Archives par mot-clé : pratique

L’embrasement du musée de Rio

  Une métaphore du Brésil   Le 2 septembre 2018, un violent incendie a réduit en cendres la presque totalité des collections du Museu Nacional do Rio de Janeiro. Seuls les murs de l’imposant palais néoclassique sont restés debout, squelette remplaçant celui des dinosaures écrasés sous les décombres. Dans le quartier de la Quinta da Boa […]

Écrire le monde depuis l’Afrique, inscrire l’Afrique dans le monde ou comme un fragment du monde, voilà bien une tâche grisante et, la plupart du temps, propre à la perplexité (Mbembe 2001). Comme nom et comme signe, l’Afrique a toujours occupé une position paradoxale dans les formes modernes du savoir (Mudimbe 1988). D’un côté, l’Afrique […]

Luttes et impasses dans la logistique La grève des camionneurs brésiliens survenue le 21  mai 2018 a provoqué un blocage sans précédent : pendant 11 jours, pratiquement toute la circulation des marchandises s’est trouvée paralysée au niveau national, contraignant des dizaines de villes à déclarer un état de catastrophe et d’urgence publique. Les autoroutes brésiliennes se […]

Tyrannies de la transparence
L’idéal de transparence semble s’imposer à tous les esprits comme une évidence. Toute opacité est suspecte de cacher des pratiques douteuses (népotisme, corruption, détournement, abus) en faisant obstacle à une indispensable soif de vérité. Prenant à contre-pied cette aspiration commune à tout rendre transparent, on s’efforce ici de souligner certains des coûts, des écueils et des victimes collatérales de l’impératif de transparence agité aujourd’hui de façon irréfléchie dans nos discours publics.

Tyrannical Transparency
The ideal of transparency imposes itself as obvious. Any form of opacity looks suspicious: it must hide corruption, nepotism or misdeeds. We attempt to take some distance from this categorical imperative of universal transparence, by shedding light on a number of its costs, dangers and collateral damages.

L’hypercapitalisme de la transparence

L’hypercapitalisme de la transparence
Au XVIIIe siècle, Jeremy Bentham avait imaginé un dispositif carcéral où les détenus seraient surveillés par un gardien omni-voyant. Dans le panoptique digital, nous ne sommes plus de simples détenus, mais participons activement à son façonnement. Personne ne semble s’en émouvoir outre mesure. Il n’y a pas si longtemps encore, en Allemagne les gens montaient sur les barricades contre le recensement démographique d’État : cette époque semble bien lointaine, au vu de notre inclination à partager toutes nos données avec les appareils de capture de l’hypercapitalisme.

Transparency and Hypercapitalism
In the 18th century, Bentham imagined a prison wherein the inmates would be watched over by an all-seeing guardian. In our digital panopticon, we no longer are mere inmates: we actively participate in its making. And nobody seems to mind. Not so long ago, in Germany, people took the streets against a State-sponsored census. Now we spontaneously share our data with the apparatuses of capture set in place by and for hypercapitalism.

Onze thèses sur la transparence
L’informatique de la domination s’est non seulement emparée de l’utopie de la transparence, elle l’a radicalisée. Nouveau « code » civil, assorti d’une injonction à une visibilité intégrale, la transparence innerve aujourd’hui le code-source des plates-formes numériques, sur la trame desquelles se tisse désormais un nombre toujours croissant de nos interactions. Par un démontage en règle de nouvel outillage idéologique de l’asservissement, ces onze « thèses » plongent au cœur de l’alliance un peu trop heureuse entre logique du capital et devenir-numérique du monde.

Eleven Theses on Transparency
Digital domination has not only invested the utopia of transparency, it also radicalized it. New civil “code”, resting on an imperative of total visibility, transparency inhabits the source-code of digital platforms, the very canvas which weaves our daily interactions. Debunking this new ideological toolbox of servitude, these eleven theses invite the reader to plunge into the all-too-happy alliance between the logic of capital and the becoming-digital of the world.

Le reste de la transparence

Le reste de la transparence
La gouvernementalité algorithmique répond à l’appel à la transparence par la mise en corrélation de données numériques semblant créer un double du réel parfaitement adéquat. Cette opération de représentation du réel peut être questionnée comme celle d’un langage, et même d’une écriture ; mais en s’appuyant sur les travaux de Jacques Derrida, on peut s’apercevoir que ce langage serait alors privé de sa capacité à induire reprise, correction, ajustement. C’est sur ce mythe d’une totalité close sur elle-même, sans reste, que repose le mot d’ordre de la transparence.

Transparency and its Leftover
Algorithmic governmentality responds to the imperative of transparency by correlating digital data in order to generate a perfectly adequate mirror-image of reality. This operation of re-presentation can be addressed as an issue of language and writing; but it also can questioned in its incapacity to allow for reiteration, correction, adjustment. The call for transparency rests on this myth of a totality closed upon itself, deprived of any leftover.

Interrompre la distriveillance
Les sujets numérisés sont façonnés par ce qu’il faudrait appeler, à la suite de Rancière, le partage numérique du sensible – un arrangement qui détermine ce qui est visible, dicible et connaissable. Or cet arrangement implique des formes de surveillance distribuée, qu’on appellera « distriveillance », caractérisées par un transfert de la surveillance d’État vers les sujets eux-mêmes. Il est urgent d’interrompre ce partage de données automatisé pour ouvrir à nouveau à d’autres mises en commun.

Interrupting Shareveillance
In describing shareveillance as, after Jacques Rancière, a distribution of the (digital) sensible, this article posits a politico-ethical injunction to cut into the share and flow of data in order to arrange a more enabling assemblage of data and its affects. It identifies and examines a “shareveillant” subjectivity: a form configured by the sharing and watching that subjects have to withstand and enact in the contemporary data assemblage. Our challenge is now to imagine a collective political subjectivity and relationality according to the important question of what it means to “share well” beyond the veillant expectations of the State.

Le design de la transparence
Une rhétorique au cœur des interfaces numériques
Historiquement, un des objectifs du design est de rendre le monde intelligible en structurant la médiation du visible. Cette opération de sélection va nécessairement à l’encontre d’une compréhension (transparence) totale du réel, que vise la mathématisation du monde propre à l’informatique. Celle-ci s’est répandue parmi nous via le développement des interfaces numériques, qui tendent à devenir des médiateurs incontournables de toute activité humaine. Le design se trouve pris dans trois injonctions paradoxales, que cet article articule et s’efforce de dépasser.

The Design of Transparency
Rhetoric of Digital Interfaces
Historically, one of design’s objectives was to make the world intelligible by structuring the mediation of the visible. Such an operation of selection necessarily runs against a (transparent) understanding of the real, as fantasized by mathematical computation. Computation spread through digital interfaces which become unavoidable mediators of any form of human activity. As a consequence, design finds itself trapped between three double-binds, which this article attempts to investigate and overcome.

Logistique de la « dématérialisation »
La dimension immatérielle de notre réalité, grâce aux prothèses informatiques et médiatiques, est devenue de plus en plus étendue et puissante. Cet article suggère que la prétendue « dématérialisation » comporte le recel des conditions matérielles nécessaires à son propre essor. Il examine le rôle joué par la logistique dans ce processus de refoulement systématique de la jointure entre matériel et immatériel. Permettant que la marchandise puisse « apparaître » presque magiquement sur les rayons des magasins ou directement chez nous, et que les déchets puissent « disparaître » tout aussi magiquement, l’organisation logistique actuelle repose sur un mix unique de transparence et d’opacisation.

The Logistics of “Dematerialization”
The immaterial dimension of our reality, powered by our computational and medialized prostheses, is becoming ever wider and more powerful. This article suggests that the so-called “dematerialization” hides away the material conditions that are necessary to its dominance. It inquires into the role played by logistics in this systematic repression of the articulation between the material and the immaterial. By allowing commodities magically to “appear”, and trash no less magically to “disappear”, the logistical organization currently in place rests on a unique mix between transparency and opacity.

Des intimités transparentes ?
Outil de gouvernance à toutes les échelles – globale, nationale, locale – la transparence s’est imposée comme une norme à la fois morale, économique et politique. L’intimité n’y échappe pas. La reproduction, les origines, les identités, les sexualités, qui en seraient un pan important, se trouvent ainsi à l’avant-garde d’une transparence quasi managériale, qui s’épanouit dans une exposition numérique sans limite. Cet article questionne différents aspects de ce phénomène.

Transparent Intimacies?
As a multi-scale instrument of governance (global, national, local), transparency imposed itself as a moral, economic and political norm. Intimacy does not escape from its reach and claims. Reproduction, origins, identities, sexualities, which are posited as some of its important dimensions, are thus put at the vanguard of a quasi-managerial form of transparency, which thrives within a limitless digital exposure. This article questions various aspects of this phenomenon.

Mad Marx
Extinction, interruption, reproduction
Comment les interruptions des logiques capitalistes peuvent-elles devenir immédiatement des sites de reproduction, de sorte que nos tentatives pour réagir à la destruction capitaliste soient simultanément des pratiques de care capables de durer ? Quelles tactiques et quels espaces, quelles relations sociales et écologiques doivent être sauvées du passé et reconnues comme capables d’agir au présent, alors que le capitalisme se reproduit en détruisant les conditions de la reproduction du vivant, de la vie psychique, culturelle, et écologique ? Si la nostalgie tend à caractériser la dialectique entre production et parti, hégémonie et pouvoir d’État, alors quelles empathies, quels deuils et quelles fureurs, doivent être trouvées et promues sur le terrain où s’expriment la violence directe et l’expropriation définissant notre présent ? Un communisme intempéré se cherche dans cet article, pour donner forme à la conjuration politique des intempéries qui menacent notre existence terrestre.


Mad Marx
Extinction, Interruption, Reproduction
Can the interruption of capital become a site of reproduction and such that our responses to capitalist destruction are become practices of caretaking ? What tactics and spaces, social and ecological relations must both be redeemed from the past and recognized in the present, in order to attend to the double bind of reproduction under capitalism ? If nostalgia tends to characterize the dialectic between production and party, hegemony and the state, then, what empathies, mournings, and rages are to be found on the terrain of direct violence and expropriation that defines the present ? Addressing these questions, this article gestures towards an intemperate communism commensurate to the hellish reproduction of capitalist social-ecological disasters.

Le vampire et le propriétaire

Le vampire et le propriétaire
Le capitalisme n’est pas d’abord un vampire. Pour sucer le sang de ce qu’il exploite en tant que « force de travail », il doit tout d’abord s’être approprié non seulement cette force de travail, mais tout ce qui la rend possible, c’est-à-dire l’ensemble de ses conditions d’existence – tout ce qui permet sa « reproduction ». Cette appropriation est le lieu d’un combat, dont l’enjeu est le refus de la mise au travail généralisée, des humains et des non-humains, opérée par le capital. Un tel combat suppose une clarté sur ce que sont les points de métastabilité de la politique du capital, ou ce que l’on a longtemps appelé ses « contradictions objectives ». Mais il suppose aussi que la subjectivité qui connaît ces contradictions prenne sur elle, en quelque sorte, cette nécessité que l’ancien marxisme voulait trouver dans le mouvement de l’Histoire et dans le développement de ses contradictions. Il y a une contingence radicale des initiatives politiques, mais il y a bien une nécessité subjective à répondre à la disparition des conditions de vie sur la planète.

The Vampire and the Owner
Capitalism is not primarily a vampire. To suck the blood of what it exploits as “labor power”, it first must have appropriated not only that labor power, but also all that makes it possible, that is to say, all its conditions of existence—all that enables its “reproduction”. This appropriation is the site of a political struggle, the stake of which is the refusal of the generalized work of humans and non-humans, operated by capitalism. Such a struggle presupposes a clarity about the points of metastability of the politics of capital, or what has long been called its “objective contradictions”. But it also supposes that the subjectivity that knows these contradictions deals with the objective necessity that the old Marxism found in the movement of History and in the development of its contradictions. There is a radical contingency of political initiatives, but there is a subjective need to respond to the disappearance of living conditions on the planet.

Sous les pavés, le sillage
À travers quels langages, outils et pratiques pouvons-nous comprendre la destruction écologique et la violence racialisée en tant que processus unifié à l’œuvre dans la production du monde ? Comment pouvons-nous, à la fois, habiter et interrompre cette conjoncture catastrophique ? Qui sommes-nous pour cela, d’ailleurs ? Je m’inspire de la provocation de Christina Sharpe (2016) en faveur du « travail de sillage » pour étudier ces questions dans le contexte du monde océanique. En travaillant à travers différents genres et en puisant dans diverses sources, j’expérimente des thèmes de perte, de sensation, d’échelle, d’incertitude, de persistance et de temps, pour chercher un récit qui pourrait suggérer un avenir différent au milieu d’une catastrophe en cours.

Under the Cobblestones, the Wake
Through what languages, tools, and practices can we understand ecological destruction and racialized violence as one world-making process ? How can we both inhabit and interrupt this catastrophic conjuncture ? Who are “we”, anyway ? I take inspiration from Christina Sharpe’s (2016) provocation toward “wake work” to investigate these queries in the context of the oceanic world. Working across genre and draw from a range of sources, I experiment with themes of loss, sensation, scale, uncertainty, persistence, and time to seek a narrative that might suggest different futures in the midst of ongoing disaster.

  Si Molière était encore parmi nous, qu’aurait-il pensé de notre Bourgeois numérique de cette fin d’année 2018, si enchanté de découvrir les miracles de l’intelligence artificielle (IA) ? N’aurait-il pas gratifié cet héritier du Bourgeois gentilhomme, inspiré comme il se doit par sa Mama IA Google, d’un nouveau titre de grand Mamamouchi ? Tandis que sa […]

  § 1 : Il faudrait faire l’histoire de notre inattention1. Elle montrerait qu’il existe des formes de vie qui sont incapables de se reconnaître comme des formes de vie. Car c’est cette incapacité qui fait dérailler la langue au point de la faire déraisonner. Une anthropologie de l’inattention est celle d’un mode d’existence qui en […]

Kevin Quashie livre dans cette introduction à La souveraineté du recueillement (2012)1 une analyse précise et féconde du concept de quiet (« calme », « silence », « tranquillité », « recueillement ») qu’il s’efforce d’appliquer à la culture afro-américaine. L’article agit comme un plaidoyer pour une reconsidération : depuis plusieurs décennies de lutte contre l’esclavagisme puis pour les droits civils et humains que […]

Habiter l’inséparation
Nous sommes désormais entrés dans l’ontologie de l’inséparation. Un mouvement de fond nous a fait passer d’un univers humaniste composé d’entités séparables à un réel inséparé où tous les phénomènes devenus globalisés sont liés a priori (et non a posteriori), en intra-relation de co-évolution et de co-dépendance. Notre monde élabore une nouvelle condition d’existence, d’où la figure de l’Autre a disparu. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Là n’est pas la question. Cela est.

Dwelling in Inseparation
We have entered the ontology of inseparation. A deep and inescapable movement is pushing us from a humanist universe made of separable entities towards an unseparated real, where all phenomena are globalized and tied together a priori (rather than a posteriori), in intra-relations of co-evolution and co-dependence. Our world is giving birth to a new condition of existence, from which the figure of the Other has disappeared. Is it a good thing? A bad thing? That is not the question. The point is that we are unseparated, like it or not.

Résurgence holocénique contre plantation anthropocénique
La « soutenabilité » est le rêve de transmettre une terre habitable aux générations futures, humaines et non-humaines. Cet article soutient qu’une soutenabilité digne de ce nom exige la résurgence d’un modèle multi-espèces, en résistance aux tendances de la colonisation capitaliste qui transforme tout en plantations de monoculture. Pour affronter les défis de l’Anthropocène, nous devons faire davantage attention aux socialités qui se trament entre les espèces, socialités dont nous dépendons tous. Aussi longtemps que nous maintenons une séparation imperméable entre nous et tout ce qui n’est pas humain, nous faisons de la soutenabilité un concept cruel relevant de l’esprit de clocher. Nous perdons de vue le tramage commun qui rend possible la vie sur Terre des humains avec les non-humains. De toutes façons, maintenir cette séparation ne fonctionne pas : les efforts des investisseurs pour réduire tous les autres êtres au statut d’actifs ont généré de terrifiantes écologies, que je qualifie ici de proliférations anthropocéniques.

Holocene 
Resurgence Against Anthropocene Plantation
This article has argues that sustainability is a multispecies affair. If we have any dreams of handing a livable world to our descendants, we will need to fight for the possibilities of resurgence. The biggest threat to resurgence is the simplification of the living world as a set of assets for future investments. As the world becomes a plantation, virulent pathogens proliferate, killing even common plants and animals. To appreciate Anthropocene challenges, we need to pay more attention to the cross-species socialities on which we all depend. As long as we block out everything that is not human, we make sustainability a mean and parochial concept; we lose track of the common work that it takes to live on earth for both humans and nonhumans.

Dialectique de la séparation
Au-delà d’une opposition entre approches néo-matérialistes, qui insistent sur l’inséparé (l’immanence de la matière) et réalismes spéculatifs, qui affirment une séparation ontologique (la transcendance de l’objet), je propose dans cet article une dialectique de la séparation dont l’objectif est de montrer comment la séparation travaille de l’intérieur l’immanence de la matière.

Dialectic of Separation
Beyond the opposition between neo-materialist approaches, which insist on the inseparated (the immanence of matter), and speculative realisms, which assert an ontological separation (the transcendence of the object), I propose in this article a dialectic of separation, by which I attempt to show how separation elaborates from within the immanence of matter.

Exercice de navigation sur Notre Mer d’îles d’Epeli Hau’Ofa
Dans une conférence prononcée en 1993, le penseur et conteur fidjien Epeli Hau’Ofa propose de substituer au regard colonial réduisant le milieu de vie des peuples du Pacifique à des îles petites et isolées un regard océanique prenant acte de l’existence ancestrale d’une mer d’îles. Le présent article s’intéresse aux horizons que nous ouvre ce texte pour penser ce qui aujourd’hui nous insépare.

Navigation Exercise on Epeli Hau’Ofa’s Our Sea of Islands
In a 1993 lecture, Epeli Hau’Ofa, thinker and storyteller fom the Fidji Islands, invited us to reject a colonial gaze, reducing the life environment of Pacific islanders to scattered and isolated islands, in order to welcome a common life-form connected rather than separated by the ancestral existence of a sea of islands. This article attempts to unfold some of the horizons opened by this text in order to better understand what inseparates us in today’s world.

Parler de guichets des marchandises morales suppose de justifier que les actes attendus et proposés – dons ou investissements – s’inscrivent dans un marché d’offres et de demandes portant sur des biens chargés de Bien moral. Car ce qui semble bon pour la société paraît moral, qu’on le nomme bien commun ou même intérêt général. […]

Du don à l’investissement
Les métamorphoses de la solidarité
Depuis les années 1980, les organisations non gouvernementales ont développé un marché de l’aide humanitaire, qui a été relayé dans les années 1990 par les organisations internationales. L’importance du capital émotionnel susceptible d’être rassemblé par ces motifs a conduit les entreprises à vouloir également se placer sur ce marché pour se positionner comme acteur majeur de la société. La gouvernance d’entreprise devient le modèle suivi par toute institution, tandis que l’entreprise prétend devenir bien commun pour sauver la planète. La finance se convertit aux investissements socialement responsables. Comme l’affiche une entreprise chinoise : « le marché est le self-service du bonheur ».

From Giving to Investing
Metamorphoses 
of Solidarity
From the 1980s onwards, NGOs developed a market for humanitarian aid, relayed in the 1990s by international organizations. The considerable emotional capital collected around such initiatives led companies to enter this market, and to reposition themselves as major players on social issues. Company management becomes the model for all institutions, while companies claim to save the planet in the name of our common good. Meanwhile, finance converts itself to socially responsible investments. A poster by a Chinese company recently read: “The market is self-service for happiness”.

Le don, une force morale administrée
L’économie du don (de temps ou d’argent) précède la contrainte, et la dote d’un surplus. Les dons financent et font fonctionner les associations qui conseillent le pouvoir et développent de nouveaux services. L’État apprécie leur dévouement pour l’intérêt général par des dégrèvements fiscaux, mais interdit la rémunération de leurs dirigeants. L’économie sociale et solidaire joue un rôle majeur dans l’insertion par l’emploi. Le caractère non lucratif assumé se retrouve dans la gestion des mutuelles de santé, ou d’assurances. Aujourd’hui, secteur privé et « entreprises sociales » proposent d’assurer des missions équivalentes, par une rationalisation managériale qui ferait fi de ce troisième secteur de l’économie.

The Gift: an Administrated Moral Force
The gift economy (whether one offers time or money) takes place before one is compelled to act, and generates a surplus. Gifts sustain the associations which advise political power and provide new services. The State appreciates their contribution to the general interest and allows for tax deductions, but forbids their administrators to be waged for their work. The principle of “non-profit” is also active among health and other insurers, organized under “mutuality” management. Nowadays, the private sector and companies eager to claim their “social mission”offer similar services, imposing a managerial rationalization that undermines this third sector of the economy.

La démocratie comme enquête et comme forme de vie
La notion de forme de vie se retrouve aujourd’hui dans des contextes théoriques divers – Théorie critique, Wittgenstein, biopolitique, étude des styles et anthropologies de la vie. Elle permet de penser de nouvelles formes de critique et d’éthique dans un monde touché par le changement global et la radicalisation des inégalités sociales, sanitaires et environnementales. Au-delà de la vulnérabilité des formes de (la) vie humaine, apparue en situations de désastre ou de dénuement, le concept de formes de vie s’est également développé à l’articulation du social et de la vie pour décrire les diverses façons de faire inventivité et créer de nouvelles formes de vie. Cette présentation vise à rendre compte de la transformation en cours que signale cet usage dans des domaines tels le travail, la critique sociale ou l’innovation démocratique et les lieux où s’expérimentent de nouvelles formes de vie démocratique.

Democracy as an investigation and a form of life
The notion of form of life is actually found in various theoretical contexts – Critical Theory, Wittgenstein, biopolitics, study of styles of life and anthropology of life. It makes possible to think of new forms of criticism and ethics in a world affected by global change and radicalization of social, health and environmental inequalities. Beyond the vulnerability of the forms of (the) human life, sprung in situations of disaster or bareness, the concept of forms of life has also developed at the articulation of the social and the life, to describe the various ways of doing inventiveness and creating new forms of life. The purpose of this presentation is to report on the ongoing transformation of the use of this concept in areas such as work, social criticism or social innovation, as well as place where new forms of democratic life are experimenting.

Formes de vie, milieux de vie
La forme-occupation
Les occupations actuelles, comme celle des universités, des bocages de Notre-Dame-des Landes ou des forêts de Bure sont exemplaires de la recherche d’une politique d’autonomie appuyée sur des formes de vie encourageant la cohérence entre mode de vie, pensée et activité pratique. Une occupation est le fait d’ouvrir une brèche dans le temps et l’espace en explorant des formes variées de vie qui se soustraient de la réalité sociale et du système marchand. L’article expose plusieurs des formes de vie conciliant monde sensible et puissance d’agir, à l’œuvre par exemple dans les ZAD.

Forms of life
Living environments
Occupation of places
Squats and current occupations, such as Notre-Dame-des-Landes or Bure (France), high point of contestations are seeking for a politic of autonomy, supported by “forms of life” encouraging the coherence between way of living and thinking and practical activity. What we call form-occupation is opening a gap in time and space by exploring various forms of life that are escaping from social reality and from the capitalist system. The article exposes many of these forms of life in the Zones to be defended (Zad) that reconcile the sensible world and the power of acting.

La dynamique culturelle des formes de vie sociales
Le matérialisme de Max Horkheimer
Cet article a pour objectif de mettre à l’épreuve l’indétermination conceptuelle du terme « Lebensform » (forme de vie) dans la tradition philosophique allemande, en cherchant à montrer ce que l’on trouve dans la première Théorie critique, une lecture matérialiste des « formes de vie ». On se propose de la reconstruire, en rendant compte du concept dynamique de la culture élaboré par Horkheimer au cours des années 1930, dans un dialogue étroit, quoique implicite, avec le matérialisme marxien de L’Idéologie allemande.

Cultural dynamics of social life forms
The materialism of Max Horkheimer
This article aims to challenge the conceptual indeterminacy of the term “Lebensform” (form of life) in the German philosophical tradition, seeking to show what ones find in the first Critical Theory, a materialist reading of “form of life”. It is proposed to reconstruct it, reflecting the dynamic concept of culture developed by Horkheimer during the 1930s, in a close dialogue, wathever implied, with the Marxian materialism of German Ideology.

La question démocratique
Politique et forme de vie
Si le système de gouvernement représentatif a perdu une grande part de sa légitimité, c’est que les personnes qui font l’expérience des manières ordinaires d’exercer les droits et devoirs attachés à leur statut de citoyen ont développé une conception du politique qui leur permet de porter des jugements sur l’action des pouvoirs publics, de contester la façon dont ceux-ci assurent le bien commun, et de revendiquer de nouveaux droits. Au lieu de considérer la disparition du consentement aveugle des gouvernés comme une preuve d’infantilisme ou d’irrationalité, il faut y voir l’extension de la vigilance des citoyen.ne.s à l’égard de ceux et celles qui les représentent. Cette vigilance tient sa légitimité de l’idée de démocratie comme forme de vie. La question démocratique, telle qu’elle se pose aujourd’hui, est celle de la reconnaissance de la capacité politique pleine et entière des citoyen.ne.s, à laquelle la pensée de l’antidémocratie s’oppose de façon obstinée. C’est à cette pensée qu’il faut donc renoncer.

The democratic question
Politics and life form
If the system of representative
government has lost much of its
legitimacy, it is because people who experience ordinary ways of exercising the rights and duties attached to their citizenship have developed a conception of politics that makes it possible to make judgements about the action of public authorities, to dispute the way in which they insure the common good and to claim new rights. Instead of considering the disappearance of the blind consent of the governed as a proof of infantilism or irrationality, it must be seen as an extension of the vigilance of citizens towards those who represent them. This vigilance derives its legitimacy from the idea of democracy as a form of life. The democratic question, as it is posed today, is that of the recognition of the full political capacity of the citizens, to which anti democracy thinking stubbornly opposes. It is to this thought that we must renounce.

La critique comme forme de vie démocratique
L’actualité bouillonnante de l’idée de formes de vie a accouché de tentatives multiples de conceptualiser la démocratie comme forme de vie. Cet article met en évidence certains écueils de cette réflexion en train de s’ébaucher, en particulier l’accent placé sur les enjeux de connaissance de la démocratie, la primauté conférée à l’idée de règle pour penser les institutions, et le retour à la vertu comme ressort de la démocratie. Il défend, par opposition, une conception de la démocratie comme permettant et exigeant la critique de la ou des forme(s) de vie instituée(s).

Criticism as a form of democratic life
The bubbling news of the idea of life forms has given rise to multiple attempts to conceptualize democracy as a form of life. This article highlights some of the pitfalls of this emerging reflection, in particular the emphasis on the issues of knowledge of democracy, the primacy of the idea of rule for thinking institutions, and the return to virtue as a spring of democracy. It defends, by contrast, a conception of democracy as permitting and demanding criticism of the instituted form(s) of life.

Habiter le travail
La forme
de vie coopérative
Dans une Scop, les capacités d’agir des coopérateurs ne se trouvent pas uniquement dans des formes de résistance aux normes dont les défaillances ont tendance à les écarter de fait comme alternative valable, mais également dans « les multiples façons d’habiter les normes ». Le concept d’« habiter », renvoyant davantage aux pratiques et aux discours plutôt qu’aux règles et aux valeurs, permet d’ouvrir le champ d’interprétation de la dimension participative de la Scop. Cette approche conduit à réactualiser le projet démocratique de la Scop, en dessinant les contours d’une expérience de vie participative au travail qui s’inscrit dans l’idée de démocratie comme forme de vie.

Inhabiting the work
Cooperative life form
In a Scop, the capacity of the cooperators to act is not only in forms of resistance to norms whose failures tend to dismiss them as a valid alternative, but also in “the many ways of inhabiting the norms”. The concept of “inhabiting”, referring more to practices ans discourses than to rules and values, opens a field to interpret the participative dimension of the Scop, by drawing the contours of an experience of participative life at work, which is part of the idea of democracy as a form of life.