Archives du mot-clé stratégies

Travail d’édition & écriture algorithmique
Entretien avec Nicolas Nova
Silvio Lorusso met en place des protocoles éditoriaux qui prennent à rebrousse-poil les logiques fluides permettant aux plateformes de s’infiltrer dans nos désirs et nos comportements. Il en présente quelques exemples dans cet entretien, tout en réfléchissant sur les enjeux plus généraux de ce type d’intervention médiartiviste.

Algorithmic Writing and Editing
An Interview with Nicolas Nova
Silvio Lorusso elaborates editorial protocols that run against the grain of the fluid logics that allow platforms to infiltrate our desires and behaviors. He presents some of them in this interview, while discussing the wider stakes of such mediartivist interventions.

Vers une politique du dividualisme

Vers une politique du dividualisme
L’individu de la gouvernance néolibérale mérite d’être envisagé comme un « dividuel » secoué par les rassemblements turbulents de tendances hétérogènes, divisé entre elles dans sa relation à soi. Du fait des urgences et des surcharges attentionnelles auxquelles il est soumis, l’intuition se substitue souvent chez lui au choix réfléchi et délibéré. C’est à des dividuels que s’adressent les techniques de priming (amorçage) par lesquelles les logiques néolibérales restructurent nos comportements. Comment parvenir à y identifier un contre-ontopouvoir immanent ? Comment en faire émerger une politique du dividualisme ? C’est dans une catalyse activiste qu’il faut reconnaître aujourd’hui un art affectif de la politique.

Towards a Politics of Dividualism
The individual produced by neoliberal governance ought to be identified as a “dividual”, set in tensions by a turbulence of heterogeneous tendencies, divided between them in his relation to himself. Because of the emergency and attentional overload to which he is exposed, intuition often substitutes for deliberate choice. Techniques of priming are addressed to such dividuals, in their attempt to restructure our behaviors along neoliberal injunctions. How can one identify immanent forms of counter-ontopower in such a situation? How can one help the emergence of a politics of dividualism? An activist catalysis may pave the way for an affective art of politics.

Quand la mine transforme la territorialité kanak & réciproquement
La mine (le nickel) est devenue, en Nouvelle-Calédonie, un « fait social total ». Elle représente la première source de revenus du Caillou après les transferts sociaux de l’État. Si la mobilisation du lien à la terre reste le ressort privilégié des revendications qui émergent à l’interface du développement des activités minières, elle met en avant de plus en plus nettement la nature comme enjeu identitaire. Les contestations qui ont entouré la mise en œuvre du projet minier de Goro-Nickel se sont appuyées sur le droit international des peuples autochtones dans la protection de l’environnement pour contraindre l’industriel à mieux tenir compte des populations vivant à proximité des projets miniers. Ainsi, le fort développement économique lié à l’activité minière ces vingt dernières années n’a pas seulement contribué à transformer les pratiques de la territorialité kanak mais aussi à donner plus de visibilité à des revendications sur la place du monde kanak dans la pratique de la démocratie en Nouvelle-Calédonie.

When Mining Transforms Kanak Territoriality
& Reciprocally
Nickel mining in New Caledonia constitutes a total social fact. It is the first source of revenue after social redistribution by the State. If the mobilization of the relation to the land continues to play a fundamental role in the political claims raised around the development of the mining industries, nature increasingly appears as a crucial reference in terms of identity. The polemics raised by the Goro-Nickel project found support in the rights of indigenous people promulgated by International Law, and manage to force the company to pay attention to the needs of the populations living in the proximity of mining projects. The strong development of industrial mining during the last 20 years not only contributed to transform the practices of Kanak territoriality : they also increased the visibility of the claims concerning the place to be granted to Kanak people in the practice of democracy in New Caledonia.

Le 8 mai 2017, le Président-directeur Général d’une entreprise minière canadienne qui a pour logo les trois voiles de la Santa-Maria, la Colombus Gold, a adressé un message enthousiaste de félicitations au président de la République française fraîchement élu, l’ancien ministre de l’économie, Emmanuel Macron, qui, en 2015, avait manifesté son plus chaleureux soutien au projet […]

Le court-circuitage néolibéral des volontés & des attentions
Le libéralisme se réfère à la volonté individuelle comme à son principal principe de légitimation. Or toute une série de dispositifs (médicaments, design, algorithmes, priming, nudge) mis en place sous régime néolibéral tendent à court-circuiter toute capacité de choix délibéré. À quoi ressemble ce néolibéralisme d’après la fin de l’illusion du choix ? En quoi est-il solidaire des dispositifs qui externalisent le travail de notre attention ? Ces court-cicuitages de nos choix et de nos attentions ne relèvent-ils pas eux-mêmes d’une illusion entretenue par les marketeurs d’innovations ?

Neoliberal Short-Circuiting of Individual Will and Attention
Individual will plays a fundamental role of legitimation in liberalism. A whole range of devices (performance enhancing drugs, algorithms, design, priming, nudge) currently promoted by neoliberal policies tends to short-circuit our capacity to make deliberate choices. What does liberalism look like after the end of the illusion of choice? What are its links to the various devices that externalize our attentions? Aren’t we deluded when we naïvely believe in the capacity of our digital technology to short-circuit human attention, reflection and deliberation?

Le nudge
Embarras du choix & paternalisme libertarien
Au titre d’un « paternalisme libertarien », certains libéraux proposent de reconsidérer nos interactions sociales du point de vue des « architectures de choix » qui les conditionnent en sous-main à notre insu. La doctrine du « nudge » (coup de pouce dans le bon sens) propose une méthode douce d’influencer nos comportements basée sur des conditionnements souvent imperceptibles. Depuis la réforme des systèmes de santé ou de retraite jusqu’à l’organisation spatiale d’une cantine scolaire, le monde social devient le terrain d’exercice d’une activité de design potentiellement omniprésente, supposée bienveillante mais néanmoins inquiétante.

Nudging
Embarrassment of Choices and Libertarian Paternalism
In the name of “Libertarian Paternalism”, certain thinkers invite us to reconsider our social interactions from the point of view of the “choice architectures” that condition them unbeknownst to the agents themselves. The theory and practices of “nudging” provide us with soft methods to influence our behaviors on the basis of infra-perceptible conditionings. From Health Systems to Retirement Plans and school cafeteria, the social world becomes a playground for a potentially ubiquitous agency of design, reputed to be benevolent but nevertheless worrying in its implications.

Prendre la mesure du renoncement négocié
L’injonction numérique conduit à un renoncement au cœur duquel des négociations se déploient. La dialectique du renoncement négocié ouvre sur une recherche critique sur les usages numériques visant à cerner les enjeux des stratégies de l’ordre informationnel et communicationnel.

The Stakes of Negotiated Renunciation
The dialectic of negotiated renunciation opens to a critical research on digital uses, under injunction, aimed to identify the stakes of the strategies of the informational and communicational order.

Libre de dire : l’émancipation par le récit et la critique littéraire écoféministe.

 

Développées de façon théorique à partir de la fin des années 19901, les analyses littéraires sinspirant des théories écoféministes ont permis la mise en lumière de loppression de la pensée dualiste hétéro-patriarcale dans une veine analogue au travail entrepris dès 1982 par Annette Kolodny avec son The Lay of the Land. Cependant, au-delà dune dénonciation des systèmes oppressifs présents dans les narrations ayant aidé à construire certaines cultures occidentales2, il apparait que les structures et procédés narratifs mis au jour grâce à la critique littéraire écoféministe de ces vingt dernières années constituent également de véritables stratégies de résistance. Dès 1991, Patrick D. Murphy écrivait ainsi qu: « En explorant la littérature depuis une perspective écoféministe, nous pouvons nous attendre à révéler des stratégies d’émancipation qui ont déjà commencé à laisser libre cours à des narrations écologiques qui promettent un avenir plus teinté despoir. »

Près de trente ans après cette déclaration, le présent article se propose dexplorer les évolutions majeures dans la critique littéraire et la littérature écoféministes afin de déterminer dans quelle mesure les stratégies d’émancipation révélées par les analyses écoféministes ont permis de donner lieu à des narrations offrant une vision plus respectueuse des liens unissant les êtres humains entre eux ainsi qu’à leur environnement et tout ce qui y vit. Pour ce faire, je mintéresserai en premier lieu à la façon dont la critique littéraire écoféministe a permis à la mouvance de s’émanciper des critiques essentialistes et de la réputation sulfureuse de l’écoféminisme avant de porter mon attention sur quelques exemples de stratégie littéraire d’émancipation.

S’émanciper de l’‘ecofeminist backlash

En 1998, Gaard et Murphy prétendaient que « Les theories écoféministes proposent des stratégies plutôt que des règles. De ce fait, bien que lintersectionnalité entre écoféminisme et critique littéraire reste largement inexplorée, les chercheurs ont à leur disposition un certain nombre dindications qui peuvent les guider. »3 La première partie de cette phrase reste incontestablement vraie, que ce soit pour l’écocritique dans son ensemble ou la critique littéraire écoféministe. Par contre, les avancées dont ont été témoin ces domaines depuis 2005 marquent, à mon sens, un tournant décisif pour l’écoféminisme. En effet, la mouvance souffrait de mauvaise presse depuis les années 1990, à tel point quun grand nombre de chercheurs et chercheuses initialement intéressé.es par les idées proposées se sont détourné.es de l’écoféminisme, de peur que la simple évocation du terme ne vienne entacher leur crédibilité. Ce backlash fut tel que certains allèrent même jusqu’à annoncer la fin de l’écoféminisme ou, tout du moins, à recommander un changement de nom, nécessaire pour s’éloigner du discrédit associé au terme « écoféminisme ». Cependant, à partir de 2005 environ, certaines publications semblent annoncer une réutilisation progressive du terme « écoféminisme », ce qui na cessé de se confirmer depuis dans lintérêt grandissant dont celui-ci jouit de la part de différents domaines universitaires et intellectuels, entre autres.

Les publications de la dernière décennie ont ainsi permis de consolider deux points de grande importance : le premier concerne la diversité au sein de l’écoféminisme qui, plutôt que de devenir un débat paralysant, sest muté en une spécificité de cette approche.

Le deuxième point concerne le fait que nous assistons depuis environ 6 ans à une recrudescence de lutilisation de la dénomination « écoféminisme » dans la parution douvrages (et notamment dans les thèses de doctorat), qui semble indiquer que la récupération de lhistoire et des théories écoféministes voulue par un grand nombre soit devenue une réalité : « en effet je maperçois dune renaissance de l’écoféminisme sous forme de thèses et de publications qui émergent, cest très excitant. »4

La littérature comme porte dentrée ?

Serait-il audacieux de prétendre quau vu de ces éléments, l’écocritique féministe ait véritablement permis la récupération des idées écoféministes ainsi quune récupération du terme « écoféminisme », comme de nombreux intellectuels lespéraient ? Bien que le backlash antiféministe, dont l’écoféminisme a particulièrement souffert, ne puisse être considéré comme révolu au regard des nombreux articles et ouvrages y faisant encore référence, lapplication littéraire de l’écoféminisme semble avoir eu un effet positif sur la réception des idées de la mouvance. La critique littéraire écoféministe semble en effet avoir permis une compréhension plus vaste des idées écoféministes, et cette tendance est renforcée davantage par lécocritique féministe. Ceci semble donc effectivement avoir permis la réhabilitation du nom « écoféminisme », « comme un terme [qui] indique une intervention politique double »5 et dune prise de conscience de lidée selon laquelle « le problème [] est que plus les théories féministes prennent leur distance davec la nature, plus cette même nature se trouve implicitement ou explicitement renforcée comme appartenant au terrain glissant de la misogynie. »6

Serpil Oppermann, dans son article de 2013 « Feminist Ecocriticism : The New Ecofeminist Settlement », reprend une idée analogue. Premièrement, elle soutient la thèse, qui est la nôtre également7, en décrivant l’écocritique féministe comme une évolution ayant permis la réinstauration des idées écoféministes dans un contexte universitaire et intellectuel plus vaste. Le lien évolutif entre écoféminisme, critique littéraire écoféministe et écocritique féministe est présenté comme résultant de limportation des idées écoféministes dans la mesure où « les positions politiques, éthiques et théoriques écoféministes ont récemment été reconfigurées au sein dune nouvelle approche écocritique, appelée écocritique féministe. »8

Celle-ci constitue une mutation plutôt quune utilisation neuve (dans le sens dinédite) : en effet, les idées à la base de la pratique écoféministe sont présentes depuis plus de quarante ans (Kolodny, The Lay of the Land, 1975.) Mais lexpansion de la pratique écocritique féministe actuelle ainsi que le renforcement théorique qui laccompagne en font une pratique nouvelle, dans le sens de recyclée, dans la mesure où la fédération opérée durant la dernière décennie a permis une utilisation plus étendue et moins controversée des idées écoféministes.

La recrudescence de lutilisation du terme « écoféminisme » de ces sept dernières années en témoigne. Celui-ci ne semble plus corrompu au point de complètement discréditer la personne lutilisant, comme c’était encore le cas il y a une dizaine dannées : « Cette interfécondation des points de vue devient visible, maintenant que l’écoféminisme est reconnu comme étant un des catalyseurs de lacceptation grandissante par l’écocritique de la complexité des questions environnementales. »9. Douglas A. Vakoch présente ainsi lidée selon laquelle l’écocritique féministe et la critique littéraire écoféministe sont bel et bien deux noms dune même chose : « [] l’écocritique féministe. Cette discipline hybride est également appelée critique littéraire écoféministe, qui a été définie comme étant un discours politiquement engagé qui analyse les connexions conceptuelles entre la manipulation des femmes et du non-humain. (Buell, Heise, and Thornber 2011: 425). »10

Uni.es dans la diversité

Dans les années 1960, les mouvements féministes s’emparent du slogan « the personal is political » pour attirer l’attention sur le problème de la subordination des femmes dans les sphères « privées » de la famille, du lieu de travail et de la société civile. Ceci fait référence à l’idée selon laquelle les problèmes personnels (au sein du couple, de la famille) auxquels les femmes ont à faire face sont en corrélation directe avec la façon dont la société (ici, le political) représente ces dernières. L’écoféminisme va récupérer cette idée du « personal is political » et la pousser encore plus loin en déclarant que si le personnel est politique, les deux sont spirituels également. Cette idée peut paraître saugrenue au départ, mais voici comment Anne Cameron l’explique dans « First Mother and the Rainbow Children », un essai publié dans Healing the Wounds (1989) :

Chaque décision quune personne prend dans sa vie est à la fois personnelle, politique et spirituelle. Si vous décidez de ne jamais devenir esclave des drogues ou de lalcool, vous prenez une décision personnelle mais en même temps, vous commettez un acte politique et faites un choix spirituel. [] Les mouvements féministes ont longtemps cru et vécu selon le crédo le personnel est politique et le politique est personnel, mais nous avons également appris que le spirituel constitue une part intégrale du personnel ainsi que du politique. Il ne peut y avoir de césure dans la spiritualité, ce nest pas quelque chose que lon peut faire une heure le dimanche après-midi, on vit selon ses croyances ou on vit en démontrant que lon ne possède pas de croyance.11

Donna Haraway (1991, 2003) reprend une idée similaire lorsquelle présente son utilisation du terme natureculture afin de contrer la vision divisée qui sépare les différentes expériences. Dune façon générale, les auteur.es étudié.es par la critique littéraire écoféministe ou ceux et celles écrivant dun point de vue écoféministe présentent cette même approche transformative du being-in-the-world. Sous leur plume, le personnel se mélange au social, le politique au spirituel, l’intime au public, l’émotion à la raison, la connaissance subjective à la connaissance scientifique, etc. Certes, leurs histoires leur appartiennent, mais les chiffres, les connaissances et la ré-articulation du rapport au monde qu’elles y étalent concernent lensemble de la population terrestre.

Une sélection dexemples

Linda Hogan est une romancière et poète Chickasaw. Dans The Woman who Watched over the World, elle raconte son histoire personnelle et tribale. Ici encore, c’est une histoire autobiographique qui sert de loupe pour l’histoire humaine et la façon dont celle-ci est unie au monde naturel. Elle y révèle les liens qui unissent les histoires tribales à une Amérique brisée ainsi que la façon dont ces histoires tribales restent présentes pour les générations actuelles. Dans Dwellings : A Spiritual History of the Living World ainsi que dans The Sweet Breathing of Plants, elle opère également cet effet de loupe. L’introspection dont elle fait preuve et la mise à nu qui en résulte ont pour effet un questionnement analogue chez ses lecteurs. L’écriture de Hogan oscille entre œuvres de fiction, de non-fiction, poésie et travaux d’édition.

Kuki Gallman est une auteure et environnementaliste italienne, émigrée au Kenya depuis 1972. Elle y acquiert Ol Ari Nyiro, un énorme ranch, dans lequel elle va tenter de mettre en place une façon harmonieuse de vivre-ensemble pour les êtres humains et la nature. Elle sera une des premières à engager des gardes anti-braconnage de façon personnelle (sans l’aide du gouvernement) et finira par faire d’Ol Ari Nyiro un exemple d’harmonie naturelle entre les peuples locaux, la protection de la nature et sa famille. Son histoire tragique se transformera en un exemple de détermination et d’amour : pour la nature et sa protection, pour les mythes et traditions locales qu’elle aide à protéger ainsi que pour le continent africain. Gallman a fait de ses pertes personnelles un combat politique pour la survie et la protection de l’Afrique. Elle participera à la crémation de douze tonnes d’ivoire saisies en juillet 1989, feu symbolique allumé par le président kenyan de l’époque, Daniel Arap Moi, pour symboliser l’opposition du Kenya au marché de l’ivoire. Elle raconte tout ceci dans I Dreamed of Africa, best-seller international qui a plusieurs fois été comparé à Out of Africa d’Isaak Dinesen. Les liens qu’elle établit dans son écriture entre son histoire personnelle et son combat environnementaliste mettent au jour un rapport particulier au monde naturel, dans lequel Gallman a trouvé une consolation et un but vital après la perte de son fils et de son mari. Elle est, encore aujourd’hui, considérée comme une des environnementalistes kenyanes les plus influentes.

Ellen Meloy était une peintre et auteure du sud-ouest américain, décédée en 2004. Elle se qualifiait elle-même de « desert writer. » Dans ses écrits, Meloy donne voix à l’incroyable nombre de formes de vie qui vivent et se plaisent dans le désert, souvent perçu comme un lieu vide. Elle y brouille les limites entre sa maison et l’extérieur, se considérant non pas comme vivant chez elle, mais comme vivant sur le terrain des lézards, corbeaux, desert bighorns et autres animaux qui occupent l’endroit. Après sa mort, son mari et ses amis ont fondé le Ellen Meloy Fund qui remet chaque année un prix à un récit sur le désert. Ce que Meloy met en place dans son écriture est une reconstruction de liens. Elle réinstaure un rapport personnel (inner) avec le monde qui l’entoure (outer) et rend ainsi, au moyen dune écriture qui borde le spirituel et le philosophique, le personnel politique. Elle brouille les attentes prévisibles et explique les raisons pour lesquelles elle se sent plus à l’aise perdue dans le désert ou la brousse plutôt qu’à Las Vegas. Ceci contribue à transformer le politique (le public) en quelque chose de personnel étant donné le rapport personnel que certains Américains ont avec cette ville au détriment du désert qui l’entoure. Ce renversement d’attendus contribue à faire du monde (et de sa protection) une affaire personnelle et politique chez cette auteure.

En conclusion, les histoires personnelles de ces auteures deviennent donc un moyen de rendre audible aux lecteurs des problèmes plus vastes, notamment grâce à la narration à la première personne du singulier, forme sous laquelle ces histoires sont relatées. Celle-ci permet de contourner les réticences que certain.es pourraient avoir vis-à-vis dun essai scientifique ou théorique, tout en permettant lexpression de positions personnelles éthiques et dune sensibilité souvent absente dans les discours éthiques et scientifiques analytiques.12 Il sagit pour ces auteures de réécrire le monde afin dy réinscrire lhumain comme n’étant plus séparé de la nature :

[Ces auteur.es] font lexpérience du monde naturel non plus comme la Nature, objectivement, artificiellement en dehors, mais dune façon profondément personnelle, intime et révélatrice, en dedans. [] La liberté [des écrivaines] est dexprimer la vérité concernant toutes nos relations et de ne pas nous dévaloriser parce que nous nous sentons connectées par le désir et le regret à des hommes, des enfants, des grand-mères, les pluies, la chair et les graines du désert, à de vieux récits et des mots malicieux, au passé et au future, à ce que Rachel Carson nommait le flot des choses vivantes. Cest une métaphysique puissante que cette unité entre corps, esprit et terre, avec des conséquences morales tout aussi puissantes.13

Cette citation reflète également de façon évidente les trois relations principales que ces différent.es auteur.es réinventent au moyen de leurs écrits : le rapport au lieu, au corps et au langage. Ces différentes réécritures offrent une vision du monde moins dichotomique : « une écriture qui suggère comment limagination et lesprit sentremêlent aux expériences de la nature de façon transformative et rédemptrice, de même quelle laisse entrevoir le potentiel de ces expériences et de ces transformations. »14 Ce faisant, ces écritures se distancient des normes hétéropatriarcales afin doffrir une stratégie d’émancipation écoféministe : une nouvelle façon d’« être-au-monde ».

1Notamment grâce à la publication, en 1998, de Ecofeminist Literary Criticism : Critiques, Theory, Pedagogy édité par Greta Gaard et Patrick D. Murphy qui fut le premier ouvrage à fixer lutilisation purement littéraire des pensées écoféministes. Pour une explication non-académique de la mouvance écoféministe, il est possible de vous reporter à deux articles de vulgarisation scientifique parus respectivement dans la revue suisse Moins ! et dans la revue écologique française S!lence ! (2015) par lauteure.

2 Comme le démontre Susan Griffin dans son Woman and Nature : the Roaring inside Her, publié en 1978.

3GAARD, MURPHY. Ecofeminist Literary Criticism. 11. Notre emphase.

4GAARD Greta, communication personnelle entre moi-même et lauteure, 30/04/2014.

5STURGEON Noël. Environmentalism in Popular Culture: Gender, Race, Sexuality and the Politics of the Natural. Tucson: University of Arizona Press, 2009, 169.

6ALAIMO Stacy, HECKMAN Susan. Material Feminisms. Bloomington : Indiana University Press, 2007, 4.

7LAUWERS Margot. Amazones de la Plume : les manifestations littéraires de l’écoféminisme contemporain. 2014.

8OPPERMANN Serpil. « Feminist Ecocriticism: The New Ecofeminist Settlement ». Op.cit. 65.

9VAKOCH Douglas A. Feminist Ecocriticism : Environment, Women and Literature. Lanham: Lexington Books, 2012, 2.

10VAKOCH. Feminist Ecocriticism. Op.cit. 2.

11CAMERON Anne. « First Mother and the Rainbow Children ». Healing the Wounds. Op.cit. 58.

12WARREN Karen. « The Power and the Promise of Ecological Feminism ». Environmental Ethics Vol 12 N°3, 1990, 125-46.

13WITTIG ALBERT Susan & MOORE Susan. What Wildness is This? Op.cit. xiii-xv.

14 WITTIG & MOORE. What Wildness is This ? Op.cit. xvi.

Prévention, dissuasion, préemption. Changements de logiques de la menace

Prévention, dissuasion, préemption
Changements de logiques de la menace
Après avoir distingué trois types de stratégies visant à neutraliser une menace – la prévention, la dissuasion, la préemption – Brian Massumi analyse le fonctionnement et les implications de cette dernière, dans la façon dont l’administration de G.W. Bush l’a théorisée et implémentée dans sa « guerre contre le terrorisme ». À la fois épistémologie et ontologie à tendance auto-propulsive, la préemption est une logique opératoire du pouvoir qui définit notre époque politique de manière aussi insidieusement infiltrante et infiniment extensive que la logique de la « dissuasion » qui a défini l’époque de la Guerre froide. Cette analyse est de la plus grande actualité pour comprendre à quoi nous engagent les politiques menées désormais en France et en Europe au nom de la même « guerre contre le terrorisme ».

Prevention, Deterrence, Preemption
Transformations
in the Logics of Threat
After distinguishing three different strategies aiming at neutralizing threats—prevention, deterrence, preemption—Brian Massumi analyses the latter in its theorization and implementation during the G.W. Bush era. Both an epistemology and an ontology endowed with a self-propelling tendency, preemption is an operative logic of power defining a political epoch in as infinitely space-filling and insidiously infiltrating a way as the logic of deterrence defined the Cold War era. Such an analysis is extremely timely in order to understand the implications of the “War on Terror” currently waged by the French and many other European governments.

Sensibilités climatiques entre mouvances écoféministes et queer
Cet article explore quelques liens et frictions qui existent entre deux mouvements et courants de pensée qui sont d’abord des expériences militantes, des vécus, des rencontres. Il retrace quelques lieux de connexion et de divergence des pratiques activistes et identités queer vis-à-vis de l’écoféminisme. Dialogue et récits entremêlés espèrent faire sentir différemment la manière dont ces liens s’articulent à la fois dans les pratiques de résistance et dans les ressentis militants quotidiens.

Convergence between Feminist and Queer Movements in Mobilizations on Climate Issues
This article explores a few links and points of friction between movements which are first and foremost activist experiences, lived moments and encounters. Connections and divergences between queer practices and ecofeminism are investigated through a dialogue and narrations that help us feel how such links articulate practices of resistance with daily activist experiences.

« Ni les Femmes
ni la Terre ! »
À la recherche de la convergence des luttes entre féminisme et écologie en Argentine et Bolivie
Ni les Femmes ni la Terre ! est un documentaire tourné en Argentine et Bolivie, au plus près des femmes qui luttent contre le système Monsanto, la destruction de l’environnement par les entreprises extractivistes, les féminicides (meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes). Elles combattent pour le droit à disposer de leur corps, pour un changement de cap des modèles économiques, pour la reconnaissance de leur légitimité et de leur dignité. Elles dessinent des voies pour une révolution écoféministe.

Neither Women nor Earth!
In Search for a Convergence of Struggles in Argentina and Bolivia
Neither Women nor Earth! is a documentary film shot in Argentina and Bolivia, closely following women who struggle against Monsanto and its system, against the destruction of the environment by extractivist corporations, and against “feminicides” (the killing of women because they are women). These activists fight for the right to own their body, to change economic models, to see their legitimacy and dignity recognized. They pave the way for an ecofeminist revolution.

Ce sont nos structures actuelles de communication de masse qui donnent au « populisme » et au « terrorisme » leur pouvoir de nuisance. Plutôt que leur déclarer une « guerre » absurde, se lamenter de leur fatalité ou les dénoncer à renfort de moraline, pourquoi ne pas s’attaquer à ce qui les produit ? C’est-à-dire à la façon dont certaines structures […]

Investir nos villes et nos lieux de vie

Faire la ville autrement, faire métropole en se fondant sur les pratiques citoyennes de tous ceux qui à la fois vivent et travaillent sur le territoire. En finir avec les vieilles frontières entre centre et périphéries, entre les populations inscrites dans la modernité et les classes populaires reléguées aux alentours avec ses vagues successives de […]

Pourquoi la France a-t-elle laissé faire l’orpaillage clandestin des maffias brésiliennes malgré les alertes de sa population amazonienne, qui vit au quotidien ses effets catastrophiques : criminalité, viol et prostitution, mercure meurtrier qui empoisonne les poissons et ceux qui les mangent en affectant la santé des nouveau-nés ? Pourquoi négliger d’assurer en Amazonie et dans les autres […]

La vie s’organise dans le quotidien par des relations sociales ordinaires et des liens faibles – liens d’échange, d’intérêt, de coopération et de voisinage dans l’espace public. Cela donne leur tonalité aux pratiques instituées de la politique. Car c’est dans ces territoires de vie qu’émergent les désirs et les revendications de droit, de liberté, de dignité […]

Excursus XI (Modelage de vie)

Reza Negarestani
Excursus XI (Modelage de vie)
Après une brève présentation de l’artiste et philosophe iranien Reza Negarestani et de la réception de son livre Cyclonopedia : Complicity with Anonymous Materials (re.press, 2008) dans la nébuleuse du réalisme spéculatif, S. Labrecque présente la première traduction française de l’un des nombreux « excursus » de cet ouvrage. Le court texte intitulé « Modelage de vie » propose une conception à la fois séduisante et horrifiante de la « créativité lépreuse », qui demeure inassignable au divin comme à l’humain puisqu’elle concerne précisément l’affaissement, voire le pourrissement et le mélange boueux de ces deux plans qu’on tente parfois de distinguer sous les noms de transcendance et d’immanence, ou d’idéalité et de matérialité.

Excursus XI (Life Modeling)
After a short presentation of Iranian artist and philosopher Reza Negarestani and the reception of his book
Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials (re.press, 2008) linked to the speculative realism nebula, we present the first French translation of one of the many “excursus” of this work. The short text entitled “Life Modeling” proposes a seductive and horrifying conception of “leper creativity”, which remains unassignable to the divine as to the human since it concerns precisely the collapse – even the rotting and the mixture – of these two planes that we sometimes try to differentiate under the names of transcendence and immanence, or of ideality and materiality.

Stratégies amérindiennes en Guyane française
Décimés par la colonisation sur le littoral, puis par la ruée vers l’or dans l’intérieur, les Amérindiens ne sont devenus français qu’en 1960. La revendication autochtone de souveraineté culturelle et territoriale est apparue en 1984 (après la scolarisation d’une génération) dans un manifeste dont nous reprenons de larges extraits. L’Organisation des Nations Unies lui permet de se joindre à celle des autres peuples autochtones. Mais la reconnaissance de l’autochtonie se heurte au principe unitaire de la République française. Des droits d’usage sont cependant accordés sur certains territoires et une représentation propre aux collectivités territoriales à majorité de population autochtone est à l’étude.

Amerindian Strategies in French Guyana
Decimated first by coastal colonization, then by the gold rush towards the interior, the Guyana Amerindians have become French in 1960. They claimed their native rights of territorial and cultural sovereignty in 1984, after a generation went to school, in a text from which large excerpts are quoted here. The UN allowed them to join with other native people, but their claims go against the unitary principle of the French Republic. Some rights of use are nevertheless granted on some territories and a political representation of some territorial collectivities with a majority of native population is under study.

Le développement régional détruit les territoires des peuples autochtones
Depuis les années 2000, la politique d’agriculture exportatrice remet en cause les droits reconnus aux autochtones par la Constitution brésilienne de 1988. De plus, le statut de l’Indien n’a pas changé depuis 1973, car les projets n’ont pas encore abouti. Pourtant les organisations autochtones se sont multipliées et maintiennent un niveau élevé de conflits. La démarcation des terres indigènes qu’elles continuent de revendiquer, conformément au statut de 1973, est remise en cause par les lenteurs de l’administration. Les ruralistes et les entrepreneurs tentent de criminaliser les autochtones qui cherchent à faire valoir leurs droits, et ceux qui les soutiennent.

How Regional Development Destroys the Land of native people
Since the years 2000, agricultural policies geared towards exports erode the rights granted to native people by the 1988 Brazilian Constitution. The status recognized to the Indians has not evolved since 1973, due to the failure of the projects elaborated to update it. Native political movements have nevertheless thrived and maintain a high degree of conflicts. The reclaiming of indigenous land, agreed by the 1973 status, is slowed down by the slow pace of administrative procedures. Developers attempt to criminalize native people when they claim to have their rights respected, as well as those who support them.

Les Britanniques à Calais
La solidarité européenne à l’échelle locale dans une ville frontière

Comment fonctionnent ceux qu’on appelle les Anglais dans le camp de Calais ? Les volontaires internationaux ont remplacé peu à peu les touristes dans l’animation de la ville, à partir de 2013 ; à partir de fin 2015, la mobilisation est plus forte mais toujours peu organisée. La préoccupation est de rendre le camp plus habitable, de construire avec les migrants des lieux de vie pour les femmes et les enfants, pour les repas, pour le théâtre, pour la bibliothèque. Ces hauts lieux seront épargnés de la destruction par la justice. Mais cette nouvelle urbanité n’est pas exempte de rapports de pouvoir. L’aide britannique se restructure à partir du Hangar, hors du camp, pour pratiquer l’aide sur un mode quasi-industriel par son efficacité. Les volontaires deviennent plus distants des migrants, et leur vie se déroule plutôt hors du camp. Français et Britanniques se rejoignent cependant dans le traitement des mineurs isolés et le conseil juridique.

Britons in Calais
European Solidarity at the Local Level in a Bordertown

How do those referred to as “les Anglais” operate in Calais? International volunteers have progressively replaced tourists in the animation of the city, starting from 2013. Since the last months of 2015, the mobilization is still strong but little organized. Efforts concentrate on making the camp more hospitable, on constructing with the migrants a better place for women and children, improving meals, establishing a theater, a library — these sites being spared the destruction waged by the authorities. This new urbanity is not free from relations of power, however. British aid was restructured around the “Hangar”, away from the camp, on a quasi-industrial mode of management geared towards efficiency. The volunteers have become more distant towards the migrants, as their life is now located outside of the camp. French and British volunteers, however, are in tune concerning the help brought to isolated children and legal counseling.

Le rêve mondial d’un univers urbain sans « bidonvilles »
Discours, mobilisations et mythe

Près de la moitié de la croissance urbaine, due à l’exode rural et aux migrations, se fait de façon informelle dans des « bidonvilles ». Alors qu’ils sont détruits dans les pays riches, ils sont réhabilités, « urbanisés », dans les pays du Sud, non sans déplacement des habitants comme le montre l’exemple du Maroc. Les opérations-phares cachent l’insuffisance des investissements dédiés et la poursuite des évictions, malgré les déclarations des sommets Habitat de l’ONU qui se succèdent depuis 1976. L’article souligne les inégalités de traitement entre ces quartiers selon les populations ciblées. La sécurisation foncière demandée par tous les acteurs pourrait être un préalable à la mise sur le marché ou à la mise en place d’un financement plus solidaire de l’urbain.

The Global Dream of a Slumless Urban Universe
Discourse, Mobilisations and Myths

About half of urban growth, due to movements from the countryside to towns and due to migrations, ends up in informal slums. While those are destroyed in wealthy countries, they are rehabilited and “urbanized” in the South, often by displacing populations, as illustrated by the example of Morocco. High-visibility operations fail to hide the lack of investments and the persistent policies of eviction, in spite of the official declarations periodically reiterated during UN Summits on Habitat since 1976. This article addresses the inequality of treatment between the neighborhoods, depending on the targeted populations. Real-estate securization demanded by all actors could be a first step towards the marketization of housing or towards the establishment of more socially-oriented forms of financing.

Petit traité de navigation dans la langue migratoire
La métaphore liquide s’est imposée au XIXe siècle pour décrire et représenter les mouvements migratoires. Elle conduit à les traiter de manière déshumanisante en termes de canalisation, d’endiguement ou de filtrage. En Chine également, les migrants ruraux sont évoqués comme des vagues d’illégaux flottants. Les images de l’exode des Syriens l’été 2015 mettent en scène naufrages, pluies torrentielles, flaques et quête de l’eau dans les camps. De même, la vision des camps de Calais, puis Grande Synthe, dans la boue, transforme les réfugiés en victimes indifférenciées. Maniée par les migrants la métaphore de l’eau peut-elle se retourner positivement ?

A Small Treatise on Navigating the Language of Migration
The metaphor of liquids has become dominant to describe migrations. It tends to de-humanize migrants, by treating them in terms of canalization, damns and filters — as in China, where they are mentioned as waves of floating illegalities. Images from the 2015 Syrian exodus stage shipwrecks, torrential rains, and quest for drinkable water in camps. In Calais or Grande Synthe, mud turns refugees into undifferentiated victims. In the language of the migrants themselves, can the liquid metaphor be reversed towards positive meanings?

Nouvelles réflexions sur le lieu des Sans-État
Calais, son camp, ses migrants

Il s’est passé dans le camp-bidonville de Calais en quelques mois des phénomènes, certes minimalistes mais bien réels, d’aménagement de l’espace, de socialisation, d’échanges avec les habitants et de politisation des occupants, qu’on retrouve en général dans les camps contemporains, mais qui ont eu lieu ici en accéléré. L’exemple de Calais permet de nouvelles réflexions sur le lieu des Sans-État aujourd’hui, sur l’édification d’un nouveau monde dans le monde, peuplé par eux et par ceux qui les accompagnent ou les visitent.

New Thoughts on the Place of the Stateless
Calais, its Camp, its Migrants

Many things have happened in the Calais camp-slum within a few months, small but real and meaningful, in terms of space allocation, socialization, exchanges with the locals and politicization of the migrants — things that are common in many camps but which happened here in a fast-forward mode, and which call for new thoughts on the place of the Stateless, on the construction of a new world within the world, inhabited by migrants, by those who accompany or visit them.

La mendicité comme moyen de revendication. L’exemple des femmes balayeuses de rue à Abidjan

L’entreprise ASH, société de ramassage d’ordures, emploie un bon nombre de femmes dans le balayage de rue. Ces femmes travaillent dans les différentes communes d’Abidjan, mais la relation entre les employées et l’entreprise s’est progressivement détériorée et marquée de tension. Le non-paiement de leur salaire de plusieurs mois fut la source de cette tension à partir de 2004. Au fil de ce conflit, certaines de ces femmes, après leur travail, se sont retrouvées et se sont adonnées à la mendicité de 2005 à 2010. Elles ont trouvé un point stratégique de mendicité : le grand carrefour de l’Indenié, dans la commune d’Adjamé.

À partir de midi, elles se retrouvent à ce lieu dans leur blouse de travail. Ainsi, elles abordent aux feux tricolores les usagers de la route pour leur solliciter humblement un peu d’aide financière. Ces femmes sont toutefois confrontées à cet endroit à de nombreux problèmes. D’abord, l’occupation de l’espace est source de conflits. Elles sont opposées à d’autres types de mendiants, handicapés ou non, enfants, hommes et femmes âgés. Ces derniers considèrent la présence des femmes balayeuses comme une « force d’occupation » constituant une menace pour leurs intérêts. Souvent, une pièce de monnaie jetée par un usager devient objet de dispute. Ensuite, elles sont victimes d’injures publiques de toutes sortes de la part des usagers de la route. Enfin, elles sont aussi victimes des coups de pierre lancées par des apprentis-chauffeurs. Cela crée des inimitiés entre elles et indispose encore plus les usagers de la route.

Mais, malgré les difficultés auxquelles ces femmes sont confrontées, elles demeurent toujours fidèles à leur lieu de mendicité. Comment en dépit de toutes ces menaces dont elles sont victimes, ces femmes persistent dans leur comportement ? Comment en sont-elles arrivées à la mendicité ? Quel sens prend cette mendicité ?

 

De balayeuses à mendiantes

Nous avons mené des entretiens semi-directifs avec certaines de ces femmes s’adonnant à la mendicité selon une méthode qui consiste à ajouter à un premier noyau d’individus (les personnes considérées comme influentes par exemple) tous ceux qui sont en relation (d’affaires, de travail, d’amitié, etc.) avec eux et ainsi de suite. Ainsi, les premières personnes interrogées nous ont conduits à d’autres personnes concernées par l’enquête. Une soixantaine d’entretiens ont été ainsi réalisés avec les femmes, les autorités administratives de l’entreprise ASH ainsi qu’avec quelques personnes en relation avec la pratique de ces femmes[1].

Il en est résulté que les femmes sans conjoint sont en majorité veuves, donc chefs de famille. Leur âge est compris entre 38 et 60 ans. Les femmes employées par ASH sont rémunérées en raison de 1 400 francs CFA par jour, versés mensuellement comme un salaire de 36 400 francs CFA (sans les dimanches) et 42 000 francs CFA (avec les dimanches). Mais, depuis août 2004, ces femmes n’ont plus entièrement ou plus du tout perçu leur salaire. Cela serait dû à aux difficultés économiques d’ASH, qui sont liées à une crise interne à l’entreprise, mais aussi au non-paiement d’une facture de deux milliards de francs CFA par l’État de Côte d’Ivoire. En effet, l’entreprise ASH a pour seules ressources financières le revenu de toutes ses activités. En vertu de la convention signée entre elle et la ville d’Abidjan, elle devait être rémunérée au tonnage d’ordures mises en décharge. Aussi, le balayage des rues et le curage des caniveaux ont-ils fait l’objet d’un prix forfaitaire. Le paiement des salaires des employés en général, et en particulier des femmes, est conditionné par le respect des engagements de l’État envers l’entreprise. C’est le défaut de paiement de l’État qui a causé le non-paiement des salaires qui a mis les femmes dans une situation de vulnérabilité. Cette vulnérabilité traduit leur difficulté à assurer certains besoins vitaux : se nourrir, se soigner, etc. Face à cette situation, comme tout employé, les femmes ont revendiqué leur salaire.

 

Une forme originale de revendication

Elles ont commencé par la négociation avec leur employeur en 2004. Cette négociation a abouti à un sit-in dans la commune du Plateau, la cité des administrations. Mais les femmes ont été chassées par la police. Elles se sont ainsi trouvées confrontées à deux adversaires : l’entreprise ASH et l’État. Les actions ordinaires de revendication entreprises par les femmes n’ont pas eu les effets escomptés. C’est ainsi qu’elles se sont retrouvées au grand carrefour de l’Indénié, dans la commune d’Adjamé, où elles s’adonnent à la mendicité.

Au grand carrefour de l’Indenié, l’arrêt des usagers aux feux tricolores offre une occasion favorable pour permettre aux femmes de solliciter de l’aide financière de la part des automobilistes. Ces mendiantes non-ordinaires ont une particularité, qui les distingue des autres personnes demandant de l’agent à ce carrefour. Leur particularité tient à ce que la plupart d’entre elles continuent à porter leur uniforme de travail, une blouse verte portant l’insigne d’ASH.

À ce carrefour, les femmes n’agissent pas individuellement, mais se mettent par groupe de quatre à cinq. La somme recueillie est partagée par les membres du groupe. Les différents groupes de femmes sont gouvernés par des responsables, qui conduisent le mouvement. Quel est donc le sens de la mendicité des femmes ? Face aux difficultés rencontrées à se faire payer leur salaire de balayeuses, les femmes d’ASH se sont tournées vers la mendicité comme offrant un nouveau recours. Cette mendicité a un double enjeu. Il s’agit premièrement d’un moyen de survie : génératrice de revenus, la mendicité permet aux femmes de subvenir à leurs besoins. Dans cette activité organisée collectivement, elles perçoivent chacune au minimum une somme de 1 000 francs CFA par jour. Deuxièmement, au-delà des raisons socio-économiques avancées par ces femmes, elles se servent souvent de la mendicité comme d’un moyen de revendication ou de protestation pour attirer l’attention des autorités publiques sur l’injustice qui leur est faite. Les différentes rencontres avec leur employeur n’ayant jamais eu d’effets favorables, elles protestent par leur présence organisée et quotidienne dans la rue : seul le paiement de leur salaire pourra les amener à quitter les carrefours.

Cette situation est difficile pour elles. Comme le dit l’une de celles que nous avons interviewées : «Ils n’ont qu’à nous donner notre argent. Nous-mêmes, on sait que c’est pas bien. C’est pas joli quand on nous voit faire ça. Mais c’est notre argent qu’on veut ». En s’adonnant à la mendicité, elles ont certes l’impression de perdre leur honneur, mais elles se discréditent pour discréditer l’entreprise ASH, ainsi que pour ternir l’image d’Abidjan, la capitale économique, qui sont les deux causes de leur malheur. Pour mener à bien leurs actes, elles se servent de leurs blouses de travail où est marqué l’insigne « ASH’», espérant retourner à leur profit l’image déformante de la femme africaine et la situation d’inconfort qu’elles créent dans la zone de mendicité.

Ce faisant, les balayeuses déploient des stratégies nouvelles pour faire face à leur situation. Ainsi, la mendicité prend avec elles un sens symbolique. Elle met en scène des acteurs qui l’utilisent pour faire une pression psychologique sur leur employeur, dans le but d’obtenir un meilleur traitement. Malgré les sit-in, les grèves et les formes d’action plus traditionnelles, aucune solution n’avait été apportée à leur problème de paiement salarial. La mendicité a donc constitué une stratégie de contournement des contraintes et un moyen de faire une mauvaise publicité à la société les employant, à la fois l’entreprise ASH et la ville d’Abidjan.

Des stratégies enchevêtrées

Comme le remarquaient Crozier et Friedberg[2], de telles stratégies ne dépendent souvent pas d’objectifs clairs, mais se construisent en situation, en fonction des atouts que peuvent avoir les acteurs et des relations dans lesquelles ils s’insèrent. L’État a accusé un retard dans le versement des frais dus (près de 2 milliards de francs CFA) à l’entreprise ASH pour son travail de nettoyage de la ville d’Abidjan. Ce manque à gagner constitue l’une des sources du non-paiement régulier des salaires des employés en général, et des balayeuses en particulier. La mendicité, telle qu’elle est utilisée par les femmes pour harceler les automobilistes de tout ordre, est aussi un moyen dont se servent les responsables de l’entreprise ASH pour faire pression sur l’État. En effet, l’un des arguments majeurs brandis par les responsables d’ASH devant les autorités gouvernementales et du district pour obtenir le paiement des arriérés dus par l’État est la condition précaire de vie des femmes à leur charge. La mendicité des femmes ne profite donc pas seulement aux femmes ; elle est utilisée aussi par leurs responsables pour revendiquer un certain nombre de droits auprès de l’État. C’est ce qui explique que les responsables de cette entreprise ne prennent aucune disposition pour endiguer ce phénomène dans les rues d’Abidjan.

Les populations développent toujours des stratégies nouvelles pour imaginer des solutions aux obstacles qui se présentent à elles. La mendicité doit être comprise dans un tel cadre : les femmes l’utilisent comme moyen de revendication pour attirer l’attention des autorités. Au total, la mendicité doit donc être ajoutée aux modes classiques d’action de revendication utilisés par les employés ou les entrepreneurs syndicaux. C’est-à-dire qu’à côté de la grève, des manifestations, des pétitions, de l’organisation de fêtes de soutien et de la résistance au travail, il faut ajouter la mendicité. Cette mendicité collective est une forme de revendication à laquelle a conduit l’échec des modes traditionnels de revendication, amenant les femmes à changer de stratégie. Elles exploitent les effets néfastes ou dégradants de la mendicité, en faisant évoluer les modes de revendication utilisés par les employés et par les femmes pour faire entendre leurs droits. En 2011, avec le changement de régime au pouvoir, ces femmes ont été recrutées par des nouvelles entreprises de ramassage d’ordures créées par les nouveaux dirigeants. Elles ont ainsi abandonné les rues.

 

[1]     Notre analyse est par ailleurs appuyée sur certaines enquêtes antérieures : M. Assi, « Les enfants mendiants », tiré de Garçons et filles des rues dans la ville d’Abidjan, Paris, 2003 ; Y. Asso, « Étude d’une structure de gestion des déchets en milieu urbain », Mémoire de maîtrise, département de sociologie, Université de Bouaké, 2001 ; G. Doua, « Abidjan, cœur du tourisme ivoirien, sombre dans les ordures ménagères », Fraternité Matin, no11, 129, 2001, p. 11 ; K. Dua, « Mendicité à Abidjan : un problème endémique », Ivoir Soir, no3 682, 2002, p. 4-5 ; P. Gilliard, « Rue de Niamey, espace et territoire de la mendicité », Politique Africaine, no63, 1996, p. 51-60.

 

[2]     Crozier, M. et E. Friedberg, L’acteur et le système: les contraintes de l’action collective, Éditions du Seuil, Paris, 1992.

 

Esprit d’équipe

Un texte sur les sports de compétition – là où s’éprouvent les limites physiques du « soi-disant Homme » (selon la formule de Kittler) – et leur interdépendance croissante avec des algorithmes utilisés pour prendre des décisions stratégiques, améliorer les performances, alimenter les ligues Fantasy, écrire des commentaires des matchs et créer pour les fans des expériences symbiotiques avec les écrans géants vidéo placés dans les stades.

Team Spirit

A text about competitive sports, a testing ground of the physical limits of Kittler’s “so-called Man”, and their ever-increasing interdependence with algorithms used to make strategic decisions, improve performance, feed Fantasy sports leagues, write recaps and create symbiotic fan experiences with the Jumbotron.

L’euro, la souveraineté monétaire en question

Les contraintes budgétaires mises par les traités européens à des États dont les banques privées sont mondialisées n’ont pas protégé contre la crise des subprimes. Mais c’est la Banque centrale européenne qui donne un peu de marge de manœuvre aux États et aux investisseurs. Les critiques actuelles contre l’Europe ne sont pas fondées : c’est dans plus d’Europe, voulu depuis une vingtaine d’années par les Allemands, qu’on trouvera les voies vers le futur, tel le revenu garanti pour tous.

The Euro and the Question of Monetary Sovereignty

The budgetary constraints set in place by European Treaties to national States whose banks are globalized did not manage to protect us against the subprime crisis. It is the European Central Bank which opens a little space of action to States and investors. The current attacks against Europe are unfounded: the solutions will come from more European integration, as it has been pushed forward by the Germans over the last twenty years, solutions which must include a universal guaranteed basic income.

Quelques scénarios géomonétaires

Le déclin américain n’est pas sûr puisque les États-Unis continuent d’attirer les investissements étrangers, mais la crise dure et beaucoup d’économies se contractent. Le FMI actuel est trop limité pour l’ampleur des relations internationales. Un nouveau FMI serait en gestation qui rétablirait la souveraineté économique des nations, mais qui risque de bloquer le développement du biocapitalisme, celui qui finance l’État-providence et l’endettement privé sur le marché mondial. Jusqu’à maintenant, la Chine donnait sa préférence au biocapitalisme américain, mais elle cherche à diversifier ses partenaires. Une vraie monnaie internationale serait nécessaire.

A Few Geomonetary Scenarios

The decline of the USA is not a certainty, since they continue to attract foreign investments, but the crisis lingers on as many economies are contracting. The current IMF is too limitind in its scope by the complexities of International relations. A new IMF may be in preparation, to reassert the economic sovereignty of Nation-States, but it threatens to block the development of biocapitalism, the current source of financing of the Welfare-State and of private debt on the world market. Up to now China had a preference for US biocapitalism, but it currently seeks to diversify its partners. There is an increasing need for a true international currency.

Événement majeur, tournant, génération « Bataclan », état d’urgence interne, état de guerre extérieure ? Les mots et réactions se bousculent pour qualifier la soirée du 13 novembre et ses suites. Mais le consensus assez « naturel » sur l’état d’urgence après de tels actes de terreur ne cache ni ne doit masquer les arrières pensées en tout genre. D’autant […]

Peuples climatiques ?

Cet article soutient que la critique du populisme climatique manque sa cible, car elle tend à faire de l’ignorance du peuple le responsable de l’échec de la politique climatique. Partant, il examine la façon dont l’idée d’un populisme constitutif peut s’avérer pertinente dans le cas du changement climatique.

Climate People?

This paper argues that the criticism of climate populism is misleading since it tends to blame the ignorance of the people for the failure of climate policy. Departing from this view, it examines how relevant is the idea of constitutive populism to climate change.

Le « nouveau monde » des histoires

Les thèses défendues ici par l’un des membres du collectif Wu Ming prennent le contrepied des discours habituels tenus sur le populisme. Raconter des histoires, s’armer des pouvoirs propres du storytelling ne revient pas nécessairement à embobiner les masses dans des bobards : sous certaines conditions, cela peut au contraire aider à la circulation de récits émancipants, qui élèvent l’intelligence de ceux qui les racontent comme de ceux qui les écoutent.

The “New World” of Stories

The theses defended by a member of the Wu Ming collective go against the grain of the common discourses against populism. The practices of storytelling do not necessarily lead to luring the masses by lying to them: under certain conditions, it can put into circulation empowering myths which elevate the intelligence of those who tell the tales as of those who listen to them.