William Morris, romantique révolutionnaire

Qu’est-ce que le romantisme ?

Nous considérons que la caractéristique centrale du romantisme comme Weltanschauung est la révolte, la protestation culturelle contre la civilisation capitaliste moderne au nom de certaines valeurs du passé. Ce que le romantisme refuse dans la société industrielle/bourgeoise moderne, c’est avant tout le désenchantement du monde – une expression du sociologue Max Weber – c’est le déclin ou la disparition de la religion, de la magie, de la poésie, du mythe, c’est l’avènement d’un monde entièrement prosaïque, utilitariste, marchand. Le romantisme proteste aussi contre la mécanisation, la rationalisation abstraite, la réification, la dissolution des liens communautaires et la quantification des rapports sociaux. Cette révolte se fait au nom de valeurs sociales, morales ou culturelles pré-modernes – présentées comme traditionnelles, historiques, concrètes – et constitue, à multiples égards, une tentative désespérée de ré-enchantement du monde. On pourrait considérer le célèbre vers de Ludwig Tieck, die mondbeglanzte Zaubernacht, « la nuit aux enchantements éclairée par la lune », comme une sorte de résumé du programme romantique…

Si le romantisme s’affirme comme une forme de sensibilité profondément empreinte de nostalgie, il n’échappe pas à la modernité : d’une certaine façon on peut même le considérer comme une forme d’auto-critique culturelle de la modernité. En tant que vision du monde, le romantisme est né au cours de la deuxième moitié du xviiie siècle – on peut considérer Jean-Jacques Rousseau comme son premier grand penseur. Contrairement aux idées reçues, l’histoire du romantisme ne s’est pas terminée au début du xixe siècle, mais continue tout au long des xixe et xxe siècles. En fait, il continue, jusqu’à nos jours, à être une des principales structures-de-sensibilité de la culture moderne.

Contrairement à ce qu’on pense souvent, le romantisme n’est pas toujours conservateur. Il est partagé entre un pôle rétrograde, qui rêve d’un retour au passé, et un pôle révolutionnaire, qui propose un détour par le passé, vers un avenir utopique : pour ce dernier, auquel appartient William Morris (1834-1896), la nostalgie du passé nourrit l’aspiration révolutionnaire d’un futur émancipé.

Comment Morris devint socialiste

William Morris (1834-1896) est un des exemples les plus frappants – ou pourrait presque dire « idéal-typique » dans le sens de Max Weber – de romantisme révolutionnaire. Intellectuel brillant et raffiné, poète, romancier, peintre, architecte, décorateur, il occupe une place singulière dans l’histoire du socialisme en Angleterre. Fondateur, avec Burne-Jones et Dante Gabriel Rosseti, de la très selecte confrérie des artistes préraphaélites, disciple et ami de John Ruskin, dirigeant de la Société pour la Protection des Monuments Anciens, il finira par devenir, à partir des années 1880, l’auteur d’une œuvre à la fois littéraire et politique profondément révolutionnaire, à mi-chemin entre anarchisme et marxisme.

Tout d’abord, jusqu’aux années 1880, prédomine dans sa vision du monde un romantisme « restitutionniste », c’est-à-dire un mouvement orienté vers le rétablissement de normes sociales et culturelles détruites par la civilisation moderne. À cette époque, ses deux principales références sont Thomas Carlyle et John Ruskin, deux penseurs torys (conservateurs). Il partage avec ce dernier, dont il était très proche, le mépris pour la modernité industrielle/capitaliste et la nostalgie du gothique – les « Pierres de Venise » ou la « Cathédrale d’Amiens », pour citer deux livres célèbres de Ruskin. Les poèmes et contes de Morris chantaient les charmes perdus du Moyen Âge, l’enchantement poétique et émotionnel du passé préindustriel. À ses yeux, la Fraternité Préraphaélite était « une croisade et une guerre sainte contre l’époque ».

Si pendant la première période de son activité, prédominait ce type de romantisme « passéiste », à partir de son adhésion au socialisme la nostalgie du paradis perdu est investie dans l’espérance de l’avenir et devient énergie révolutionnaire. Son engagement est multiple et radical : non seulement conférences, pamphlets, édition de périodiques – Commonwealth – mais aussi, en cas de nécessité, l’affrontement avec la police : lors de la féroce répression d’une manifestation ouvrière le 13 novembre 1887, connue comme « le Dimanche Sanglant » (3 morts et 200 blessés), l’artiste et poète William Morris était dans la rue avec les camarades socialistes. En désaccord avec le « socialisme d’État », nationaliste et pro-impérialiste, de la Social-Democratic Federation de Henry Hyndman, il va fonder avec ses amis en 1885 la Socialist League.

Pour le socialiste Morris il ne s’agit plus de revenir au passé précapitaliste, mais d’opérer une sorte de « promenade utopique » à travers ce passé, pour avancer en direction au futur socialiste. En fait, il y a une profonde continuité entre les vues romantiques du premier Morris et son engagement communiste – c’est un des termes qu’il utilise pour définir ses idées révolutionnaires – postérieur. Dans une célèbre conférence de 1894, « Comment je suis devenu socialiste », il proclame fièrement : « Outre le désir de produire de belles choses, la passion dominante de ma vie a été et est la haine de la civilisation moderne ». Il va donc, à partir de sa conversion au socialisme en 1883, articuler ses nouvelles convictions politiques avec son ancienne sensibilité romantique, sans songer un seul moment à y renoncer. Le sentiment de perte d’un univers pré-moderne de beauté, de romance – au sens anglais du terme – et de valeurs culturelles, éthiques et esthétiques va inspirer son combat anticapitaliste. Ce n’est pas un hasard si dans une de ses premières conférences socialistes, « L’Art sous la Plutocratie », il évoque – comme Ruskin l’avait fait – la splendeur de la Basilique Saint Marc et des cathédrales françaises, en contraste avec la brutale laideur de la civilisation capitaliste (« plutocratique »). Il ne s’agit plus cependant de revenir au passé médiéval – qu’il continue d’idéaliser dans ses romans « gothiques » rédigées pendant ses années socialistes – mais d’abolir, par la révolution prolétarienne et la guerre civile conçues en termes marxistes, l’État bourgeois et le système capitaliste.

Refusant aussi bien les illusions du progrès bourgeois que celles d’une restauration réactionnaire, William Morris fonde sa doctrine révolutionnaire sur une conception étonnamment dialectique du rapport entre l’avenir (post-capitaliste) et le passé (pré-capitaliste) : « Le développement nouveau retourne à un point qui représente le principe antérieur élevé à un plan supérieur ; le principe ancien réapparaît transformé, purifié, affermi et prêt à poursuivre sa marche tout gonflé de la vie nouvelle qu’il a puisée dans sa mort apparente. »

Comme Marx et Engels, Morris concevait le socialisme comme un mouvement qui devrait conduire la société vers le communisme. Voici ce qu’il a écrit en 1889 dans un article de la revue de la Ligue Socialiste, Commonwealth : « Je me désigne comme communiste, et je n’ai aucun désir de qualifier ce mot en lui ajoutant un autre terme. »

News from Nowhere (1890)

Le plus célèbre livre de Morris est son roman Nouvelles de Nulle Parti (1890), qui propose une vision imaginaire de l’Angleterre socialiste de l’an 2102. Avant d’examiner quelques aspects de ce texte, il est important de rappeler qu’il s’agit d’une œuvre littéraire et non d’un système utopique fermé, d’un discours programmatique, ou d’une prévision « scientifique » de l’avenir. Le sous-titre du livre indique qu’il s’agit de « quelques chapitres d’un roman utopique (utopian romance) ». Il faut prendre en compte la signification en anglais du mot romance, d’origine médiévale : conte fantastique, narration de chevaliers errants. C’est d’ailleurs une des sources du mot « romantisme »… Comme l’observe si bien Miguel Abensour, l’univers de Morris est celui du merveilleux utopique, ce qui explique la qualité magique, le climat onirique des paysages et des scènes du livre. L’esprit libertaire de cette utopie est lié à son caractère d’œuvre littéraire, ouverte, pluridimensionnelle, dialogique.

Le titre du livre est sans doute un hommage à l’Utopia (1518) de Thomas More. Mais tandis que l’utopie de More, et de beaucoup de socialistes du xixe siècle, comme le fouriériste Étienne Cabe, auteur du Voyage en Icarie (1842), situe la communauté harmonieuse dans un autre espace, chez Morris c’est l’axe temporel qui prédomine : le Nulle Part (Nowhere) est quelque chose qui n’existe pas mais qui pourrait bien avoir lieu dans le futur. Le principe moteur du roman est le Principe Espérance dans le sens que lui donne Ernst Bloch : le rêve éveillé de ce qui n’existe-pas-encore (Noch-nicht-sein).

Une autre différence importante entre William Morris et les socialistes utopiques du passé est que l’auteur des News from Nowhere a appris la leçon commune à Marx et aux anarchistes : l’utopie ne peut pas se réaliser en abandonnant la société corrompue pour expérimenter une vie harmonieuse dans ses marges : le défi c’est de transformer la société elle-même, grâce à une action collective des classes opprimées. En d’autres termes, Morris est un utopiste révolutionnaire et un marxiste libertaire. D’ailleurs, tout un chapitre du livre, intitulé « Comment s’est accompli le changement », raconte le « terrible passage de l’esclavage commercial à la liberté » par une guerre civile entre le communisme et la contre-révolution, jusqu’à la victoire finale des rebelles.

Majeure - Multitudes 55

Le romantisme est omniprésent dans le livre, déjà dans le caractère gothique de l’architecture du xxiie siècle et des habits de la population. À un niveau plus profond de l’argument, Morris imagine une société égalitaire et libre où la production aurait à nouveau un caractère artisanal, grâce à des machines « infiniment supérieures à celles du passé », qui libèrent les individus des tâches ennuyeuses et désagréables, pour qu’ils puissent se dédier à une activité humaine libre et créatrice, artistique et/ou artisanale. Le romantisme se traduit aussi dans la recherche d’une vie sociale en harmonie avec la nature, comme dans les sociétés du passé. Morris apparaît comme un précurseur de l’écologie, en rêvant d’une société sans villes polluées, dans laquelle les maisons sont entourées de verdure, et les bois ou forêts remplacent les quartiers décrépits et insalubres de la Londres capitaliste de 1890.

Le lecteur d’aujourd’hui trouvera sans doute beaucoup d’aspects problématiques dans la vision de Morris, à commencer par sa conception traditionaliste du rôle (« maternel ») des femmes. Mais il est difficile de résister au charme poétique de cette romance utopique/révolutionnaire, à l’enchantement de ces longues promenades par la rivière Tamise métamorphosée par le communisme, à la fascination de ces surprenants dialogues entre le passé et l’avenir. Notre xxie siècle est très loin de ressembler à celui dont rêvait William Morris, mais son livre reste une référence essentielle pour la pensée critique actuelle.

Löwy Michael

Directeur de recherches émérite au CNRS. Ses livres et articles ont été traduits en vingt-neuf langues. Parmi ses livres : Révolte et Mélancolie. Le Romantisme à contre-courant de la modernité (Payot 1992), et Esprits de Feu. Figures du romantisme anticapitaliste (Éditions du Sandre, 2012), les deux en collaboration avec Robert Sayre.