Analytique/herméneutique : le retour, ou que dérange Stanley Cavell

“[… to want my writing to recognize, in every word if I can, that it does not know all that it knows”
S. Cavell, Silences, noises, voices

On pourrait croire que la guerre ou la guéguerre entre philosophie analytique et philosophie herméneutique est parvenue à une paix des braves assez attendrie, que chacun peut maintenant comprendre en ravalant son mépris ce dont l’autre ne veut pas et pourquoi. D’autant que quelques braves justement, domaine par domaine, tels par exemple un Jacques Brunschwig pour la philosophie grecque, sont reconnus de part et d’autre comme d’insoupçonnables passeurs ou arbitres, aussi compétents pour chiffrer devant l’éternité de la raison une faute de raisonnement avec la même sûreté qu’une faute d’orthographe comme le voulait déjà Leibniz, que pour déchiffrer une position dans la longue, changeante et violemment interprétable durée de l’histoire de la philosophie.
Il me semble, ou il me semblait, que cette opposition n’avait plus d’ailleurs, de manière générale, le pouvoir de structurer, de façon suffisamment provocante pour servir de muse, le champ de forces de la philosophie contemporaine. Il me semblait, car je dois bien reconnaître que, comme nous disons tous, it is not the case. L’exemple de Stanley Cavell, et en particulier la réaction toute récente de François Rivenc [[Cavell Stanley, « Une herméneutique du scepticisme », Critique, n° 599, avril 1997, pp. 273-286. à la traduction de son maître-livre nouvellement traduit, Les Voix de la raison, me contraint de savoir que nous n’en sommes encore que trop là.
A vrai dire, Cavell, et il s’en tourmente-réjouit de toute sa stature de disciple d’Austin, lecteur de, dans l’ordre alphabétique, Emerson, Heidegger, Thoreau, Shakespeare, Wittgenstein, fait partout l’effet d’un chiffon rouge : « I learn from the review of Les Voix de la raison in Le Monde that I am spoken of by some of my American colleagues as a continental philosopher. Part of what I mean by the relief of translation is that in Europe I am taken as an American philosopher. The relief lies not in the correctness of either description but in the fact of their conflict, confirming my conviction of my role as insisting where I can on the split within the philosophical mind » [[“Silences, noises, voices”, Futur antérieur, n° 38, 1996 4, p. 130. .
« La thèse centrale de l’ouvrage ([… car je ne parlerais pas de la troisième [partie consacrée à la moralité, étant résolument incompétent en ce domaine) semble être la suivante [[ C’est moi qui souligne au moyen des italiques, comme dans les autres citations (mais le gras indique ce qui est souligné par l’auteur). La phrase se poursuit avec un énoncé justement minimal du “semblé” de thèse : “il y a une “vérité du scepticisme”, non pas bien sûr au sens où les énoncés du sceptique seraient littéralement vrais, mais au sens où l’inquiétude sceptique tente de dire quelque chose” (art. cit., p. 274).Le livre de Cavell The Claim of Reason. Wittgenstein, Skepticism, Morality and Tragedy, paru en 1979 (Oxford University Press), a été traduit en 1996 par Sandra Laugier et Nicole Balso (Seuil, -je citerai VR), avec un “Avant-propos de l’édition française”, très instructif quant à la perception par Cavell de son propre trajet. », écrit François Rivenc pour rendre compte des Voix de la raison. Deux précautions, d’autant plus cruelles qu’elles ne sont pas oratoires, caractérisent la critique : on a raison d’avoir des domaines d’incompétence volontaire (« résolument »), sans doute parce que ce sont des zones d’impertinence ou de mollesse philosophiques, et il n’est pas sûr qu’il y ait une thèse reconnaissable ou réelle dans le livre de Cavell (« semble »). L’horizon, comme dirait cette fois l’herméneutique, est vigoureusement dessiné : « L’herméneutique a bien des charmes, dont le moindre n’est pas qu’il est difficile de dire si c’est vrai ou si c’est faux » (p. 276). The Claim appartient à la tradition herméneutique, même s’il traite de Wittgenstein, parce qu’on ne peut juger de sa vérité, mais seulement de sa beauté; encore faut-il préciser que cette beauté n’est pas la « vraie » beauté, celle qui accompagne platoniquement le vrai (seule la philosophie est, dans une brève interprétation du Gorgias et du Phèdre, la vraie rhétorique), mais une beauté de fard et de prestige, qui en met plein la vue et fait illusion aux non-philosophes, une séduction comme telle dangereuse (de la sophistique), dont un bon critique-vrai philosophe a le devoir de délivrer le vulgaire : « Je ne discuterai pas de la valeur de cette interprétation de Wittgenstein, au sens de sa fidélité à l’œuvre : disons que pour le non-spécialiste, elle est infiniment séduisante » (p. 280; ou : « D’où viennent [… le malaise et l’inquiétude que j’ai ressentis à la lecture de cet ouvrage (c’est aussi le lieu de parler de son incontestable magie, que la traduction admirable transmet) », p. 283). D’autant que, en bonne logique platonicienne, il ne peut y avoir là philosophiquement que du banal, du doxique et, très exactement, du second ordre -bien moins pensé, moins bien pensé, que Husserl, Merleau-Ponty et la « phénoménologie sérieuse », puisque Cavell leur préfère Heidegger, au point qu’on l’accusera de commettre dans ses traces les dégâts d’« une philosophie de l’Appel ». On pourra donc dévaloriser ce faible substitut esthétique et faire honte aux amateurs : « Dans l’ensemble (mise à part l’interprétation de Wittgenstein), les résultats en question (mais peut-être sont-ce des idées, à apprécier pour leur beauté) me paraissent peu originaux (le style philosophique l’est indiscutablement, et pour ceux que le rapprochement entre littérature et philosophie intéresse, c’est là sans doute à soi seul un motif de satisfaction) » (p. 280).
Nous voilà à pied d’œuvre pour caractériser le principe des positions. L’herméneutique a, aux yeux de l’analytique, deux tares méthodologiques qui la mettent hors vérité et justifient l’attitude du vrai philosophe, complexe de mépris et d’inquiétude : 1. Elle pense la philosophie comme un ensemble de textes (« … si du moins on admet que la philosophie n’est pas qu’un ensemble de textes malgré ce que Cavell suggère », p. 279). 2. Elle rapproche la philosophie et la littérature (« Je craindrai par là de ne faire rien d’autre que céder au pouvoir d’envoûtement de l’écriture de Cavell (il y a des livres qui donnent envie d’écrire comme ils sont écrits, et si quelque chose distingue la philosophie de la littérature, c’est qu’il est préférable en philosophie de résister à cette envie) », p. 283).
Insistons sur le danger, formulé sans détour, que représente Cavell : « Je dirai donc que ce qui m’inquiète, ce sont les effets possibles de la réception de Cavell en France »(p. 283). Nous n’attendons que Cavell, « philosophie facile malgré les apparences », pour oser nous distraire avec bonne conscience en faisant semblant de poser les bonnes questions (« Qui de nous n’a pas rêvé de réconcilier phénoménologie sérieuse et description des strates de la conceptualisation et de la constitution des idéalités », p. 283), mais en nous détournant du « travail théorique sérieux », c’est-à-dire « techniquement et philosophiquement difficile » qui nous vient d’outre-Atlantique. Comprenons bien : dans le retour du clivage entre analytique et herméneutique, la phénoménologie en tant que sérieuse est versée du côté analytique, tout comme un certaine manière de « textualiser » Wittgenstein tombe dans la poubelle herméneutique. Cavell n’est pas sérieux, parce qu’il ne fait ni de la phénoménologie sérieuse ni de la philosophie analytique sérieuse, le sérieux du sérieux étant hic et nunc un exemple qui peut faire figure de must, à savoir l’articulation entre psychologie cognitive et phénoménologie sérieuse (« le problème est plus brûlant que jamais, réactivé qu’il a été récemment par les recherches cognitives sur la vision », p. 278s.). Ou encore, Cavell, ce Cavell du Claim , n’est si dangereux que parce que, prenant Wittgenstein comme un texte, il risque de faire prendre du Wittgenstein pour Wittgenstein. Conclusion des conclusions : « Plaise au ciel qu’elle [l’œuvre de Cavell ne contribue pas chez nous à abaisser les standards de rigueur, et les normes de la rationalité ! » (p. 286). François Rivenc ne se retrouve au bout du compte pas si incompétent en matière de moralité, et même plutôt très banalement performant : c’est séduisant (distraction, divertissement, magie, écriture), donc ce n’est pas sérieux. La moralité, sinon la morale, c’est le difficile sérieux de la raison. Français, tout est à recommencer, vous ne savez pas encore analyser ou analytiquer (on a eu bien du mal pourtant à convaincre vous et vos/nos institutions que c’était indispensable), et voilà que vous vous précipitez déjà, en vieux soixante-huitards flemmes et libertaires, sur le roman-photo de la soi-disant post-analyse.
Il va de soi que la critique de François Rivenc, si elle manquait d’esprit, contribuerait, comme un autre chiffon rouge, non pas certes à me faire mépriser Platon ou la philosophie analytique, mais à me rendre herméneute et féministe. Heureusement, Cavell me rassure. Car il n’est pas sans savoir : que la critique de Rivenc touche juste, que c’est de cela même qu’il s’agit. Cavell fait tranquillement ce qu’il fait, sans expulser l’autre ou remettre son droit à demain, mais en travaillant aussi « sérieusement » que possible la série des oppositions en place, en théorisant et pratiquant leur déplacement, et c’est cela qui dérange.
Donc l’ordre platonicien, d’ailleurs éperdument mis en cause chaque fois qu’on lit de près un dialogue de Platon, règne ; et Cavell le sait : « La philosophie peut-elle reprendre [Othello et Desdémone des mains de la poésie ? Sûrement pas, aussi longtemps que la philosophie continuera – comme elle l’a fait dès ses débuts – d’exiger que la poésie soit bannie de sa république. Peut-être le pourrait-elle s’il se pouvait qu’elle même devint littérature. Mais la philosophie peut-elle devenir littérature, et se connaître encore elle-même ? » – telle est la dernière phrase des Voix de la raison, au sous-titre mélangeur en toute provocation : « Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie » (qui m’incitait à en faire une présentation à la Maison des Ecrivains sous l’intitulé « Déplacer les genres »). Car ce qui fait l’intérêt de Cavell à mes yeux est exactement ce qui en fait le danger aux yeux de Rivenc : sa manière de mobiliser ensemble les deux clivages, anglais / continental et philosophique / littéraire. L’avant-propos à l’édition française des Voix le raconte : « Je n’ai pas fait le moindre effort [… pour sophistiquer mes premiers efforts, hésitants et amateurs, pour relier les traditions anglaise et continentale, parce que je veux montrer ainsi que j’ai toujours voulu réaligner ces traditions après leur long mépris mutuel, en tout cas écrire en témoignage de la perte impliquée dans cette séparation [… Le désir philosophique de comprendre cette séparation, ou ce clivage, entre deux cultures, s’est transformé pour moi en désir brûlant de comprendre la séparation entre l’écriture philosophique et l’écriture littéraire, donc le clivage à l’intérieur de la (d’une) culture » (p.16s.). La métamorphose du désir philosophique reformate ou reformule le premier clivage (« vers du post-analytique ») au moyen du second (vers du « post-générique »), sans se donner le moins du monde la facilité ni la bêtise d’une correspondance terme à terme. On n’imaginera pas de dire, on se donnera même l’élégance de supposer que personne ne dit plus (quel que soit l’immense impact institutionnel et culturel de la relégation de quelque chose comme l’herméneutique dans les départements parfois francophones de philosophie comparée, outre-Atlantique) que l’analytique, c’est le philosophique et que l’herméneutique, c’est le littéraire. Il s’agit bien plutôt de différencier les deux cultures par le type de clivage générique existant en chacune d’elles [[Ce que contrecarre encore une fois Rivenc avec : “Il est vrai qu’on ne sait plus ce qu’ « analytique » veut dire, dès qu’on est impressionné par le partage culturel entre philosophie analytique et philosophie herméneutique” (p. 280) – au moyen de la perenne structure : “vrai”, “sait” / “impressionné”. .
Comme dit Cavell, « j’impute mon insistance au fait que, selon moi, la philosophie anglaise, à la différence de la française et de l’allemande, se tient à bonne distance des grands écrivains appartenant à la même culture » (Le Déni de savoir, tr. fr. Seuil, 1993, p. 15). Puisqu’on parle de philosophie aujourd’hui, cela, oui, m’en paraît un point sonore et réellement compliqué : se demander par exemple, peut-être en s’aidant de Deleuze, si et comment Wittgenstein / Heidegger pratiquent ce clivage. Je ne sais pas si l’on peut faire bouger la philosophie analytique en étudiant Shakespeare, mais j’ai très envie de lire ceux qui essayent; et je comprends assez facilement la différence entre une philosophie américaine se rapportant à Pierce et Dewey, et une se rapportant à Emerson et Thoreau. De fait, pour mieux instruire la question, il faut, au-delà des grandes tendances, s’occuper des corpus. Ainsi, Heidegger peut bien lire Hölderlin ou Trakl et citer Sophocle, il n’en est pas moins hyper-platonicien, avec une poésie convenable (au sens rhétorique du terme : convenable à son propos de philosophe) non pas « bannie » de la république, mais utilisée par la république (en l’occurrence non pas le philosophe-roi, mais le penseur-recteur) à ses seules fins, ingérée, comme par Platon justement, pour la plus grande gloire du dévoilement. Par différence, il me semble qu’on peut faire bouger l’ontologie gréco-heideggérienne au moyen, mettons, de L’Eloge d’Hélène de Gorgias et de la postérité littéraire de la sophistique, heureusement indigestes pour la philosophie, parce que ces textes reproduisent ou transposent de façon critique et catastrophique les gestes de l’ontologie, la poussent à ses extrêmes conséquences, l’affolent, la baroquisent, et en démontent ainsi les effets.
Ce qui organise et noue les deux clivages analytique/herméneutique et philosophique/littéraire est évidemment le problème du langage. Le levier est la philosophie du langage ordinaire : on s’y intéresse en effet « non pas au sens des mots, mais à leur usage. La signification, c’est l’usage » (VR, p. 311 -les Grecs, Protagoras, disaient khrêmata), ou encore « apprendre une langue, c’est apprendre des formes de vie » (ibid., p. 271). C’est là qu’on rencontre le scepticisme à la Cavell, sous forme d’un premier décloisonnement « stylistique », qui se fait par surenchère analytique, comme la sophistique s’est faite par surenchère ontologique. « La capacité au scepticisme en chacun de nous en tant que possesseurs du langage » (p. 21) nous conduit sans cesse avec alacrité et jubilation à dérégler les questions d’identité en questions de réalité ; ainsi pour s’assurer qu’il s’agit bien d’un chardonneret, je pourrais percer des trous dans l’oiseau d’Austin « et voir s’il en sort du rembourrage » (p. 105) – ce que Cavell appelle à merveille « mon surréalisme particulier » (p. 111).
Le second décloisonnement est « problématique », au sens où il est lié à la teneur en problème du problème. La philosophie du langage ordinaire lue par Cavell est une « offensive contre le déni du moi » (p. 239; cf. p. 268), bien sûr conjugué au déni de l’autre. Si bien que « l’histoire des relations à l’autre compose une histoire du scepticisme et des tentatives de surmonter le scepticisme » (p. 682), et que la tragédie, avec son climax, la reconnaissance, figure et constitue ce décloisonnement même.
Pour autant, rien n’est réglé. « Le problème de la communication entre philosophie et littérature est-il, en soi, un problème philosophique ou un problème littéraire ? » : avec ce livre, follement fleuve, Cavell ne fait toujours que « s’y colleter, l’explorer, l’expérimenter » (Le Déni, p. 15s.). Mais la question qui reste pendante, de torpilleurs à contre-torpilleurs, est : (qu’) avez-vous envie de faire bouger ? Elle est fonction de cette autre : quel est votre diagnostic sur aujourd’hui ? Ce que je peux dire, pour ma part, est qu’opposer le sérieux à la séduction ne me paraît ni séduisant ni sérieux.

Cassin Barbara

.Philologue et philosophe, est directrice de recherches au Centre National de la Recherche Scientifique et codirecteur de la collection L'Ordre philosophique aux Editions du Seuil. Spécialiste de l'Antiquité, aussi dans ses rapports avec la modernité, elle cherche à comprendre les rapports entre la philosophie, dès les débuts présocratiques de l'ontologie, et ses autres -sophistique, rhétorique, littérature.Elle travaille actuellement à un Dictionnaire des intraduisibles en philosophie.