avril : la révolte de la multitude

Texte mis en ligne sur le site de Samizdat

http://www.hns-info.net/article.php3?id_article=989La gauche plurielle désespère son électorat. l’espoir ouvert par la victoire du 10 mai 1981 s’est transformé en une immense machine bureaucratique tentant de mettre le réalisme en équation et de juguler le désir de réforme. Le gouvernement de la social-démocratie s’est traduit par un flot réglementaire, croissant au gré de son impuissance à normaliser ses bénéficiaires. l’immense armée des fonctionnaires s’est substituée aux militants, et ce faisant a imposé son inertie, sa capacité proverbiale à empêcher le changement. C’est l’organisation du maintien en l’état, l’état dans l’Etat de Max Weber.

Le 21 avril 2002, une fracture s’est produite entre le peuple et la gauche. Le candidat socialiste au premier tour des élections présidentielles a été éliminé au premier tour. Ce résultat n’est pas, comme on voudrait le faire croire, le produit de l’éparpillement des votes de la gauche plurielle entre cinq candidats (Jospin, Mamère, Hue, Taubira et Chevènement), ni du renforcement de l’extrême gauche trostkiste, puisque de toute façon dans une majorité de circonscriptions le total n’y est pas. Ce ne saurait être la pratique de la démocratie, le droit de voter pour le candidat ou la candidate de son choix, qui tue la démocratie. Le bon résultat de Le Pen vient avant tout de l’augmentation massive de l’abstention dans l’électorat de gauche, qui ne se reconnaissaît plus dans cette social-démocratie « bureaucratisée » et raisonnable qui prétendait le protéger contre les mauvaises influences, lui inspirer de bons sentiments, et orientait ses regards vers le passé. La gauche gouvernementale restait sourde à tous les appels lancés par une multitude d’organisations nouvelles, se développant sur des terrains particuliers, puisque les partis occupaient celui de la généralité. Le choc entre les espoirs du peuple et les dictats des « experts » qui estimaient qu’il était devenu impossible de changer la vie se préparait.

Le 21 avril au soir, les responsables de la gauche gouvernementale ont pourtant été assommés par cette découverte, et désespérés par l’unique choix qui s’offrait pour le deuxième tour, entre la droite et l’extrême droite. Seul Noël Mamère a eu la présence d’esprit d’appeler à manifester ensemble le 1 Mai, et a rapidement quitté les plateaux télé pour aller manifester tout de suite avec les jeunes qui se rassemblaient place de la République.

En effet immédiatement à Paris et en province, dès la première annonce des résultats des manifestations spontanées ont rassemblé les jeunes par milliers, et enflé tous les jours. Celles-ci n’ont pas été déclenchées par les organisations politiques abasourdies. Elles ont été grandement aidées par les nouveaux moyens de communication permettant aux individus de s’organiser et d’agir rapidement : Internet, où les listes anti-Le Pen se multiplient et nous atteignent chacun quotidiennement par dizaines, et le téléphone mobile, par lequel chacun se tient relié avec les siens. Le mouvement de novembre-décembre 1995 avait tiré sa force du fax et des débuts d’internet. Depuis le 21 avril, Internet et le mobile permettent aux « tribus » et aux « nomades » tant vantés par les opérateurs de mobiles dans leurs campagnes publicitaires de descendre en masse sur le sentier de la guerre, la guerre contre la haine et l’intolérance.

La gauche plurielle a perdu le droit d’être présente au deuxième tour de l’élection présidentielle en limitant le discours politique à la communication réservée dans son élaboration à l’élite du parti. Le peuple de gauche s’empare des outils de la communication pour développer la révolte, penser dans la rue, organiser la riposte, converser avec ses voisins, parler avec les inconnus. La communication directe et de masse au sein de la multitude décuple les forces qu’elle porte en elle, comme ce fut le cas pour Seattle et toutes les manifestations mondiales qui ont suivi.

L’espoir de construire une nouvelle manière de faire de la politique, de remettre en cause l’organisation des partis politiques, la hiérarchie, la réserve, le pater et le mater-nalisme, la prétention à nous protéger contre nous-mêmes. Cet espoir est de retour, et il dispose de nouveaux moyens technologiques. Le mouvement se répand et s’enracine , le 29 avril et le 1er mai seront encore plus forts. Le 5 mai sera le vote de la multitude, un vote dont aucun bulletin n’aura le même sens même s’il porte le même nom. Après ? On verra.

L’histoire prétend qu’on ne négocie pas avec la multitude, que celle-ci doit être domptée, écrasée… pour faire naître le public raisonnable produit par sa mise en sommeil. Le réveil du 21 avril, aussi douloureux qu’il soit, fera peut-être mentir cette vieille certitude politique. l’institution d’un lieu où chacun, à sa place, est libre, égal, fraternel, jouit pleinement de son pouvoir d’exister, l’institution de ce que Spinoza appelait la multitude, n’est-elle pas l’institution de la république moderne ?

Rosso François

ancien responsable syndical CFDT dans la sidérurgie Lorraine, est président de l’union régionale Lorraine de la CLCV (Confédération de la Consommation, du Logement et du Cadre de Vie). Il assume des responsabilités nationales et régionales dans la mutualité et l’économie sociale et solidaire.