Travail productif

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé « Premières thèses », dont il constitue le sixième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.
Au sens de la production capitaliste, le travail productif est le travail salarié qui, en s’échangeant entre la partie variable du capital, reproduit non seulement cette partie du capital, mais produit également une plus-value pour le capitaliste. “ N’est productif que le travail salarié qui produit du capital. Cela veut dire qu’il reproduit tout en l’augmentant la somme de valeurs qui a été dépensée en lui, c’est-à-dire lui restitue plus de valeur qu’il n’en reçoit sous forme de salaire. Donc n’est productive que la force de travail (Arbeitsvermögen) dont la valorisation est supérieure à la valeur (1). ” Et Marx ajoute ici une observation d’importance fondamentale. “ La simple existence (die mere existence) d’une classe des capitalistes, et donc du capital, est fondée (beruht) sur la productivité du travail. ” Par la productivité relative de son travail, l’ouvrier ne se borne pas à reproduire la valeur ancienne, il en crée une nouvelle; c’est-à-dire qu’il objective un temps de travail plus grand que celui qui est objectivé dans le produit qui le maintient en vie en tant qu’ouvrier. “ C’est sur cette espèce de travail salarié productif que repose le capital, son existence (seine Existenz). ”

L’un des plus grands mérites de Smith est d’avoir défini le travail productif comme “ travail qui s’échange directement contre le capital ” : c’est dans cet échange que les conditions de production du travail et de la valeur en général, argent et marchandise se transforment en capital et que le travail se transforme en travail salarié “ au sens scientifique ”. C’est à partir de là aussi que l’on établit ce qu’est le travail improductif : “ C’est le travail qui ne s’échange pas contre du capital, mais qui s’échange contre du revenu. ” Cette distinction smithienne entre travail productif et travail improductif, bien qu’exacte, “ est faite du point de vue du possesseur de l’argent, du capitaliste, et non pas du point de vue de l’ouvrier ”. La détermination matérielle du travail et donc de son produit n’intervient en aucune façon comme élément déterminant de cette distinction : la particularité du travail ainsi que la valeur d’usage particulière dans laquelle il se réalise ne sont absolument pas essentiels ici. En effet, pour le capitaliste, la valeur d’usage de la force de travail ne consiste pas dans sa valeur d’usage effective, dans l’utilité de ce travail concret particulier; et encore moins dans la valeur d’usage du produit de ce travail. Ce qui l’intéresse dans la marchandise en question, c’est qu’elle possède une valeur d’échange plus grande que ce qu’il a payé pour elle. Ce qui l’intéresse dans le travail, c’est qu’il récupère dans sa valeur d’usage une quantité de temps de travail plus grande que celle qu’il a payée sous forme de salaire. Mais la force de travail de l’ouvrier productif est une marchandise pour l’ouvrier lui-même : tout comme celle du travailleur improductif. La différence est que l’ouvrier productif produit de la marchandise pour l’acheteur de sa force de travail tandis que le travailleur improductif produit pour lui-même une simple valeur d’usage. “ L’élément caractéristique du travail improductif est de ne pas produire de marchandise pour son acheteur, mais d’en recevoir de lui. ” Dans ce cas le travail ne se transforme pas en capital, car il ne crée pas de profit pour le capitaliste; le travail est une simple dépense (Ausgabe), l’un des articles dans lesquels le revenu se trouve consommé. Il y a bien la force de travail, la force de travail est bien marchandise, mais le travail de cette force de travail n’est pas du travail productif.

Dans ces conditions on peut fonder une distinction plus moderne que celle qu’il était possible de faire du temps de Marx entre ouvrier productif et travailleur improductif. De ce point de vue on peut dire que le vendeur de force de travail représente l’ouvrier sous sa figure la plus élémentaire, dans le simple sens où la marchandise est la forme la plus élémentaire de la richesse bourgeoise, et le travail productif de marchandises la forme la plus élémentaire de travail productif de capital. En effet, explique Marx, le monde des marchandises peut être divisé dans sa totalité en deux grandes catégories: en premier lieu la force de travail; en second lieu les marchandises distinctes de la force de travail. Mais le concept de marchandise implique que le travail soit incorporé, matérialisé et réalisé dans son produit. Le travail en tant que tel, dans son existence immédiate, ne peut être conçu directement comme marchandise; il peut l’être uniquement sous forme de force de travail. D’autre part, seule la valeur d’usage de cette marchandise qu’est la force de travail peut créer une nouvelle valeur. La marchandise à la différence de la force de travail elle-même, est une chose qui s’oppose matériellement à l’homme. Et pourtant la marchandise force de travail, en tant que capital, s’oppose à l’ouvrier, et ce, d’autant plus que la valeur d’usage de la force de travail devient du travail productif. La productivité du travail appartient toujours au capital. C’est la reconnaissance de ce fait, et non pas une protestation d’ordre moral, qu’il nous faut lire dans la phrase de Marx : être ouvrier productif est un malheur. Etre ouvrier productif, cela veut dire produire le capital, et donc reproduire continuellement, par là même, la domination du capital sur l’ouvrier. C’est sur le travail productif que repose non seulement l’existence du capital, mais aussi son développement et donc celui d’une classe des capitalistes. Marx dit dans les Grundrisse : “ Le travail n’est productif que dans la mesure où il produit son propre contraire (2). ”

L’histoire de la société capitaliste, c’est l’histoire des divers modes selon lesquels on extorque à l’ouvrier du travail productif, c’est-à-dire l’histoire des différentes formes de production-de plus-value. C’est là l’une des deux “ histoires du capital ” qu’il est possible d’écrire correctement pensons-nous, à partir des deux points de vue opposés auxquels le capitalisme doit son existence. En voici précisément l’exemple. Du point de vue capitaliste le travail productif se présente comme du travail qui s’échange contre du capital; du point de vue de l’ouvrier il se présente comme du travail qui produit du capital. Et les deux définitions sont toutes les deux correctes. Seulement l’une est envisagée du côté de la circulation, l’autre du côté de la production: les deux points de vue “ naturels ” pour les deux classes. En effet il ne faut pas penser que la science bourgeoise soit toujours de l’idéologie, que le point de vue capitaliste soit toujours prisonnier des apparences et mystificateur par nature. Il l’est parfois délibérément et en raison de ses intérêts brutaux de classe: c’est dans ces cas-là qu’il faut le débusquer avec les armes de la critique et le vaincre par les armes de la lutte. Certes tout ce qui apparaît sur le terrain de la société capitaliste s’avère être trop souvent le contraire de la réalité, et chacune de ces apparences joue son rôle dans la totalité des phénomènes réels qui l’expriment. Mais cette reconduction des apparences à la réalité ne saurait épuiser, comme c’est souvent le cas, le terrain d’affrontement théorique des deux points de vue. Les exercices brillants qui sont aujourd’hui à la mode sous le nom de critique démystificatrice des idéologies bourgeoises ne servent plus aujourd’hui qu’à masquer les durs besoins d’une confrontation directe avec la science du capital. Dans ce domaine la situation dans laquelle Marx avait à travailler est aujourd’hui totalement dépassée. Face à lui il y avait les grands systèmes bourgeois qui mêlaient de façon contradictoire science et idéologie : il suffit de repenser justement à Hegel et à Ricardo, aux matériaux d’une incalculable richesse dont l’œuvre de ces derniers constitua la synthèse classique. La méthode de Marx a été de débarrasser d’emblée les terrains de toutes les articulations idéologiques, de toutes les chevilles qui formaient l’ossature interne de ces systèmes, pour mettre en valeur et recueillir les données scientifiques isolées que ceux-ci étaient au moins obligés d’enregistrer: l’utilisation de ces données, leur renversement dans le point de vue opposé, n’interviennent qu’à ce niveau. Mais il est évident que ce point de vue préexistait par rapport à tout le reste, mieux, le fondait. De même qu’historiquement le rapport de classes vient avant le rapport capitaliste au sens propre du terme, l’antagonisme existant entre les points de vue opposés des deux classes vient, logiquement, avant la tentative de faire une science sociale générale du capitai. La situation actuelle nous confronte continuellement, et de façon de plus en plus grossière, à cette tentative. Face à nous, il n’y a plus les grandes synthèses abstraites de la pensée bourgeoise, mais le culte de l’empirie la plus vulgaire comme praxis du capital; non plus le système logique du savoir, les principes de la science, mais une masse désordonnée de faits historiques, d’expériences éparses, de grandes actions que personne n’a jamais pensés. Science et idéologie se mêlent de nouveau de façon contradictoire, non plus dans une systématisation d’idées pour l’éternité, mais dans les événements quotidiens de la lutte de classe. Et cette lutte se trouve dominée par un facteur nouveau et inconcevable du temps de Marx. L’appareil de fonctionnement de l’idéologie bourgeoise a été tout entier confié par le capital au mouvement ouvrier officiellement reconnu. Le capital ne gère plus sa propre idéologie, il la fait gérer par le mouvement ouvrier. Ce “ mouvement ouvrier ” joue donc le rôle de médiateur idéologique à l’intérieur du capital: et à travers l’exercice historique de cette fonction, la totalité du monde mystifié des apparences qui contredisent la réalité, s’est trouvé attachée à la classe ouvrière. Voilà pourquoi nous nous disons que la critique de l’idéologie est aujourd’hui une tâche à mener à l’intérieur du point de vue ouvrier, et qu’elle ne regarde le capital qu’en second lieu. Voilà donc cette tâche politique d’autocritique ouvrière qui doit remettre en question toutes les luttes de classe des ouvriers dans leur court passé, à partir de l’état actuel de son organisation. Présentement la classe ouvrière n’a pas à critiquer qui que se soit en dehors d’elle-même, en dehors de sa propre histoire, en dehors de ses propres expériences et de ce corpus d’idées rassemblées par d’autres autour d’elle-même. Nous pouvons dès lors répondre en partie à la question de savoir si cette critique doit impliquer l’œuvre de Marx elle-même : il existe à notre avis, une seule critique de Marx non seulement acceptable, mais même éminemment faisable du point de vue ouvrier, c’est une critique léniniste de Marx. Au reste Marx s’est déjà critiqué lui-même dans la personne de Lénine et dans la praxis léniniste. C’est par l’organisation d’une praxis néo-léniniste que l’on devra reprendre la critique des idéologies du mouvement ouvrier. Cela veut-il dire que toute la science soit restée aux mains du capital ? Non; cela veut dire que ces données scientifiques réelles, qui existaient aussi dans la pensée bourgeoise, ont été incorporées désormais matériellement au capital, qu’elles ne sont plus vécues comme la substance scientifique des rapports capitalistes, mais comme la connaissance immédiate, même si ce n’est qu’à court terme, de ses propres besoins, de ses mouvements objectifs, bref comme prévision, fût-elle même approximative des écarts subjectifs possibles de son propre adversaire de classe. Dans ces conditions du point de vue ouvrier, il vaut mieux reconnaître au point de vue capitaliste la possibilité d’accéder lui aussi à la science: car nier cette possibilité cela reviendrait aujourd’hui à soutenir que seule la classe ouvrière, et en particulier en la personne de ses représentants officiels, est dépositaire de la véritable science (de la véritable histoire), et que celle-ci est la science de tous, la science sociale générale qui vaut aussi pour le capital. Mieux vaut reconnaître que, dans la réorganisation du processus productif d’une grande usine, il y a au moins autant de connaissance scientifique que dans la découverte par Smith du travail productif qui s’échange contre du capital. En effet dans l’un et l’autre cas, on a une expression directe de l’intérêt capitaliste sans médiations idéologiques et un fait de la production capitaliste en même temps qu’une forme de domination exercée sur la classe ouvrière. Il ne reste plus à cette dernière que d’opposer son propre intérêt exclusif et alternatif tant sur le terrain de la science que sur celui de la lutte. Ces deux terrains n’en forment désormais plus qu’un seul. De même que l’une des sciences se trouve entièrement incorporée au capital, l’autre, celle qui lui est opposée, doit s’incorporer tout entière à la classe ouvrière et à ses luttes de classe. A la différence de Marx, à notre grand regret, nous ne disposons pas derechef d’un British Museum.

L’économie politique classique a toujours fait, dit Marx, de la production de plus-value la caractéristique décisive de l’ouvrier productif. Les définitions de l’ouvrier productif varient donc en fonction des variations des conceptions ayant trait à la nature de la plus-value. Les Théories de la Plus-value, dans le texte qui n’a pas été manipulé par Kautsky, commencent par ces mots: “ Avant les physiocrates, la plus-value, c’est-à-dire le profit, sous la forme de profit, n’était expliquée que par l’échange, que par la vente de la marchandise au-delà de sa valeur. ” Les premiers, “ les physiocrates ont déplacé leur recherche sur les origines de la plus-value de la sphère de la circulation à la sphère de la production immédiate, jetant ainsi les bases de l’analyse de la production capitaliste ”. Nous retrouvons ici ce que Marx appelait lui-même “ ma manie personnelle de traiter les physiocrates: les considérer comme les premiers économistes qui entreprirent méthodiquement (et pas seulement à l’occasion, comme Petty etc.) d’expliquer le capital et son mode de production (3) ”. Selon lui, c’est précisément parce qu’il appartient essentiellement aux physiocrates d’avoir analysé le capital, dans l’horizon bourgeois, que ceux-ci sont bel et bien “ les pères de l’économie moderne ”. Mais si cette analyse du capital leur revient, c’est parce qu’ils donnent une définition juste du travail productif. Est productif le travail qui crée un produit net et partant de la plus-value, c’est-à-dire dont le produit contient par conséquent une valeur supérieure à la somme des valeurs consommées durant sa production. S’ils n’ont pas encore réduit la valeur au temps de travail, c’est qu’ils n’avaient pas encore réduit le travail au travail abstrait. La valeur consiste en matière, en terre, en nature. C’est pourquoi ils recherchent la plus-value dans le travail agricole qui est concret. La différence entre valeur et valorisation se manifeste directement dans l’agriculture, par l’excédent des valeurs d’usage produites, par rapport aux valeurs d’usage consommées par l’ouvrier: elle peut donc être comprise sans une analyse de la valeur en général, et sans une compréhension claire de la nature de la valeur. Il suffit de réduire la valeur à la valeur d’usage, et celle-ci à une matière naturelle. La rente foncière devient ainsi non seulement la seule forme de plus-value, mais aussi sa forme générale; c’est le travail agricole qui constitue la source naturelle de la plus-value dans toutes les autres branches de travail et non plus seulement dans l’agriculture. Dans la physiocratie, il y a bien travail productif, mais sans force de travail; il y a bien le concept de la plus-value, mais sans le concept de valeur, c’est-à-dire la plus-value sans sur-travail; il y a production de capital, mais sans échange entre capital et travail. Ainsi dans la première analyse menée du côté bourgeois, de la production capitaliste, les ouvriers industriels se trouvent placés dans la “ classe stérile ”. La physiocratie est la préfiguration d’un système capitaliste idéal sans classe ouvrière: elle constitue une forme de transition classique entre deux systèmes de propriété et de pouvoir, entre deux modèles historiques d’organisation sociale. C’est sous ce nouvel angle qu’il faut l’examiner.

Bien qu’ils n’aient pas découvert le concept de force de travail comme marchandise, les physiocrates découvrent la différence entre valeur et valorisation qui constitue précisément le trait spécifique de la marchandise force de travail. Pourquoi ? Parce qu’ils découvrent la plus-value comme excédent des valeurs d’usage produites par rapport aux valeurs d’usage consommées; et c’est dans l’agriculture, dans la production originaire, que cela se trouve pour la première fois présent et de la façon la plus manifeste; c’est la branche productive qu’on peut imaginer autonome, indépendante de la circulation et de l’échange. C’est précisément parce que la découverte de la plus-value produite par le travail productif se fait sur la terre, dans la production agricole, que ce travail productif reste ici encore du travail concret, déterminé et non du travail abstrait comme force de travail; et que par conséquent la plus-value en vient à se présenter comme un don de la nature, comme une force productive de la nature. L’agriculture devient ainsi la seule branche productive où se manifeste directement la production capitaliste, c’est-à-dire la production de plus-value. Voilà pourquoi Marx explique que la physiocratie “ se présente plutôt comme une reproduction bourgeoise du système féodal et de la domination de la propriété foncière… Le féodalisme se trouve expliqué dans sa reproduction sub specie de la production bourgeoise… Mais ainsi le féodalisme se trouve embourgeoisé tandis que la société bourgeoise prend une apparence ( Schein ) féodale ”.

Ce n’est pas un hasard si le pays de la physiocratie est la France, pays agricole, et non l’Angleterre, pays industriel et commercial où l’attention se tourne entièrement vers la circulation et où la plus-value paraît encore profit upon alienation. Si pour découvrir l’origine de la plus-value dans la production, il fallait remonter à la branche d’activité où la plus-value se présente comme indépendante de la circulation, alors une initiative de ce genre ne pouvait être prise que dans un pays agricole. On part donc du propriétaire foncier féodal, mais celui-ci ne se présente pas en tant que tel, il se présente comme simple possesseur de marchandises qui fait, des marchandises échangées par lui contre du travail, de la valeur, qui en retire non seulement l’équivalent, mais un excédent par rapport à cet équivalent puisqu’il paye la force de travail comme marchandise, même s’il ne la connaît pas encore comme telle. Ce propriétaire foncier est donc essentiellement un capitaliste: en tant que possesseur des marchandises il s’oppose au travailleur libre et échange les conditions objectives du travail contre de la force de travail. “ Le système des physiocrates, sous cet aspect, est encore dans le vrai, dit Marx, pour autant que la séparation du travailleur de la terre et de la propriété foncière constitue la condition fondamentale de la production capitaliste et de la production de capital. ” C’est pourquoi dans les conséquences déduites par les physiocrates eux-mêmes, la glorification apparente de la propriété foncière se renverse dans sa négation la plus absolue. Ce sont là toutes les contradictions de la production capitaliste qui essaye de se frayer un passage pour sortir de la société féodale et qui se borne à interpréter celle-ci dans un sens plus bourgeois sans avoir encore réussi à trouver “ sa forme spécifique ”.

On trouve ainsi dans la physiocratie, non seulement la source théorique primitive du concept de travail productif, mais également le point de départ de l’analyse de son origine historique. Le travail productif naît sur la terre: il n’est pas fortuit qu’il soit découvert par les physiocrates. Il est ensuite organisé par l’industrie: il n’est pas fortuit qu’il soit systématisé par Smith, qui déplace à juste titre la forme générale de la plus-value dans le profit industriel.

Peut-on dire que l’on ait dans l’agriculture le premier rapport capitaliste ainsi que le rapport de classes qui le précède comme corrélat ? Et que l’industrie constitue la forme d’organisation sociale qui lui succède en allant au-delà et en réduisant ces deux processus à un seul ? Si c’est le cas, des deux voies classiques de passage au capitalisme, celle que Marx avait justement appelée “ la voie vraiment révolutionnaire ” disparaît comme historiquement inexistante. Ne reste sur pied que l’autre, celle qui passe par une longue période de transition, qui ne mène pas en soi et pour soi à la révolution de l’ancien mode de production, mais qui le conserve et le protège plutôt comme sa condition jusqu’à ce que l’obstacle, qu’il représente pour le mode capitaliste de production, disparaisse avec le développement de ce dernier. Il n’y aurait pas alors, au sein du passage au capitalisme, de voie révolutionnaire qui parte de l’intérieur de la production, il y aurait une voie réformite (graduelle) qui attaque la production de l’extérieur pour utiliser notre terminologie plus moderne. Mais en réalité il n’y a qu’une seule voie qui, pour arriver à produire du capital en général, part d’une forme de production déterminée, d’une production particulière. Le travail concret producteur de plus-value n’est ni une invention des physiocrates ni une apparence bourgeoise: il constitue le mode objectif de la première apparition historique de la valeur d’usage productrice de valeur, et par conséquent de la force de travail ouvrière productrice de capital. Le passage historiquement inéliminable, ou au moins non éliminé, semble être celui d’une première appropriation de ce nouveau type de plus-value au sein de l’ancien mode de production. Marx explique qu’il demeure vrai que “ dans un pays donné (abstraction faite du commerce extérieur) la plus-value doit s’appliquer avant tout à l’agriculture avant qu’il soit possible de le faire dans l’industrie qui reçoit de cette dernière sa matière première ”. Il s’agit déjà ici de la plus-value sous sa forme moderne: on aune permanence d’un simple accroissement du travail bien que le nombre des ouvriers reste inchangé, mais s’y ajoute l’augmentation de la productivité. Et cela ne requiert pas au départ l’accumulation de capital mais sa concentration: deux processus différents qui ne s’intégreront que par la suite. Si nous essayons de voir le moment où se produit cette intégration, nous la trouvons dans le passage du travail agricole au travail industriel, du travail concret au travail abstrait en général, du travail producteur de davantage de valeurs d’usage au travail producteur de davantage de valeur: bref nous arrivons de la production agricole de plus-value absolue à la production industrielle de plus-value relative. Car cette dernière ne peut naître, elle, que dans l’industrie pour être répercutée en retour vers l’agriculture: la production de plus-value relative ne suppose pas seulement la simple concentration, mais aussi l’accumulation de capital et le stade où ces deux processus s’intègrent l’un à l’autre, ce qui fonde alors la production capitaliste au vrai sens du mot. Désormais la nécessité d’une “ reproduction bourgeoise du système féodal ” est renvoyée au musée des vieilleries historiques. Il y a là une question de méthode d’une importance essentielle. Dans toute la période qui se trouve sous la domination du capital, nous assistons à la répétition d’une façon de procéder dans l’analyse des phénomènes sociaux qui paraît être désormais presque naturelle: le processus réel dont on peut dire qu’il ne naît dans toute sa complexité que dans les endroits les plus en avance historiquement, est en revanche découvert dans sa logique dans l’endroit le plus en retard, en tant que celui-ci se présente encore comme exempt des médiations du développement; la découverte sert justement ensuite sur le terrain le plus en avance à libérer le développement de ses médiations. Le point de vue ouvrier a recouru plus d’une fois à cette façon de procéder lorsque les objectifs qui avaient trait à l’organisation de la lutte contre l’ennemi immédiat s’avéraient être les tâches les plus urgentes pour le mouvement: il en est jailli aussi de précieuses indications pour l’analyse des phénomènes. Ici encore Lénine est instructif.

La formule méthodologique marxienne, du point le plus en avance qui explique le point le plus en retard, est juste d’un point de vue théorique, mais interprétée vulgairement, elle peut cacher un opportunisme politique: à partir du moment où elle amène à la conclusion que, dans le développement inégal du capitalisme dans le monde, tout ce qui est arrivé en un point doit arriver aussi dans les autres points. La lutte de classes dans ses nécessités pratiques n’a jamais connu les commodités de ce devoir-être. Il n’est pas vrai qu’au sein de structures capitalistes déjà réalisées en elles-mêmes, ce soit la situation de classes des pays les plus avancés qui explique et préfigure la situation de classes des pays les moins avancés. Ou plutôt elle l’explique et la préfigure du point de vue capitaliste, du point de vue de la compréhension d’un développement possible. Mais il s’agit justement, du côté ouvrier, d’empêcher pratiquement ce développement, de le briser en un point, bref d’imposer une situation de classe anormale, non naturelle par rapport aux modèles d’analyse théoriques.

Aujourd’hui la seule voie qui reste encoe ouverte pour en finir aussi avec le développement à son point le plus avancé, c’est peut-être de partir d’un point qui se situe à sa moyenne et donc qui lui est le plus interne. La condition indispensable est que les forces subjectives, destinées à mener à bien ce processus de rupture et de renversement, possèdent un degré d’organisation qui dépasse dès le départ son niveau de développement objectif. Pour qu’une action à long terme soit couronnée de succès, il ne suffit pas, par conséquent, qu’on ait une correspondance passive de l’organisation des forces révolutionnaires du côté ouvrier, au niveau de développement capitaliste. Il faut que les premières aient activement dépassé le second d’une grande longueur, et qu’elles se soient déjà délibérément organisées en fonction du point de l’histoire du capital le plus avancé qui soit concevable à ce moment-là, même si ce stade se trouve encore absent matériellement de la situation. Si cette condition n’est pas vérifiée, ou si elle n’est là qu’en apparence, c’est-à-dire si elle n’est vécue que comme une illusion idéologique, l’immense pouvoir matériel qu’il y a au fond du capital reprend alors le dessus, retourne la situation de classe en sa faveur, et utilise brutalement, à l’intérieur d’une nouvelle et vertigineuse croissance vitale, ces mêmes forces subjectives qui voulaient le détruire. Alors comme résultat du passage révolutionnaire, on n’a rien de plus qu’une reproduction de l’ancien mode de production sous des formes nouvelles. Où la première tentative historique de construction du socialisme a-t-elle fini de la sorte, sinon dans une reproduction ouvrière du système capitaliste ? Les bolcheviques ont démontré pour la première fois qu’à force de résolution on pourrait battre ouvertement le capitalisme. Ils ont transféré la révolution des livres dans les choses, de la théorie dans la pratique. Mais ils ne possédaient pas un concept bien clair de la classe ouvrière, de ses besoins d’organisation à leur degré le plus élevé. Ce sont eux nos “ physiocrates ”. Leur Tableau Economique c’est la “ construction du socialisme dans un seul pays ”.

Une question se pose: de quelle façon et pourquoi le travail se présente-t-il, face au capital, comme du travail productif, à partir du moment où les forces productives du travail sont passées dans le capital ? Peut-on compter deux fois la même force productive, une fois comme force productive du travail, et une autre fois comme force productive du capital ? La réponse de Marx pose tout de suite une autre question : qu’est-ce que le travail productif du point de vue du capital ? “ En tant qu’il produit de la valeur, le travail demeure toujours travail d’un individu, exprimé simplement sous sa forme générale. Le travail productif – en tant que travail qui produit de la plus-value – est donc toujours, par rapport au capital, le travail de la force de travail individuelle, de l’ouvrier isolé, quelles que soient les combinaisons sociales selon lesquelles ces ouvriers entrent dans le procès de production. Ainsi tandis que le capital représente, face à l’ouvrier, la force productive sociale du travail, le travail productif de l’ouvrier ne représente lui toujours, face au capital, que le travail de l’ouvrier isolé (4) ”.

Nous avons vu que l’argent se transforme en capital quand une partie de celui-ci est convertie en marchandises qui servent de moyens de production au travail, tandis que l’autre partie sert à acquérir de la force de travail. Toutefois, cet échange originaire de l’argent avec la force de travail n’est que la condition qui permet la transformation de l’argent en capital; il ne représente pas l’acte de cette transformation lui-même. En effet celle-ci ne peut se produire que dans le processus productif réel, là où le travail vivant reproduit d’un côté le salaire, c’est-à-dire la valeur du capital variable, et crée de l’autre une plus-value, c’est-à-dire laisse une partie du travail vivant entre les mains du possesseur de l’argent. “ Ce n’est qu’à travers cette transformation immédiate de travail en travail objectivé, appartenant au capitaliste et non à l’ouvrier, que l’argent se transforme en capital… Auparavant l’argent n’est que capital en soi (an sich). ” C’est-à-dire qu’il est capital en raison de la forme indépendante sous laquelle il se présente face à la force de travail et sous laquelle la force de travail se présente face à lui. Il est donc capital en raison du rapport de classes qui le fonde. L’argent aussi bien comme marchandises mises de côté en tant que moyens de production pour le travail, que comme argent mis de côté en tant que moyen de subsistance de l’ouvrier, représente à ce stade la totalité des conditions objectives de la production. Et celles-ci “ possèdent d’emblée, face aux ouvriers, la déterminité sociale qui en fait du capital et qui leur confère le commandement (das Kommando) , sur le travail. C’est pourquoi, face au travail, elles sont présupposées en tant que capital ”. Les conditions objectives de la production sont donc ainsi d’emblée, face aux ouvriers, des conditions sociales et des conditions de commandement social. Avant même la transformation de l’argent en capital, avant que le rapport de production capitaliste ne naisse dans sa forme spécifique, le rapport de classes voit d’un côté les ouvriers, et du côté opposé les conditions sociales du travail comme pouvoir exercé sur eux; d’un côté une masse d’individus isolés qu’une même situation de vendeurs de force de travail contraint à vivre réunis, de l’autre côté la consistance pure et simple des conditions objectives qui mériteront le nom de travail mort. D’une part une première forme élémentaire, embryonnaire, prolétaire de classe ouvrière, et en face d’elle et contre elle, non pas la classe des capitalistes, ou le rapport de production capitaliste déployé déjà pour soi, mais seulement le capital en puissance, qui n’est rien d’autre que le capital en soi.

“ On peut donc définir comme productif le travail qui s’échange directement contre l’argent en tant que capital, ou plutôt, et ce n’est qu’une expression abrégée pour dire la même chose, le travail qui s’échange directement contre du capital, c’est-à-dire contre de l’argent qui est du capital en soi, qui possède la détermination de jouer le rôle de capital, bref qui s’oppose à la force de travail en tant que capital. ” Dans l’échange entre capital et travail, on distinguera cependant encore deux moments fondamentalement différents bien que conditionnés entre eux. Le premier de ces moments est le processus formel dans lequel le capital se présente comme argent et la force de travail comme marchandise: c’est un échange, de fait, de travail contre du travail, de travail objectivé dans l’argent contre le travail vivant qui existe chez l’ouvrier; et c’est pourtant au cours de cette transaction passée avec lui-même que le travail devient la propriété de la richesse. Le second moment de l’échange entre capital et travail est tout l’opposé du premier: le possesseur d’argent remplit maintenant le rôle du capitaliste, et la force de travail ouvrière n’est auprès du capital qu’une de ses fonctions qu’il utilise; l’échange qui a lieu ici est en fait l’échange du capital avec lui-même, un échange entre ses deux parties. “ Dans ce processus, le travail s’objective donc directement, il se transforme immédiatement en capital, après avoir été déjà formellement incorporé dans le capital par la première transaction. ” C’est pourtant dans ce processus précisément que le capital se divise à l’intérieur de lui-même en deux parties opposées et ennemies entre elles. Désormais le rapport de classes s’introduit dans le rapport de la production sociale elle-même. Le “ capital en soi ” ne peut devenir rapport de production capitaliste qu’en y mettant ce prix. Le travail salarié se confond alors avec le travail productif: la vente de la force de travail en vue du salaire devient l’utilisation de la force de travail en vue du profit. Le processus qui avait été enclenché pour la première fois par l’ouvrier, l’est maintenant par le capitaliste à travers l’utilisation qu’il fait de l’ouvrier. Cela a marqué une modification décisive du rapport de force: tout le pouvoir est passé aux mains du capital, pouvoir d’exercer son commandement sur le travail et d’exploiter les ouvriers.

A partir de ce moment-là les mouvements du capital semblent précéder et conditionner les mouvements de la classe ouvrière; ils semblent lui imposer sans cesse de réfléchir l’image de son propre visage. Et cela n’est pas non plus simple apparence. Pour qui regarde les choses d’un point de vue capitaliste, il en est bien ainsi dans la réalité: c’est à cette tentative politique que le fonctionnaire du capital occupe ses journées. Mais comment peut-il en être de même du point de vue ouvrier ? Cela ne peut se produire qu’à une seule condition : qu’on voie le travail ouvrier comme partie du capital et non pas comme partie qui s’oppose à lui, adoptant le point de vue ouvrier pour le compte du capital; bref à condition que l’on s’installe dans le fauteuil du réformisme, condition désormais “ historique ” malheureusement ! Mais si l’on découvre en revanche, que le rapport de classes vient avant le rapport de capital, qu’au sein de ce rapport de classes préliminaire, la seule classe qui se soit déjà constituée à l’état embryonnaire, en force subjective, est celle des prolétaires vendeurs de force de travail qui, une fois introduits dans la production, et organisés socialement, se développent en classe ouvrière, avant même que le capital soit passé de la puissance à l’acte, ne dispose-t-on pas alors de toutes les bases qu’il faut pour faire avancer la construction d’une histoire d’ensemble du capital à partir du développement historique de la classe ouvrière ? Le point de vue ouvrier sur le travail productif est un point essentiel de la conquête de ce “ renversement stratégique ”. Marx ne disait-il pas que le travail productif n’est qu’une expression abrégée pour exprimer l’ensemble du rapport et du mode selon lesquels la force de travail figure dans le procès de production capitaliste ? Donc à la question: qu’est-ce que le travail productif du point de vue du capital ? on devra répondre: le travail productif en tant que production concrète de valeurs d’usage, “ se borne à reproduire pour l’ouvrier la valeur de sa force de travail déterminée précédemment ” ; en tant qu’activité créatrice de valeur en revanche, il “ valorise le capital, ou oppose à l’ouvrier lui-même, en tant que capital, les valeurs créées par le travail ”. Oui, les forces productives du travail se trouvent effectivement transférées dans le capital. Pourtant même après ce transfert, le travail, face au capital, se présente effectivement comme travail productif du capital. Le processus réel n’en forme qu’un seul: dans le premier cas, il est vu du côté capitaliste; dans le second du côté ouvrier.

Ces deux points de vue ne sont pas moins réels que le processus qui les sous-tend. Et oui, quand il s’agit de la classe ouvrière à l’intérieur du système du capital, la même force productive peut vraiment compter deux fois: une fois comme force qui produit du capital, une autre fois comme force qui se refuse à le produire: une fois à l’intérieur du capital, une fois contre lui. Lorsque du côté ouvrier on parviendra à unifier subjectivement ces deux fois, s’ouvrira la voie de la dissolution du système capitaliste; le processus pratique de la révolution aura commencé.

Examiner “ le mode selon lequel le capital produit ”, telle sera la suite nécessaire de cette recherche. Mais pour l’instant, nous nous intéressons trop à l’examen “ du mode selon lequel le capital lui-même est produit ”. Il s’agit de deux périodes de l’histoire de la classe ouvrière, que nous maintenons distinctes pour les commodités de l’exposition. Mais en réalité, elles n’en forment qu’une, et témoignent dans leur continuité de la vie globale de l’articulation ouvrière du développement capitaliste. Ce qui se présente de nouveau au premier plan, c’est le rapport originaire entre travail et capital comme rapport entre le travail et les conditions objectives du travail qui se présente en tant que capital. En arrière-plan, il y a un long processus historique qui dissout, selon les termes de Marx, les diverses formes selon lesquelles le travailleur est propriétaire ou selon lesquelles le propriétaire travaille: dissolution du rapport de propriété à la terre; dissolution des rapports de propriété à l’outil; dissolution du rapport de propriété aux moyens de subsistance; bref la dissolution de tous ces rapports où les travailleurs, où les vecteurs vivants de capacité de travail, appartenaient eux-mêmes encore directement aux conditions objectives de la production. C’est un même processus historique qui libère, d’un côté, une masse d’individus des rapports positifs que ceux-ci entretenaient avec les conditions de travail, en en faisant par conséquent des salariés libres, dunamei (5), des individus contraints à travailler et à vendre leur force de travail, en raison précisément de ce qu’ils ont été affranchis de la propriété; et qui libère d’un autre côté les conditions du travail elles-mêmes – terrain, matière première, moyens de subsistance, outils de travail, argent, etc. – de leur liaison comme c’était le cas jusqu’alors, aux individus qui se trouvent désormais détachés d’elles. Tout le processus tient donc à la séparation d’éléments jusqu’alors unifiés. “ La séparation (Trennung) se présente comme le rapport normal de cette société ”, dira Marx ailleurs. La puissance historique du capital consistera précisément à réunir, en se les soumettant, ces deux entités matérielles séparées que sont les conditions subjectives de la production et ses conditions objectives. “ Le propre du capital n’est rien d’autre que la réunion de la masse des bras et des instruments (Händen und Instrumenten) qu’il trouve devant lui. Il les agglomère sous son pouvoir (Botmässigkeit). C’est cela sa véritable accumulation (sein wirkliches Anhäufen) : l’accumulation d’ouvriers dans certains endroits à côté de leurs instruments (6). ”

Par conséquent une chose est l’accumulation préliminaire (ursprüngliche, previous) de capital, la formation d’un patrimoine monétaire improductif en soi et pour soi, capable cependant d’échanger les conditions objectives du travail contre de la force de travail, c’est-à-dire d’acheter du travail vivant en le payant par du travail mort, bref la préhistoire de l’économie capitaliste; autre chose est l’accumulation de capital, au sens propre du terme, qui généralise, tout en le spécifiant, l’échange entre travail objectivé et capacité de travail, instaurant ainsi l’appropriation de travail vivant social sans contrepartie et transformant donc les forces productives sociales du travail, en forces productives directes du capital jusqu’à ce que ce dernier se présente lui-même comme capital productif. Cette accumulation de capital est ainsi par la même occasion production des capitalistes. Marx dit que le concept de capitaliste est contenu dans celui de capital. Et Engels se trompait grossièrement quand il substituait le terme de “ capitaliste ” à celui de “ capital ” dans Travail Salarié et Capital (7). Que ce fut pour se faire comprendre des ouvriers, cela n’est pas une raison. “ Im Begriff des Kapitals ist der Kapitalist enthalten (8). ” Dans un sens bien différent, cette même accumulation est la reproduction d’ouvriers salariés. “ Comme dans ce processus, le travail objectivé se trouve posé en même temps comme la non-objectivité (Nichtgegenständlichkeit) de l’ouvrier, comme l’objectivité d’une subjectivité opposée à l’ouvrier, comme la propriété d’un vouloir qui lui est étranger, le capital est nécessairement en même temps un capitaliste, et l’avis de certains socialistes, selon lesquels nous aurions besoin du capital et pas des capitalistes, est totalement faux. Dans le concept même de capital se trouve posé le fait que les conditions objectives du travail, et celles-ci en sont le propre produit, revêtent une personnalité face au travail ou, ce qui revient au même, que celles-ci soient posées comme étant la propriété d’une personnalité étrangère à l’ouvrier (9). ” Ainsi, superficiellement, la production capitaliste se présente toujours sous les traits d’un échange libre et équitable entre des équivalents, mais, au fond, elle n’est qu’un échange de travail objectivé en tant que valeur d’échange, contre du travail vivant en tant que valeur d’usage, “ ou, comme on peut le dire aussi, rapport du travail à ses conditions objectives – et donc avec l’objectivité qui a été créée par lui, comme rapport à une propriété étrangère: aliénation (Entäusserung) du travail (10) ”. C’est-à-dire l’échange de travail contre du travail, à l’intérieur du capital, fait par le capital. Les présupposés objectifs et subjectifs de la production, le travail vivant et le travail objectivé, la force de travail et les conditions du travail se trouvent économiquement réunis sous la domination du capital, et politiquement subordonnés à lui. C’est pour cette raison que la différence logique ainsi que la séparation historique qui existent entre ces deux moments se trouvent niées et réduites à l’unité de l’accumulation, bref de la production de capital au sens propre du terme. Lorsque Marx dit: la séparation représente la forme normale de rapport dans cette société, il veut dire: celle-ci représente la forme normale du rapport social de classes. L’histoire politique du capital est l’histoire de ses diverses tentatives d’échapper à ce que ce rapport contient de conséquences pratiques destructrices, ou bien d’en contrôler les à-coups irrationnels, et de l’utiliser ainsi pour restructurer sans cesse son propre développement dans le sens d’une unification et d’une rationalité tendancielles. Lorsqu’il est arrivé à sa maturité, le capital, en tant que force historique de gouvernement, se sent de plus en plus appelé, à aller de la division vers l’unité: l’unité, et non l’identité, de tout ce qui s’oppose et dans chaque lutte, l’unité du subjectif et de l’objectif, entre sa propre objectivité et la subjectivité opposée laissée entièrement aux mains de l’ouvrier, unité par conséquent entre le rapport de production capitaliste et les fonctionnaires qui en sont l’expression et la gestion. Dans le concept de capital se trouve contenu non seulement le capitaliste, mais aussi la classe des capitalistes. Cette classe a une vie brève dans son histoire: elle est née après le capital et meurt avant lui. Elle surgit de l’objectivité indistincte du rapport de production, quand les ouvriers menacent ce rapport subjectivement en tant que classe. Et elle retourne entièrement dans cette objectivité sitôt que cette menace de classe se renverse en vecteur des intérêts généraux de la société capitaliste. Lorsque la classe ouvrière disparaît politiquement, à quoi servirait-il que les capitalistes s’organisent politiquement en classe ? Il faut donc ramener au départ les conditions de l’affrontement: celles-ci ne se développent qu’à partir du point de vue ouvrier. C’est dans le passage du capital à la classe des capitalistes, et de celle-ci à la société capitaliste, que se produit le développement positif du terrain de la lutte de classe. A une seule condition: que cette liberté vis-à-vis de la propriété, qui marque la naissance brutale du prolétariat sous ses premiers traits, se transforme sciemment et de façon organisée en liberté vis-à-vis de la société au stade évolué qu’a atteint la classe ouvrière moderne. Alors, oui, les conditions de l’affrontement rejoindront les limites d’une rupture encore plus violente que la précédente. L’issue demeurera longtemps incertaine. La bataille aura lieu entre deux forces autrement puissantes et sur un terrain entièrement nouveau: d’un côté une seule classe, du côté adverse la société. “ Dans la société capitaliste – explique Marx – l’ouvrier se trouve sans existence objective (objektivlos), il n’a qu’une existence subjective (subjektiv); mais ce à quoi il s’oppose, c’est maintenant la communauté réelle (Gemeinwesen) qu’il cherche à dévorer (verspeisen) et par laquelle il est dévoré (11). ”

Rien qu’en considérant le côté formel du rapport capitaliste – la forme générale que le mode de production capitaliste le moins développé partage avec le plus avancé – il est facile de voir que les conditions de travail ne se présentent jamais comme réunies sous la domination de l’ouvrier, mais que c’est ce dernier qui se présente toujours comme réuni sous leur domination. C’est la raison précise pour laquelle les conditions de travail sont du capital. Capital employs labour, dit Marx. En se bornant donc à considérer la simple subsomption formelle du travail sous les conditions de production capitalistes (12), on a que la productivité du capital consiste essentiellement dans la “ contrainte à fournir du sur-travail ” (Zwang zur Surplusarbeit), contrainte à fournir de la plus-value qui peut maintenant s’exercer de façon beaucoup plus favorable pour la production. Et ce privilège attribué à la production dérive précisément du fait que “ le capitaliste n’exerce pas sa domination sur l’ouvrier en vertu d’une qualité personnelle quelconque, mais uniquement en tant qu’il est du capital… Le capitaliste n’est revêtu lui-même d’une autorité (ist Gewalthaber) que dans la mesure où il est une personnification du capital… Sa domination n’est que celle du travail objectivé sur le travail vivant, celle du produit de l’ouvrier sur l’ouvrier lui-même (13) ”. La façon de s’exprimer de Marx lui-même : “ personnification de la chose ”, “ réification de la personne ”, bref l’analyse de ces processus en termes de fétichisme ne doit pas fournir l’occasion, comme c’est le cas trop souvent, de s’égarer dans un des sentiers neutres de la philosophie contemporaine. Le produit qui domine l’ouvrier n’est pas ici un objet générique commode, y compris un produit de consommation; c’est quelque chose de bien déterminé socialement, du point de vue de la production. En tant que valeur d’usage, il se confond avec les conditions objectives du travail; en tant que valeur d’échange, il se confond avec le temps de travail général objectivé, ou bien avec l’argent : oui des choses immédiatement matérielles, mais qui s’opposent à l’ouvrier et qui le dominent en tant que capital. Et cela c’est le rapport capitaliste le plus simple qui offre le moins de difficultés à être compris: c’en est l’aspect formel et général, justement celui que même un philosophe est capable de comprendre. Le capital devient “ un être beaucoup plus mystérieux ”, au cours du processus historique qui vient tout de suite après: “ lorsque les formes du travail développé socialement (elles aussi) – la coopération, la manufacture (comme forme de division du travail), la fabrique (comme forme de travail social qui prend pour base matérielle de son organisation, les machines) – se présentent (sich darstellen) comme des formes de développement du capital, et par conséquent lorsque les forces productives du travail qui se trouvent développées par ces formes de travail social, y compris, donc la science et les forces de la nature se présentent comme forces productives du capital ”. De sorte que l’unité réalisée dans la coopération, la combinaison dans la division du travail, l’emploi des agents naturels et de la science, l’organisation des machines en vue de la production, tout ce qui constitue désormais les conditions pleinement sociales du travail, s’opposent aux ouvriers, les dominent de façon étrangère et objective comme des fonctions du capital et, partant, du capitaliste. “ Les formes (formen) sociales de leur propre travail, ou les formes de leur propre travail social, constituent des rapports formés de façon totalement indépendante des ouvriers pris isolément; en tant qu’ils sont subsumés sous le capital, les ouvriers deviennent des éléments de ces formations (Bildungen) sociales, mais ces formations sociales ne leur appartiennent pas. Car celles-ci s’opposent à eux comme des figures (Gestalten) du capital lui-même, comme des combinaisons qui, à la différence de leur capacité de travail prise isolément, appartiennent au capital, en sont issues et y sont incorporées. ” Au cours de ce processus historique interne au capitalisme, ce ne sont plus seulement les simples conditions objectives du travail qui se dressent face aux ouvriers et contre eux, se sont les “ caractéristiques sociales du travail ”, elles-mêmes plus complexes, qui le font aussi, “ comme si elles avaient été capitalisées (kapitalisiert) pour ainsi dire ” : en moyens d’exploiter le travail social, en moyen social de s’approprier de la plus-value. “ Ainsi le développement des forces productives sociales du travail, tout comme ses conditions se présentent (erscheinen) comme étant le fait du capital (Tat des Kapitals), vis-à-vis desquels, non seulement l’ouvrier adopte individuellement un comportement passif (passiv verhält), mais qui se font tous contre lui. ” A ce stade nous avons donc, d’un côté, les forces productives sociales du travail comme faits du capital; de l’autre, et s’opposant à elles, le comportement passif de l’ouvrier individuel: il y a là une condition de la lutte de classe que nul ne saurait ignorer pas même les esprits impartiaux qui vouent un culte aux sciences sociales.

Un problème d’une particulière importance se pose. La force productive du travail – en tant que force sociale introduite dans le procès de production – ne se confond-t-elle pas avec la classe ouvrière, quand celle-ci est arrivée à un stade de développement assez avancé ? Dans ce cas, que veut-on dire lorsqu’on dit que cette force appartient au capital ? Veut-on dire peut-être que les ouvriers, en tant que classe, sont non seulement introduits dans le procès de production du capital, mais immédiatement incorporées dans le capital lui-même comme rapport de production ? La classe ouvrière deviendrait-elle donc une fonction du capital dès qu’elle commence à se faire classe ouvrière ? Si l’on suit jusqu’au bout la recherche de Marx sur ce sujet, il semble que toutes les conditions de production – et au premier chef la force sociale du travail productif – soient devenues propriété du capital, et que ne subsiste en dehors de lui, comme propriété irréductible de l’ouvrier individuel, que la seule force de travail “ prise isolément ”. En tant que classe, les ouvriers concluent désormais avec les capitalistes, en tant que classe, un contrat portant sur la valeur et le prix de la force de travail individuelle. Le précédent rapport d’achat/vente, de cette marchandise particulière, se présente désormais comme accompli par des classes sociales, ou plutôt par les institutions qui les représentent. L’ordre rationnel des conflits institutionnalisés se substitue au désordre irrationnel de la lutte de classes. Le moment de la négociation collective du contrat devient l’unique occasion de lutte; le syndicat, le stade suprême de l’organisation. Et pour autant que l’on puisse conclure, c’est là tout. Il serait trop facile de répondre en disant: ce sont là les apparences, et ce qui apparaît est le contraire de ce qui est. Nous avons décidé de ne plus nous amuser au jeu des apparences. Certes, les fonctionnaires “ intellectuels ” du capital, qui ont pour profession de faire des “ recherches sociales ”, chargent ces processus d’idéologie en même temps qu’ils les exposent. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’ils tirent ces apparences idéologiques de leurs cervelles vides; on ne les voit s’attacher qu’aux phénomènes réels mais isolés, en raison de ce qu’ils examinent le procès dans son ensemble non seulement d’un point de vue capitaliste, mais aussi en voulant “ défendre ” le point de vue capitaliste, et cela de façon nécessairement idéologique. De ce point de vue, pour ce qui concerne le procès dans sa totalité, la différence ne se situe pas entre ce qui apparaît et ce qui est, mais entre les différentes composantes et les divers moments de la même réalité sociale. Ainsi l’apparence idéologique ne se borne pas à remplir son rôle dans le rapport social. Elle est le rapport social lui-même tel qu’il apparaît au capitaliste. Ainsi celui-ci se présente après, face à l’ouvrier tel qu’il apparaît au capitaliste. C’est du point de vue du premier que le processus est renversé. Ce mode de se présenter, de se mettre en avant, et de s’opposer à l’ouvrier, que possède le rapport, constitue toujours une donnée bien réelle, et n’est presque jamais un phénomène en apparence. Il faut donc partir de la façon dont ce rapport se présente réellement, si l’on veut le détruire et non pas seulement le connaître. De là, la légère ambiguïté qui existe dans l’utilisation marxienne du verbe erscheinen : on ne peut le traduire par apparaître que rarement, et seulement dans certains cas où il est fait référence au point de vue capitaliste; la plupart du temps, et toujours lorsqu’il se réfère au point de vue ouvrier de Marx, il faut le traduire par: se présenter, dans un sens très voisin du verbe être. Nous savons bien que “ l’idéologie ” traduit aussi cette volonté bourgeoise de faire apparaître le rapport capitaliste d’une certaine façon aux ouvriers. Mais nous avons tendance à sous-évaluer délibérément ce facteur pour n’offrir à personne d’échappatoire dans la psychologie du comportement et pour être plus précis afin de ne risquer un pied sur le terrain glissant de “ la conscience de classe ”.

L’ouvrier qui se trouve en dehors du capital en tant que force de travail individuelle; les ouvriers qui se trouvent à l’intérieur du capital en tant que classe sociale: il ne s’agit pas là d’une fausse apparence, ni de se livrer à l’exercice de la critique sur ce terrain; il s’agit plutôt d’une dure réalité à laquelle doit se mesurer le besoin d’organisation. En effet l’antagonisme ne se situe pas dans la figure de l’ouvrier libre, pris isolément, mais dans la présence massive de la classe ouvrière à l’intérieur du capital, obligée à se battre contre son ennemi dans sa totalité, en tant que composante de celui-ci. Mais pour s’en convaincre et examiner de plus près ce que cela comporte dans la pratique, il faut répondre à la question posée plus haut. Et avant tout à celle-ci : A quel stade de développement de la classe ouvrière, la force productive sociale du travail, ou bien la force sociale du travail productif, s’identifie-t-elle ? A partir de quel stade la classe ouvrière s’évanouit-elle comme réalité de fait ? ou bien y a-t-ilquelque chose de cette réalité qui échappe à un tel concept ? Il nous faut donc réattaquer rapidement l’un des filons de la recherche de Marx que nous avions volontairement laissé de côté: celui qui avait trait d’emblée aux mouvements directement politiques des ouvriers, c’est-à-dire à la définition de la classe ouvrière comme force subversive du système capitaliste, comme pouvoir révolutionnaire. La thèse que nous soutiendrons est que cette définition a précédé chez Marx toutes les recherches qu’il a entreprises après sur le travail, sur la force de travail, sur la valeur et donc sur le capital, et en a constitué l’anticipation. En tant que le prolétariat s’identifie par Marx au vendeur de la force de travail, le concept de “ classe du prolétariat ” représente sa découverte originale. Peu importe l’origine philologique du terme, certes très équivoque du point de vue idéologique, et par conséquent étrangère au point de vue scientifique marxien. Ce qui nous intéresse c’est le fait politique suivant: les définitions marxiennes les plus grossières du prolétariat, de son contenu politique, de ses besoins pratiques de sa fonction destructrice au sein de la société bourgeoise, précèdent de beaucoup les analyses raffinées des catégories abstraites qui leur correspondent, et que les sources classiques déposeront sur la table de travail de Marx. Celui-ci ne part pas de “ la critique de l’économie politique ”, quand bien même cette dernière serait comprise comme une critique du capitalisme. Il débouche sur celle-ci et passe par celle-ci, en étant parti d’une tentative de théorie de la révolution. Au départ il n’y a rien d’autre qu’un choix, élémentaire dans sa violence, et violent dans son élémentarité, de s’opposer au monde de la société bourgeoise dans son ensemble, en étant animé d’une haine de classe mortelle à son égard. Ce qui constitue la forme de science ouvrière de Marx la plus simple demeurera ensuite, en tout cas devait demeurer et le doit encore, la forme générale de cette science dans tous ses développements. Nous retrouvons là l’explication d’un fait qui a occasionné quelques difficultés pour la pensée marxiste, et a abouti à des retards dangereux dans le développement de l’analyse, mais qui en revanche a éloigné et continue d’éloigner encore de Marx la peste petite-bourgeoise des philistins: bref le fait qu’au milieu des analyses plus développées du Capital, lorsque sa pensée avait atteint sa maturité, on retombe sur les définitions les plus élémentaires de la classe ouvrière comme prolétariat, et par conséquent un jugement tout pragmatique sur sa formation historique. Il est indubitable que pour ce qui regarde l’analyse de la classe ouvrière, le point de vue de Marx n’est pas parvenu à développer la science ouvrière de sa forme élémentaire à sa forme générale, de façon à y faire rentrer tous les passages qui ont eu lieu dans le passé, ainsi que des jugements d’ensemble qui permettent d’embrasser les besoins de la lutte présente, un présent qui doit être projeté à son tour entièrement vers le futur. Et que l’on ne dise pas: le niveau de développement historique de la classe ouvrière ne pouvait pas en offrir davantage à Marx. Qu’on ne le dise pas, car, dans ce cas, on devrait dire la même chose pour le développement du capital: pourtant sur ce sujet, il y a des fragments magistraux qui anticipent sur des décennies d’histoire future. Dans cette caractérisation, disons prolétaire, de la classe ouvrière, que Marx lui attribue en permanence au niveau politique, nous voyons un manque de médiation entre le point de départ théorique correct – la haine de classe à l’égard de la société dans son ensemble – et les articulations successives de l’activité pratique dans l’objectif concret de la révolution. C’est dans ce défaut de l’activité politique directe de Marx, qui n’a jamais approché, fût-ce de loin, le niveau de sa recherche, que réside – selon nous la source pratique de certaines de ses erreurs d’analyse: il suffit de penser au chapitre sur l’accumulation primitive, qui traitait de la formation du prolétariat; aux lois sur la paupérisation qui devait traiter du développement de la classe ouvrière. L’erreur ne tient pas à l’absence d’une analyse scientifique objective sérieuse de la part du chercheur, mais d’un manque de prévision pratique à long terme de la part du politique. Le chassé-croisé se situe de nouveau entre la tactique et la stratégie, entre la théorie et la politique. Chez Marx, la distinction entre ces deux moments est rarement tracée clairement. Il voulait démontrer que même en présence d’un développement le plus fantastique du capital, la division en classe, l’opposition de classe, entre deux classes, restait celle des débuts du point de vue politique, exactement celle qui avait fondé le rapport de production capitaliste. Face aux processus de socialisation du capital dont il avait eu l’intuition géniale, il ne trouvait rien de mieux que l’exaspération d’une prolétarisation brutale de la force de travail ouvrière, comme seule antithèse inabsorbable par le système. Au lieu de développer politiquement le concept de classe ouvrière, il essayait continuellement de le reconduire à ses origines historiques. Si les ouvriers se trouvaient incorporés au capital, en tant que travail productif, et si les prolétaires, en tant que vendeurs de force de travail, continuaient eux à s’opposer au capital, il n’existait pas pour la révolution d’autre voie politique que celle de précipiter de nouveau la classe ouvrière dans les bras du prolétariat: il fallait donc forcer dans ce sens l’analyse historique ainsi que la prévision scientifique. La façon de procéder est juste. L’erreur réside dans le contenu. Mais cette erreur de contenu est entièrement due à une participation trop passionnée aux événements trop directs de la lutte de classe. Alors nous ne nous sentons pas le courage de la condamner. Lorsque le prolétariat parisien applaudit, dans les rues au printemps 48, les sous-prolétaires de la ville, revêtus de l’uniforme de gardes mobiles, les prenant pour ses propres combattants d’avant-garde, Marx fait le commentaire suivant: l’erreur était pardonnable.

A qui pose alors la question: pourquoi Marx encore ? nous répondons: pour deux raisons. Tout d’abord, et de façon générale, parce que Marx ne fait qu’un avec le point de vue de la science ouvrière. Ensuite, et plus spécifiquement, parce que sur le thème du travail, de la force de travail, de la classe ouvrière, le cheminement interne de l’œuvre de Marx constitue le cheminement historique lui-même qu’a emprunté le problème pour se développer. En premier lieu le prolétariat, puis la force de travail; d’abord les ouvriers politiquement comme classe, puis la catégorie économique comme articulation de la production; d’abord la classe qui se bat, puis la fonction du capital. Dans la mesure où elle se présente d’emblée comme une alternative de pouvoir au système du capital, la classe ouvrière est née politiquement; sa croissance a été économique dans la mesure où elle s’est trouvée nécessairement introduite dans les mécanismes de la production et de la reproduction de ce système; dans ces conditions elle doit organiser son propre développement de façon révolutionnaire, de façon à faire sauter en même temps le système dont elle fait partie. Il a fallu que ce soit Cassirer qui explique que le critère de vérité du marxisme réside dans son résultat historique, c’est-à-dire dans la révolution comme fait réel et non comme idée. Après Marx – dit Lénine – même parmi les marxistes, personne ne l’a compris. De la théorie de la révolution à la critique du capitalisme, et de cette dernière à la révolution en acte – bref le chemin de Marx complété par celui de Lénine –, tel sera donc celui que nous referons aussi sur le thème spécifique que nous traitons. Si nous sommes partis du second moment dans notre analyse, tout le monde aura compris que le premier en constituait déjà le présupposé : non pas comme un programme idéologique, mais comme une prévision politique. Pour nous aussi la théorie de la révolution est contenue entièrement dans la définition politique de la classe ouvrière. Une idée si simple que les marxistes d’aujourd’hui ne l’ont pas encore comprise. Pourtant c’est sans doute là la première découverte fondamentale de “ leur ” jeune Marx.

NOTES

1. Théories de la Plus-value, I, chap. IV. cf. Pléiade, t. II, 387, encore que le manuscrit soit ici réuni avec: Résultats et Appendices, cf. Werke vol. 26, pp. 365-388.
2. Grundrisse. Ed. Anthropos, t. I, p 253. Suite de la note de la page 252.
3. Lettre à Engels, 7 mars 1877. Cf Lettres sur le Capital, Ed. Soc. p. 283.
4. Théories de la Plus-value, I, Appendice, 12.
5. dunamei en puissance (par opposition à: en acte). (N.D. T.).
6. Grundrisse, Anthropos, t. I, p. 472.
7. Cf. Werke, vol. 6, p. 409.
8. Grundrisse, voir Anthropos, I, p. 475. La traduction de Dangeville, aboutit à un contresens. Ce dernier traduit en effet: “ Le capital implique donc le capitaliste ”, ce qui aboutit à la même erreur qu’Engels. Il faut traduire : “ Dans le concept du capital, se trouve donc contenu le capitaliste. ” Cf. d’ailleurs l’excellente traduction anglaise de Martin Nicolaus, Pelican, Marx Library, Penguin Book, 1973, p. 512, Grundrisse, Foundations of the Critique of Political Economy, (Rough Draft). Le capitaliste est donc contenu virtuellement conceptuellement et historiquement, mais selon une histoire qui possède un développement. Sans quoi il est impossible de comprendre la genèse différenciée du rapport de classe, ainsi que son antériorité par rapport au rapport de capital. (N.D.T.)
9. Grundrisse, Anthropos, ibidem, même remarque que pour la note (8).
10. Ibidem, p. 480. Voir de nouveau notre note 28 du chapitre. “ Le Plan du Capital ”.
11. Ibidem, p. 460.
12. La simplice sussunzione formale del lavoro sotto le condizioni capitalistiche di produzione. Ici comme ailleurs l’italien de Tronti est fidèle à l’allemand de Marx, qui est: Formelle Subsumption der Arbeit unter das Kapital comme par exemple dans le manuscrit Formelle und reale Subsumption der Arbeit unter das Kapital (voir aussi Pléiade, t. II, p. 365). La traduction française, revue par Marx, il est vrai, adopte la traduction: Subordination formelle et réelle du travail au capital. On traduit parfois: soumission. Dans tous les cas on masque l’opération précise et parfaitement expliquée par Tronti dans ce chapitre : à savoir la réunion dans une unité de deux parties opposées: travail, et conditions du travail, le maintien de leur opposition au sein de cette unité, ainsi que le dépassement de cette opposition, qui est aussi la soumission du travail sous le capital en soi, qui va devenir par cette soumission capital au plein sens du terme. C’est pourquoi on a traduit d’abord dans les pages précédentes réuni sous la domination; mais le terme le plus correct marxiennement est : subsomption sous. On y recourra désormais. Est-ce aussi un hasard si le terme le plus approprié est le terme hégélien de la dialectique dont le propre est de subsumer sous une nouvelle détermination, les déterminations opposées, tout en conservant l’opposition. Contrairement à ce que l’on a dit, la dialectique hégélienne décrit ce qui est, à condition que les scrupules universitaires n’empêchent pas de voir quel est l’objet qui s’impose à Hegel et qui transparaît dans sa description. Marx est le seul à avoir pris la dialectique hégélienne au sérieux.
13. Théories sur la Plus-value, I, Appendice, 12.