Archives par mot-clé : temps

L’embrasement du musée de Rio

  Une métaphore du Brésil   Le 2 septembre 2018, un violent incendie a réduit en cendres la presque totalité des collections du Museu Nacional do Rio de Janeiro. Seuls les murs de l’imposant palais néoclassique sont restés debout, squelette remplaçant celui des dinosaures écrasés sous les décombres. Dans le quartier de la Quinta da Boa […]

Écrire le monde depuis l’Afrique, inscrire l’Afrique dans le monde ou comme un fragment du monde, voilà bien une tâche grisante et, la plupart du temps, propre à la perplexité (Mbembe 2001). Comme nom et comme signe, l’Afrique a toujours occupé une position paradoxale dans les formes modernes du savoir (Mudimbe 1988). D’un côté, l’Afrique […]

Luttes et impasses dans la logistique La grève des camionneurs brésiliens survenue le 21  mai 2018 a provoqué un blocage sans précédent : pendant 11 jours, pratiquement toute la circulation des marchandises s’est trouvée paralysée au niveau national, contraignant des dizaines de villes à déclarer un état de catastrophe et d’urgence publique. Les autoroutes brésiliennes se […]

Les deux textes qui suivent saluent la publication récente de l’ouvrage de François Matheron, L’homme qui ne savait plus écrire, Paris, La Découverte, 2018. François Matheron, philosophe, enseignant, traducteur d’Antonio Negri et spécialiste de Louis Althusser, a été l’un des fondateurs de la revue Multitudes. Il lui a consacré un travail énorme et décisif depuis […]

Entretien avec Gaëtane Lamarche-Vadel

Olivier Nottellet : une projection d’hypothèses Gaëtane Lamarche-Vadel : Pour commencer, j’aimerais rebondir sur le nom de Philip Guston1 par lequel tu clos un entretien avec Yann Ricordel2. Cet artiste américain était un grand amateur de comics. Outre cette complicité, tu as comme lui le goût de la vitalité des formes, dessinées ou peintes, à propos desquelles il […]

Tyrannies de la transparence
L’idéal de transparence semble s’imposer à tous les esprits comme une évidence. Toute opacité est suspecte de cacher des pratiques douteuses (népotisme, corruption, détournement, abus) en faisant obstacle à une indispensable soif de vérité. Prenant à contre-pied cette aspiration commune à tout rendre transparent, on s’efforce ici de souligner certains des coûts, des écueils et des victimes collatérales de l’impératif de transparence agité aujourd’hui de façon irréfléchie dans nos discours publics.

Tyrannical Transparency
The ideal of transparency imposes itself as obvious. Any form of opacity looks suspicious: it must hide corruption, nepotism or misdeeds. We attempt to take some distance from this categorical imperative of universal transparence, by shedding light on a number of its costs, dangers and collateral damages.

L’hypercapitalisme de la transparence

L’hypercapitalisme de la transparence
Au XVIIIe siècle, Jeremy Bentham avait imaginé un dispositif carcéral où les détenus seraient surveillés par un gardien omni-voyant. Dans le panoptique digital, nous ne sommes plus de simples détenus, mais participons activement à son façonnement. Personne ne semble s’en émouvoir outre mesure. Il n’y a pas si longtemps encore, en Allemagne les gens montaient sur les barricades contre le recensement démographique d’État : cette époque semble bien lointaine, au vu de notre inclination à partager toutes nos données avec les appareils de capture de l’hypercapitalisme.

Transparency and Hypercapitalism
In the 18th century, Bentham imagined a prison wherein the inmates would be watched over by an all-seeing guardian. In our digital panopticon, we no longer are mere inmates: we actively participate in its making. And nobody seems to mind. Not so long ago, in Germany, people took the streets against a State-sponsored census. Now we spontaneously share our data with the apparatuses of capture set in place by and for hypercapitalism.

Onze thèses sur la transparence
L’informatique de la domination s’est non seulement emparée de l’utopie de la transparence, elle l’a radicalisée. Nouveau « code » civil, assorti d’une injonction à une visibilité intégrale, la transparence innerve aujourd’hui le code-source des plates-formes numériques, sur la trame desquelles se tisse désormais un nombre toujours croissant de nos interactions. Par un démontage en règle de nouvel outillage idéologique de l’asservissement, ces onze « thèses » plongent au cœur de l’alliance un peu trop heureuse entre logique du capital et devenir-numérique du monde.

Eleven Theses on Transparency
Digital domination has not only invested the utopia of transparency, it also radicalized it. New civil “code”, resting on an imperative of total visibility, transparency inhabits the source-code of digital platforms, the very canvas which weaves our daily interactions. Debunking this new ideological toolbox of servitude, these eleven theses invite the reader to plunge into the all-too-happy alliance between the logic of capital and the becoming-digital of the world.

Le reste de la transparence

Le reste de la transparence
La gouvernementalité algorithmique répond à l’appel à la transparence par la mise en corrélation de données numériques semblant créer un double du réel parfaitement adéquat. Cette opération de représentation du réel peut être questionnée comme celle d’un langage, et même d’une écriture ; mais en s’appuyant sur les travaux de Jacques Derrida, on peut s’apercevoir que ce langage serait alors privé de sa capacité à induire reprise, correction, ajustement. C’est sur ce mythe d’une totalité close sur elle-même, sans reste, que repose le mot d’ordre de la transparence.

Transparency and its Leftover
Algorithmic governmentality responds to the imperative of transparency by correlating digital data in order to generate a perfectly adequate mirror-image of reality. This operation of re-presentation can be addressed as an issue of language and writing; but it also can questioned in its incapacity to allow for reiteration, correction, adjustment. The call for transparency rests on this myth of a totality closed upon itself, deprived of any leftover.

Interrompre la distriveillance
Les sujets numérisés sont façonnés par ce qu’il faudrait appeler, à la suite de Rancière, le partage numérique du sensible – un arrangement qui détermine ce qui est visible, dicible et connaissable. Or cet arrangement implique des formes de surveillance distribuée, qu’on appellera « distriveillance », caractérisées par un transfert de la surveillance d’État vers les sujets eux-mêmes. Il est urgent d’interrompre ce partage de données automatisé pour ouvrir à nouveau à d’autres mises en commun.

Interrupting Shareveillance
In describing shareveillance as, after Jacques Rancière, a distribution of the (digital) sensible, this article posits a politico-ethical injunction to cut into the share and flow of data in order to arrange a more enabling assemblage of data and its affects. It identifies and examines a “shareveillant” subjectivity: a form configured by the sharing and watching that subjects have to withstand and enact in the contemporary data assemblage. Our challenge is now to imagine a collective political subjectivity and relationality according to the important question of what it means to “share well” beyond the veillant expectations of the State.

Le design de la transparence
Une rhétorique au cœur des interfaces numériques
Historiquement, un des objectifs du design est de rendre le monde intelligible en structurant la médiation du visible. Cette opération de sélection va nécessairement à l’encontre d’une compréhension (transparence) totale du réel, que vise la mathématisation du monde propre à l’informatique. Celle-ci s’est répandue parmi nous via le développement des interfaces numériques, qui tendent à devenir des médiateurs incontournables de toute activité humaine. Le design se trouve pris dans trois injonctions paradoxales, que cet article articule et s’efforce de dépasser.

The Design of Transparency
Rhetoric of Digital Interfaces
Historically, one of design’s objectives was to make the world intelligible by structuring the mediation of the visible. Such an operation of selection necessarily runs against a (transparent) understanding of the real, as fantasized by mathematical computation. Computation spread through digital interfaces which become unavoidable mediators of any form of human activity. As a consequence, design finds itself trapped between three double-binds, which this article attempts to investigate and overcome.

Logistique de la « dématérialisation »
La dimension immatérielle de notre réalité, grâce aux prothèses informatiques et médiatiques, est devenue de plus en plus étendue et puissante. Cet article suggère que la prétendue « dématérialisation » comporte le recel des conditions matérielles nécessaires à son propre essor. Il examine le rôle joué par la logistique dans ce processus de refoulement systématique de la jointure entre matériel et immatériel. Permettant que la marchandise puisse « apparaître » presque magiquement sur les rayons des magasins ou directement chez nous, et que les déchets puissent « disparaître » tout aussi magiquement, l’organisation logistique actuelle repose sur un mix unique de transparence et d’opacisation.

The Logistics of “Dematerialization”
The immaterial dimension of our reality, powered by our computational and medialized prostheses, is becoming ever wider and more powerful. This article suggests that the so-called “dematerialization” hides away the material conditions that are necessary to its dominance. It inquires into the role played by logistics in this systematic repression of the articulation between the material and the immaterial. By allowing commodities magically to “appear”, and trash no less magically to “disappear”, the logistical organization currently in place rests on a unique mix between transparency and opacity.

Des intimités transparentes ?
Outil de gouvernance à toutes les échelles – globale, nationale, locale – la transparence s’est imposée comme une norme à la fois morale, économique et politique. L’intimité n’y échappe pas. La reproduction, les origines, les identités, les sexualités, qui en seraient un pan important, se trouvent ainsi à l’avant-garde d’une transparence quasi managériale, qui s’épanouit dans une exposition numérique sans limite. Cet article questionne différents aspects de ce phénomène.

Transparent Intimacies?
As a multi-scale instrument of governance (global, national, local), transparency imposed itself as a moral, economic and political norm. Intimacy does not escape from its reach and claims. Reproduction, origins, identities, sexualities, which are posited as some of its important dimensions, are thus put at the vanguard of a quasi-managerial form of transparency, which thrives within a limitless digital exposure. This article questions various aspects of this phenomenon.

  « Ce qui est mesuré s’améliore. » Peter Drucker Une brève note biographique pour commencer : à l’été 2014, j’ai reçu un financement de recherche du gouvernement britannique pour réaliser un projet intitulé « Interroger le tableau de bord : données, indicateurs et prise de décision ». Le projet comprenait trois études de cas de « tableaux de bord », dont l’un […]

Mad Marx
Extinction, interruption, reproduction
Comment les interruptions des logiques capitalistes peuvent-elles devenir immédiatement des sites de reproduction, de sorte que nos tentatives pour réagir à la destruction capitaliste soient simultanément des pratiques de care capables de durer ? Quelles tactiques et quels espaces, quelles relations sociales et écologiques doivent être sauvées du passé et reconnues comme capables d’agir au présent, alors que le capitalisme se reproduit en détruisant les conditions de la reproduction du vivant, de la vie psychique, culturelle, et écologique ? Si la nostalgie tend à caractériser la dialectique entre production et parti, hégémonie et pouvoir d’État, alors quelles empathies, quels deuils et quelles fureurs, doivent être trouvées et promues sur le terrain où s’expriment la violence directe et l’expropriation définissant notre présent ? Un communisme intempéré se cherche dans cet article, pour donner forme à la conjuration politique des intempéries qui menacent notre existence terrestre.


Mad Marx
Extinction, Interruption, Reproduction
Can the interruption of capital become a site of reproduction and such that our responses to capitalist destruction are become practices of caretaking ? What tactics and spaces, social and ecological relations must both be redeemed from the past and recognized in the present, in order to attend to the double bind of reproduction under capitalism ? If nostalgia tends to characterize the dialectic between production and party, hegemony and the state, then, what empathies, mournings, and rages are to be found on the terrain of direct violence and expropriation that defines the present ? Addressing these questions, this article gestures towards an intemperate communism commensurate to the hellish reproduction of capitalist social-ecological disasters.

Le pipeline et le blocus
Le Michigan est le site de trois pipelines : pétrole, plomb et marchandises. Cet essai retrace les crises de ces pipelines et les possibilités de lutte contre leur établissement. En examinant les limites et les potentiels du blocage propre à « l’action éco-directe », nous pouvons dégager certaines leçons qui pourraient être généralisées à d’autres luttes. En particulier, dans une phase capitaliste de circulation, une tactique consistant à arrêter les flux peut être utile dans des scénarios impliquant d’aller au-delà du simple arrêt de la construction d’un oléoduc. Mais, si une interruption peut ralentir la reproduction du capital, elle pose des défis à la reproduction du social. Ces défis peuvent être surmontés par des blocages qui cherchent non seulement à mettre fin à la situation génératrice du conflit, mais également à créer de nouveaux rapports sociaux.

The Pipeline and the Blockade
Michigan is the site of three pipelines: oil, lead, commodities. This essay traces the crises of these pipelines and the possibilities for struggle against them. By examining the limits and potentials of the “eco-direct action” blockade, we can discern certain lessons that might be generalized onto other struggles. In particular, in a capitalist phase of circulation, a tactic associated with halting flows can be of use in scenarios beyond just stopping construction of an oil pipeline. But, while interruption may slow the reproduction of capital, it poses challenges for the reproduction of the social. These challenges may yet be overcome by blockades that seek not only to halt, but also to create new social relations.

Dans les replis de la reproduction
La reproduction fut naguère le concept de la pensée critique le plus fertile et le plus proliférant quant au plan politique. Que cela signifierait-il d’y revenir aujourd’hui, dans un monde marqué par la surveillance algorithmique, la crise environnementale, et les États bien armés pour mener les guerres sociales ?

In the Folds of Reproduction
Reproduction was once the most politically fertile and expansive concept of critical thought. What would it mean to return to it today, in a world marked by algorithmic surveillance, environmental crisis, and weaponized welfare-war states ?

Le vampire et le propriétaire

Le vampire et le propriétaire
Le capitalisme n’est pas d’abord un vampire. Pour sucer le sang de ce qu’il exploite en tant que « force de travail », il doit tout d’abord s’être approprié non seulement cette force de travail, mais tout ce qui la rend possible, c’est-à-dire l’ensemble de ses conditions d’existence – tout ce qui permet sa « reproduction ». Cette appropriation est le lieu d’un combat, dont l’enjeu est le refus de la mise au travail généralisée, des humains et des non-humains, opérée par le capital. Un tel combat suppose une clarté sur ce que sont les points de métastabilité de la politique du capital, ou ce que l’on a longtemps appelé ses « contradictions objectives ». Mais il suppose aussi que la subjectivité qui connaît ces contradictions prenne sur elle, en quelque sorte, cette nécessité que l’ancien marxisme voulait trouver dans le mouvement de l’Histoire et dans le développement de ses contradictions. Il y a une contingence radicale des initiatives politiques, mais il y a bien une nécessité subjective à répondre à la disparition des conditions de vie sur la planète.

The Vampire and the Owner
Capitalism is not primarily a vampire. To suck the blood of what it exploits as “labor power”, it first must have appropriated not only that labor power, but also all that makes it possible, that is to say, all its conditions of existence—all that enables its “reproduction”. This appropriation is the site of a political struggle, the stake of which is the refusal of the generalized work of humans and non-humans, operated by capitalism. Such a struggle presupposes a clarity about the points of metastability of the politics of capital, or what has long been called its “objective contradictions”. But it also supposes that the subjectivity that knows these contradictions deals with the objective necessity that the old Marxism found in the movement of History and in the development of its contradictions. There is a radical contingency of political initiatives, but there is a subjective need to respond to the disappearance of living conditions on the planet.

Le communisme des revenants

Le communisme des revenants
Que faire quand tout est perdu ? Céder la place aux fantômes.

The Communism of Ghosts
What is to be done when everything is lost ? Give way to ghosts.

Sous les pavés, le sillage
À travers quels langages, outils et pratiques pouvons-nous comprendre la destruction écologique et la violence racialisée en tant que processus unifié à l’œuvre dans la production du monde ? Comment pouvons-nous, à la fois, habiter et interrompre cette conjoncture catastrophique ? Qui sommes-nous pour cela, d’ailleurs ? Je m’inspire de la provocation de Christina Sharpe (2016) en faveur du « travail de sillage » pour étudier ces questions dans le contexte du monde océanique. En travaillant à travers différents genres et en puisant dans diverses sources, j’expérimente des thèmes de perte, de sensation, d’échelle, d’incertitude, de persistance et de temps, pour chercher un récit qui pourrait suggérer un avenir différent au milieu d’une catastrophe en cours.

Under the Cobblestones, the Wake
Through what languages, tools, and practices can we understand ecological destruction and racialized violence as one world-making process ? How can we both inhabit and interrupt this catastrophic conjuncture ? Who are “we”, anyway ? I take inspiration from Christina Sharpe’s (2016) provocation toward “wake work” to investigate these queries in the context of the oceanic world. Working across genre and draw from a range of sources, I experiment with themes of loss, sensation, scale, uncertainty, persistence, and time to seek a narrative that might suggest different futures in the midst of ongoing disaster.

  Si Molière était encore parmi nous, qu’aurait-il pensé de notre Bourgeois numérique de cette fin d’année 2018, si enchanté de découvrir les miracles de l’intelligence artificielle (IA) ? N’aurait-il pas gratifié cet héritier du Bourgeois gentilhomme, inspiré comme il se doit par sa Mama IA Google, d’un nouveau titre de grand Mamamouchi ? Tandis que sa […]

Qui sont 
les « victimes » du quartier La Chapelle ?

  Les données statistiques françaises montrent sans ambiguïté que les violences contre les femmes sont majoritairement commises par des proches dans la sphère privée. Pourtant, un dispositif complexe de contrôle spatial de genre tend à convaincre les femmes que les espaces extérieurs sont risqués, et parallèlement conforte les hommes dans leur sentiment que ces mêmes […]

  § 1 : Il faudrait faire l’histoire de notre inattention1. Elle montrerait qu’il existe des formes de vie qui sont incapables de se reconnaître comme des formes de vie. Car c’est cette incapacité qui fait dérailler la langue au point de la faire déraisonner. Une anthropologie de l’inattention est celle d’un mode d’existence qui en […]

Kevin Quashie livre dans cette introduction à La souveraineté du recueillement (2012)1 une analyse précise et féconde du concept de quiet (« calme », « silence », « tranquillité », « recueillement ») qu’il s’efforce d’appliquer à la culture afro-américaine. L’article agit comme un plaidoyer pour une reconsidération : depuis plusieurs décennies de lutte contre l’esclavagisme puis pour les droits civils et humains que […]

Habiter l’inséparation
Nous sommes désormais entrés dans l’ontologie de l’inséparation. Un mouvement de fond nous a fait passer d’un univers humaniste composé d’entités séparables à un réel inséparé où tous les phénomènes devenus globalisés sont liés a priori (et non a posteriori), en intra-relation de co-évolution et de co-dépendance. Notre monde élabore une nouvelle condition d’existence, d’où la figure de l’Autre a disparu. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Là n’est pas la question. Cela est.

Dwelling in Inseparation
We have entered the ontology of inseparation. A deep and inescapable movement is pushing us from a humanist universe made of separable entities towards an unseparated real, where all phenomena are globalized and tied together a priori (rather than a posteriori), in intra-relations of co-evolution and co-dependence. Our world is giving birth to a new condition of existence, from which the figure of the Other has disappeared. Is it a good thing? A bad thing? That is not the question. The point is that we are unseparated, like it or not.

Logique de la frontière
À partir de la différence entre les frontières naturelles dites « bona fide », et les frontières artificielles, dites « fiat », cet article tâche de montrer qu’une frontière n’est jamais un résultat mais processus, qui fait passer l’homogène dans l’hétérogène et inversement. On en conclut que la pensée sépare ce que la vie confond en variétés intensives, et que la vie dégrade ce que la pensée sépare, « frontière » étant le nom de ce qu’opère toute vie pensante et toute pensée vivante.

Logic 
of the Border
On the basis of a distinction between natural borders (qualified as “bona fide”) and artificial (or “fiat”) borders, this article attempts to show that a border is not so much a result as a process, whereby the homogeneous enters the heterogeneous, and reciprocally. The conclusion is that thought separates what life unites in intensive varieties, and that life degrades what thought separates—“border” being the name of the action performed by any thinking life and by any living thought.

Inséparer

Inséparer
« Nous sommes embarqués », certainement ; le tout est de savoir comment. On peut bien invoquer une condition commune, qui est celle des habitants d’une planète exposée aux risques de transformations soudaines. Mais cela ne nous autorise pas à dire que cette condition est celle de l’inséparation. Ce qu’il y a d’inséparé entre les êtres est toujours localisé. Il correspond à ce que Gilbert Simondon appelle le « transindividuel ». L’inséparé, qui existe localement entre quelques êtres, est l’enjeu d’un travail dialectique – un travail d’inséparation. Un travail qui se reconnaît à ceci qu’il permet d’abriter l’expérience d’un temps commun. L’existence même du temps commun est l’enjeu essentiel de la politique aujourd’hui, et la condition d’une action à la mesure de la situation. Car ce qu’impose avant tout l’ennemi aujourd’hui, c’est bien une certaine forme du temps, qu’il s’agit de briser.

Inseparating
“We are all onboard the same ship”, certainly. The problem is to understand how. One can of course refer to a common condition, that of dwellers of a planet exposed to threats of sudden transformations. But this does not authorize us to claim that this condition is one of inseparation. What is inseparated among beings is always localized. It corresponds to what Gilbert Simondon called the “transindividual”. The inseparated which exists locally between beings is a matter of dialectic work—a work of inseparation. This work is characterized by its capacity to provide a space for experiencing a common time. The existence of such a common time is crucially at stake in what we call « politics » today, it is the precondition to acting in face of a certain situation. For what is imposed by our enemy today is first and foremost a certain form of time, which needs to be broken.

Résurgence holocénique contre plantation anthropocénique
La « soutenabilité » est le rêve de transmettre une terre habitable aux générations futures, humaines et non-humaines. Cet article soutient qu’une soutenabilité digne de ce nom exige la résurgence d’un modèle multi-espèces, en résistance aux tendances de la colonisation capitaliste qui transforme tout en plantations de monoculture. Pour affronter les défis de l’Anthropocène, nous devons faire davantage attention aux socialités qui se trament entre les espèces, socialités dont nous dépendons tous. Aussi longtemps que nous maintenons une séparation imperméable entre nous et tout ce qui n’est pas humain, nous faisons de la soutenabilité un concept cruel relevant de l’esprit de clocher. Nous perdons de vue le tramage commun qui rend possible la vie sur Terre des humains avec les non-humains. De toutes façons, maintenir cette séparation ne fonctionne pas : les efforts des investisseurs pour réduire tous les autres êtres au statut d’actifs ont généré de terrifiantes écologies, que je qualifie ici de proliférations anthropocéniques.

Holocene 
Resurgence Against Anthropocene Plantation
This article has argues that sustainability is a multispecies affair. If we have any dreams of handing a livable world to our descendants, we will need to fight for the possibilities of resurgence. The biggest threat to resurgence is the simplification of the living world as a set of assets for future investments. As the world becomes a plantation, virulent pathogens proliferate, killing even common plants and animals. To appreciate Anthropocene challenges, we need to pay more attention to the cross-species socialities on which we all depend. As long as we block out everything that is not human, we make sustainability a mean and parochial concept; we lose track of the common work that it takes to live on earth for both humans and nonhumans.

Dialectique de la séparation
Au-delà d’une opposition entre approches néo-matérialistes, qui insistent sur l’inséparé (l’immanence de la matière) et réalismes spéculatifs, qui affirment une séparation ontologique (la transcendance de l’objet), je propose dans cet article une dialectique de la séparation dont l’objectif est de montrer comment la séparation travaille de l’intérieur l’immanence de la matière.

Dialectic of Separation
Beyond the opposition between neo-materialist approaches, which insist on the inseparated (the immanence of matter), and speculative realisms, which assert an ontological separation (the transcendence of the object), I propose in this article a dialectic of separation, by which I attempt to show how separation elaborates from within the immanence of matter.