Transhumaniser et organiser les multitudes

L’œuvre multiforme de Pasolini prend comme objet privilégié la vie des déclassés, des hors-normes. Nous examinons comment l’on peut envisager une organisation des multitudes à la lumière des pratiques développées par Pasolini pour traiter ces formes de vie singulières. Nous relevons la cohérence de l’éthique du discours indirect libre prônée par Pasolini dans le contexte de la normalisation idéologique et linguistique qui furent les conséquences du fascisme et du néo-capitalisme en Italie.

Les jeunes paysans frioulans, les sous-prolétaires romains, les habitants du tiers-monde sont autant de personnages rencontrés inlassablement dans l’œuvre de Pasolini à différents moments de son développement. Ceux-ci ne sont pourtant jamais décrits comme des individus faisant partie de telle ou telle classe – ce sont à proprement parler des déclassés, des hors-normes. Sont-ils pour autant la préfiguration des multitudes ?
En prenant la vie de ces « corps étrangers »([[Voir le texte de Pierre-Olivier Capéran dans ce numéro.) de la société comme objet privilégié, Pasolini réalise dans l’ensemble de son œuvre ce que Foucault proposait dans son texte « La vie des hommes infâmes », c’est-à-dire de mettre au jour ces existences obscures qui n’apparaissent en principe que lorsqu’elles sont confrontées aux instruments coercitifs du pouvoir.([[« Toutes ces vies qui étaient destinées à passer au dessous de tout discours et à disparaître sans avoir jamais été dites n’ont pu laisser de traces – brèves, incisives, énigmatiques souvent – qu’au point de leur contact instantané avec le pouvoir », Michel Foucault, « La vie des hommes infâmes », Dits et écrits, tome III, Gallimard, 1994, p. 241.) D’où le paradoxe d’une telle démarche : comment montrer que l’expérience singulière est virtuellement en chacun de nous, tout en conservant à cette expérience son incommunicabilité qui en fait la force, la vitalité ?
Pourtant Pasolini parvient à amener ces vies en pleine lumière – ce qui a souvent suscité le scandale – , et cela sans tomber dans un voyeurisme malsain, mais plutôt en faisant ressentir l’attachement – Pasolini dirait plus simplement l’amour – de l’auteur pour son personnage. En effet, l’apparition d’un nouveau personnage dans l’œuvre de Pasolini prend à chaque fois la forme d’une rencontre singulière avec l’autre. Il n’y a pas chez lui de description pure mais toujours des « descriptions de descriptions ».([[C’est le titre de son recueil de critiques littéraires, publié en français chez Payot & Rivages.) Pasolini a développé différentes techniques, poétiques, littéraires, cinématographiques, permettant de rendre compte de ces rencontres sans en trahir l’incommunicabilité inévitable : écriture de poésies en dialecte frioulan, de romans utilisant le discours indirect libre, de films transposant cette technique en « subjective indirecte libre », technique poussée à sa limite dans son dernier film, Salò.([[Nous avions développé cette évolution des pratiques dans notre article « La parole errante des corps : pratiques de cinéma mineur », Multitudes N°11, Hiver 2003.)
La force de l’œuvre de Pasolini provient justement de sa capacité à matérialiser le caractère insaisissable de ces formes de vie en faisant de sa relation singulière à l’autre le cadre (presque au sens cinématographique du terme) de cette opération. Face aux dominations exercées par le pouvoir, Pasolini nous montre qu’il existe d’autres formes de contraintes qui, plutôt que de reproduire les formes existantes, s’opposent à la normalisation et tendent à produire de nouvelles formes de vie. Ces contraintes se constituent parce que l’auteur et son personnage sont pris par l’obsession d’un fantasme simulant la domination de la norme sociale, comme en témoigne l’œuvre de Klossowski.([[« Le simulacre au sens imitatif est actualisation de quelque chose d’incommunicable en soi ou irreprésentable : proprement le “phantasme” dans sa contrainte obsédante […. [… il tend à reproduire soit l’indicible ou l’inmontrable selon la censure sociale, religieuse ou morale […. », « Anthologie des écrits de Pierre Klossowski sur l’art », Pierre Klossowski, Éditions de la Différence, 1992, p. 174.) Ainsi, comme Deleuze l’analysait dans un entretien à propos de Foucault, « il s’agit de règles facultatives qui produisent l’existence comme œuvre d’art, de règles à la fois éthiques et esthétiques qui constituent des modes d’existence ou des styles de vie ».([[Gilles Deleuze, « La vie comme œuvre d’art », Pourparlers, Minuit, 1990, p. 135.)
Nous pouvons nous inspirer de cet « empirisme hérétique » pour nous confronter à la difficulté de saisir les multitudes. En effet, contrairement aux peuples ou aux classes, les multitudes n’existent pas en soi mais, à notre sens, elles forment l’agencement mouvant des rencontres entre formes de vie potentiellement hétérogènes, celles-ci étant forcément saisies à travers le prisme de subjectivités (qui peuvent être collectives). La vie et l’œuvre de Pasolini témoignent d’un attachement désespéré([[Le désespoir est une des tonalités récurrentes chez Pasolini qui remplit son œuvre de contradictions apparentes : « Si nombreuses que soient les rencontres (…) ce ne sont que des moments de solitude », Pier Paolo Pasolini, « Vers du Testament », Poésies 1943-1970, Gallimard, p. 539.) à rencontrer et faire se rencontrer ces formes de vie, à croiser ces lignes de fuites. À propos de chaque œuvre de Pasolini, et pas seulement ses films, nous ne pouvons nous empêcher de penser à la réflexion de Serge Daney : « la force du cinéma, c’est qu’il nous a donné de magnifiques accès à d’autres expériences que les nôtres, nous a permis de partager, ne serait ce que quelques secondes, quelque chose de très différent. Et ce que l’on a en commun, ce sont justement ces quelques secondes ».([[Serge Daney, Persévérance, P.O.L., p. 153.) « Transhumaniser »([[« Transhumaniser et organiser » est un ensemble de poèmes de Pasolini publiés en 1971. Le mot « transhumaniser » est de Dante, Paradis, I, 70.), susciter le désir de construire des expériences communes à partir d’expériences singulières, voilà une tâche « prophétique »([[« De nos jours, un manifeste – un discours politique – devrait aspirer à remplir la fonction prophétique voulue par Spinoza : la fonction d’un désir immanent qui organise la multitude », Michaël Hardt et Antonio Negri, Empire, Exils, 2000, p. 98.) qui nous semble essentielle à l’organisation des multitudes.
Pour comprendre la valeur de l’œuvre de Pasolini pour cette tâche, il est important de dépasser un certain nombre de critiques se basant sur une connaissance superficielle de celle-ci. Par exemple, ses critiques acerbes envers le néo-capitalisme furent généralement prises pour de la nostalgie pour un monde archaïque. En accordant son attention quasi-exclusivement aux sous-prolétaires dès les années 50([[Pasolini « fut le premier et demeura l’un des seuls intellectuels de l’après-guerre à dénoncer le scandale des conditions d’existence du sous-prolétariat urbain en Italie. », Pierre Mertens, « Réflexions à propos d’une mort inéluctable » in Pier Paolo Pasolini, séminaire dirigé par M.-A. Macciocchi, Grasset, 1980, p.161.), alors que les marxistes de l’époque se focalisaient sur la figure de l’ouvrier, Pasolini souleva un problème dont les autonomes italiens furent les premiers à tirer les implications politiques, et que Deleuze formulera après-coup très simplement : « Nous ne disposons plus d’une image du prolétaire auquel il suffirait de prendre conscience. »([[Gilles Deleuze, Pourparlers, Minuit, 1990, p. 234.) Les conséquences politiques de ce problème n’allaient pas échapper à Pasolini lui-même qui en fera un thème récurrent de ces écrits politiques en privilégiant les aspects liés à la normalisation idéologique : « À présent que le modèle social à réaliser n’est plus celui de la classe, mais un autre imposé par le pouvoir, beaucoup de personnes ne sont pas en mesure de le réaliser ; et cela les humilie terriblement. »([[Pier Paolo Pasolini, Écrits Corsaires, Flammarion, 1976, p. 96.) Ou encore : « Aujourd’hui, l’émigration, pareille à des alluvions, a rompu les digues qui retenaient le peuple des pauvres dans les anciennes réserves. Des fleuves de jeunes pauvres sont passés par ces digues emportées pour peupler d’autres mondes : des mondes de prolétaires ou de bourgeois. Un type nouveau d’ « inadapté » s’est créé, qui n’a pas de modèle auquel se conformer, ce qui lui aurait donné une sorte d’équilibre consacré. [… Une fois détruits (aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur) les murs qui divisaient la ville des riches de la ville des pauvres, la mentalité de la classe dominante s’est répandue. [… C’est ainsi que les pauvres se sont tout d’un coup retrouvés privés de leur culture, privés de leur langue, privés de leur liberté : en un mot, privés des modèles dont la réalisation représentait la réalité de la vie sur cette terre. »([[Pier Paolo Pasolini, Écrits Corsaires, Flammarion, 1976, p. 218 219.)
Dans ce contexte, nous pouvons mieux comprendre que, pour Pasolini, la défense du dialecte([[Pasolini écrivit des poèmes en dialecte frioulan de 1942 (Poesie a Casarsa) jusqu’en 1953 (La meglio gioventù), créa en 1945 l’Academiuta de lenga furlana, centre d’étude philologique sur la langue et la culture frioulane et publia en 1952 une anthologie de la poésie dialectale fort remarquée (Poesia dialettale del Novecento).) n’est pas une lutte de repli sur une identité déterminée, mais qu’elle se constitue en fonction d’un refus d’une normalisation imposée de l’extérieur, l’unification nationale, promulguée dans un premier temps par le pouvoir fasciste et par la suite par le néo-capitalisme (malgré le fait que le développement néo-capitaliste ait ensuite permis de dépasser les frontières nationales au profit d’une mondialisation, puisque ce fut au prix d’une normalisation encore plus forte). Cela explique également les positions de Pasolini envers la télévision([[Voir le recueil de ses textes sur la politique et la société parus récemment en français, Contre la télévision, Les Solitaires Intempestifs, 2003.), qui fut l’outil par excellence de l’unification italienne, notamment par l’imposition d’une langue unique artificielle. Cette utilisation du dialecte en tant que moteur de changement, plutôt que de fidélité à une langue idéale, est d’ailleurs cohérent avec un des grands principes de Pasolini qui est « la condamnation de la fixité des genres, de la fixité de la langue ( …) au profit d’un plurilinguisme constant ». ([[Olivier Bivort, « Le ceneri di Gramsci de Pier Paolo Pasolini et le contexte culturel, social et politique en Italie pendant les années cinquante », mémoire de licence en philologie romane, Université Libre de Bruxelles, 1983, p. 24.)
Ce travail de pionnier lui valut une réputation de populiste allant jusqu’à proposer une mythologisation du sous-prolétariat. Selon ce reproche répétitif de la critique (marxiste notamment), ce peuple mythique fantasmé ne serait que le reflet de la vision angoissée du poète (« Pasolini recherche dans le monde l’image de son drame intérieur »([[Alberto Asor Rosa, « Le scelte di Pasolini » in Mondo Operaio, décembre 1957, p. 54.)). Ironiquement, cette façon d’envisager le travail de Pasolini n’est pas très éloignée de sa définition de la « subjective indirecte libre »([[Voir par exemple « Le cinéma de poésie » (1965) in Pier Paolo Pasolini, L’expérience hérétique, Éditions Payot, 1976, p. 15-35 de l’édition de poche.), transposition au cinéma du discours indirect libre. Cette mythologisation ne dénoterait donc pas le détachement de la réalité sous-prolétarienne décrite par un petit-bourgeois, mais bien le regard inévitablement déformé qu’un petit-bourgeois conscient de sa différence porte sur cette réalité.
Selon cette logique, Pasolini a élevé le discours indirect libre au statut d’une véritable éthique, et c’est sur la base de cette éthique qu’il condamne le mode de vie bourgeois, pas sur un rapport d’exploitation qui, lui, est essentiellement valable pour un travailleur, alors que l’expérience de vie est un bien commun : « La chose la plus odieuse et intolérable, même chez le plus innocent des bourgeois, c’est de ne pas savoir reconnaître d’autres expériences de vie que la sienne, et de ramener toutes les autres expériences de vie à une analogie substantielle avec la sienne. C’est une véritable atteinte qu’il porte aux autres hommes se trouvant dans des conditions sociales et historiques différentes. »([[Pier Paolo Pasolini, « Sur le discours indirect libre » in L’expérience hérétique, p. 49.) Il s’agit là d’une analyse proprement bio-politique.

Houba Pascal

a étudié la physique théorique à l’Université de Liège (Wallonie) et à l’Université de St Andrews (Ecosse). Il a ensuite étudié l’analyse de films, l’écriture de scénarios et la philosophie à l’Université Libre de Bruxelles. Après plusieurs années à travailler comme développeur informatique, il est actuellement enseignant en sciences et informatique dans une école secondaire à Bruxelles. Il est membre du collectif de rédaction de Multitudes depuis 2003, écrivant sur les transformations éthiques et politiques des subjectivités individuelles et collectives dans le cinéma (les frères Dardenne, Pasolini) et la culture populaire.