Territoires et communautés apprenantes

Les nouvelles technologies de communication ont donné peu à peu à tous de nouveaux moyens d’apprendre et de coopérer à la production des savoirs à utiliser. Ils ont permis à chacun de participer à la transmission et à la diffusion des apprentissages. Cette nouvelle posture active dans la connaissance prolonge des expériences faites avec des moyens plus frustes au xixe siècle (écoles mutuelles) ou sur d’autres continents (Inde, Brésil). Peut-elle être le levier cherché depuis plus de vingt ans pour développer des modes de vie plus écologiques et socialement plus équilibrés ? C’est l’hypothèse que travaille depuis une dizaine d’années Thanh Nhgiem, avec le souci constant de passer de l’expérience ponctuelle et locale à la prise en compte globale et à la transformation constatable des modes de vie.

Elle a suivi tout particulièrement l’expérience du premier écoquartier anglais Bedzed créé par un jeune couple qui a su faire collaborer sur son projet un ensemble d’entreprises désireuses d’aller au-delà du prototype. La réalisation exemplaire a été évaluée et contrôlée pour pouvoir être proposée en modèle à l’ensemble de la planète. Le calcul de l’empreinte écologique de chaque habitant, inventé aux États-Unis, a été effectué. La réduction des dépenses d’énergie, le recyclage des déchets, la fourniture à proximité des matériaux de construction et de la nourriture, tous les éléments d’une saine gestion écologique ont été mobilisés pour démontrer qu’il était possible de vivre de manière contemporaine en ne mobilisant que les ressources d’une seule planète, affirmation sur la base de laquelle un programme mondial de construction d’écoquartiers ou d’assistance écologique à la construction d’habitat a pu être lancé lors du Sommet Rio 2012.
Malgré le caractère séduisant de cette possibilité de respecter la planète, le mouvement pour le développement d’écoquartiers n’est pas très soutenu. Tous ceux qui existent ont vu le jour dans des friches industrielles, portuaires ou ferroviaires, c’est-à-dire sur des terrains dévalorisés, où les initiateurs ont pu expérimenter et payer les surcoûts d’investissement en construction de 30 %, ramenés à 15 % par Bedzed dans ses nouvelles évaluations. En Europe et dans le monde, les écoquartiers restent des réalisations exceptionnelles et exemplaires, et sont soutenus par des programmes publics et privés de recherche et d’expérimentation. Ils ont une fonction de démonstrateurs. La valorisation foncière montre leur viabilité pour la rénovation urbaine en économie de marché, notamment en Suède et en Allemagne. Les écoquartiers ne sont cependant qu’une étape dans la transition recherchée.

Que peuvent faire les habitants ou les élus de villes plus petites qui n’ont pas l’assise foncière et financière pour se lancer dans cette expérimentation ? Comment emmener les habitants vers la transformation écologique des modes de vie, quand on n’a pas un programme expérimental de logements à leur proposer d’habiter ? Sachant qu’on ne renouvelle le parc de logements que de 1 % par an, peut-on croire qu’on va impulser par les seuls nouveaux logements le programme écologique souhaité ?

C’est là qu’interviennent la démarche de Thanh Nghiem et sa convergence avec la réflexion de Multitudes sur les nouvelles technologies ou sur les processus d’innovations territoriaux. Il y a de nombreux sites en France où une démarche de développement singulière a été menée, en fonction de l’histoire et des ressources locales, ou au contraire dans une tentative de s’approprier localement des ressources plus générales, dont précisément les nouvelles technologies de la communication. Ces démarches de développement local très fortement ancrées sont dépendantes des personnalités qui les ont initiées, et qui peu à peu prennent de l’âge. Un problème de transmission se pose à la fois au niveau local, mais aussi, pour préserver cette singularité, à l’échelle de territoires plus larges.

L’inscription de tels sites dans un réseau de recherches-actions sur la transformation des modes de vie face à l’urgence écologique peut se faire dans la mise en place d’un réseau de communication entre les sites. Ce réseau d’affinités crée une communauté de recherche entre des localités différentes : une petite ville du bassin houiller du Pas-de-Calais, une grande agglomération du Finistère, une petite ville proche de Sophia Antipolis, une grande ville en désindustrialisation, les rives d’un fleuve. Certes, on a là un bon échantillon de la diversité française, mais comment le mesurer à l’aune du modèle Bedzed ? Comment les trajectoires propres à ces différentes expériences peuvent-elles se tisser avec la question de la transformation des modes de vie de chacun, pour constituer un éventail de chemins dans la transformation écologique ?

À la jointure entre divers mouvements sociaux, dans l’apprentissage des modèles collaboratifs du Web 2.0, Thanh Nghiem essaie d’entraîner les leaders des expériences innovantes réalisées dans ces sites à se penser comme les passeurs vers les démarches écologiques. Donner un accès gratuit à Internet à l’ensemble de la population d’une agglomération contribue à produire un sens public de la communication ; cet apprentissage est la propédeutique à des démarches écologiques de parcours du territoire, à des forums sur les façons d’initier les nouveaux modes de vie. Avoir préservé le territoire de sa commune de l’étalement urbain, avoir restauré les pratiques culturales locales et avoir favorisé la tenue d’un festival du livre d’envergure régionale autant d’actions qui invitent à une poursuite de la trajectoire dans la mise en place des constituants du mode de vie écologique. Avoir épargné ses terrils, avoir sauvé la culture minière malgré l’arrêt de l’extraction, se prolongera par le relais des impératifs écologiques auprès de la population.

Dans tous les colloques, les conférences, les sommets qui se succèdent depuis celui de Rio en 1992, le constat s’affine, les dimensions du problème se précisent, mais la même impuissance se constate. Les États peuvent prendre des engagements plus ou moins fermes, ils s’avèrent incapables de les tenir par les seules mesures fiscales incitatives. La volonté de changer se manifeste dans un certain nombre d’endroits ; il y a de nombreuses expériences significatives, avec des entrées diverses. Peu d’entre elles sont décrites d’une manière qui les rende transmissibles à d’autres, il n’y a pas de modes d’emploi, qui, en faisant la part des conditions exceptionnelles, décrivent de façon opératoire des fragments déjà applicables.

L’hypothèse de Thanh Nghiem est qu’en rassemblant une série de sites qui ont montré chacun une trajectoire innovante de moyenne durée, sur une trentaine d’années au moins, on pourra lier ensemble des communautés qui ont un rapport historique à elles-mêmes, qui s’inscrivent chacune dans une perspective de changement suffisamment consciente pour avoir un début de storytelling. De telles communautés doivent pouvoir abstraire de leurs trajectoires des lignes de force susceptibles de constituer un commun auquel articuler l’objectif de changement écologique des modes de vie. Chaque communauté en a une approche particulière, toutes s’entendent sur la nécessité de préserver leurs paysages si différents, sur l’abstraction de la singularité territoriale.

Il s’agit de donner du développement écologique des lignes de travail qui sortent des comportements stéréotypés déjà largement balisés, dont la clarté n’a d’égal que l’incapacité à leur donner consistance sur le terrain. Il s’agit de donner de la transition écologique une ou des représentations à la fois dynamiques et floues, mobilisatrices. Des représentations qui s’éloignent du modèle essentialiste et quantitatif de Bedzed, pour épouser les contours d’expériences pour lesquelles l’habitat ne sera pas forcément le premier vecteur du changement. D’autres pratiques d’organisations festives, d’apprentissages mutuels, de promenades, d’agricultures, de gestions des déchets peuvent se rencontrer sur la route de ce commun en construction.

De tels cas concrets font ressortir la vacuité de l’écologie globale qui n’envisage les problèmes d’environnement et de ressources qu’à travers les images à haute définition de « la Terre vue du ciel ». Vue du ciel, la Terre apparaît comme soumise aux logiques inéluctables de modes de développement indépassables. Prétendre en prendre le revers par les mêmes instruments provoque un sentiment d’impuissance, voire un désir de jouir de l’inexorable. Envisagés à hauteur d’homme, à partir de ceux qui s’y organisent et se mobilisent pour orienter leurs devenirs, les territoires apparaissent pourtant porteurs d’espoirs partagés, de savoirs échangés, d’intelligences collectives et de pratiques communes. En observant, et relayant ce qui se trame ainsi, on peut installer l’écologie au cœur des territoires et des communautés apprenantes existantes.

Multitudes a déjà abordé dans son numéro 31 ces pratiques urbaines de résistances et de construction d’alternatives à la massification. Dans la métropole, c’est la manière de prendre la rue ou d’établir d’autres figurations productives, présentées dans le numéro 43 de la revue, qui esquisse une fabrication du commun à l’écart des représentations municipales et des impositions nationales. Dans les villes petites et moyennes, l’opposition au cours normal des choses porte très vite au pouvoir. Les trajectoires évoquées dans ce numéro ne sont pas couvertes exclusivement par des élus. L’innovation concerne le territoire dans son ensemble, et le réseau d’acteurs locaux porteurs du projet est ouvert. Associations et élus, voire entreprises, coopèrent à ce qui est vécu comme une question de vie ou de mort pour le territoire, en tant que territoire habité et vécu, et non en tant qu’espace abstrait quadrillé par la seule cartographie des flux globalisés, calculé ou filmé en surplomb. La mise en communication de ces réseaux dans la production d’une vision commune de la transition écologique sera sans doute difficile. Elle ne fait que commencer. Elle est plus que jamais indispensable.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.