A propos de la stratégie américaine et du livre d’Alain Joxe

A propos de Marie Gaille-Nikodimov, art374, rub14118 mars 2003

Dans le dernier numéro de Multitudes, on trouve un compte rendu critique du dernier livre d’Alain Joxe, réalisé par Marie Gaille-Nikodimov. Ce compte rendu rend bien compte de la façon dont Joxe tente de penser l’actualisation d’une pensée de la république, en opposition à l’empire du chaos.

Pensée assez pauvre à vrai dire. Mais ce compte rendu passe ensuite à un débat critique sur le
recours à Hobbes, débat qui mériterait à lui-seul de longs développements, tant, une fois de plus, la pensée de Hobbes est caricaturée. Mais du même coup se trouve laissé de côté l’essentiel : l’analyse que propose Joxe, l’un des meilleurs connaisseurs des relations internationales, de la stratégie américaine.
Je voudrais combler ce trou, en reprenant, à ma manière, les lignes tracées par Joxe.
En quoi consiste la stratégie américaine, et comment s’insère-t-elle dans le nouveau régime de guerre ?
Il est bon de dire que le nouvelle pensée stratégique a mis prêt de 10 ans à se construire, dans le vide laissé par la fin de la guerre froide. Il fallait, à l’administration américaine, repenser stratégiquement le monde et leur rôle, et c’est ce qui, par étapes successives, a été fait, bien que l’entrée véritable dans un régime de guerre permanent ne date que de l’après 11 septembre 2001. Alain Joxe, dans “L’Empire du Chaos”, en retrace précisément bien les différentes composantes.
La première pierre a été posée en juin 1993 par un célèbre article de Samuel Hutington, dont on mesure mieux aujourd’hui l’importance. Intitulé “The Clash of Civilizations ?”, ce texte énonçait une nouvelle représentation du monde : non plus l’affrontement entre deux blocs cherchant à se contenir l’un l’autre, mais un affrontement diffus, multiforme, multilocalisé, entre civilisations. Il propose de diviser, stratégiquement, le monde entre 6 ou 7 civilisations, mais trois retiennent avant tout son attention : l’occidentale, la Tao-confucéenne, l’Islamique. Hutington ne vise absolument pas à faire une caractérisation historique de ces civilisations. Il pose, comme acte de nouvelle vision politique du monde, que ces trois grandes civilisations prétendent à la modernité, et qu’elles sont inconciliables, impossible à mélanger. Il prédit que les chocs auront désormais lieu entre ces civilisations, et non plus entre Etats, ou entre capitalisme et communisme. Les identités culturelles, plus importantes que les seuls intérêts économiques, deviennent source d’affrontements collectifs violents. Mais la globalité même de cet affrontement fait qu’il peut prendre des configurations locales très variées, très mouvantes. Le conflit israélo-palestinien, par exemple, peut être pensé, mené et développé comme un conflit entre civilisation occidentale, judéo-chrétienne, et civilisation islamique.
Il convient donc d’identifier, à chaque cas, ces configurations. Dans ce choc des civilisations, la civilisation judéo-chrétienne représente une alliance “naturelle”, qui s’oppose aux deux autres civilisations, nettement moins institutionnalisées. Il est bien entendu du plus haut intérêt d’éviter toute jonction entre la civilisation tao-confuséenne et la civilisation islamique. Il faut éviter toute occasion donnée à leur alliance, et, au contraire les jouer l’une contre l’autre. Hutington pense encore en terme d’alliance du front occidental, principe qui sera ultérieurement abandonné, dès lors que s’affirmera l’unilatéralisme américain.
Mais est déjà présente dans ses propos toute la dimension religieuse de la pensée stratégique, qui se radicalisera dans ses textes ultérieurs. Dans sa théostratégie, va s’affirmer un curieux mélange de racisme religieux (la chrétienté occidentale) et de répulsion de plus en plus affirmée pour l’Orient. De dangereuses modernités non occidentales peuvent surgir, contre lesquelles il faut se prémunir. Moment important de la nouvelle pensée stratégique, car ce qui se trouve posé est à la fois une nouvelle vision du monde, comme marqué par le choc entre des civilisations non mixables, irréconciliables dans leurs principes culturels mêmes, mais aussi une nouvelle dialectique du global et du local : l’affrontement est toujours global dans son essence, mais toujours local dans ses manifestations (et il faut qu’il le reste, car seule l’occident a acquis la capacité à se battre de manière globale, en particulier à travers l’OTAN qui, pour lui, doit devenir le lieu d’alliance privilégié de l’occident).
La seconde pierre va être apportée par les Töffler : ils raisonnent en termes de révolutions techno-militaires : révolution néolithique (agraire), révolution industrielle, révolution électronique. Le choc des civilisations a bien lieu, mais entre ces trois vagues qui coexistent dans la période historique actuelle. Ces civilisations techniques sont antagonistes et ségréguées. Celles-ci sont strictement hiérarchisées en inférieur, moyenne et supérieure, et elles sont absolument concurrentes et excluantes : les variétés de civilisation (agraire, industrielle, électronique) seraient homologues à des races biologiques en lutte, dans la mesure où les métissages entre elles sont décrits comme stériles et où les guerres de génocide culturel sont inévitables.
Les tenants de la révolution industrielle ont écrasé les agrariens (cas-type : la guerre de sécession américaine), et il en est de même aujourd’hui du triomphe annoncé de la nouvelle révolution. Le refus de tout compromis entre les trois vagues montre déjà l’intégrisme raciste qui va marquer si intensément la nouvelle pensée stratégique américaine. Et à travers la révolution électronique – qui va, il est vrai, révolutionner l’armement américain -, on voit se profiler une redéfinition du camp de l’occident. Car, si la concentration de la civilisation numéro 3 se trouve naturellement aux Etats-Unis, en Europe occidentale et au Japon, ce sont les Etats-Unis qui sont, de loin, les mieux préparés à cet avènement par leur libéralisme fondateur. Dans ce pays, l’aristocratisme de la troisième vague est en train de gagner et la seconde vague (celle du fordisme) de perdre, tandis que la première est si affaiblie qu’elle est jetable dans la marginalité de la société américaine. Les nouveaux sudistes sont les ouvriers du fordisme de masse, des chômeurs des banlieues drogués, des fermiers miliciens. Ils ont déjà perdu.
Ce que les Töffler apportent, ce n’est pas une vision du monde qui soit substitutive à celle de Hutington. Mais plutôt une première affirmation, au sein de la civilisation occidentale, de la “pureté” du modèle américain, et un prolongement du clivage externe en un clivage interne au sein du peuple américain. Ils apportent aussi et surtout l’accent mise sur la révolution électronique comme mode de recomposition, à la fois de l’économique et du militaire.
Nous voyons s’opérer un premier couplage : civilisation judéo-chrétienne + maîtrise de la révolution électronique (qui, soit dit en passant, commence à disqualifier, aux yeux des stratèges américains, un pays comme l’Allemagne, vu comme englué dans la révolution industrielle).

La troisième pierre sera posée par Anthony Lacke le 21 septembre 1993, avec la substitution du nouveau paradigme de l'”enlargement” (élargissement) à celui du containment (contention). Il ne s’agit plus de contenir l’URSS, mais de développer désormais un processus offensif par expansion du “monde libre”. La notion de “monde libre” change nécessairement de signification : elle ne se réfère plus en opposition au monde communiste ou totalitaire. En fait, le monde se trouve polarisé entre extrême barbarie et pleine civilisation. La civilisation s’identifie à la démocratie et au marché. Elle a, face à elle, non un bloc totalitaire, mais une barbarie diffuse. Et elle doit agir de manière à la fois expansive et préventive. La barbarie ne se contient pas. Elle s’éradique.
C’est sur cette base que Lake édicte, pour la première fois, la théorie de l’unilatéralisme américain : dans les zones barbares, l’action unilatérale des Etats-Unis, militaire et/ou humanitaire, doit être envisagée aussi souvent que nécessaire, et elle ne doit pas être paralysée par les principes du multilatéralisme dont l’ONU est l’incarnation. Un unilatéralisme global l’emporte déjà clairement dans le discours de Clinton à l’ONU, le 27 septembre 1993 (il y a près de 10 ans donc).
On voit ainsi être posé, dès cette époque, un nouveau socle stratégique : Choc des civilisations + révolution électronique + élargissement offensif décidé de façon unilatérale.
Cette conception va être affinée par une conceptualisation plus sophistiquée des caractères du nouvel environnement mondial : les civilisations adverses, les agrariens-industrialistes d’un âge précédent, les barbares, ne se manifestent pas comme un bloc unifié, mais de manière atomisée, segmentée, imprévisible, complexe. Le monde devient particulièrement dangereux, imprévisible, choatique. Les Etats-Nations sont tendantiellement en voie d’éclatement, sous forme de subdivisions ethnicisées ou de réseaux. Il faut donc que les Etats-Unis mènent une guerre globale, contre un adversaire éclaté, dans un univers qui a définitivement cessé d’être bipolaire. L’unilatéralisme se justifie d’autant plus qu’il n’existe plus d’alter ego. Les alliances perdent elles-mêmes leur raison d’être.
Ainsi, comme Joxe le met bien en lumière, on parvient à une représentation du monde, dominée par :
– la structure autistique de la pensée stratégique américaine : le repli sur une vision non-interactionnelle du rapport à l’autre (qu’il soit ennemi potentiel ou allié) dérive de l’annulation du bloc ennemi et d’une pensée américaine, qui n’a plus comme référent qu’elle-même (ce qui prend toute sa signification lorsque l’autre devient barbare ou terroriste). Les Américains ne voient plus le monde qu’à travers eux-mêmes.
– Le leadership des Etats-Unis sur la civilisation occidentale, et de cette dernière sur le reste du monde, qui devient l’axe d’une hiérarchisation et ségrégation de la planète irréversibles,
– La recherche d’action guerrières localisées, à la fois globales dans leur signification, et locales dans leur offensive “expéditionnaire”, actions qui se cumulent dans la durée pour se soumettre le monde (ou désarmer sa dangerosité).
– La condamnation des référents civilisationnels non chrétiens comme intrinsèquement non démocratiques et barbares.

Au-delà de ce que Joxe a écrit, il faut prendre désormais en compte les néo-conservateurs de l’équipe Bush qui ne vont faire que radicaliser ces conceptions. On peut remarquer d’abord la convergence idéologique entre intégrisme juif sioniste et intégrisme protestant. Richard Perle et Paul Wolfowitz ont une expérience personnelle et des liens forts avec la fraction radicale du sionisme (celle incarnée par Sharon), reconvertissant un farouche anti-communisme d’antan – Perle, considéré comme la véritable tête pensante de cette équipe actuelle, a été contre la guerre froide, défendant alors la thèse d’une guerre “chaude” – en une hostilité contre toutes les menaces venant de l’univers “sombre” non occidental et contre la “mollesse” de ceux qui, aux Etats-Unis ou en Israël, cherchent des compromis avec l’ennemi. Ils rencontrent l’intégrisme protestant de Bush : les Américains représentent le nouveau peuple élu et Bush se découvre investi par la providence d’une mission quasi-divine. Mais c’est moins la dimension religieuse et intensément raciste en tant que telle qui importe, que la manière dont se trouve, dans ces personnages, exacerbée la vision de leur mission en tant que porteurs de la civilisation (capitaliste) judéo-chrétienne, conçue comme radicalement opposée à l’altérité des non civilisés.
L’autisme est poussé dans ses limites : l’autre est toujours ennemi potentiel. L’étranger est barbare. Les tièdes sont des traîtres. Les rapprochements avec la politique de Sharon sont évidents : c’est exactement la même pensée, la même vision du monde, les mêmes pratiques qui animent les néo-conservateurs américains et le gouvernement israélien, à une seule différence prêt : les Israéliens allient destructions, assassinats et contention, alors que les Etats-Unis veulent et peuvent rester entièrement mobiles. Ils détruisent les forces adverses avec un maximum de violence, au bénéfice, à chaque fois, d’une considérable inégalité dans les moyens militaires en présence, installent des bases, en quadrillant la planète, mais évitent soigneusement de s’installer durablement en quelque lieu que ce soit.
Ensuite la stratégie est précisée. Paul Wolfowitz, actuel numéro 2 du Pentagone, exprime très clairement l’idée maîtresse : les Etats-Unis doivent dominer le monde, en empêchant toute force potentiellement concurrente et dangereuse d’émerger, par attaques préventives qui détruisent ces forces dans l’œuf. La lutte dite anti-asymétrie permet de préciser cette stratégie : on peut définir l’asymétrie comme la capacité de tout acteur de combattre les Etats-Unis, en utilisant les vulnérabilités nouvelles liées à la globalisation : la transnationalisation des risques, l’interconnexion informationnelle et infrastructurelle des systèmes américains aux systèmes mondiaux (type internet), l’affaiblissement durable des Etats-Nations et des systèmes de sécurité collective qu’ils ont montés, la montée en puissance des acteurs “délinquants”, étatiques ou sous-souverains (réseaux terroristes, mafias, etc.), la dissémination des technologies, la faible possibilité de discriminer l’ennemi dans des contextes conflictuels de plus en plus complexes, etc.
De la ressortent les trois piliers de la stratégie américaine :
– d’une part une renforcement inédit des moyens de défense et de sécurisation de leur territoire, qui est la contrepartie de leurs interventions offensives dans le reste du monde et des risques qu’elles génèrent. Le 11 septembre a puissamment renforcé cette première facette,
– d’autre part des attaques massives, mais ciblées, contre toute force pouvant, actuellement ou dans le futur, acquérir une puissance significative. Face à une menace, réelle ou fictive, les Etats-Unis lancent une attaque préemptive, et, en même temps, se déploient militairement à l’échelle du globe, grâce à leur réseau de bases et les liens de dépendance tissés avec les armées locales. La définition de l’axe du Mal a permis de lister les foyers dangereux actuels. Mais il n’est pas douteux que les stratèges américains, bien que polarisés actuellement sur les islamistes (ou plutôt sur les foyers qui existent au sein de la civilisation dite par eux islamiste), savent parfaitement que l’ennemi majeur est la Chine, seule puissance future à pouvoir défier leur hégémonie. Le seul inconvénient dans cette stratégie est qu’elle doit procéder par étape : toute attaque locale supposant, pour éviter tout risque d’échec, et le moins de morts américains possibles, une forte concentration de la puissance militaire américaine, avant d’être à nouveau entièrement disponible pour une attaque future, ils ne peuvent pas tenir plusieurs fronts à la fois. Ou du moins évitent de le faire. C’est ce que la Corée du Nord a parfaitement compris, profitant de la situation en Irak pour renforcer son armement et sans doute mettre les Etats-Unis en difficulté politique préventivement (avec l’accord de la Chine ?).
– enfin, garder une forte avance technologique sur le reste du monde, en particulier grâce à un contrôle inédit des moyens d’observation et d’information, directement associés aux systèmes de commande et d’attaque, avec intégration des systèmes. La contre-asymétrie réside en particulier en la production permanente de cette asymétrie au profit de la puissance militaire américaine. Et dans une activité permanente des Etats-Unis pour éviter que d’autres puissances puissent se doter de moyens équivalents. Par exemple, l’administration américaine a torpillé le projet européen de constitution d’un réseau de satellites d’observation.
En même temps qu’il importe de comprendre cette pensée stratégique, il ne faut pas non plus exagérer sa portée en tant que telle. Elle s’associe à ce que j’ai proposé d’appeler : un nouveau régime de guerre, qui dépasse la stratégie proprement militaire. Car le fond commun des différents étapes d’élaboration de cette pensée stratégique n’est pas seulement la volonté de constituer un “empire”, mais la peur du chaos que la globalisation économique et financière génère. Si Alain Joxe parle d’empire du chaos, je parlerai tout autant d’empire réactif, qui réagit en permanence au chaos que le régime de déploiement, considérablement ségrégué et inégalitaire, du capitalisme, dans sa phase actuelle de globalisation, génère, en parallèle aux décompositions des ensembles humains des périodes historiques précédentes (décomposition des nations et des peuples, décomposition des classes sociales…). Empire du chaos et du contre-chaos à la fois, empire de la peur. L’attaque contre l’Irak n’est qu’une étape. Si l’administration américaine règne par le peur et en utilisant la peur, elle a peur elle-aussi d’un monde éclaté, révolté et vecteur d’émancipation, qui lui échappe, dans le mouvement même où elle tente de le soumettre.
De ce point de vue, la régime de guerre, comme ses causes, ne se limitent pas aux Etats-Unis. Bien des traits en sont présents au sein des gouvernants et stratèges de l’Europe occidentale, bien que celle-ci soit traversée par d’intenses contradictions sur ce plan.

Zarifian Philippe

Professeur de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée et chercheur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Il a publié plusieurs ouvrages, dont : {L'émergence d'un Peuple Monde}, éditions PUF, 1999 ; {Temps, modernité} éditions L'Harmattan, 2001 et {A quoi sert le travail}. La Dispute, 2003.