Alain Bertho “Banlieue, Banlieue, Banlieue”

Sur Alain Bertho, Banlieue, banlieue, banlieue, La Dispute, Paris, 1997, 154p., 70FF.

Depuis quinze ans, le discours sur la banlieue constitue un mode de catégorisation du social qui accompagne le déploiement des politiques étatiques de la ville, inscrites, quant à elles, dans un mouvement général de recherche de la ” cohésion perdue “. Telle est la première thèse de cet essai de synthèse d’Alain Bertho qui entend contribuer à la réflexion critique autour des enjeux, indissociablement politiques et scientifiques, de la ” territorialisation ” de la question sociale aujourd’hui.
Dans son usage ordinaire, ou plutôt ” banalisé “, le terme banlieue semble aller de soi. Il désigne une situation de désordre social étroitement lié à certains lieux et à certaines populations, situation qui appelle un traitement ” local ” des problèmes par le biais des politiques publiques décentralisées. La banlieue en tant que métaphorisation spatiale d’un profond ” malaise social ” thématise notamment ” l’effacement de l’idée de contradictions sociales et de dépassements possibles de ces contradictions, au profit d’un regard d’ordre, [… d’un regard d’État ” (p. 14). En ce sens, elle fonctionne comme un puissant vecteur de promotion d’une logique normative destinée à répondre à la soi-disant ” crise de la ville “.
Après un rapide aperçu historique des transformations de l’espace urbain, l’auteur insiste sur la constitution du local comme catégorie à fois savante et politique dans les années soixante-dix. Précédant la définition et l’élaboration de la ” politique de la ville “, l’émergence de l’objet local prend à rebours la ” démarche classiste ” et signale la pertinence de l’urbain comme lieu de luttes spécifiques, irréductibles aux conflits ” traditionnels ” ayant comme épicentre le procès de travail. L’espace urbain deviendra progressivement le cadre de référence et le creuset de nouvelles politiques publiques.
Dans un contexte marqué par la régression de la politisation, le pouvoir central s’investit dans l’expérimental et tend de plus en plus à ” se défausser “, renvoyant les responsabilités réelles d’élaboration politique aux administrateurs locaux. Entre-temps, ” la banlieue rouge a laissé la place à la banlieue, et on redoute les ghettos là où on admirait les bastions “. De toute évidence, les catégories pour appréhender une situation inédite et peu lisible font défaut. La force symbolique de la banlieue comme nouveau paradigme de ” spatialisation théorique des problèmes sociaux ” réside, précisément, dans l’idée d’un déplacement du lieu des tensions sociales de l’entreprise vers la ville. Cette évolution traduit un glissement cognitif, culturel et prescriptif, notamment ” de la classe à l’exclusion, de la lutte à l’insertion, des besoins à la prévention, du bastion au ghetto “.
Or, pour l’auteur, ” ni le territoire, ni la population, quelle qu’en soit l’importance, ne sont les premiers éléments explicatifs des tensions, des souffrances et des désordres sociaux “. La ” nouvelle vulgate du social “, qui s’est imposée peu à peu jusqu’au point de devenir dispositif intellectuel dominant, pèche par sa catégorisation euphémisante, sa charge étatique, sa violence symbolique latente, sa quête d’un équilibre social de plus en plus improbable. La logique de la nouvelle pensée du social, pensée qui exclut ” tout conflit porteur d’une normalité nouvelle “, est celle de la normalisation. En fin de compte, elle marque une ” substitution de l’État à la politique “.
La société de classe n’est plus : telle est la deuxième thèse d’Alain Bertho. Cette proposition implique deux conséquences majeures. D’une part, l’obsolescence de l’analyse de classe. D’après l’auteur, ” la référence aux groupes sociaux a perdu de sa valeur heuristique dans l’analyse des dynamiques sociales “. D’autre part, la dissolution définitive du sujet rédempteur de l’Histoire. L’émancipation sociale ne saurait plus ” être cherchée dans l’action d’un groupe social particulier qui transcenderait la spécificité de ses intérêts pour se donner un objectif de portée universel “. Il faut donc faire le deuil de la culture classiste et réfléchir sur les implications de la fin des classes comme paradigme à la fois scientifique et politique.
Toutefois, la clôture d’une ” longue séquence historique “, celle de la lutte de classes ouvrière, ne signifie aucunement une pacification des antagonismes sociaux. Ce que l’auteur met en cause, c’est avant tout les ” anciennes ” approches du social et du politique. La structuration conflictuelle de la société moderne demeure opératoire, et il s’agit de déceler dans ses tensions et contradictions les prémisses pour une refondation de la politique et de la vie en commun. De ce point de vue, le mouvement social de novembre-décembre 1995 et les luttes sociales que l’on a connu depuis, sans représenter un ” retour ” de la thématique des classes, connotent la recomposition des pratiques politiques et l’éclosion d’une nouvelle ” normativité sociale “.
Quelles sont les causes de la ” crise des classes ” ? La première concerne l’extension du lieu de la confrontation sociale, consécutive aux recompositions productives actuelles et à la déstabilisation du travail salarié. Les conflits actuels portent prioritairement sur la valeur d’usage et non plus sur la valeur d’échange de la force de travail. La deuxième cause est la modification du rapport de l’individu au collectif. Le développement de l’individuation ouvrière conduit à la désagrégation des références culturelles partagées, faisant basculer les identifications collectives ” plus du côté de la frustration que de la transcendance “.
Assurément, la société de classe n’est plus ce qu’elle était. La belle mécanique sociale du capitalisme fordiste est désormais derrière nous. Il n’empêche que le discours de l’auteur lorsqu’il aborde l’abandon de l’analyse de classe est insuffisamment problématisé, à la fois dans son aspect ” déconstructeur ” et dans son aspect prospectif.
Ainsi, la question de la modernisation néolibérale du rapport social en tant que lutte de classe offensive menée par les classes dominantes est complètement évacuée. L’ébranlement irrémédiable de la figure industrialiste du prolétariat ouvrier passe pour une disparition pure et simple de la classe ouvrière. Les ramifications de l’antagonisme social au-delà du procès de travail immédiat sont interprétées comme autant d’aspects de l’épuisement de la culture (et de la lutte) de classe. Et lorsque l’auteur propose de nouveaux outils d’intelligibilité de cette grande mue sociétale, il évoque la perspective d’un recentrage de la politique sur la base d’une opposition entre logiques sociales abstraites (” l’homme contre l’argent “, ” la valeur d’usage contre la valeur d’échange “, ” normativité contre normalisation “, etc.). Or, la supériorité heuristique de cette constellation discursive aux accents habermassiens par rapport à l’analyse en termes de groupes sociaux mobilisés reste à prouver.
Paradoxalement, Alain Bertho proclame le ” retrait des classes ” au moment où certains ” rescapés ” des théories de la moyennisation de la société célèbrent la ” rentrée des classes “. Or, ce ” retrait “, loin d’être un attribut du réel, pourrait être, précisément, l’attrait dénié d’un impensé, mieux, le hors-champ des difficultés redoutables d’analyse sociale du capitalisme contemporain auxquelles nous sommes tous confrontés aujourd’hui. Le mérite d’Alain Bertho, même si certaines de ses réponses ne nous semblent pas convaincantes, est de relever ouvertement ce défi. Et encore, de nous rappeler avec persistance la modernité irréductible de la banlieue, les bifurcations historiques de la socialité urbaine, la nécessaire identification du mouvement social en tant que ” nouvel acteur collectif ” en train de rompre le consensus social et institutionnel, identification qui reste essentiellement une tâche à effectuer…