Apocalypse New York

La gouvernementalité de la terreurUn nouveau désordre apparaît avec la destruction du WTC, mais cela signifie-t-il la fin de l’isolationnisme des USA, dont la présence mondiale n’a jamais cessé d’exister notamment sous une forme immatérielle. La vraie césure du 11 septembre est dans les milliers de victimes civiles qui faisaient vivre le commerce mondial : pour le terrorisme il faut que toute une population craigne pour sa vie. L’antiglobalisation capitaliste s’est développée à très grande vitesse bloquant les objectifs stratégiques du capitalisme, l’islam théocratique prétend maintenant, mimer la puissance des Multitudes, aussi nous devons défendre une politique des Multitudes qui développe la démocratie et consolide les espaces de liberté.

Le mouvement contre la mondialisation néo-libérale qui avait pris son essor depuis 1995 ne sort pas indemne du gigantesque cataclysme humain qui a vu s’écrouler le World Trade Center et le Pentagone frappé de plein fouet. Dans un monde unifié malgré ses inégalités extravagantes, depuis l’écroulement du socialisme réel, l’attaque apocalyptique de la ville-monde par excellence, l’emblème du capital financier est perçue comme un événement fondamental, comme les prémices du nouveau XXIeme siècle.
Les commentateurs ont tous souligné qu’au lieu du “nouvel ordre mondial” annoncé en 1991 par Tempête du désert, c’est un nouveau désordre qui apparaît avec la destruction des deux tours géantes du World Trade Center. En fait nos commentateurs ne résistent pas à l’emphase : cela fait des décennies que la pax americana comme sous l’équilibre de la guerre froide, n’est vraie qu’à l’échelle globale et repose en fait sur une série de guerres d’une rare violence qu’elles soient régionales, ou civiles, religieuses ou ethniques.
L’importance de l’événement serait due aussi à la fin de l’isolationnisme américain : comme le torpillage du Lusitania en 1917, comme Pearl Harbour, le mardi noir du 11 septembre 2001 laisserait augurer un retour d’activité du gouvernement américain malgré les tentations traditionnelles de l’administration républicaine de se replier sur le continent américain. Et de prédire une recrudescence de la présence militaire US. L’ennui de cette explication est que depuis 1945, les Etats-Unis sont présents partout d’abord dans le “monde libre”, puis rapidement partout où l’URSS et la Chine se retiraient. Leur présence a changé de nature, elle s’est “nomadisée” et est devenue largement immatérielle, mais elle s’est plutôt approfondie au fur et à mesure que la mondialisation déplaçait le rôle dominant de l’administration des bases militaires et des marchandises vers l’administration des flux financiers et des brevets et vers la production d’une culture monde à travers les images dont les studios d’Hollywood sont la plus fabrique” fabrique”. À mesure aussi que la domination trop visible de la bannière étoilée était relayée par les grandes institutions financières et économiques internationales comme le FMI, la Banque mondiale ou par des accords multilatéraux se dotant d’organismes de surveillance de leur application et de tribunaux d’arbitrage comme l’OMC.
L’impérialisme américain s’est mué en expression d’une notion beaucoup plus subtile de gouvernement mondial, de l’Empire ou du gouvernement à l’échelle planétaire tout court. Signe des temps, si la guerre du Golfe avait été faite sur un mandat de l’ONU, celle du Kosovo s’était contentée d’un mandat de l’OTAN, et celle d’Afghanistan s’est même passée d’une coalition militaire. Et personne n’a beaucoup protesté chez les tenants du droit international.

Alors où situer la césure brutale créée par la réalisation pour de vrai, avec de vrais morts dans de vrais décors et de vrais avions, des scénarios hollywoodiens des films d’épouvante (mixte hybride de la Tour infernale, de Independance Day, de Mars Attacks ou carrément du livre de Tom Clancy) ?

La césure brutale du black Tuesday tient à ce que l’opération du 11 septembre vise, conformément à toute opération terroriste, la population en tant que population et non des troupes de combat. Il n’est guère tenable de penser l’opération de Ben Laden comme une opération qui eût pu frapper la Maison Blanche et le Pentagone et s’abstenir de frapper les civils. Ce que le terrorisme sait d’instinct, c’est qu’à la différence des régimes despotiques qui ont une tête et un corps, dans les régimes démocratiques le gouvernement est intimement lié à la société en tant que telle, que leur force repose spécifiquement sur ce lien. La terreur vise donc la population, les Américains et pas le gouvernement des États-Unis séparés du peuple américain comme on disait du temps de la guerre du Vietnam. Jamais le Vietcong pourtant écrasé sous les bombes, n’a proféré : “Tuez tous les Américains que vous pouvez”. Ce que Ben Laden a traduit par : “Aucun Américain ne devra plus se sentir en sécurité dans son propre pays !”
Les terroristes du nouvel âge ont raison de leur point de vue, le nœud du pouvoir du Pentagone repose non pas sur le World Trade Center comme pouvoir des firmes multinationales et des grandes banques d’affaires, mais sur les dizaines de milliers de gens qui font vivre le commerce mondial tous les jours. C’est cette multitude-là qu’entendait frapper indistinctement les pirates dans leur suicide.
À l’ère du contrôle et non plus de la discipline (pour une partie de la population au moins), prêcher la rébellion se heurte à la solidité du lien social. Seule la terreur dans son caractère indistinct était censée casser l’articulation d’un contrôle devenu fonctionnement naturel.
La suite, avec la bio-terreur l’a prouvé amplement ; il faut que du postier, au sénateur, du journaliste, au tondeur de moutons, la population craigne pour sa vie et les médias ont été utilisés dans la création d’un halo d’insécurité d’une main de maître puisqu’elles ont été impliquées dans la contamination. Il faut donc que la population se sente touchée et touchable en bloc pour que le bloc démocratique se désagrège.
La démocratie repose sur la confiance, si personne ne peut avoir confiance envers les autorités pour le protéger d’un risque sans limites, sans contours, alors c’est beaucoup plus que les deux tours qui s’effondrent. À l’heure des mécanismes financiers rois des bruits et des anticipations des marchés boursiers, c’est du trader-terrorism. Le côté d’intrigue du sérail dans les familles princières à Riad est secondaire.

Les stratégies de terreur des groupes armés des années soixante-dix (y compris le terrorisme sélectif du résidu de FDPLP en Israel-Palestine) visaient à frapper les gouvernants, des agents réputés coupables ; là, avec les bombes vivantes du Hamas ou du Djihad, ou les bombes volantes d’Al Qaïda), la stratégie est profondément différente et c’est pour cela qu’elle a pris par surprise aussi totalement des instances militaires habituées à raisonner sur des grands nombres valant statistiquement de la chair à canon mais survivant comme cohorte pour des buts raisonnables, c’est-à-dire finis ou négociables. On peut, certes, rapprocher les Boeings jetés contre les tours, des kamikazes japonais de l’extrême fin de la guerre du Pacifique. Dans ce cas comme dans l’autre toute l’efficace repose sur un ticket simple. L’un des terroristes avait traduit cela dans son apprentissage en se désintéressant tellement de l’atterrissage que cela le fit même arrêter. Aujourd’hui comme hier, il s’agit surtout d’un baroud d’honneur désespéré. Aujourd’hui, c’est celui de l’Islam théocratique face à la modernité. Alors on évoque la tradition des “assassins” du XIeme siècle bourrés de haschich. Mais on oublie alors la nouveauté du 11 septembre. Cette nouveauté, c’est le clonage du pouvoir du nombre : un très petit nombre d’individus valorisés symboliquement comme martyrs (dans l’autre monde, donc sacrifiable totalement dans celui-ci) avec un espoir de survie nulle comme cohorte, se sacrifient et sacrifient les valeurs par excellence de l’humanitaire (les civils) pour des buts infinis, inconditionnés. Ainsi ce terrorisme s’insinue au cœur des flux quotidiens de passagers aériens, d’une population complexe. La ville a été frappée de surprise et, à première vue, l’idée que le terrorisme du 11 septembre mime la puissance de la multitude semble étrange. Pourtant à y regarder de plus près, dans le gouvernement des populations à l’heure du capitalisme à dominante financière, la formation des anticipations joue un rôle capital et le brouillage du calcul du risque sur lequel repose l’édifice marchand montre que ce terrorisme est totalement moderne. Comme les virus, il mime les mécanismes de la formation de la confiance financière en les faisant déraper. Dans ce monde du “pouvoir de la finance” (André Orléan) l’écart entre le vrai faux virtuel et le faux qui devient vrai est infime. Al Qaïda joue sur un dérapage du dégonflement de la bulle financière, ce cauchemar des banques centrales depuis 1982. Démêler les mouvements des capitaux sales blanchis, des capitaux propres noircis dans le financement de la Terreur, s’avère un casse-tête à partir du moment où l’on craint les effets d’enchaînements cumulatifs.

Mais assez sur eux et leur subtilité. Quels sont les effets de cette irruption de l’hyper terrorisme global sur le mouvement né dans la mondialisation ?
La reprise de la formation d’un mouvement mondial à Seattle perturbe totalement le scénario néo-libéral d’une absorption linéaire du deuxième et troisième monde après la disparition du socialisme réel comme alternative globale à la globalisation.

L’anti-globalisation capitaliste s’est développée à une très grande vitesse sur une absence totale d’alternative idéologique, conceptuelle et dirais-je charnelle, au sens d’un corps sans organe (donc impossible à terrasser par destruction d’un organe vital).
Le non à la mondialisation néo-libérale dispose avec la rationalité écologique d’un contre modèle sérieux mais elle n’est pas encore articulée avec une force politique puissante. Il en résulte une situation dangereuse qui s’était déjà produite à l’échelle italienne et européenne vers la fin des années soixante-dix.
Depuis un ou deux sommets, le mouvement de contestation de la mondialisation continue à gagner en extension et s’avère capable de bloquer les objectifs stratégiques du capitalisme cognitif (en particulier ses exigences de nouvelles clôtures) mais la violence du pouvoir exerce un effet attracteur et cherche à briser sa continuité. C’est une phase de mue où la surdétermination terroriste, couplée à l’état d’exception anti-terroriste, intervient presque systématiquement.

Chaque fois que le mouvement exprime sa puissance potentielle de multitude, (et le virtuel est le miroir de ce futur), le chantage à l’expression immédiate du pouvoir nu et sans phrase, intervient et repousse dans les limbes son actualisation.

Apocalypse New York témoigne de la formidable poussée contestatrice de la puissance impériale d’une façon catastrophique. Comme dans les films
d’Hollywood qui se sont trouvés réalisés en direct, mais de façon complètement faussée, détournée au sens où les Palestiniens y deviennent des Talibans, où la contestation de la mondialisation qui exècre le World Trade Center et le Pentagone (le marché et le sabre) se trouve sommée d’adhérer à cette réalisation macabre de la destruction.
La catastrophe la plus sérieuse ne tient pas seulement aux conséquences que le terrorisme promu à l’échelle étatico-impériale aura en termes de répression “militaire” des mouvements contestataires. Ceux-ci seront sommés de choisir entre la soumission au consensus anti-terroriste (repentir, dissociation etc.) et le basculement du côté de la rébellion absolue, démoniaque et démonisée. Donc concrètement un rétrécissement des “espaces de liberté” que le mouvement avait recommencé à conquérir après “les années d’hiver”.
Le mouvement anti-mondialisation devra clarifier sa stratégie que pèse la taxe Tobin face à la tentation d’en finir physiquement avec le quartier général-symbole du capitalisme mondialisateur et son bras armé et gendarme du monde. Dans les deux cas, la comparaison est fausse car le WTCenter et le Pentagone sont beaucoup plus que des symboles, et ce n’est pourtant pas le quartier-général effectif du capitalisme mondial.
Avant Gênes, après Gênes, après le 11 septembre, nous ne pouvons pas nous contenter de contempler l’installation d’un capitalisme autoritaire qui en profite pour réaliser tout ce qu’il n’est pas parvenu à faire passer depuis quinze ans. Ni non plus de dénoncer les provocations et les manipulations.
Quelle politique pour les multitudes, comment consolider les espaces de liberté ? Telles sont les questions qu’il nous faudra résoudre. Plus que jamais le réseau de l’Internet est l’instrument le plus précieux qu’il faut soustraire à la terreur et à la contre-terreur.

Le 30 octobre 2001.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).