L’imagination contre la domestication

Retour sur Mars et quelques autres planètes : des révoltes banlieusardes de Novembre 2005, aux grèves de novembre-décembre 1995Entreprise pour raconter aux amis italiens ce que j’ai vu, lu, entendu et
vécu du mouvement anti-cpe, l’écriture de ce texte a pris des chemins de
traverse, notamment après la lecture d’un numéro de la revue Temps Critiques
en partie consacré aux « jeunes en rébellion ». Elle m’a fourni l’occasion
de cristalliser un certain nombre de réflexions plus anciennes. On ne devra
donc s’attendre ici, ni à un texte militant classique, ni à de la
théorisation conforme aux canons de la scholastique ultra-gauche, ni à des
incantations radicales. Qu’un objet du quatrième type puisse exister, et
qu’il puisse être utile à préparer la suite, c’est le pari de cet écrit.1. Critique de la culture et radicalite

Voilà plus de trente ans, dans un numéro de la revue l’Internationale
Situationniste, était reproduite une double page du magazine Lui,
aujourd’hui disparu, qui étalait la panoplie d’objets censés caractériser «
l’homme moderne ». Au milieu de l’électro-quincaillerie des années 60 et
d’autres symboles du consumérisme d’époque, figurait en bonne place le
premier tome des œuvres de Marx dans la Pléiade. Pour qui connaît un peu la
prose situ (cela fait désormais partie de la culture générale), il n’est pas
difficile d’imaginer le commentaire accompagnant cette reproduction
illustrant la « récupération » de la subversion par le « spectacle ». Pour
qui connaît un peu les modes médiatiques en ce début de XXIe siècle, en
France et ailleurs, il est évident qu’aujourd’hui, sur une photo semblable,
devrait figurer à côté du téléphone mobile et de quelques autres merveilles
digitales, la réédition récente en un seul tome des œuvres complètes de Guy
Debord. D’émissions de Canal + en phénomène éditorial, on sait (sauf les
derniers des Mohicans du culte du grand homme), que le principal critique du
spectacle et de la récupération, fut récupéré par la société du spectacle, y
compris avant sa mort et avec, dans une large mesure, sa complicité . Que
les écrits prônant que « la culture est l’inversion de la vie » fassent
aujourd’hui partie de la culture dominante, voilà un fait, entre tant
d’autres, qui devrait nous inciter à jeter un regard nouveau sur les
concepts fondateurs des adversaires théoriques de la récupération, mais
aussi sur les comportements qu’ils induisent ou confortent.
Bloquons un instant, le temps de les examiner, quelques automatismes mentaux
si fréquents en milieu radical. En voici un :
« Actuellement, il n’y a aucun moyen d’exprimer quelque chose de subversif,
de façon innovatrice, dans les formes culturelles : tout a été déjà fait
avant et mieux, et, depuis, elles ont toutes été récupérées par le système
qu’elles avaient essayé de défier. »
L’utopie de l’abolition de la séparation entre l’art et la vie, telle
qu’elle fut portée par les avant-gardes, de Dada aux situs, est toujours
d’actualité. Qu’elle n’ait pas encore été réalisée ne peut conduire au
mépris de toute activité créatrice.
Implicitement mais nécessairement, l’auteur de l’énoncé ci-dessus exclut des
« formes culturelles » la production de théorie radicale – sinon, le seul
acte radical qui lui resterait, serait de se taire. Mais au nom de quoi
est-il si aisément persuadé, en publiant un texte dans une revue et sur
internet qu’il ne participe pas de la production culturelle ? Au nom de la
supériorité de sa rationnalité révolutionnaire surplombant toutes les autres
formes d’expression, toutes les autres réflexions ? Ce serait d’une
arrogance d’autant plus ridicule qu’elle se manifesterait dans un courant
qui n’a cessé de s’autocritiquer et de démonter hardiment ses propres
irrationnalités. Alors, serait-ce au nom du caractère définitivement
marginal de ses discours par rapport aux discours dominants ? L’histoire de
l’IS contient la réponse à cette question. Rien ne garantit qu’il ne sera
pas du dernier chic, demain, dans les Inrockuptibles ou dans Technikart, de
soutenir que « tout a été déjà fait avant et mieux ». Et d’ailleurs, ce type
de discours a déjà été tenu, et aussitôt applaudi par les instances de
consécration culturelles : « c’était mieux avant », n’est-ce pas le fond de
commerce de l’Encyclopédie des Nuisances, revue et maison d’édition
post-situ qui a ses fans jusque dans le quotidien centriste du soir ?
Une forme culturelle, toute « innovatrice » qu’elle puisse être, ne saurait
garantir à elle seule l’expression de « quelque chose de subversif ». En
1917, il y avait bien « quelque chose de subversif » dans l’acte de Marcel
Duchamp présentant une pissotière dans une exposition internationale. Il
n’entrait pas dans les intentions de l’artiste de subvertir autre chose que
l’art . Mais, survenant à un moment où, entre boucherie des tranchées et
prise du Palais d’Hiver, les anciennes visions du monde craquaient de toute
part, sa provocation a contribué à aggraver ces craquements, dans lesquels
les révolutionnaires pouvaient s’engouffrer. Ainsi, la portée subversive
d’une forme culturelle dépend, bien sûr, du projet plus ou moins conscient
dont elle est porteuse, mais aussi des conditions et du moment de sa
production, de la relation qu’elle instaure, qu’elle le veuille ou non,
entre son ou ses créateurs et le reste de la société, et en particulier avec
les mouvements qui, en son sein, travaillent à son dépassement. En
l’occurrence, cet objet proclamant la mort de l’art fut aussitôt transformé
en objet d’art et le seul usage subversif est aujourd’hui de pisser dedans,
comme l’ont démontré les ennuis policiers et judiciaires récents de
Pinoncelli, artiste marginal, qui avait voulu rendre la chose à son usage
premier .
Les productions culturelles sont toujours à la disposition de qui saurait en
trouver le mode d’emploi subversif. Bien sûr, il y a des outils mieux faits
que d’autres pour la subversion. Ici comme ailleurs, il n’y a pas d’outil
(de technologie) neutre. Entre le livre, né sous l’ancien régime et vecteur
de la révolution bourgeoise, et la télé, produit de la domination réelle du
capital, la puissance d’aliénation s’est surmultipliée. Avec internet et les
mobiles, les choses sont un peu plus compliquées, il semble qu’on retrouve
cette bonne vieille contradiction entre forces productives et rapports de
production. Qu’ils incarnent une forme d’individualisation déshumanisante et
qu’ils recèlent d’infinies possibilités d’accroître le contrôle social ne
saurait faire oublier les services rendus par internet à l’organisation des
mouvements sociaux non institutionnels et par les mobiles à la mobilité des
manifs. D’une manière générale, l’industrie de la communication digitalisée
a ouvert, d’une façon que n’avaient pas prévu ses propriétaires, sur des
possibilités de reproduction qui élargissent de manière exponentielle le
champ de la gratuité immédiatement possible, et donc de la remise en cause
du rapport marchand.
Lors d’un envahissement du plateau, les intermittents avaient commencé à
montrer le seul usage possible de ce grand moment de soumission à
l’imaginaire capitaliste qu’était l’émission Star Academy : le foutre en
l’air. Dans l’article dont une phrase nous a servi de point de départ,
Nicolas Langlais a bien analysé les limites de l’idéologie
culturalo-travailliste des intermittents qui ont fait irruption sur le
plateau de l’émission-poubelle, et qui les ont empêchés d’aller jusqu’au
bout en bloquant définitivement la diffusion de l’émission. Dommage qu’un
peu plus loin, il tranforme en hiérarchie la chronologie qui va du chant
d’esclave au blues et au jazz puis au rock, le premier étant « étranger au
besoin de faire de l’argent », le dernier « totalement marchandisé ». En
réalité, dès le chant des esclaves, est présente l’ambiguïté de toute forme
culturelle : si on peut dire que leur chant leur permettait de ne pas avoir
« le cœur complètement brisé », on peut tout aussi bien observer qu’en
entretenant leur capacité de résistance, il entretenait aussi leur force de
travail, et leur permettait de continuer à être esclaves. Et il faut quand
même être un peu sourd pour ne pas avoir entendu qu’une bonne part de la
musique des années 70 confortait l’esprit d’une époque de rébellions. Que
l’industrie musicale ait récupéré l’esprit rebelle est un phénomène qui n’a
pas grand chose à voir avec la forme elle-même de la musique : elle a aussi
bien récupéré le rock que les chants d’esclave, et si elle n’a pas davantage
récupéré l’Internationale, c’est parce que (à l’exception du fameux couplet
jamais chanté), paroles et musique sont aussi chiantes que la Marseillaise.
Avec le rock, le raï, le rap et toutes les formes nées dans les garages,
les cages d’escalier et les autres lieux populaires, tout dépend de la
capacité des usagers de ces musiques à maintenir une charge de révolte. Le
terme « usagers » est employé à dessein parce que ces formes sont d’autant
plus riches et subversives que la frontière entre artiste et public tremble.
(Là s’imposeraient la nécessité de discuter d’autres mots fétiches de la
radicalité : la « séparation » et la « passivité » qui seraient l’alpha et
l’oméga de la critique du spectacle. On ne comprend pas très bien pourquoi
il y aurait eu jusqu’au XIXe « véritable communion » dans un concert de
musique classique et pourquoi dans un concert de rock, de raï ou de rap, la
participation serait forcément complètement aliénée. Mais on ne peut tout
développer ici, mars 2006 et quelques autres planètes nous attendent…)
Si on aborde le domaine du livre, on est bien forcé de faire deux
constatations. D’abord, les ouvrages théoriques qui apportent la
compréhension la plus approfondie, et la critique la plus radicale ne sont
pas forcément l’œuvre de marginaux méprisant la culture, et il se trouve
même parmi eux beaucoup de salariés des institutions de la société
capitaliste, en particulier des universitaires. Par exemple, pour un
démontage en profondeur de l’idéologie développementiste et de la
technocience dominante, on se reportera avec profit au prof Alain Gras
(Fragilité de la puissance, Fayard) ou au prof Serge Latouche (La déraison
de la raison économique, Albin Michel). Ensuite, la théorie n’est pas seule
à rendre compte d’une époque et à en fournir une critique radicale.
Manchette pour les années 60 à 80 en France, Jonathan Coe (Un testament
anglais) sur les années Thatcher ou David Peace (1984, sur la grande grève
ultime des mineurs), Russel Banks (Continents à la dérive, American
Darling…), sur l’Amérique profonde et ses rapports avec l’Afrique ou Haïti,
Nani Ballestrini (presque tous ses livres) ou Erri de Luca (au moins une de
ses nouvelles) sur le mouvement social des années 70 en Italie ou Roberto
Saviano (Gomorra) sur l’économie mafieuse mondialisée, tous ces auteurs ont
montré la possibilité d’apporter un éclairage subversif sur telle ou telle
période, pour peu que les lecteurs aient des yeux pour les lire. Sans parler
(pour l’instant) de ceux qui, comme le groupe Wu Ming, les auteurs
Evangelisti et Genna, mènent un travail qui ne sépare pas la création de
l’activité politique.
Bref, il ne sert à rien de dénoncer à l’infini la récupération : pour le
capital, tout fait ventre. La seule question qui importe vraiment, c’est :
est-ce l’activité créatrice elle-même, la capacité générique de l’homme à
imaginer et donner forme à son imagination, qui a été récupérée ? Si tel
était le cas, si à force de manipulation des imaginaires par la société
spectaculaire-marchande, plus rien ne saurait être imaginé qui ne soit
aliéné alors, toute perspective de transformation sociale réelle serait
abolie, et le choix ne serait plus qu’entre la consommation béate et le
nihilisme. Heureusement, chacun peut vérifier la fausseté de cette hypothèse
dans sa tête, dans son cœur, dans ses rencontre et en particulier dans les
grands moments de communication que sont les mouvements sociaux.
Que la création soit sans cesse rabaissée et désamorcée par sa
transformation en marchandise, comment le nier ? Mais comment refuser de
voir que les forces de l’imaginaire excèdent sans arrêt leur récupération
commerciale ? Que dans les fictions, les musiques, les mots, les sons et les
images qui se créent et se recréent sans cesse, quelque chose, parfois,
souvent par la volonté des auteurs mais parfois même sans ou contre elle,
quelque chose court qui résiste aux idéologies comme à l’homogénéisation
marchande, quelque chose comme l’intuition fondamentale qui, seule, offre la
possibilité d’abolir le capitalisme : la seule vraie richesse, ce sont les
relations humaines, les relations des humains entre eux et avec le vivant,
la planète, l’univers
A travers l’Encyclopédie et des myriades d’autres productions culturelles,
la bourgeoisie, avant même ses assauts décisifs contre l’Ancien Régime,
s’était construit une vision du monde et une sensibilité. La classe
ouvrière, au temps où elle était porteuse d’un espoir et d’une possibilité
de transformation sociale, s’était bâti une contre-culture. Que le combat à
mener ne se situe pas seulement sur le terrain de l’intelligence (et de qui
la formatte) mais au moins autant sur celui de la sensibilité (et de qui la
forge), c’est une réalité aussi vieille que le combat. Mais elle prend une
importance décisive à l’heure du capitalisme cognitif, où le secteur qui
dynamise et inspire tout le reste est celui de la communication, de la
production immatérielle. Quand la richesse est faite de bits, il est de plus
en plus difficile de distinguer entre production de valeur et production
d’idéologie.
Quand l’absurdité d’une société qui repose sur le travail et rend le travail
inessentiel devient chaque jour plus criante, quand la folie de la
technoscience et de la croissance menacent la vie même, quand les atrocités
de l’hyperpuissance dominant la planète s’appuient sur des discours dont le
caractère mensonger et délirant, chaque jour plus patent, nourrit l’atroce
fanatisme régressif des bigots qui captent les révoltes, on est fondé à se
demander comment ça se fait, comment il est possible qu’une majorité
d’américains croit encore aujourd’hui que Saddam Hussein a fait tomber les
Twin Towers, comment on peut encore courir vers un bien-être basée sur
l’épuisement d’une énergie fossile et sur la destruction du ciel, comment on
peut encore réclamer du travail pour tous. La réponse est forcément dans une
colonisation des imaginaires, et c’est cette colonisation-là qu’il s’agit de
combattre : ce combat est immédiatement combat contre l’exploitation et la
domination. Ce combat fait partie intégrante de tous les mouvements sociaux
de notre temps, et singulièrement de ceux qui se sont déroulés en France de
1995 à nos jours, et qui ont montré que la capacité d’imaginer n’était pas
morte.
Pour exprimer ce qu’avait de subversif, au plus profond, le mouvement
anti-cpe de 2006, aucun texte politique marqué au coin idéologique de
l’auteur, aucune incantation radicale du type « Comité d’occupation de la
Sorbonne en exil » ne saurait l’exprimer avec autant d’acuité qu’un mot
d’ordre apparu alors : Rêve Générale. L’heureuse féminisation du mot « rêve
» a réussi par un coup de force sémantique semblable à d’autres réussites de
Mai 68 (« L’ortograf est une mandarine ») à évoquer à la fois une étape
immédiate et possible (la grève générale) et l’infini des possibles ouvert
par l’imagination. Que ce texte ait été, sinon produit (sait-on jamais
comment un slogan apparaît ? il n’y a pas de copyrigt possible sur les mots
d’ordre des mouvements sociaux), du moins diffusé par un groupe de gens qui,
depuis longtemps, travaillent sur les liens entre formes culturelles
(notamment graphiques) et les mouvements sociaux, montre que, d’une planète
à l’autre de la galaxie des révoltes, le travail de la création trace son
chemin.

2. A propos de Mars 2006 et de la nécessité de raconter

« Quand je on est entrés dans la Sorbonne, à un moment, je me suis retrouvé,
seul, dans un fauteuil, dans un amphi, avec la rumeur de la rue qui montait
dehors, je me suis dit ‘ça y est, on y est arrivés’ et alors, je me suis
senti bien, comme sur une autre planète »
(Un des premiers occupants de mars de la Sorbonne)

On a gagné. L’événement est assez important et neuf pour qu’on le constate
et qu’on en prenne la mesure : on a gagné. Après la défaite du mouvement
contre la réforme du régime des retraites, il y a deux ans, emmené
principalement par les enseignants, après celle du mouvement contre la loi
Fillon, il y a un an, animé surtout par les lycéens, le retrait du CPE est
la première victoire d’un mouvement social depuis longtemps, un premier coup
d’arrêt à l’offensive ultra-libérale en France. Certes, le gouvernement n’a
fait que retirer un article d’une loi qui pour le reste, demeure en l’état,
une loi dite avec un cynisme sans égal « sur l’égalité des chances » et qui
comporte une série de dispositions entraînant des régressions du droit du
travail et un contrôle social accru sur les plus pauvres, notamment
d’origine immigrée. Dans la mesure où ils sont les premiers concernés par
les emplois jetables, ils sont quand même les premières bénéficiaires de
cette victoire, même partielle. En fait, bien au-delà de son objet immédiat
(une mesure consacrant la précarisation de la jeunesse) et de ses acteurs
(les étudiants et lycéens), elle concerne l’ensemble de la société et, en
son sein, tous ceux qui ne se résignent pas au cours actuel du monde. Comme
le montre, par exemple, l’intérêt manifesté par des étudiants italiens ou
des syndicalistes allemands, l’ampleur de la lutte et son issue favorable
ont eu au-delà des frontières du pays un impact dont l’avenir permettra de
vérifier l’ampleur.
Cette victoire n’a pas été seulement remportée contre un gouvernement d’une
nullité sans pareille, mais aussi contre une idéologie dominante mondiale. A
côté des images de violence auxquelles les organes de désinformation
sensationaliste du type CNN se sont exclusivement consacrés, on a vu les
médias du monde entier ressasser à satiété, une fois de plus, un stéréotype
à peu près aussi vrai et passionnant que les fantasmes sur les danseuses du
Moulin Rouge, celui des « Français ridiculement attachés à leur grandeur
passée, repliés sur leurs petites peurs provinciales, leur mentalités de
fonctionnaire et qui refusent de s’adapter à la modernité et à la
mondialisation ». A l’occasion du référendum sur la constitution européenne,
ce discours avait été relayé par les médias nationaux et leurs experts avec
une unanimité nord-coréenne. Mais comme le désaveux cuisant du rejet de la
constitution restait encore dans les mémoires journalistiques, comme le
mouvement anti-cpe a bénéficié dans la population d’une sympathie qui n’a
fait que croître, et comme la gauche de gouvernement y a vu une occasion de
se revivifier, les journaux et les télés ont adopté une attitude bien plus
prudente. Ce qui n’a pas empêché le discours en question de clapoter dans
maints articles, tribunes et courriers de lecteur, et jusque dans les propos
d’un clone d’expert italien de 26 ans, rédacteur en chef d’un eurosite
publié dans la page « idées » du Monde, l’endroit du monde où il y a le
moins d’idées.
Un des signes de la crise terminale dans laquelle est entrée la
social-démocratie, partout où elle a existé, aura été d’accepter et de
reprendre à son compte un coup de force sémantique de la novlangue
néo-libérale. Cette capitulation signe le renoncement à sa fonction
historique qui était d’imposer des compromis entre travail et capital,
connus sous le nom de « réforme ». Car ce terme désigne désormais, dans le
patois dominant, les mesures de régression sociale et de destruction des
droits. Chacun sait que le droit est toujours le résultat d’un rapport de
force, un compromis signé entre des passions et des intérêts
contradictoires. Réformer, cela signifie désormais, mondialement, déchirer
tous les traités de paix signés par les salariés en 150 ans de luttes
dynamisées par la classe ouvière, pour le simple motif que la classe
ouvrière (mais pas les ouvriers) a disparu. Réformer, cela signifie tirer
les leçons de cette disparition et renvoyer chacun, travailleur immatériel
ou ouvrier d’usine (il y en a encore), à la solitude de
l’individu-entreprise autrement dit à l’esclavage de la précarisation
généralisée. Or, depuis 1995, et la grande grève des transports qui avait
fait reculer le gouvernement Juppé, les représentants de la modernité
capitaliste se lamentent de ce que la France soit « inréformable ».
Tout de même, il faudra bien un jour tenter de comprendre le détail qui
coince, dans la société française, et qui se traduit par de si visibles et
répétitives résistances à la restructuration capitaliste. Depuis la
disparition de Mitterrand, prétentieux forban qui manifesta une sorte de
génie dans l’art de conquérir le pouvoir et de le garder, les politiciens
français disputent à leurs homologues italiens le titre de classe dirigeante
la plus nulle de l’Europe. Sans doute faut-il voir là une des raisons
secondaires de la particularité française : il a manqué à la tête de l’Etat
une Thatcher pour écraser les mouvements populaires. Mais on ne peut
s’arrêter là. Le détail qui coince est devant nos yeux, il n’a cessé d’être
présent dans la dénégation permanente des commentateurs salariés comme des
responsables syndicaux, les uns et les autres acharnés à maintenir le fleuve
dans son cours en répétant à l’envie que « ce n’était pas Mai 68 », « on
n’était pas en 68 ».
Ce qui coince, c’est que l’offensive de Mai 68 qui a bouleversé la vie de
millions de gens pendant plusieurs mois et qui leur a fait sentir qu’un
autre monde était possible, cette offensive-là poursuivie pendant plusieurs
années au moins sous d’autres formes et sur tous les terrains, des usines
aux relations intimes, n’a pas été écrasée. Le retour à la normale dans le
flot des voitures de juin n’a pas été suivi d’une répression, d’un
écrasement des individus et des liens subversifs tissés, et d’un refoulement
de la mémoire, phénomènes qu’on a pu voir à l’œuvre, entre autres, en
Angleterre après l’écrasement des la grève des mineurs en 1984 par Margaret
Thatcher, et en Italie où l’or de la contestation, de la sécession d’une
large fraction de la classe ouvrière et de la jeunesse, fut transformé en
plomb du terrorisme et du contre-terrorisme, d’abord par l’inconséquence du
léninisme armé et ensuite et surtout par l’embastillement d’une fraction
importante d’une génération, l’opération stalino-catho de fabrication de
repentis, et la main-mise de la gauche institutionnelle sur la mémoire.
Malgré le spectacle lamentable donnée par la reconversion des petits chefs
maos et trotskos en conseillers du prince capitaliste, aucun phénomène de
cette ampleur n’a eu lieu en France.
Il faudra quelque jour expliquer un peu plus ce détail français mais pour
l’heure, retenons l’importance de la maîtrise de la violence, d’un rapport
nouveau à elle. A la suite de Pierre Goldman (qui fut meilleur écrivain et
joueur de salsa que théoricien), certains auteurs ont cru démontrer le
manque de sérieux de 68 par le petit nombre de morts. Il me semble au
contraire que ce fut une des particularités les plus fortes et neuves du
mouvement, de démontrer qu’on pouvait subvertir le monde sans forcément
jouer à la guerre. Une forme de savoir se révolter collectif est née dans la
reconnaissance et la maîtrise d’un aspect essentiel de tous les mouvements
sociaux : leur théâtralité. Les barricades du Quartier Latin comportaient
une part de mime : on n’était ni en 1848, ni en 1871 et les insurgés
savaient bien que, s’ils risquaient un passage à tabac, ils ne seraient pas
fusillés dans les fossés de Vincennes. Et pourtant, dans le fait d’empiler
des pavés et de les jeter sur les flics, il y avait quelque chose de
subversif qui n’avait plus rien de militaire.
A travers ces reconquêtes de la rue et de lieu occupés, forcément éphémères,
il s’agissait non pas essentiellement de détruire (même si la destruction,
notamment de vitrines marchandes, participait nécessairement du processus)
mais de construire un nouvel espace où la parole, la rencontre, le rêve et
la création pouvaient se libérer.
Mouvement étudiant de 1986 contre la révolte Devaquet, mouvement des
infirmières, mouvement anti-CIP en 1994, grève des transports et du reste de
novembe-décembre 95, mouvement des chômeurs en 1998, mouvement contre la
réforme des retraites de 2003, révolte des banlieues de 2005 : à chaque
fois, la cessation des hostilités, l’impression de retour à la normale comme
si rien ne s’était passé, fait oublier que juste avant que ça commence, on
aurait pu croire que rien n’allait se passer. Les forces du statu quoi nous
poussent à oublier au plus vite l’ampleur de cette association nouvelle
apparue entre des gens qui ne se connaissaient pas, d’une ville à l’autre,
d’un trottoir à l’autre, entrés en communication par les réseaux et le
contact d’un regard. On voudrait oublier un peu vite le miracle de
communication et d’association nouvelles qu’on représenté ces mouvements à
travers tout le territoire. Une bonne part de ce miracle tient sans doute au
refoulement inachevé de 68 dans la société française, et donc à la
conscience confuse, diffuse, qu’on peut le refaire, en beaucoup mieux.
Il faudra bien sûr, prendre le temps de livrer une analyse (j’ai la mienne
aussi, comme tout le monde) de maints aspects du mouvement anti-cpe, ses
forces et ses faiblesses. Il faudra faire de même avec les forces et les
faiblesses de ce courant anti-assemblées qui s’est manifesté dans quelques
épisodes de mars 2005, d’une occupation à l’autre, et qui s’est exprimé de
la manière la plus talentueuse dans l’« Ultime communiqué du comité
d’occupation de la Sorbonne en Exil ». Ce courant qui prétend opposer la «
bande », incarnation de la vraie communauté, à l’assemblée et aux manifs
dominées par les organisations syndicales et où rien ne pourrait se passer,
ce courant pour qui, à le lire, l’essentiel de l’activité, est quand même
dans le saccage et la baston (deux activités certes souvent utiles mais dont
il faut, en fonction des moments, mesurer les limites et l’opportunité), ce
courant me paraît mal armé pour saisir l’ampleur de la fracture qui n’a
cessé de grandir entre les jeunes qui se sentent déclassés à vie et les
autres, entre les ghettoïsés et les autres. Entre ceux qui manifestent
contre le CPE, avec toutes les naïvetés qu’on voudra, et ceux qui, sans
naïveté aucune, viennent les tabasser et leur piquer leur portable, au nom
des deux seules lois qu’ils reconnaissent : celle de la bande et celle du
plus fort. Que les beaux rebelles de novembre 2005 aient pu, pour certains,
se muer en barbares tabassant des fillettes juste pour le fun sur la place
du Champ de Mars, est un phénomène dont on ne se débarrassera pas en
reportant toute la faute sur le comportement des services d’ordre. Ces
développement viendront en leur temps.
D’autres tâches urgentes nous requièrent, (et ce texte est déjà bien long),
et pour l’heure, contentons-nous d’esquisser le projet que la rédaction de
ces lignes a fait naître, et dont elles pourraient être l’introduction. Il
s’agirait de donner naissance à un récit, d’autant de voix qu’il s’en
trouvera (dix, vingt, cent mille), de tous les grands moments des mouvements
depuis 1995. Récits à la première personne, de bagarres, de réunions, de
pauses, anecdotes grotesques et instants lourds de sens, déceptions et
espoirs fous, et puis parfois ces moments où « en une fois se dessine la
forme du nouveau monde ».
Libérer la capacité de chacun à raconter ce qu’il a vécu, pensé, imaginé,
telle est la tâche que nous essaierons d’entreprendre. L’internet devrait
pouvoir nous fournir un outil susceptible de produire une création
collective d’une ampleur et d’une forme inédite. Faisons chauffer nos
imaginations !