Un écrivain antillais répond à Finkielkraut

28 avril 2006 Depuis quelques semaines, le philosophe Alain Finkielkraut se répand dans
tous les médias, en particulier sur les radios juives, pour stigmatiser les
Antillais, en particulier les Martiniquais, au motif que ces derniers
seraient tout à la fois des « assistés » et des anti-sémites, adeptes de
Louis Farakhan.
Mieux (ou pire) : la créolité serait une idéologie haineuse distillant un
discours anti-blanc et francophobe. Profitant des différents procès intentés
à l’humoriste Dieudonné et des bagarres provoquées par des « casseurs noirs
», venus des banlieues, à l’encontre des « lycéens blancs et juifs » lors
des dernières manifestations contre la loi Fillon, il enfonce le clou en
lançant une pétition nationale qui se révèle être un véritable appel à la
haine anti-Noirs, un manifeste de ce qu’on pourrait appeler la «
mélanophobie ».

Sans doute Alain Fienkielkraut ignore-t-il ce qu’est exactement la
Martinique (à moins qu’il ne feigne de l’ignorer). Pour sa gouverne et celle
de ceux qui le soutiennent dans sa croisade anti-nègre, il me semble
important de rappeler un certain nombre de faits historiques : –

En 1635, les Français débarquent dans une île peuplée depuis des millénaires
par les Caraïbes, île que ces derniers nommaient « Matinino » ou «
Jouanakaéra ». En moins de trente ans, ils massacrent ceux-ci jusqu’au
dernier, continuant ainsi le génocide des Amérindiens entamé avant eux par
les Espagnols et les Portugais. – Vers 1660, et cela jusqu’en 1830, ils
importent des centaines de milliers d’Africains qu’ils transforment en
esclaves dans des plantations de canne à sucre lesquelles contribueront
pendant trois siècles à faire la fortune des ports de Bordeaux, Nantes, La
Rochelle etc., et plus généralement de la France, participant ainsi, aux
côtés des autres puissances européennes, à l’esclavage des Nègres. –

En 1853, l’esclavage aboli car désormais non rentable, ils importent, et
cela jusqu’en 1880, des dizaines de milliers d’Hindous du Sud de l’Inde
qu’ils installent sur les plantations, en partie désertées par les anciens
esclaves noirs, et leur imposent un système d’asservissement et de travail
forcé qui n’a rien à envier à l’esclavage. – En 1960, l’Etat français crée
le BUMIDOM (Bureau des Migrations des Départements d’Outre-Mer) et importe
des dizaines de milliers de postiers, filles de salles et infirmières,
ouvriers d’usine et autres agents de police antillais qui, aux côtés des
travailleurs immigrés maghrébins, contribueront pour une large part à ce
qu’il est convenu d’appeler les « trente glorieuses ».

Telle est, en raccourci, l’histoire de la Martinique.

On est loin des plages de sable blanc, des cocotiers et des belles « doudous
», n’est-ce pas ? Mais sans doute est-il bon de rappeler deux autres points
à Alain Fienkielkraut : – A l’abolition de l’esclavage des Noirs (1848), pas
un arpent de terre, pas un sou de dédommagement n’a été accordé aux anciens
esclaves lesquels n’avaient d’autre ressource que de défricher les mornes
(collines) de nos îles pour tenter de survivre grâce à des jardins créoles
ou de retourner travailler, en tant qu’ouvriers agricoles sous-payés, sur
les mêmes plantations où leurs ancêtres et eux avaient été réduits en
esclavage.

Même aux Etats-Unis, accusés pourtant d’être, dans le Sud profond
(Mississipi, Alabama etc.), un enfer pour les Nègres, l’Etat s’est fait un
devoir d’accorder à chaque ancien esclave « twenty-two acres and a mule »
(vingt-deux acres de terre et un mulet). Ou en tout cas avait au moins
promis de le faire. Cette formule anglaise est d’ailleurs, très
symboliquement, le nom de la compagnie cinématographique du cinéaste noir
américain Spike Lee.

Aux Antilles, une fois les chaînes ôtées, le nègre s’est retrouvé Gros-Jean
comme devant. – Pas rancunier pour deux sous, le Nègre antillais a participé
à toutes les guerres qu’a lancé ou qu’a subi la France : guerre de conquête
du Mexique en1860 au cours de laquelle le « bataillon créole », de son nom
officiel, fit preuve d’une bravoure extrême comme le reconnurent elles-mêmes
les autorités militaires françaises ; guerre de 1870 contre l’Allemagne ;
guerre de 14-18 au cours de laquelle de nombreux soldats martiniquais furent
décorés pour leur vaillance lors de la fameuse bataille des Dardanelles ;
guerre de 39-45 au cours de laquelle 8.000 volontaires Martiniquais et
Guadeloupéens gagnèrent, au péril de leur vie, les îles anglaises voisines
d’où ils purent rejoindre les Forces Françaises Libres du Général De Gaulle
et participer ainsi aux combats, alors même que nos îles étaient dirigées
par deux gouverneurs vychistes, les amiraux Robert et Sorin ; guerre
d’Indochine où périrent de nombreux Antillais (notamment à Dien Bien Phu) ;
guerre d’Algérie au cours de laquelle, pour un Frantz Fanon, un Daniel
Boukman ou un Sonny Rupaire qui rallièrent le FLN, des centaines de soldats
antillais participèrent sans état d’âme à cette « sale guerre » ; guerre du
Tchad dans les années 80 etc. etc.

Alors, anti-blancs et francophobes les Martiniquais ? Assistés les Antillais
alors que pendant trois siècles, ils ont travaillé sans salaire, sous le
fouet et le crachat, pour enrichir et des planteurs blancs et l’Etat
français ? Que pèsent, en effet, ces cinquante dernières années de «
départementalisation » et de juste remboursement de la dette de l’esclavage
face à ces trois siècles d’exploitation sans merci ? Sans doute faudrait-il
aussi rappeler à Alain Finkielkraut qu’au XVIIIè siècle, la France faisait
les trois-quarts de son commerce extérieur avec Saint-Domingue (devenue
Haïti), la Martinique et la Guadeloupe et qu’entre ces « quelques arpents de
neige du Canada » comme l’écrivait Voltaire et les Antilles, elle n’hésita
pas une seconde. Aux Anglais, le Canada peu rentable à l’époque (d’où le
lâche abandon des Canadiens français, subitement redécouverts par De Gaulle
en 1960).

Aux Français, les riches terres à sucre de canne, café, tabac et cacao des
Antilles. Toute personne qui fait fi des données historiques et
sociologiques présentées plus haut (et je n’ai même pas parlé de l’idéologie
raciste et anti-nègre qui a sévi dans nos pays pendant trois siècles !)
ferait preuve soit de malhonnêteté intellectuelle soit d’ignorance. Je
préfère accorder le bénéfice du doute à Alain Finkielkraut et croire qu’il
ignorait tout cela avant de traiter les Antillais d’assistés.

Mais venons-en maintenant à la question de l’anti-sémitisme des Antillais.
Et là, que l’on me permette d’énoncer une vérité d’évidence : la Shoah est
un crime occidental ! Comme l’a été le génocide des Amérindiens, comme l’a
été l’esclavage des Noirs, comme l’a été la déportation des Hindous, comme
l’a été l’extermination des Aborigènes australiens etc. Le terme de « crime
contre l’humanité » est une hypocrisie. Un faux-semblant. Une imposture.

En effet, quand un individu commet un crime, personne ne songerait à taire
son nom. Thierry Paulin (Antillais), Guy Georges (métis de Noir américain et
de Français) et Patrice Allègre (Français) sont des « serial killers ». Fort
bien. Mais alors qu’on m’explique pourquoi, quand il s’agit d’un crime
commis par un peuple, un état ou une civilisation bien particulière, on
s’acharne à en dissimuler le nom ? Pourquoi ? Non, monsieur Fienkielkraut,
si la Shoah est bien une abomination, elle n’a été mise en oeuvre, ni par
les Nègres, ni par les Amérindiens, ni par les Chinois, ni par les Hindous,
ni par les Arabes.

Elle a été mise en ouvre par l’Occident. Ce même Occident qui n’a cessé de
pourrir la vie des Juifs depuis 2.000 ans. Citons : – Destruction du Temple
de Jérusalem par les Romains en l’an 70 et dispersion du peuple Juif. –
Inquisition au Moyen-âge par les Espagnols. – Pogroms au XIXè siècle par les
Russes et les Polonais. – Chambres à gaz par les Allemands au XXè siècle. –
Rafle du Vel d’Hiv’ par les Français au même siècle etc. etc.

Et puis, deux petites précisions à nouveau et là, Alain Fienkielkraut ne
peut feindre l’ignorance : – « Le Protocole des Sages de Sion » n’a été
rédigé ni en hindi, ni an quechua, ni en swahili, ni en chinois, ni en
arabe. C’est un faux grossier, un chef d’oeuvre d’anti-sémitisme, concocté
par la police tsariste et écrit en russe, langue européenne si je ne
m’abuse. –

Ce ne sont pas les Juifs vivant dans les pays arabes, les Séfarades, qui ont
dû fuir comme des dératés pour s’en aller construire un état où ils seraient
enfin libres mais bien les Juifs d’Europe, les Ashkénazes, parce qu’ils
avaient compris qu’il ne pouvaient plus vivre sur ce continent. Quand la
France arrive, par exemple, en Algérie, en 1830, elle découvre trois
populations vivant en relative harmonie, les Arabes, les Berbères et les
Juifs. Certes, en terre musulmane, le Juif avait un statut inférieur, dit «
de protégé » car peuple du Livre, mais on n’a jamais entendu parler, ni au
Maroc, ni en Tunisie, ni au Yémen d’entreprise scientifiquement élaborée
d’extermination du peuple juif. Ma question à Alain Fienkielkraut est donc
simple, naïve même :

Pourquoi après avoir subi tant d’avanies de la part de l’Occident vous
considérez-vous quand même comme des Occidentaux ? Pourquoi un ministre des
affaires étrangères d’Israël s’est-il permis de déclarer récemment : «Nous
autres, Occidentaux, nous ne nous entendrons jamais avec les Arabes car ce
sont des barbares ». Toute la presse bien-pensante d’Europe s’est émue du
mot « barbares ». Moi, ce qui m’a choqué par contre, c’est le terme «
Occidentaux ».

Comment, monsieur Finkielkraut, peut-on se réclamer de l’Occident après
avoir subi l’Inquisition, les pogroms, les chambres à gaz et la rafle du Vel
d’Hiv’ ?

Oui, comment ? Quand vous aurez répondu à cette question, le vrai débat
pourra commencer. Ceci dit, il ne s’agit pas pour moi de diaboliser
l’Occident.

C’est, paradoxalement, le continent de tous les extrémismes : extrémisme
dans la violence (génocide, esclavage, Shoah) ; extrémisme dans la
générosité (comparons, par exemple, la formidable mobilisation européenne à
l’occasion du tsunami en Asie du Sud-Est et les centaines de millions
d’euros d’aide récoltés à cette occasion avec l’inertie scandaleuse des
riches royaumes et émirats arabes où, pourtant, travaillent comme serviteurs
des dizaines de milliers de travailleurs émigrés indonésiens). L’Occident
est capable du meilleur et du pire. Il est inégalable dans le meilleur et
dans le pire. Un ultime point tout de même : quand vous déclarez, sur Radio
Communauté Juive, que nous détesterions Israël «parce que ce n’est pas un
pays métissé », je préfère croire que vous voulez rire. Quel pays est plus
multiculturel et plus multilingue qu’Israël avec ses blonds aux yeux bleus
russophones, ses Noirs d’Ethiopie (Falashas) parlant l’amharique, ses
Séfarades au type sémite et souvent arabophones et même ses Juifs indiens et
chinois, sans même parler du million d’Arabes israéliens ?

Confiant Raphaël

Né en 1951 au Lorrain (Martinique), il est l’auteur de plusieurs romans en langue créole ( {Bitako-a} , 1985, {Kod Yanm}, 1985 etc.) et en langue française ( {Le Nègre et l’Amiral}, 1988, {Eau de Café}, 1991, {La Vierge du Grand Retour}, 1993, {La Panse du chacal}, 2004 etc.). Essayiste, il a publié, en collaboration avec Patrick Chamoiseau, une étude panoramique de la littérature antillaise, {Lettres créoles} , 1991, ainsi qu’une analyse critique du parcours intellectuel et politique d’Aimé Césaire : {Aimé Césaire. Une traversée paradoxale du siècle}, 1992. Militant culturel et politique, il a été président de l’association « Bannzil Kréyol-Matinik » (Association pan-créole de défense de la langue et de la culture créoles), membre-fondateur de l’ASSAUPAMAR (Association pour la protection de l’environnement de la Martinique) et du MODEMAS (Mouvement des Démocrates et Écologistes pour la Souveraineté). Il est actuellement maître de conférences en langues et cultures créoles à l’Université des Antilles et de la Guyane.