value has long been dismissed as a concept so thoroughly compromised, so soaked in normative strictures and stained by complicity with capitalist power, as to be unredeemable. This has only abandoned value to purveyors of normativity and apologists of economic oppression. Value is too valuable to be left in those hands.

Entretien avec Laurent Greilsamer : Fromanger, Foucault & Guattari

  Tout au long de l’année 2017, Gérard Fromanger a accepté de répondre aux questions de Laurent Greilsamer. Ces conversations très libres sur la peinture et la vie d’artiste sont publiées in Fromanger De toutes les couleurs, éditions Gallimard – collection Témoins de l’art. Gérard y évoque largement ses liens avec Jacques Prévert, Giacometti, César, Jean-Luc […]

Variations d’intensité
Cet article est une réplique à Tristan Garcia, qui a développé une critique de l’idéal moderne de la « vie intense ». La défense de l’intensité consiste à en penser la logique sur un exemple. Le rock sert ici d’expérience cruciale pour départager les deux conceptions rivales de l’intensité. La critique de Garcia repose en effet sur une opposition indue entre identité et intensité. Le mode d’existence phonographique des œuvres rock réfute cette opposition. L’article s’efforce ensuite de tirer les conséquences éthiques de cette nouvelle conception logique de l’intensité.

Intensity Variations
This article is a reply to Tristan Garcia’s criticism of the modern ideal of “intense life”. In this attempt to re-think the logic of intensity, rock music functions as a crucial experience in order to decide between the two competing conceptions of intensity. Garcia’s criticism is based on an inaccurate opposition between intensity and identity. The phonographic mode of existence of the musical work in rock music disproves this opposition. The article attempts to draw the ethical consequences of this re-thinking of intensity.

Hawad,
Le Mage des  déserts
Furigraphie
Ce texte sur la poésie de l’Amazigh (i.e. « berbère ») nigérien Hawad (Prix international Argana 2017 de la poésie, Maroc) dissémine, pour la reconfigurer, une épistémologie déterritorialisée des « extrémités de la douleur ». « La douleur d’être déplacés. Déplacés par la force dans le cas des Noirs d’Amérique. On les a arrachés à eux-mêmes. L’ogre, qui avait besoin de leur chair, les a amenés dans son centre, dans son cadre, pour bien les manger. C’est la même chose pour les nomades ». Les dits, les écrits et la peinture d’Hawad donnent à voir le degré atteint par la dépossession tous azimuts des puissances processuelles de la condition amazighe et, par ricochet, de l’Afrique actuelle et de ses diasporas. La poésie d’Hawad arrache les multitudes humaines dites « autochtones » ou « indigènes » à leur réduction « subalternisante ».

Hawad, The Deserts’ Wise Man
Furigraphie
This text about the poetry of the Amazigh Nigerien writer Hawad (who won the 2017 Argana International Prize for Poetry in Morrocco) disseminates a deterritorialized epistemology of “extreme pains”, in order to reconfigure it. “The pain of being displaced. Displaced by violence in the case of African-Americans. They have been torn from themselves. The Oger, which needed their flesh, brought them to his center, into his frame, better to eat them. The same thing affects the nomads.” Hawad’s words, writings and paintings display the high degree of disposession of the processual powers of the Amazigh condition, which can be extended to contemporary Africa at large, as well as to its diasporas. Hawad’s poetry pulls the so-called “indigeneous” human multitudes away from their reduction to mere “subalterns”.

Géopolitique des  masses
Entre plèbes et multitudes, rente  et  corruption
Rente, plèbe et corruption sont certainement « pré-capitalistes », emblématisant les ennemis archaïques que le nouvel ordre économique s’efforce depuis deux siècles d’éradiquer, pour leur substituer le « profit » (entrepreneurial), des « populations » (expertes) et « l’état de droit » (commercial). Mais rente, plèbe et corruption constituent aussi bien le présent de la gestion de l’information dans un monde socio-économique non dénué de « frictions », où des inégalités et des asymétries de plus en plus patentes échouent à entraîner l’adhésion de multitudes bien assez intelligentes pour ne pas croire au conte de fées de l’enfumage néolibéral.

Geopolitics of  the  Masses
Between Plebs and  Multitudes, Rent  and  Corruption
The rent, the plebs and corruption certainly are “pre-capitalist” phenomena, illustrations of the archaic enemies that the emerging capitalist order of things tried hard to eradicate for centuries, in order to replace them (entrepreneurial) “profit”, (expert) populations and (commercial) rule of law. But rent, plebs and corruption play nevertheless a fundamental role in the present management of information within a socio-economic world affected by countless sources of “frictions”. Increasingly visible inequalities and asymmetries fail to attract multitudes smart enough not to believe in the neoliberal fairy tale.

Lignes de fuite du marronage
Le « lyannaj » ou l’esprit de la forêt
À la lumière de l’expérience historique du marronnage, des fuites et résistances créatrices des afro descendants dans les Amériques et les îles de l’Océan indien (Réunion, Maurice, etc.), ce texte tente de dégager les enjeux et les différentes dimensions de l’image-concept du « lyannaj » – une expression issue, à l’origine, du créole des Antilles françaises et du vocabulaire du travail esclave. Le modèle végétal de la liane apparaît ainsi comme une des matrices des cosmopolitiques amérindiennes et marronnes.

Leackage lines of the “marronage”
“Lyannaj” or the spirit of the forest
In light of the historical experience of “marronage”, of the leaks and creative resistances of afro descendants in the Americas and islands of the Indian Ocean (Réunion, Mauritius, etc.), this text tries to identify the stakes and different dimension of the concept-image of “lyannaj”—an expression originally derived from the “creole” of the French West Indies and the vocabulary of slave labor. The plant model of the creeper thus appears as one of the matrices of amerindian and “marron” cosmopolitics.

L’Afrique, autrement
Dépasser la crise
Bien que la crise soit clairement définie par une conjoncture historique bien précise (guerre, récession, famine) – ou par un moment de bifurcation dans l’histoire – elle est devenue depuis trois décennies déjà la condition ontologique du continent africain, son état permanent. Peut-on parler d’un état de crise sur le long terme ? Comment penser l’Afrique autrement que sous le signe de la crise ? C’est la question centrale de cet article. Au lieu d’argumenter « contre » la crise, l’auteur prône une pratique du concept de crise, qui veut explorer les potentialités d’ouverture – ou de fermeture – que la crise contient.

Africa, otherwise
Beyond Crisis
Although crisis typically refers to a historical conjuncture (war, economic recession, famine) – or to a moment in history, a turning point – it has been taken to be the defining characteristic of teh african continent for some three decades now. Can on speak of a state of enduring crisis ? How can one think “think” Africa otherwise that under the sign of crisis ? This is the central question of this essay. Instead of arguing “against” crisis, the author commends a practice of the concept of crisis. Therefore, we can better understand how the terme enables and forcloses various kinds of questions.

L’avenir est un champ de bataille
Réflexion sur une forme spécifique de conflictualité sociale
Cette contribution, à l’interface de la sociologie et de la philosophie politique, s’interroge sur le type de conflictualité sociale dont le temps, et plus particulièrement l’imagination du futur, peut être l’opérateur. Nous vivons, en effet, à une époque de remise en cause radicale, dans l’ordre de la pensée et de la pratique conflictuelle, du slogan tant philosophique que politique TINA (There Is No Alternative). Or une telle remise en cause, dont Nuit debout est une manifestation organique, en ce qu’il a conduit des milliers de citoyens ordinaires à s’interroger sur le type de futur démocratique dont ils voulaient être les acteurs, a sa propre histoire. Cet article en ponctue quelques jalons, entre la philosophie (Bloch, Benjamin) et la sociologie (Elias), en montrant en quoi cette archéologie du « possible » permet de comprendre les usages contestataires du temps qui ont vu le jour sur la Place de la République entre avril et juillet 2016.

The Future is a Battlefield
Reflection on a Specific Form of Conflictuality
This contribution, at the interface of sociology and political philosophy, questions the type of social conflictuality revolving around time, and more particularly around the imagination of the future. We live, indeed, in a age of radical questioning of the philosophical and political slogan “There is no alternative”. But such a questioning – of which Nuit debout was an organic manifestation, inofar as it led thousands of ordinary citizens to put into question the type of democratic future of which they wanted to be the actors – has its own history. This article revisits some milestones of this history, between philosophy (Bloch, Benjamin) and sociology (Elias), showing how this archeology of the “possible” helps to understand the contesting uses of time that have come to light on the Place de la République between April and July 2016.

Le projet de cette mineure est multiple. Tout d’abord, il s’agit, dans une tension entre passé, présent et futur, de mettre en évidence, dans tout son dynamisme, le rapport à la terre des populations kanak. Relever leurs modalités propres d’existence à travers le temps et l’espace permettra de considérer les mutations de cette population avec […]

La Nouvelle-Calédonie fantôme
La Nouvelle-Calédonie se présente comme un territoire hétérogène marqué par le déploiement de contre-emplacements disciplinaires tels que le bagne, la réserve et la mine. Le présent article entend retrouver, à travers la formation de ces hétérotopies, ce qui module les identités, corrélativement au rapport à la terre, par le jeu insidieux des normes disciplinaires et régulatrices. Par-delà l’ethnologie qui s’attache à rendre compte de la primitivité du peuple kanak, on propose ici une mise à plat des préjugés, en revenant à la formation des identités colonisées. Le kanak n’est pas le contemporain de l’européen. C’est là une asymétrie temporelle qui s’apparie à une asymétrie spatiale pour dominer un peuple d’insoumis et lui prêter les traits du sauvage et du délinquant. Ce peuple et son territoire n’ont pas à être émancipés par la voie de la « modernisation » : ils appartiennent au présent et à l’avenir, n’en déplaise à ses détracteurs.

Ghostly New Caledonia
New Caledonia is a heterogeneous territory haunted by disciplinary counter-spaces like the penal colony, the reservation and the mine. This article attempts to retrieve, through such heterotopias, that which modulates identities, in correlation with the land, through the insidious play of disciplinary and regulating norms. An ethnological approach of the “primitiveness” of the Kanak people fights prejudices by revisiting colonized identities. The Kanak is not contemporaneous of the European. This temporary asymmetry parallels a spatial asymmetry staged to dominate this unsubjugated people in order to portray it as savage and delinquent. This people and its territory do not need to be emancipated by modernization; they belong to the present and the past, like it or not.

Prêter attention au commun qui vient
Conversation avec Martin Givors & Jacopo Rasmi
Dans cet entretien réalisé en exclusivité pour Multitudes par Martin Givors et Jacopo Rasmi, l’anthropologue Tim Ingold réfléchit aux implications politiques de son travail. Il éclaire ainsi en quoi les questions de lignes, d’attention, d’éducation ou d’habitation dont il parle dans ses travaux touchent profondément à des questions de démocratie et de commun, de liberté et de diversité. Il suggère au passage que l’art et l’anthropologie peuvent entrer ensemble en correspondance avec un renouvellement de la pensée de la démocratie comme manière de mener nos vies en commun par la différentiation et l’attention.

Paying Attention to the Coming Commons
An Interview with Martin Givors & Jacopo Rasmi
In this interview with Martin Givors and Jacopo Rasmi, anthropologist Tim Ingold discusses the political implications of his previous and current work. He suggests a number of ways in which the questions of lines, attention, education, wayfaring or dwelling elaborated in his books and articles might shed a relevant light on issues of democracy, community, freedom and diversity. He comes to the conclusion that art and anthropology can be brought together into correspondence with a rethinking of democracy as a way of leading common life through differentiation and attention.

Le débat sur le « moral bioenhancement » entre dressage & perfectionnement
Les discours et pratiques relevant de l’augmentation de notre volonté morale (moral enhancement) par voie médicamenteuse illustrent un cas où la volonté de réussir pousse la volonté à reconnaître ses limites physiologiques. Dès lors que nos choix résultent, entre autres choses, de certains taux de neurotransmetteurs dans nos cerveaux, l’absorption de certaines substances chimiques peut nous aider à « mieux vouloir », c’est-à-dire à choisir ce que nous ne choisissons pas spontanément, mais que nous devrions vouloir choisir, si notre désir (subjectif) pouvait s’aligner sur notre intérêt (objectif). Cette morale médicamentée prétend court-circuiter notre volonté spontanée pour imposer cet alignement par la force irrésistible de la chimie.

The Debate on Moral Bioenhancement between Taming and Perfectionism
The recourse to medication in order to enhance our moral will is displays an exemplary case wherein our will to succeed drives our will to face its physiological limits. Insofar as our choices result, among other factors, from the relative rates of neurotransmitters present in our brain, absorbing certain chemical substances can help us to “improve our will”, i.e., to choose what we would not spontaneously choose, but that we ought to choose if our (subjective) desire could align itself with our (objective) interest. This pharmaceutical brand of moralizing intends to short-circuit our spontaneous will in order to impose such an alignment through the irresistible force of chemistry.

Prendre la mesure du renoncement négocié
L’injonction numérique conduit à un renoncement au cœur duquel des négociations se déploient. La dialectique du renoncement négocié ouvre sur une recherche critique sur les usages numériques visant à cerner les enjeux des stratégies de l’ordre informationnel et communicationnel.

The Stakes of Negotiated Renunciation
The dialectic of negotiated renunciation opens to a critical research on digital uses, under injunction, aimed to identify the stakes of the strategies of the informational and communicational order.

Le Souci de la nature. Écoféminismes et éthiques du care.

 

Souvent critiqué pour ses positions jugées essentialistes, l’écoféminisme a rapidement été écarté dun certain nombre de courants féministes, notamment parce quon a jugé quil proposait une épistémologie de la nature ambiguë, dans laquelle femme et nature étaient dangereusement associées. Cest dailleurs la même critique qui a conduit un certain nombre de féministes à rejeter le positionnement éthique de l’écoféminisme, souvent articulé autour de la notion de « caring » ou de « care », entendue comme lattention, le soin, le souci de lautre et les activités domestiques qui lui sont corrélatives. A partir des injonctions militantes 1à « aimer la nature », à la respecter comme une mère, ou à en prendre soin comme un enfant, certaines théoriciennes ont en effet cherché à faire de la notion de care un concept central de l’éthique écoféministe. Ces critiques ayant été cruciales dans la disqualification théorique de l’écoféminisme, il convient de les examiner ici dun point de vue philosophique.

Un des défis contemporains de l’écologique politique contemporaine pourrait être résumé ainsi : comment penser et œuvrer pour la protection de lenvironnement, si nous ne sommes pas dabord daccord sur lidée même que nous avons de la nature ? Ou : comment arbitrer localement et globalement des représentations concurrentes de la nature ? A cette question, l’écoféminisme apporte des solutions pragmatiques, partant des rapports les plus quotidiens et les plus immédiats que nous avons avec nos proches et le monde qui nous entoure. En sefforçant de mobiliser la notion de care, l’écoféminisme montre en effet quon ne peut initier une réflexion épistémologique sur la nature sans entamer préalablement une réflexion éthique sur les pratiques par lesquelles nous la transformons. Selon cette perspective, il se pourrait bien quil ny ait pas « une » nature à protéger, mais que la nature soit « ce que nous protégeons ». Entendue ainsi, la nature est un continuum infini de care-receivers, cest-à-dire de dépositaires de notre « souci de », de notre attention et de nos activités de soins. Plutôt que de chercher à moraliser notre rapport à « la » nature, objectivée par le pouvoir patriarcal et le capital, plutôt que de souscrire à des représentations à la fois hégémoniques et culturellement marquées de ladite nature, l’écoféminisme suggère quelle est cela même que nous protégeons quand nous faisons attention aux autres, quand nous pourvoyons à leur bien-être, quand nous réunissons autour deux les garanties de leur survie.

Cest pourquoi après avoir examiné quelques critiques adressées aux usages écoféministes de la notion de « care », je montrerai ses avantages théoriques et politiques, notamment dans la redéfinition de la nature et des liens qui nous unissent à elle.

L’écomaternalisme comme éthique écoféministe

Lune des principales critiques adressées à l’écoféminisme est de ne s’être jamais complètement émancipé de ce que certains appellent l’écomaternalisme. Par écomaternalisme, il faut entendre lextension du rôle maternel domestique (psychologique et pratique) au monde naturel et la mise en avant de ce rôle de mère dans la formulation de revendications écologiques et féministes. L’écomaternalisme désigne donc lapproche écologique fondée sur les valeurs et les pratiques de caring (dattention, de soin, et on peut ajouter, de reproduction) dont les femmes et les mères sont traditionnellement responsables dans de nombreuses cultures. Cet écoféminisme appellerait à « aimer la nature », à la « respecter comme une mère », ou à en « prendre soin » comme un enfant. De fait, aux Etats-Unis, l’écoféminisme sest dabord exprimé dans une série de mouvements « grassroot » qui rassemblaient des mères inquiètes de lavenir de leurs enfants, menacés par la pollution, par la guerre ou par des dérives incontrôlées de la technique. Cet 2écomaternalisme a donc puisé à deux sources3 : dune part le « maternalisme civique » du XIXe et du début du XXe siècle, dautre part les théories du care, élaborées dans le sillage des travaux de Gilligan. De ce point de vue, la notion de caring est, sans 4être nécessairement formulée, présente dès les débuts des premiers mouvements. Selon les détracteurs de l’écomaternalisme, ce courant tendrait à tenir pour acquis des définitions figées des femmes et de leur rôle familial et social. Il se contenterait en outre dexporter ce modèle idéologique dans la sphère écologique. La critique de cet écomaternalisme se décline en plusieurs arguments.

Le premier argument cible la conception figée de la femme que lusage de la notion de « care » semble induire. Cette critique, on laura reconnue, est celle à laquelle la plupart des féminismes de la seconde vague doivent répondre, à savoir de mobiliser des représentations figées de la femme, sans prendre en compte la multitude des expériences des femmes. Cette critique touche plus particulièrement lusage féministe de la notion de care, qui semble conforter les rôles de sexes imposés par la société patriarcale, et en particulier celui, pour les femmes, d’être les pourvoyeuses de soin. Corrélativement, on sest inquiété de ce que lusage de la notion de care ne limite le pouvoir des femmes à leur rôle social de mère, les empêchant ainsi de se poser en sujets politiques. Sans utiliser nécessairement le terme d’écomaternalisme, Janet Biehl reproche par exemple à la valorisation dun éthos du care d’être un simple « renversement » de la hiérarchie patriarcale, qui enferme les femmes dans la sphère de loikos, « au nom dun éthos domestique du « soin » [caring], de la « protection » [nurturing], et en invoquant au nom de liens organiques ou tribaux, un énigmatique et mystique « biologisme » » 5.

Sherilyn MacGregor ajoute que l’écoféminisme noffre pas de perspective critique, ni sur les pratiques de care elles-mêmes, ni sur les institutions dans lesquelles elles se déploient ou devraient se déployer. LAllemande Maria Miès ou lIndienne Vandana Shiva sont ici particuli6èrement visées, accusées de limiter le féminisme à une « politique de la survie ». En accordant une place cruciale aux activités domestiques de soin, dattention, de protection, de la nature et des êtres humains, bref, aux activités de caring qui sont, dans le monde capitaliste, données aux femmes et dévalorisées, cest accepter les fondements mêmes de la division sexuelle du travail et sempêcher de la remettre en cause. Selon MacGregor, qui invite les écoféministes à une réflexion plus profonde sur lorganisation contemporaine de la reproduction sociale, l’écomaternalisme est aveugle aux institutions et aux mécanismes politiques, et noffre pour toute stratégie de résistance que de « rester en vie ».

Une troisième critique consiste à souligner le caractère a- ou infra-politique et les impasses utopiques de l’écoféminisme. En mettant lemphase sur la sphère du foyer, les écoféministes ont selon Biehl négligé la sphère politique, ce que trahiraient la radicalité du mouvement et ses contradictions internes. Bielh rappelle aussi combien la sphère de loikos a pu être, dans lhistoire, le lieu des plus grandes oppressions pour les femmes et combien il est par conséquent naïf den promouvoir les valeurs à l’échelle de la Cité. Surtout, Biehl reproche à l’écoféminisme de dissoudre la séparation entre privé et public, entre famille et cité, entre politique et domestique, autrement dit, de faire de loikos une sphère suprême, celle à partir de laquelle se définiraient les rapports entre individus et les modes de gouvernement. Biehl sinquiète donc quune politique écoféministe ne soit une dérive tyrannique, où les rapports domestiques justifieraient labolition même dun contrat social fondé sur un engagement rationnel des participants. C7est pourquoi Biehl préfère fonder le projet dune communauté juste dans la faculté de raison dont dispose chaque individu, plutôt que sur des valeurs de caring supposées nous mettre en relation avec le reste du monde vivant.

Usages du care

Quoique ces critiques soient en parties fondées, je voudrais montrer ici quelles ignorent la spécificité des usages du care dans le cadre particulier de l’écoféminisme. Cette notion de care na pas seulement été importée dun féminisme « vieille école », réitérant ainsi une ontologie dualiste mille fois critiquée. Il serait inexact et injuste dinterpréter sa mobilisation comme un ready-made éthique bien commode pour aborder simultanément les questions féministes et écologiques. Quelques remarques simposent.

Tout dabord, la critique de MacGregor et de Biehl nest, au fond, pas nouvelle. Elle sinscrit dans des débats bien connus qui apparaissent dès la parution de louvrage de Gilligan. En proposant de se tourner vers une théorie de la citoyenneté plutôt que vers une éthique du care, MacGregor reformule lopposition entre les éthiques du care et les philosophies abstraites du droit qui, dans une certaine mesure, est initiée par les travaux mêmes de Gilligan. Lalternative, cependant, nest peut-être pas entre « care » et sphère publique, entendue comme le lieu où se débattent et se décident les principes dune société juste. Un système légal peut tout à fait être articulé à nos pratiques de caring, soit pour les formaliser, soit pour soutenir leur déploiement, soit pour les encadrer. Car pour penser les termes dune société juste, lessentiel nest peut-être pas de décider sil faut ou non faire taire nos valeurs éthiques, mais plutôt de répondre à la question : comment articuler des visées concurrentes du bien ou, comment penser la visée éthique dune vie bonne dans des institutions justes8 ? Dans le cadre plus spécifique de l’écoféminisme, il est peu probable que la mise en œuvre dune réflexion politique sur les moyens de faire face aux défis écologiques de demain puisse faire totalement l’économie dune réflexion éthique sur les moyens dhabiter le monde, cest-à-dire aussi de prendre soin de ceux qui le peuplent.

Par ailleurs, les critiques d’ « écomaternalisme » que nous venons d’évoquer ont tendance à dissimuler la diversité et loriginalité des usages de la notion de care dans le discours écoféministe. Je me limiterai ici à donner troi exemples de la façon dont la mobilisation dune éthique du care a permis aux écoféministes de remettre en cause nos cadres éthiques pour refonder notre rapport à la nature. Premièrement, la notion de care a permis de poser de manière urgente la question de la responsabilité écologique de notre génération envers les générations futures. Issu notamment des mouvements pacifistes et anti-militaristes, l’écoféminisme a dénoncé très tôt la menace que faisaient peser sur les générations dalors et sur les suivantes lescalade de la violence et la course à larmement nucléaire dans le cadre de la guerre froide. En recourant 9à la notion de care dans un cadre écologique, les écoféministes étendent donc son champ dapplication horizontalement à toute la nature, et verticalement à toutes les générations futures.

Au prisme de l’écoféminisme, la notion de care questionne aussi la nature ontologique des partenaires de la relation éthique. En témoigne par exemple lusage quen fait la philosophie éthique animale. La question animale apparaît en effet dès les années 1970 dans les débats écoféministes, et est systématiquement explorée dans les années 1980. Les travaux de C. Adams et de J. Donovan questionnent plus sp10écifiquement lusage de la notion de care dans le domaine de l’éthique animale. Pour Adams, par exemple, c11est sur le plan de lobjectification à laquelle ils sont exposés dans la culture patriarcale que femmes et animaux subissent une oppression comparable, ce qui justifie le rapprochement des combats féministes et des mouvements en faveur de la protection animale. Les critiques mentionnées plus haute tendent donc à ignorer les profondes transformations que l’écoféminisme fait subir au sujet de la philosophie moderne. Le meilleur exemple de ces innovations peut sans doute être trouvé dans les travaux de Rosi Braidotti qui, dans Transpositions par exemple, revisite les éthiques du care pour en faire un des modes privilégiés de rapport au monde de ses « sujets nomades ». En mobilisant les éthiques du care, les écoféministes nous invitaient à considérer la porosité de notre subjectivité prétendument autonome, les imbrications réciproques de différents modes dexistences naturels, bref, le caractère fondamentalement « interconnecté » de notre subjectivité, pas seulement aux autres êtres humains, mais au monde non-humain (animal, végétal, voire minéral). Elles proposaient de repenser en profondeur les catégories ontologiques sur lequel il reposait, dinaugurer une nouvelle révolution copernicienne, pour se donner la chance de repenser le politique.

Finalement, cest donc la nature même du care qui était questionnée. Intégrée à une critique du travail reproductif, la notion de care recoupe lensemble des activités qui, quoique non rémunérées, contribuent à laccumulation du capital en participant à la reproduction de la force de travail. Selon cette perspective, le care est perçu comme un travail à proprement parler, ce qui le débarrasse de ses accents moraux ou psychologiques. Une féministe comme Federici, par exemple, se montre dailleurs méfiante à l’égard des analyses psychologiques de Gilligan. Et ce dabord parce que cette approche a tendance à dissocier lattention et le souci de lautre de ses enjeux reproductifs, et donc du système dexploitation économique duquel ils sont solidaires. Federici et Gilligan se rejoignent sur le constat que les activités et les rapports de care sont, dans la société patriarcale, dissimulés, ou jugés non-pertinents. Mais pour Federici, les activités de caring doivent être un terrain de lutte privilégié dans les combats féministes, parce quil sy joue la reproduction même du capital et du système doppression qui lui est concomitant, donc la reproduction même de nos existences. Quoiquelles induisent une dimension psychologique, les tâches domestiques du care, tout comme leurs versions marchandes dans l’économie capitaliste (service ménager, aide à domicile, etc.), ne peuvent donc être réduites aux simples modalités dun rapport éthique. Lintuition dune obligation éthique à protéger lenvironnement se mue alors en nécessité impérieuse de reconnaître limportance fondamentale des activités de caring, En dautres termes, lapproche éthique des écoféministes fixe le cadre dun nouveau pacte avec la nature, dans lequel prendre soin de lenvironnement et du monde naturel nest pas un luxe moral mais une condition sine qua non au maintien de la vie.

Repenser la nature. La voie des éthiques du care.

Un des principaux arguments des écoféministes est davoir montré que le patriarcat orchestre des rapports de pouvoirs dans lesquels les hommes et la masculinité se placent comme maîtres et dominateurs des femmes et de la nature. Mais on a reproché aux tenantes dune éthique du care de maintenir une représentation confuse de la nature, et des bénéfices que cette dernière pouvait tirer de nos soins. Une 12éthique du care doit donc au moins pourvoir parvenir à finir ce quest la nature, en quoi elle peut être un partenaire de la relation de care, et finalement ce que veut dire en prendre soin.

Or sans doute y a-t-il autant de façons de prendre soin de la nature quil y a d’êtres humains et de communautés humaines. Daucuns en concluent quune éthique du care échouera nécessairement à fonder les termes dune politique écologique, car comment parviendrons-nous à protéger quelque chose sur la définition duquel il ny a pas de consensus ? Mais à linverse, tenter de définir la nature ne revient-il pas à circonscrire au préalable, et par là-même à objectiver, un champ épistémologique, éthique, politique, irréductible à toute définition ? Peut-être faut-il alors chercher ailleurs lintérêt des éthiques du care dans le champ écoféministe. En nous invitant à prendre soin de la nature, les écoféministes aspirent avant tout à éveiller notre conscience du monde naturel, condition indispensable à une forme dattention plus intensive de la nature, comme sa protection par exemple. Nest-ce pas, en effet, dans la possibilité dun caring about que peut germer la possibilité dun caring for ? L’éthique du care, na peut-être pas de contenu moral, et nen a peut-être dailleurs jamais eu, car elle consiste moins à mobiliser des valeurs surnaturelles, métaphysiques susceptibles de guider notre rapport à la nature, que de commencer à penser la nature comme cela même vers lequel sont dirigés notre soin et notre attention.

En faisant appel aux éthiques du care, les écoféministes ancrent l’éthique environnementale dans nos pratiques individuelles et collectives, au lieu de la fonder dans une série de valeurs supposées partagées par tous : le bien commun, la justice, la nature. Préserver lenvironnement, cela commence dans les plus quotidiennes de nos activités, dans les rapports les plus immédiats que nous pouvons avoir avec les autres et avec le monde qui nous entoure. Ce lien, individuel ou collectif, qui suppose parfois notre immanence au monde, est absolument fondamental pour établir un rapport écologique à la nature. En appeler au seul rationalisme, comme le fait Biehl, cest instaurer une distance à l’égard du monde naturel, nous arracher à la nature, qui certes lie les êtres humains entre eux, mais qui les distingue tout à la fois des autres êtres vivants. En faisant appel à une éthique de lattention au particulier et au contexte, les écoféministes rappellent limportance du lien qui nous lie à lautre (humain ou non) dans la prise de décision morale. A travers les éthiques du care, les écoféminismes font appel à notre intuition la plus immédiate, celle par laquelle nous sommes enclins à nous protéger nous-mêmes et ceux qui nous entourent et nous sont chers. To care about nature ne signifie donc pas tant se soucier ou prendre soin de la totalité de la nature que des êtres singuliers qui la peuplent. Cest donc là, dans les plus quotidiennes de nos activités, que se joue et se définit la nature.

Cette nature ne saurait être réduite au fantasme dun sans-lhomme, à la nature sauvage du romantisme ou encore à celle, objectiv(é)e, dont la science cherche à percer les secrets sous ses microscopes. Il sagit ici de la nature comme monde commun, comme ce dont nous faisons partie, ce que nous partageons. En invitant les éthiques du care dans une réflexion à la fois écologique et féministe, les écoféministes évitent le problème de fonder notre rapport éthique au monde sur la notion abstraite (le concept ?) de nature, qui porte demblée en elle une ontologie donnée, les accents coloniaux dune certaine histoire de lappropriation occidentale du monde. Les écoféministes proposent plutôt de partir de la nécessité la plus fondamentale, celle de reproduire la vie, de prendre soin de nous-mêmes, de prendre soin des autres et, pour cela, de prendre soin du monde qui nous entoure. Or cest dans ces activités que se dessine la nature, comme lhorizon même vers lequel tendent ces activités de care. Si lintuition dune oppression commune aux femmes et à la nature motive le discours écoféministe, la mobilisation dune éthique du care savère être une réponse pragmatique à une question théorique insoluble. Prendre soin de, faire attention à, bref, « to care », répond à linjonction de préserver la vie tout en laissant à « la vie » et « la nature » des contours à finir. Comprise en ces termes, la nature cest ce que nous nous donnons comme perspective dans toutes nos activités de caring.

Il nest donc pas certain que nous ayons à définir préalablement la nature comme un bien commun pour entamer des discussions sur la meilleure façon de la protéger. Avant d’être un bien, le commun est une activité partagée qui nous lie à la nature. A ce titre, les activités de la sphère domestique, par lesquelles nous prenons soin des autres, mais aussi reproduisons la vie, participent à la recherche de la vie bonne, dont les conditions vont bien au-delà du foyer. La mise en œuvre dune éthique du care écoféministe inaugure donc un changement de perspective. Non seulement elle nous dit tout dabord quil ny a pas, à proprement parler, quelque chose comme une nature à protéger. Mais elle nous indique aussi quil ne suffit pas de faire de la nature la résultante dun ensemble de discours, une somme de débats que des agents (scientifiques, politiciens, associations, artistes, etc.) auraient sur elle. Il ny a pas de nature sans la mise en œuvre dactivités par lesquelles nous protégeons la vie. Ou encore : la nature est la somme des activités de soin, dattention et de protection par lesquelles nous protégeons le monde qui nous entoure. A quoi il faut immédiatement ajouter quune telle position nest certainement pas un plaidoyer pour les mouvements pro-vie, quoique l’écoféminisme ait incontestablement trouvé des échos dans un certain féminisme théologique. La revalorisation des éthiques du care témoigne en effet avant toute chose dune volonté de laisser aux femmes les moyens de se réapproprier les modalités et les conditions du travail reproductif qui leur est traditionnellement confié, contre les menaces écologiques, capitalistes et guerrières qui les privent du moyen de contrôler leur propre corps.

Conclusion

Si donc la nature est laffaire de tous, cest parce quelle se joue à toutes les étapes de mon rapport à lautre, humain ou non humain. Dans la lignée des travaux de P. Linebaugh, Federici nous rappelle quil ny a pas de commun possible si nous ne renonçons pas à fonder notre vie et notre reproduction sur la souffrance des autres, si nous ne renonçons pas à nous considérer comme séparés deux. Cest donc dans lapparente banalité de notre quotidien que se construit du commun, dans toutes les tâches qui semblent les plus insignifiantes par lesquelles nous reproduisons la vie que sesquisse ce que nous appelons la nature. Pour agir sur la nature, et en faire un monde commun, il savère donc indispensable de maintenir le commun comme un horizon, « pas comme une pratique particulière, pas comme un sacrifice », nous met en garde Federici. Le commun, à chaque instant de nos existences, « doit être présent, doit modeler toutes nos pensées ». Cest pourquoi « il est important de construire le commun comme une perspective (…) à partir de la vie de tous les jours, et dans la production de tous les jours. 13» Cest dans le quotidien, à chaque étape de la transformation du réel que le commun doit être maintenu comme un horizon. En revalorisant les multiples façons par lesquelles nous témoignons dune certaine attention pour le monde qui nous entoure, les écoféministes proposent non pas de refonder nos cadres éthiques, tâche peut-être impossible, mais de repenser le monde commun. A travers les tâches quotidiennes par lesquelles nous reproduisons les conditions de notre existence, se dessine la nature, horizon encore lointain dun monde partagé.

1 Voir Roger J. H. King, « Caring About Nature. Feminist Ethics and the Environment », in Hypatia, vol. 6, no 1 (Spring 1991).

2 Voir Lois Gibbs, Love Canal : And the Birth of the Environmental Health Movement (Washington : Island Press, 2010) ; Carolyn Merchant, Earthcare (New York : Routledge, 1995)

3 Sherilyn MacGregor, Beyond Mothering Earth : Ecological Citizenship and the Politics of Care (Vancouver : UBC Press, 2006)

4 Cf. le sous-titre de l’ouvrage de Sara Ruddick, Maternal Thinking : Toward a Politics of Peace (Ballantine Books ed. New York: Ballantine Books, 1990).

5Ibid, 154.

6 Vandana Shiva, Staying Alive : Women, Ecology and Development (London: Zed Books, 1989).

7 Janet Biehl, Rethinking Ecofeminist Politics (Boston, MA: South End Press, 1991), 135-36 ; 140.

8 Paul Ricoeur dans Soi-même comme un autre (Paris : Seuil, 1990).

9 Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort (Paris : P. Horay, 1974)

10 Voir par exemple l’article de Norma Benney, « All of One Flesh : The Rights of Animals », in Leonie Caldecott et Stephanie Laland (eds.), Reclaim the Earth : Women Speak out for Life on Earth (London: The Women’s Press Ltd, 1983),. La question de l’animalité est aussi explorée dans un numéro intitulé “Nature” de Woman of Power: A Magazine of Feminism, Spirituality and Politics, en 1988.

11 Carol J. Adams, et Josephine Donovan, Animals and Women : Feminist Theoretical Explorations (Durham: Duke University Press, 1995) ; Josephine Donovan et Carol J. Adams, The Feminist Care Tradition In Animal Ethics : a Reader (New York: Columbia University Press, 2007).

12 Roger King, Ibid., p.85.

13 Conférence donnée à Hofstra University, enregistrée à “Making Worlds, an Occupy Wall Street Forum on the Commons, New York, February 16-18, 2012, http://www.youtube.com/watch?v=Eqw-yKU5-1o, ma traduction.

 

Un nouveau printemps pour l’écoféminisme ?
Convergence des luttes ! Ce mot d’ordre résonne de plus en plus fort chez les résistants au « système ». Mais pourquoi l’écoféminisme, qui justement travaille depuis quarante ans à cette convergence en déployant expériences militantes et renouvellements théoriques, reste-t-il si méconnu ? Cette introduction tente de clarifier les atouts de ce mouvement multiforme tout en exposant les critiques qui lui ont été adressées ; elle suggère aussi quelques pistes pour une possible évolution future.

A New Spring
for Ecofeminism?
A convergence of struggles! This demand resonates with increasing strength among those who resist the “system”. Why then doesn’t ecofeminism, which has attempted to materialize this convergence through activist experiences and theoretical breakthroughs over the last forty years, meet a wider public? This introduction tries to showcase the strengths of this multifarious movement, as well as the criticisms it has had to face. A few possibilities for further evolutions are discussed along the way.

Solidarité versus identification
Le débat entre écoféminisme et deep ecology
Le débat entre l’écologie profonde et l’écoféminisme définit une constante dans le développement de ces deux courants de pensée. En resserrant notre attention autour des deux figures centrales de chacun de ces courants que furent Arne Naess et Val Plumwood, nous souhaiterions montrer que la proposition clé qu’avance cette dernière d’une solidarité politique avec la nature demande pour être comprise d’être située en relation polémique avec la thèse d’une identification entre humains et non humains défendue par le théoricien de la deep ecology.

Solidarity vs. Identification
The Debate between Ecofeminism and Deep Ecology
The debate between deep ecology and ecofeminism revolves around a constant feature of both currents of thought. By focusing attention on a central figure of each movement—Arne Naess and Val Plumwood—this article attempts to show that the key proposition elaborated by the latter, that of a political solidarity with nature, can only be understood in polemical relation with the thesis of an identification between humans and non-humans, as defended by the theorist of deep ecology.

« Ni les Femmes
ni la Terre ! »
À la recherche de la convergence des luttes entre féminisme et écologie en Argentine et Bolivie
Ni les Femmes ni la Terre ! est un documentaire tourné en Argentine et Bolivie, au plus près des femmes qui luttent contre le système Monsanto, la destruction de l’environnement par les entreprises extractivistes, les féminicides (meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes). Elles combattent pour le droit à disposer de leur corps, pour un changement de cap des modèles économiques, pour la reconnaissance de leur légitimité et de leur dignité. Elles dessinent des voies pour une révolution écoféministe.

Neither Women nor Earth!
In Search for a Convergence of Struggles in Argentina and Bolivia
Neither Women nor Earth! is a documentary film shot in Argentina and Bolivia, closely following women who struggle against Monsanto and its system, against the destruction of the environment by extractivist corporations, and against “feminicides” (the killing of women because they are women). These activists fight for the right to own their body, to change economic models, to see their legitimacy and dignity recognized. They pave the way for an ecofeminist revolution.

  Cette Mineure entend, à partir d’objets audiovisuels divers mettant en scène la ville (docu-fictions de vidéastes, films de l’industrie du cinéma, séries TV, documentaires scientifiques), interroger le rapport que ces objets créent (suggèrent / permettent / …) entre des configurations sensibles – spécialement sonores, sans s’y limiter – et notre perception de ce qui compte. Par […]

Debout avec la terre
Cosmopolitiques aborigènes et solidarités autochtones
De plus en plus de mouvements activistes luttant contre la destruction des milieux de vie, notamment par les industries extractives qui précipitent les transformations climatiques et empoisonnent les eaux et l’air, cherchent des alliances et des sources d’inspiration auprès de peuples autochtones, tels les Aborigènes d’Australie, qui n’ont pas la même vision de la Terre que celle consistant à nier la nature sous prétexte qu’elle aurait succombé aux technologies humaines. Il est proposé ici de répondre à la réduction des ontologies en anthropologie par une « slow anthropology » qui soit « Debout avec la terre », fondée sur une expérience de terrain écosophiquement inspirée des visions et de la créativité des peuples autochtones et de leurs alliés en passant par la SF selon Haraway, Stengers et Meillassoux.

Standing with the Earth
Aboriginal Cosmopolitics and Autochthon Solidarities
More and more activist movements struggling against the destruction of their living environments – especially because of the extractive industries that accelerate the climate change and poison the water and the air, – look for alliance and inspiration in the autochthon people, such as the Aborigines of Australia, whose vision of the Earth is not to deny nature on the pretext that it would have succumbed to human technologies. This article proposes to respond to the reduction of ontologies in anthropology with a “slow anthropology” that would be “standing with the Earth”, a slow anthropology based on a field experience, ecosophically inspired by visions and creativity of the autochthon people and of their allies, and by the Science Fiction according to Haraway, Stengers and Meillassoux.

Pour une éthique du pli

Pour une éthique du pli
Comment se fait-il qu’un corps en vienne à penser qu’il devrait être quelque chose, que le monde devrait être quelque chose, plutôt que d’être purement ce qu’il est ? L’éthique est la manière dont les corps plient le temps en eux-mêmes et, en particulier, la manière dont les êtres plient le futur en eux-mêmes, dans leur devenir relié au monde qu’ils impliquent. Le grand ennemi d’une éthique du pli est l’abstraction, quand nous pensons les corps comme des « objets », comme s’ils étaient de micro-souverains séparés de leur champ.

For an Ethics of the Fold
How is it that a body comes to think it ought to be something, that the world ought to be something, rather than being merely what it is? Ethics is the way in which bodies fold time into themselves and, in particular, the way beings fold the future into themselves, in their becoming and their relation to the world that they enfold. The great enemy of an ethics of the fold is abstraction, when we think bodies as “objects” or as micro-sovereigns severed from their field.

L’insistance des possibles
Pour un pragmatisme spéculatif
Cet article s’efforce de reprendre l’appel de Whitehead : « la philosophie ne peut rien exclure ». La philosophie spéculative prolonge ainsi l’empirisme radical de W. James. Sa tâche est de se situer sur le terrain de l’expérience dans sa multiplicité, et de préserver ce que l’expérience fait importer. Mais l’importance ne peut jamais être réduite à un état de fait. Faire importer une situation, c’est intensifier le sens des possibles qu’elle recèle et qui insistent en elle, à travers les luttes et revendications pour une autre manière de la faire exister.

The Insistence of the Possible
For a Speculative Pragmatism
This article strives to continue the call of Whitehead: “Philosophy cannot exclude anything”. Thus speculative philosophy extends W. James’ radical empiricism. Its task is to locate itself on the ground of experience in its multifariousness, and to preserve what experience makes important. But importance can never be reduced to a matter of fact. To make a situation important consists in intensifying the sense of the possible that it holds in itself and that insists in it, through struggles and claims for another way of making it exist.

La question de la technoécologie
Si la nature surgit comme problème ou comme ressource de l’activité technique, c’est qu’elle vient du dehors de la communauté technique qui tisse ses réseaux en relation avec elle. La nature est refus d’être portée complètement à la lumière. La technique s’articule à la nature par la reconnaissance des formes et leur invention permanente. C’est cette inventivité de la nature et de la technique que l’écologie devrait protéger et évaluer par rapport à la capacité de créer des liens productifs entre communautés techniques.

The Techno-Ecological Question
If nature emerges as a problem or as a resource for technical activity, it is because it comes from the outside of the technical community who weaves its networks in relation with it. Nature refuses to be fully exposed to the light of reason. Technicity articulates itself to nature through the recognition of forms and through their permanent reinvention. Ecology should protect and valorize this inventiveness of nature and technicity through its capacity to generate productive links between technical communities.

L’être le plus faible possible
Dans cet entretien, Tristan Garcia revient sur le premier principe de son « ontologie plate » : laisser être toutes choses également, concevoir « quelque chose » comme l’être si faible que rien de plus faible ne peut être conçu. L’intérêt d’une telle ontologie libérale est de permettre la reconstruction de métaphysiques, après la postmodernité, mais d’interdire aux métaphysiques de s’absolutiser et de passer pour des ontologies par défaut. L’ontologie la plus faible est là pour court-circuiter les constructions métaphysiques, en réaffirmant à tous les étages de la construction que n’importe quoi est également quelque chose.

The Being as Weak as Possible
In this interview, Tristan Garcia explains the first principle of his “flat ontology”: let all things equally be, conceive “something” as the being so weak that nothing weaker can be conceived. The interest of such a liberal ontology is to allow the reconstruction of metaphysics, after postmodernity, but to prevent metaphysics to become absolute and to pass for ontologies in the absence of a true one. The weakest ontology is there to short-circuit the metaphysical constructions, by reasserting at every step of the construction that anything is equally something.

La grandeur de l’infinitésimal
Nuages de champignons, écologies du néant, et topologies étranges de l’espacetempsmatérialisant
Comment considérer l’unité de l’espace, du temps, et de la matière ? Comme « espacetempsmatérialisant ». Ce terme étrange a été fondu par l’éclair d’Hiroshima. Comme l’anthropologue Joe Masco nous y exhorte, « nous avons besoin d’examiner les effets de la bombe, non seulement au niveau de l’État-nation, mais aussi au niveau de l’écosystème local, de l’organisme, et, finalement, de la cellule ». Dès lors, quels outils d’analyse peut-on utiliser pour comprendre non seulement les enchevêtrements de phénomènes qui traversent les échelles, mais aussi la très itérative (re)constitution et sédimentation des configurations spécifiques de l’espace, du temps, et de la matière ? Comment finir pas comprendre qu’il n’y a pas de séparation entre le niveau micro et le niveau macro, qu’il n’y a pas de petite matière, que l’infinitésimal est grand, que le néant nous presse ?

No Small Matter
Mushroom Clouds, Ecologies of Nothingness, and Strange Topologies of Spacetimemattering
How can we consider the unity of space, time, and matter ? As “spacetimemattering”. This weird word melted when Hiroshima bomb detonated. As anthropologist Joseph Masco urges, “we need to examine the effects of the bomb not only at the level of the nation-state but also at the level of the local ecosystem, the organism, and ultimately, the cell”. Then, what analytical tools might we use to understand not merely the entanglements of phenomena across scales but the very iterative (re)constituting and sedimenting of specific configurations of space, time, and matter ? When and how will we understand that there is no separation between the micro level and the macro level, that there is not any small matter, that an infinitesimal is big, and that nothingness presses us ?