Ville occupée

Sur le pouvoir destituant à Buenos Aires

Les manifestations politiques sont à l’ordre du jour dans les rues en Argentine depuis la rébellion populaire des cacerolazos[1] qui, en décembre 2001, a mis un terme à la crainte qu’inspiraient les institutions du pouvoir. Depuis, ni les partis politiques, ni les syndicats, ni l’Église, ni même les militaires ne sont capables de freiner la vague de protestations sociales qui ne cesse d’assiéger les gouvernants. L’événement constituant laisse ouvert depuis six ans tout un horizon de possibilités démocratiques, alors même que les institutions représentatives commencent à retrouver une certaine stabilité[2]. Ceux qui gouvernent aujourd’hui l’Argentine vivent dans le doute permanent de savoir comment et dans quelles circonstances ils pourront être destitués par la multitude qui, chaque jour, tient à affirmer sa puissance en devenir. Voyons donc ce qui se passe lors d’une journée quelconque à Buenos Aires.

Le quartier de la Place de Mai

Les rues sont fermées aux alentours de la place historique, la Place de Mai, au centre de la ville. Depuis trois jours, plusieurs collectifs de piqueteros[3] campent pour revendiquer une augmentation des «salaires sociaux». Certains partis de gauche (trotskistes) assistent à la manifestation afin de tirer profit du mouvement, tandis que le gouvernement réagit, tout au plus, en traitant les manifestants de militants politiques.

Avant d’installer leur campement, les piqueteros avaient déjà interrompu les principales voies d’accès de la ville pour attirer l’attention sur leurs revendications. Certains s’énervent de ces blocages, mais la légitimité de la lutte piquetera des chômeurs et des précaires rend délicate toute forme d’action répressive. Il y a néanmoins une grande bataille sur la légitimité de cette lutte. Les principaux médias essaient de démoraliser le mouvement en inventant des faits de corruption, des divisions internes et des contreparties obligatoires qui seraient exigées des bénéficiaires des plans sociaux par les organisations. D’autres accusent les piqueteros de connivence avec le gouvernement. Ce dernier se défend, de son côté, en disant qu’il ne peut y avoir de piqueteros en Argentine avec un taux de chômage inférieur à 10%. Or, même si le gouvernement joue une alliance politique avec une partie du mouvement, une autre partie des piqueteros (ceux qui sont justement en train de manifester sur la Place de Mai) résiste aux pratiques de contrôle que l’appareil d’État cherche à lui imposer.

Il y a ici une ambiguïté qui doit être explicitée. Une partie des organisations que l’on appelle piqueteras s’aligne sur le gouvernement Kirchner, qui a toujours montré une certaine perméabilité à ses luttes et demandes. Une autre partie, plus combative et plus structurée en termes d’idéologie, persiste à interpeller le gouvernement sur sa politique économique et sociale. C’est ce dernier groupe, ceux que l’on appelle les «durs», qui se trouve aujourd’hui sur la Place de Mai. Cependant, au-delà des alignements politiques et des choix de participation, il y a une continuité (et non pas une fracture) du mouvement piquetero, qui se définit par ses luttes contre la précarité et la situation de chômage structurel, et par l’extension de l’aide sociale aux populations les plus démunies.

La situation de la ville empire et les piqueteros ne cessent pas de s’agiter. Tout en maintenant leur campement, un groupe se dirige vers les Tribunales pour protester contre les poursuites judiciaires envers leurs compagnons de lutte. Dans le même mouvement, les piqueteros défilent aussi pour appuyer une grève à l’hôpital Garraham. La grève vise l’amélioration des conditions de fonctionnement et l’augmentation des salaires dans un hôpital public chargé des services maternité et pédiatrie les plus importants du pays. C’est ici que se rend la moitié de la population du grand Buenos Aires, d’où viennent la plupart des piqueteros, le territoire où la pauvreté et la précarité du travail sont les plus dures.

Le campement de la Place de Mai n’a rien de solennel et ressemblerait plutôt, par moments, à une fête mélangeant musique populaire, plats typiques et danses folkloriques. À d’autres instants, c’est la détente, avec match de football improvisé. Ainsi passe le temps de la manifestation, entre fête et mouvement. Comme dans la Zone autonome temporaire (TAZ) d’Hakim Bey ou dans les camps nomades du désert dont parlaient Gilles Deleuze et Félix Guattari, c’est une culture festive qui définit une manière d’être ensemble, de construire un commun.

Ce même 15 novembre, une autre manifestation se tient sur la Place de Mai. Les anciens combattants des îles Malouines demandent l’augmentation de leurs allocations et de leur protection sociale, tout en s’opposant au décret qui intègre parmi les bénéficiaires des pensions de guerre les membres de l’Armée qui ont pratiqué la torture pendant la dictature militaire, de même que ceux qui ont été considérés indignes au moment des combats. Officiellement, 649 soldats sont morts au combat et 452 se sont suicidés au cours des années suivantes. Paradoxalement, la question des Malouines reste une plaie ouverte chez bon nombre d’Argentins, piqueteros ou non. Le 2 avril est un jour férié de commémoration, au niveau national, de l’invasion militaire de 1982, et le thème de la souveraineté sur les îles constitue, pour tous les gouvernements, l’un des passages obligés en matière de politique étrangère.

De manière très ambiguë, on a fêté la même année l’invasion militaire et la répudiation de la dictature. Une autre manifestation, celle des Jovens Pesquisadores Precarizados, avance par l’Avenue Rivadavia. Ces jeunes chercheurs précaires, tous boursiers d’institutions scientifiques, luttent pour l’accès à la protection sociale. La plupart des boursiers (40% de l’ensemble des chercheurs du Conicet, principale institution scientifique du pays) commencent leur formation sans aucun statut. Ils remettent ainsi en question les mécanismes selon lesquels les structures bureaucratiques de ces institutions, toujours commandées par des chercheurs statutaires, définissent les politiques scientifiques.

La singularité de tous ces mouvements s’affirme dans l’ouverture d’un événement constituant qui se prolonge jusqu’à nos jours. La subjectivité de ce nouveau type de protestation prend d’assaut les rues de la ville. Il suffit d’un minimum d’organisation pour exprimer les revendications qui paraissent s’adresser à l’État mais qui s’adressent, en fait, à la société. Albert O. Hirschman (1970) analyse l’équilibre toujours instable entre les deux formes de contestation – exit et voice –, et démontre qu’il est salutaire qu’il en soit ainsi. Tandis que l’option exit établit les conditions de participation (ou de retrait), l’option voice garantit l’expression du malaise et de l’exigence de changement. En Argentine, cependant, l’option exit signifie plutôt la destitution, ce qui constitue pour les pouvoirs publics l’alternative d’une multitude extrêmement dangereuse.

« No a las papeleras ! » (Non aux usines à papier !)

Les gens réunis en assemblée populaire dans la petite ville de province de Gualeguaychú, à la frontière avec l’Uruguay, font parfois partie, malgré la distance vis-à-vis de Buenos Aires, de l’ensemble des mouvements qui agitent la ville et le pays. Ces assemblées ont pour origine la décision de l’Uruguay d’autoriser, avec l’accord en 2002 de la Banque mondiale, l’installation de deux usines de cellulose, finlandaise et espagnole, sur les bords du fleuve Uruguay, en frontière de l’Argentine. La population de Gualeguaychú s’est mobilisée contre la gravité des risques environnementaux pour les villes riveraines et le fleuve, ressource naturelle commune aux deux pays.

Aux côtés de Gualeguaychú, les habitants des deux autres villes riveraines se sont mobilisés en assemblées pour déterminer ensemble les actions à mener face au refus du gouvernement uruguayen, au nom du droit à la souveraineté, de débattre des effets environnementaux des projets. Au-delà des fortes manifestations qui se sont tenues à plusieurs reprises dans ces villes et de la surprenante mise en scène, mondialement médiatisée, de la danseuse et écologiste Evangelina Carrozzo lors de la réunion des présidents européens et latino-américains de Vienne en mai 2006, la forme la plus radicale de protestation a été celle des «blocages» de la circulation sur les ponts. Les répercussions sont gigantesques sur l’économie de l’Uruguay et sur le processus d’intégration régionale. Après plusieurs échecs des médiations institutionnelles internationales, le roi d’Espagne a été reconnu comme médiateur par les deux pays, sans qu’une solution ait encore été trouvée à ce jour.

L’expérience des assemblées populaires de Gualeguaychú soulève trois aspects importants. Le premier concerne l’organisation même de la forme assemblée. Convocations et réunions autonomes caractérisent cette organisation non gouvernementale dont la dynamique est en permanence soumise à des prises de décision citoyennes, aussi horizontales et ouvertes que possible, et conduites par des «dirigeants» issus des assemblées. Selon Guarraca et Petz[4, l’affiliation et la participation institutionnalisées des formes syndicales et partidaires ne s’appliquent pas à l’assemblée. Cette dernière est ouverte à tous ceux qui veulent bien y participer et les décisions sont adoptées à la majorité simple des présents. Toujours selon ces auteurs, Gualeguaychú est caractéristique des assemblées populaires qui se développent en Argentine autour de problèmes environnementaux et de l’exploitation des ressources minérales[5]. Ils prolongent l’énorme expérience des assemblées de Buenos Aires, initiées dans la foulée des événements de 2001.

La deuxième question, plus globale, est celle du rapport de l’assemblée avec le gouvernement et avec l’État. En termes généraux, les institutions locales adhèrent aisément au mouvement. La légitimité des revendications dans la population locale et la capacité de mobilisation de l’assemblée populaire constituent des facteurs importants pour obtenir l’appui des autorités locales. Par contre, le gouvernement de la province hésite entre manifestation, de soutien et critique des «blocages» d’autoroutes, qui entraînent par moments de fortes tensions dans les liaisons de la région avec l’Uruguay. L’attitude du gouvernement fédéral est essentielle dans ce conflit politique à la frontière entre les deux pays. En résistant aux fortes pressions nationales et internationales pour une intervention directe, qui s’exercent en vue de la levée du blocage des ponts, le gouvernement Kirchner maintient un soutien distancié aux revendications de l’assemblée populaire.

Le troisième aspect concerne Buenos Aires. Au-delà des actions locales et régionales, l’assemblée de Gualeguaychú intervient souvent dans les rues de la capitale. À cette occasion, les manifestants occupent la ville pour interdire aux bateaux de contourner le blocage du pont en traversant le fleuve de la Plata. Un premier échec des manifestations à Buenos Aires en a entraîné un second jusqu’à ce que la Place de Mai rencontre le soutien de la multitude des mouvements (essentiellement environnementaux) des assemblées populaires de la ville et de la province. Enfin, suite à la récente mise en route de l’une des deux entreprises, l’assemblée a décidé de manifester devant l’ambassade d’Uruguay, en cuisinant des choux-fleurs pour attirer l’attention sur les odeurs que la population est désormais obligée de supporter.

L’événement constituant de décembre 2001 se prolonge et s’actualise dans les luttes de l’assemblée de Gualeguaychú et dans les différentes manifestations qui l’accompagnent. À partir du moment où elle s’oppose à la construction des papeleras sur le fleuve, et non pas dans les frontières de l’Uruguay, cette assemblée populaire gagne une légitimité qu’aucun pouvoir ne peut contrer. Elle affirme sa singularité dans une pratique politique «souveraine et non représentative», où la seule figure qui se prête au dialogue institutionnel est celle de «l’émissaire sans pouvoir». De la même manière que dans le mouvement piquetero, le clivage interne entre des positions flexibles et des positions plus dures définit la ligne d’action selon le rapport de force. L’attitude inconditionnelle du gouvernement uruguayen, et la revendication d’un droit à la souveraineté hors de propos, finissent par être favorables aux secteurs les plus durs.

« Penser sans État ! »

Pensar sin Estado. La subjectividade en la era de la fluidez, d’Ignacio Lewkowics[6], est l’un des rares livres à relever le défi qui consiste à s’interroger sur le sens de ces manifestations et la relation qu’il entretient avec les transformations et bouleversements récents en Argentine. L’analyse en termes de subjectivité le définit comme un changement des manières de penser, ou, mieux, comme un changement des manières de penser le «nous» de l’agir collectif. Ce recueil d’articles écrits entre 1993 et 2003 cherche à dévoiler les mystères d’une crise que personne ne croyait susceptible de déboucher sur une rébellion généralisée contre les institutions du gouvernement comme celle de décembre 2001.

Cependant, la valeur de ce livre ne tient pas tant à la profondeur de sa réflexion ou à la capacité d’anticiper les transformations futures – personne à l’époque n’a été capable de le faire –, qu’à la recherche dramatique d’une orientation face à l’accélération des processus de dissolution des formes traditionnelles de pensée et d’organisation institutionnelle. Dans la première moitié du livre, Lewkowics analyse les effets pervers du changement social dans l’optique d’une critique du néolibéralisme et d’une perte progressive de l’efficacité de l’État dans la régulation des conflits en cours (souveraineté, marché, droits, sécurité).

Dans la deuxième partie, ce qui ressemblait jusqu’alors à un symptôme devient le contexte même de la crise. La corrosion des fondements de l’État, la perte des supports institutionnels et discursifs qui ont fonctionné pendant si longtemps comme paramètres de l’action collective, créent une profonde perplexité du côté des institutions. Comment créer entre les institutions des liens capables de subsister dans ce contexte de fragmentation et dont la cohésion ne dépende pas d’une instance supérieure ? Comment assurer la continuité de ces institutions ? Penser sans État implique d’admettre la radicalité de ces interrogations aussi bien qu’un horizon d’incertitudes que l’on nomme «ère de la fluidité».

Malgré les regrets qui accompagnent cette perception, en grande partie liés à l’incapacité à traduire ce moment destituant en puissance affirmative à travers l’identification des sujets de la transformation, ce livre reconnaît de nouvelles formes de lutte (piquetes, assemblées populaires, escraches[7]) comme porteuses d’alternatives de recomposition de l’action collective imprégnées de nouvelles subjectivités. Dans ce sens, la forme assemblée populaire des mouvements – chez les piqueteros, à Gualeguaychú ou encore dans les usines récupérées[8] – serait également la dimension d’assemblage de la pensée et de l’agir, «une modalité d’organisation nouvelle qui remplace l’appartenance traditionnelle de la subjectivité».

Revenons donc rapidement à l’occupation de la ville. Il est possible d’affirmer que, demain ou un jour prochain, d’autres manifestations occuperont la ville de Buenos Aires. Certaines d’entre elles fermeront des cycles, d’autres en démarreront. Elles ne sont pas toutes affirmatives mais il faut les penser comme un flux continu de l’expression d’une nouvelle subjectivité, d’une nouvelle façon de faire politique, caractérisée principalement par sa capacité à rendre publiques les demandes et revendications par l’action directe dans les rues de la ville. Il s’agit, dans la plupart des cas, de manifestations issues d’une décision d’assemblée, d’une «pensée sans État» basée sur la puissance d’un pouvoir destituant qui fait peur aux responsables politiques depuis la dernière révolte populaire.

Traduit du portugais (Brésil) par Barbara Szaniecki

Notes

[ 1] La révolte populaire de décembre 2001 est connue sous le nom de ces manifestants qui se dirigeaient alors vers la Place de Mai en tapant sur des casseroles pour indiquer qu’il n’y avait rien à manger.Retour

[ 2] L’élection de Cristina Fernández de Kirchner (octobre 2007) à la présidence de la République assure la continuité du processus initié par le gouvernement antérieur.Retour

[ 3] Groupes de chômeurs qui bloquent les rues et les routes pour exprimer leur protestation.Retour

[ 4] «La Asamblea de Gualeguaychú: su lógica de nuevo movimiento social y el sentido binacional “artiguista” de sus acciones», in Realidad Económica, n° 226, février-mars 2007.Retour

[ 5] Surtout dans les régions de Patagonie et du Nord-Est. Voir “hhttp:/ /www.noalamina.org” hhttp:/ /www.noalamina.orgRetour

[ 6] Ignácio Lewkowics, Pensar sin Estado. La subjetividad en la era de la fluidez, Buenos Aires, Paidós, 2006.Retour

[ 7] L’escrache est une forme d’action politique de l’association H.I.J.O.S. des enfants de disparus pendant la dictature militaire pour dénoncer la présence de responsables du génocide dans différents lieux (de résidence, de travail ou de loisirs) de la ville.Retour

[ 8] Les empresas recuperadas sont des usines autogérées par les employés après la fermeture légale par les propriétaires.Retour