Au delà du Welfare State

Depuis la fin des années 1970, nous assistons à la crise rampante et durable de l’État providence dans tous les pays développés. Le système de Welfare semble voué à un déclin irréversible devant laisser la place, selon les différentes approches politiques et idéologiques, à une gestion des dépenses publiques moins laxiste ou bien à une non moins providentielle refonte du système de sécurité sociale. Les années 90 ont vu se superposer à la persistance de la crise économique le délitement des liens sociaux et l’écroulement des formes traditionnelles de représentation politique. Alors que l’écroulement des régimes totalitaires en Europe de l’Est n’a fait qu’accélérer la perte d’efficacité des espaces nationaux, le désarroi idéologique généralisé marque désormais en profondeur un processus de mondialisation (globalisation) frappé de plein fouet par une crise déstructurante des pouvoirs bureaucratiques. La gestion et la transformation du Welfare State sont ainsi progressivement devenues le terrain d’affrontements sociaux de type réactionnel et régressif dans lesquels les intérêts corporatifs sont de plus en plus prédominants. La crise devient alors paradoxe : le désastre des politiques économiques néo-libérales ne se transforme pas en relance des dynamiques de recomposition sociale. C’est précisément cette contradiction qui doit nous amener à une réflexion plus profonde sur la crise et la forme même du système de Welfare State, à l’horizon du XXIe siècle.

1. L’élan social de la nouvelle droite est définitivement brisé. Pourtant, la montée de la vague libérale, dans la seconde moitié des années 70 et tout au long des années 80, s’est fondée sur le détournement des luttes sociales qui ont traversé et déstabilisé le système hyper-étatique, hyper-centralisé et despotique que représentait le Welfare State. Il est évident que le populisme reaganien ou thatchérien (avec ses notions d’État minimal et d’impôt négatif) ne se fondait pas tant sur le dépoussiérage des dogmes déconfits de l’économie néo-classique, que sur l’utilisation de l’anti-étatisme des mouvements sociaux. Mais les luttes sociales des années 60 et 70 ne se limitaient pas à alimenter l’extension néo-corporative du dispositif de Welfare : elles se développaient aussi sur le terrain de l’auto-valorisation et de l’autonomie. La crise du Welfare, ainsi que celle de la planification autoritaire, sont d’abord le fruit de l’anti-étatisme populaire et de la critique des formes de représentation politico-syndicale qu’il présuppose. Elle traduit le besoin qu’ont les mouvements d’autovalorisation de réduire la toute-puissance de l’État, en tant que lieu où se concentre la subjectivité bureaucratique du capital collectif. Car il s’agit avant tout de libérer l’énorme potentiel productif contenu dans les réseaux de coopération sociale.

2. En même temps, plus d’une décennie d’efforts obstinés de réduction substantielle des différentes articulations nationales du Welfare State se sont soldées par un cuisant échec. L’élection de Bill Clinton est la dernière et définitive confirmation du caractère irréversible des acquis sociaux inscrits dans le Welfare State. Certes, on est arrivé à des modifications (réduction des régimes de couverture sociale, tickets modérateurs, etc.), mais il s’agit plus d’une évolution des hiérarchies internes au Welfare que des signes de sa véritable extinction. Le Welfare State est toujours là, incontournable.

3. L’irréversibilité du Welfare State ne coïncide pas avec sa vitalité. Crise et irréversibilité du système de Welfare délimitent le cadre d’une réflexion sur l’État providence qui doit s’ouvrir aux nouvelles problématiques de l’antagonisme social. La crise de l’État providence, apparaît comme une étape non pas de son développement (ainsi que le montre F. Ewald dans un très bel ouvrage consacré au sujet[[F. Ewald, L’État providence, Paris, 1986.) mais comme un moment du processus de constitution des formes sociales de la subjectivité productive, c’est-à-dire du processus de recomposition sociale qui assurait déjà l’irréversibilité des acquis sociaux contenus dans le Welfare State.

En fait, le paradoxe de l’irréversibilité du Welfare State, face au caractère perpétuel de sa crise, traduit l’impossibilité et le caractère illusoire d’une relance de la régulation “étatique” du cycle économique, car il n’est désormais plus possible de structurer les dynamiques de la reproduction en fonction des architectures productives. Le cycle d’usine n’est plus qu’un moment dans un réseau de production qui coïncide maintenant avec le “cycle de la vie” et avec l’ensemble de ses conditions sociales. Dès lors, la persistance de la crise du Welfare State réapparaît sous un tout autre jour : celui qui permet de déterminer positivement des luttes sociales renouvelées et peut nous indiquer l’ouverture d’un nouvel horizon, coopératif et égalitaire, pour le lien social lui-même.

Le Welfare State et le travail

Le Welfare State définit à la fois les pratiques économiques, les relations de pouvoir et les institutions qui ont assuré l’intégration dans le développement des luttes ouvrières depuis les années 20. Son fondement reposait donc dès l’origine sur l’ordre productif, fondé à son tour sur le travail. Le travail était la mesure et la norme de la production aussi bien que de la reproduction (les assurances-santé, chômage, retraite sont ainsi basées sur le revenu du travail). La forme politique était garantie par l’intégration des “institutions du travail” dans l’État. A partir de -ce moment, le politique n’intègre plus “le citoyen”, mais bien des organisations de masse, des acteurs collectifs, qui fonctionnent comme les régulateurs des conflits dans la mesure où ils assurent la participation des “travailleurs” à la légitimation de la société de production, c’est-à-dire que les hiérarchies sociales se sont calquées sur celles qui étaient produites par le régime d’accumulation régissant le travail dans l’usine tayloriste. L’efficacité du système de Welfare découle précisément de sa capacité à intégrer et à structurer les “relations de pouvoir”, à soumettre les dynamiques de la reproduction aux hiérarchies productives. Comme Michel Foucault l’a bien montré, le système de Welfare est un formidable mécanisme de production des “formes d’assujettissement”. L’État occidental moderne a intégré sous une forme politique nouvelle une vieille technique de pouvoir, le “pouvoir pastoral”. Cette forme de pouvoir s’exerce sur la vie quotidienne immédiate, sur la “vie” dans toute sa complexité. Le “salut” chrétien se transforme en bien-être, en santé, en protection, en sécurité, tout en conservant une préoccupation particulière et spécifique pour “chaque âme” du troupeau. Il s’agit alors d’une technique de pouvoir qui opère sur des sujets réels et non pas sur des sujets juridiques, en assignant à l’individualité (bien loin de la bureaucratisation wébérienne) une forme nouvelle de constitution. Ce ne sont plus seulement les conflits des classes et les structures idéologiques qui déterminent la nouvelle subjectivité du producteur et du consommateur dans la mesure où la médiation étatique s’organise désormais par l’intégration des politiques disciplinaires (école, hôpital, prisons, assistance sociale…). Les relations de pouvoir se nouent autour de la discipline du travail mais aussi bien autour de la “subjectivité” du travailleur. C’est l’ouvrier “blanc, mâle, qualifié, d’âge compris entre 30 et 50 ans “qui devient le pivot d’une hiérarchisation sociale (et non seulement productive) dont dépendent les rapports de pouvoir avec les femmes, les jeunes, les vieux, les immigrés… Or, c’est justement la reproduction du Welfare State qui assure la cohérence de l’économique, du politique et du pouvoir autour du travail : “jamais, s’exclamait Michel Foucault, dans l’histoire des sociétés humaines – et même dans la vieille société chinoise – on n’a trouvé, à l’intérieur des mêmes structures politiques, une combinaison aussi complexe de techniques d’individualisation et de procédures totalisatrices”.
Le mode de régulation, noué autour de l’État providence, constitue donc une technique de domination dont l’efficacité a découlé d’un régime d’accumulation (la production tayloriste) qui ne pouvait fonctionner que grâce à sa médiation, et parce qu’il était capable d’intégrer à l’usine les divers agencements sociaux. On peut bien expliquer la crise du Welfare State en admettant qu’elle est une crise du contrat social d’une société qui n’a plus de règle de justice[[F. Ewald, op. cit., p. 387. ; mais l’universel qui tombe en miettes sous les coups de boutoir des luttes sociales n’est rien d’autre que l’universalité despotique de l’usine sur la société, du travail émietté sur le travail recomposé, du temps de travail sur le temps de la vie. La contradiction nouvelle dont est porteuse la phase actuelle n’est donc pas tant le fait du clivage grandissant entre pratiques de responsabilité (propres à l’Etat providence) et pratiques de solidarité, que de celui qui oppose le pouvoir comme abstraction grandissante (se traduisant par une déresponsabilisation des acteurs) aux pratiques de socialisation/coopération qui dépassent la notion même de solidarité. La règle de justice n’est pas plus “arbitraire” dans le cadre des pratiques de solidarité qu’elle ne l’était dans celui des pratiques de responsabilité. S’il est vrai que la crise du Welfare est bien celle de la solidarité, dans la mesure où ce dispositif n’est plus capable de se référer à une règle objective de justice comme celle que proposait par exemple la discipline tayloriste du travail dans l’usine fordiste, il est également vrai que la notion de solidarité est, elle aussi, l’avatar d’une technique de domination qui, pour se constituer en termes de politique pure, a besoin de transformer le formidable processus de socialisation qu’engendre la coopération productive en monstrueuse dynamique d’abstraction. La notion de solidarité implique l’idée d’une redistribution entre deux moments, production et reproduction, qui resteraient pourtant toujours séparés. La crise des responsabilités, que ce soit dans le cas de la récente affaire du sang contaminé ou dans celui d’un taux de chômage devenu désormais le seuil acceptable de la transcendance des indicateurs économiques, reflète bien la perte de sens grâce à laquelle le pouvoir reproduit (sans la légitimation productiviste dont il disposait jadis) la segmentation et le cloisonnement du tissu social, et brise ainsi les réseaux de coopération qui Finnervent. La richesse et l’intensité des liens sociaux immédiatement productifs sont renversées, la dimension subjective d’une individualité immédiatement socialisée subit les assauts destructeurs d’un pouvoir qui vise à réduire toute relation sociale à une étroite identification en termes de “facteurs de risques”. L’informatisation de la société, la gestion de savoirs de plus en plus discrets, et pourtant de plus en plus précis, sur les individus rentrent l’une comme l’autre dans une nouvelle technologie du pouvoir qui prétend faire du risque “un des modes les plus concrets du lien social, la marque même de la solidarité sociale, la source de devoirs sociaux”[[F. Ewald, op. cit., p. 383.. La négation de la subjectivité positive sociale, de la nouvelle individualité de masse (plurielle et multi-ethnique) ouvre la voie à l’hyper-subjectivation d’un pouvoir fondé sur la catégorie morale du risque, sur l’affirmation tenace et inhumaine que “nous sommes tous un risque pour les autres[[F. Ewald, op. cit., p. 301.. Cette négation ne fait que traduire un mécanisme despotique, hyperbureaucratique, qui fonde sa reproduction sur l’amplification à l’infini des processus d’individualisation, en d’autres termes, qui se cache derrière l’abstraction de la technique (comme dans le cas du sang contaminé) et qui travaille pour la stagnation sociale et économique.

Le Welfare dans la crise

Aujourd’hui, la fonction même du Welfare State a été modifiée par les transformations qui ont affecté le mode de production. Si le Welfare est toujours là, il ne joue plus son rôle de “médiation” sociale, économique et politique. Ces transformations imposent de mener une réflexion lucide sur les luttes de résistance et de défense des acquis qui traversent son histoire. La question posée n’est pas tant celle de la réduction quantitative du dispositif global de “providence” étatique que celle de son impossible réforme. On s’y tromperait si l’on prenait au sérieux les querelles sur les “équilibres comptables” de sa gestion, face à l’évident non-sens qui découle de l’impossible calcul des ressources disponibles et des emplois qu’il faudrait financer. Ce débat et ces politiques, malgré la profusion de modèles économétriques qu’ils engendrent, ont des visées bien plus immédiates et, pourrait-on dire, banales. La seule signification du débat sur les nécessaires équilibres budgétaires des différents régimes de Welfare concerne l’effort quotidien du capital collectif (de l’État) afin de vider ses irréversibles effets sociaux de toute signification de classe. Le non-sens du gouvernement de l État providence comme technique d’administration répond à la nécessité de le façonner non pas (non plus) en tant que médiation dynamique des moments de production et de reproduction, du travail et du non-travail, de la vie active et de la retraite, de la vie et de la mort, mais en tant que lieu d’accumulation de la violence nécessaire au maintien d’une séparation administrative (arbitraire, despotique) de ce qui ne constitue plus un processus dialectique de luttes et de développement, de production et de reproduction. Le débat sur le Welfare State doit être renversé. Le capital fonde la possibilité de reproduire son pouvoir sur un mode de production qui coïncide avec la société tout entière, sur l’adaptation fonctionnelle du Welfare en tant qu’instrument du contrôle administratif, c’est-à-dire de séparation artificielle et scélérate du monde du travail et du monde de la vie. De cette manière, le capital ne trouve plus d’autre légitimation que dans sa capacité résiduelle à produire du non-sens, à réduire l’horizon de la vie au seul élément d’une vie passée au travail. Or, la persistance des cycles récessionnistes démontre bien que la soumission de la vie (et de ses formes riches de coopération) au régime (artificiel) du travail salarié se traduit par un blocage permanent des élans productifs socialement constitués. Les flux d’informations (l’agir communicationnel mais aussi les signes monétaires destinés à optimiser la circulation des marchandises) qui constituent la complexité riche (due à la participation de tous à la production de tout) des réseaux sociaux de la coopération productive subissent le détournement parasitaire que leur impose l’abstraction instrumentale de la sphère financière et la perte de sens de la communication. La valeur symbolique de la circulation monétaire est renversée : elle ne constitue plus la médiation (justement symbolique) apte à évacuer la violence comme mode de structuration du lien social, de l’échange ; au contraire, elle devient le lieu d’accumulation maximum de la violence d’un rapport de capital qui a perdu toute sa légitimité technico-productive.
La gestion actuelle du Welfare constitue en effet un véritable et monstrueux malthusianisme renversé : ce n’est pas au nom de la dimension restreinte des ressources disponibles qu’a lieu la légitimation des hiérarchies sociales, économiques et démographiques, mais ce sont ces mêmes hiérarchies qui limitent les ressources, brisent les réseaux de coopération sociale productive (par leur verticalisation systématique), perpétuent la crise de la croissance. La reproduction du pouvoir capitaliste, après vingt ans de crise, constitue en soi la plus effroyable des catastrophes économiques. La catastrophe est sous nos yeux. L’effondrement des régimes totalitaires socialistes ne fait que lui ôter toute sorte de couverture idéologique. L’accumulation séparée de signes monétaires qui traduisent la reproduction du rapport de capital n’a plus aucun rapport avec la production sociale de la richesse.
Devant l’irréversibilité du Welfare State, ce ne sont pas les politiques budgétaires qui se sont adaptées à une politique désinflationniste de contrôle étroit de la création de monnaie. C’est la politique monétaire qui a dû s’adapter à une gestion budgétaire irréversible. L’axe central des politiques économiques est devenu, dans ce contexte, celui de la gestion non pas du “déficit” (toutes les grandes économies nationales sont hyper-endettées : USA, RFA, Italie, Belgique) mais des modalités de son financement.
Toute la violence de la monnaie a été jetée dans l’arène d’une bataille dont l’enjeu même était la survie des formes traditionnelles (désormais parasitaires) d’accumulation. Les politiques désinflationnistes se sont bien moquées des dogmes monétaristes. Elles se
sont accommodées de la substitution de l’inflation par la création de signes monétaires au travers de l’inflation de papiers-titres des différentes dettes publiques (ou des entreprises publiques privatisées). Le problème n’était donc pas (et n’est pas) celui de l’inflation, mais du type d’inflation. L’inflation salariale et budgétaire (poussée par la dynamique des salaires et des transferts monétaires et par la modernisation des services) qui impose de très forts taux de croissance, cette inflation-là est insupportable. L’inflation poussée par la dynamique haussière des taux d’intérêt est par contre très supportable pour le système économique. De cette manière, à la segmentation sociale corporatiste (fordiste tardive) des revenus, s’est substituée une hiérarchisation des revenus complètement externe aux dynamiques de l’agir productif, et fondée sur la réaffinnation de la norme séparée du travail grâce à l’essor de véritables couches de nouveaux rentiers dont les grandes entreprises (hyper-concentrées) constituent le noyau dur. Cette nouvelle hiérarchisation des revenus, alimentée par le drainage parasitaire de l’épargne, ne se légitime plus à partir des rapports de forces internes aux articulations du Welfare State en tant que médiation dynamique des rapports de production, mais à partir de l’accumulation de pouvoir en dehors et au-dessus dé la coopération sociale productive. Le mode de production capitaliste ne remplit plus aucun rôle positif, il n’est qu’un obstacle à l’évolution des agencements sociaux (lien social, communication riche et inter-active, formation-école) qui, seuls, assurent le développement du système de production à haute productivité. Ce système social est une entrave, mais il arrive pourtant à reproduire subrepticement sa centralité. Et il peut le faire dès lors que la problématique du gouvernement reste fermement entre ses mains, enfermée dans sa capacité à contrôler la communication et par là à réduire la réalité à ses déterminations falsifiées.

Welfare State et nouvelle subjectivité

La question est donc celle de la réouverture de la problématique du gouvernement : il s’agit de dépasser la bataille sur le Welfare State en prenant acte de sa survie à l’état de conteneur vidé de sa substance. II faut donc dépasser les luttes de défense d’un dispositif qui ne représente tout au plus que le vestige figé d’un compromis désuet, et bien au contraire fonder une problématique antagoniste et offensive du gouvernement, à la hauteur des dimensions sociales de constitution de la subjectivité productive : celles qui relèvent du travail immatériel, du travail intellectuel, de la production en tant qu’agencement complexe de techniques et de liens sociaux et politiques dont les moments ne peuvent plus être isolés et analysés en tant que tels.
Ce sont les nouvelles luttes sociales, celles des étudiants, des infirmières, des assistances sociales, qui expriment cette nouvelle centralité dans la mesure où leurs coordinations organisent la révolte contre le modèle du travail hiérarchisé et émietté, pour affirmer et épanouir une activité professionnelle “intéressante”, riche, fruit de la coopération, de la communication, et pleinement intégrée aux formes de vie collectives et individuelles. Le but de ces luttes n’est pas tant de critiquer la hiérarchisation du travail pour obtenir une simple augmentation salariale ni de critiquer par exemple l’activité médicale en tant qu’entreprise à but lucratif mais plutôt de s’attaquer à l’organisation médicale des hôpitaux (ou administrative du travail social) en tant qu’activités qui exercent sans contrôle un pouvoir sur le corps, sur la santé des individus, sur la vie et sur la mort.
Les nouvelles luttes sociales, en s’organisant sous la forme de “coordinations”, s’attaquent aux institutions du travail : partis, syndicats et classe ouvrière qualifiée-mâle-syndiquée. Comme le dit Foucault, “les nouvelles luttes transversales s’attaquent à la complexité des relations économiques, politiques et de domination, et en particulier aux formes d’assujettissement organisées et produites par le Welfare State”. Ce sont des luttes immédiates, qui mettent en question le statut de l’individu, qui réclament le droit à la différence et s’attaquent à tout ce qui oblige l’individu à se replier sur lui-même et à casser les liens communautaires. Elles s’opposent au gouvernement par l’individualisation (administration aveugle, urbanisme et aménagement du territoire centralisé…) et se développent à travers la critique systématique des effets de pouvoir liés au savoir, à la compétence, à la qualification. De cette façon elles mettent en question la manière même dont le savoir circule et fonctionne. Les infirmières, aussi bien que les travailleurs sociaux, revendiquent la reconnaissance “scolaire” de leurs niveaux professionnels respectifs, du caractère social de leur engagement et, ce faisant, critiquent la hiérarchie fondée sur le savoir, et donc le pouvoir absolu des médecins dans les services. C’est donc sur le terrain qualitatif que l’État providence est critiqué par le refus du “pouvoir individualisant de l’État, de l’inquisition scientifique ou administrative qui détermine notre identité”. La crise du Welfare State est, de ce point de vue, une crise de sa capacité à intégrer les individus en produisant de la subjectivité par des techniques spécifiques de pouvoir.
Si le libéralisme s’est montré incapable de récupérer la critique sociale de l’étatisme, les éventuelles relances économiques du Welfare (comme l’élection de Bill Clinton semble l’annoncer) ne pourront pas le rétablir en tant que lieu et mécanisme de “médiation dynamique des conflits”. Elles en seront incapables dans la mesure où ces conflits ne sont pas négociables “Comment voulez-vous négocier avec une tranche de vie ?” se demandait un des médiateurs gouvernementaux devant la délégation de la coordination des infirmières. Les nouvelles luttes touchent directement aux rapports de pouvoir et déterminent de nouvelles oppositions au pouvoir des hommes sur les femmes, des parents sur les enfants, des médecins sur les patients, de l’administration sur la manière dont les gens vivent. Ce sont des luttes identitaires, contre les classifications, contre les segmentations, contre les nonnes définies par l’administration et les institutions de l’État providence. La solution des problèmes de gestion budgétaire ne peut avoir lieu que d’un point de vue despotique[[Ces luttes marquent la crise de “légitimation des grandes institutions bureaucratiques : elles cherchent à imposer des logiques systémiques sans renoncer pour autant à obtenir des appuis de masse dans le respect des règles démocratiques. Elles ne peuvent donc ni prendre complètement en charge les impératifs fonctionnels de relations sociales pétrifiées, ni se soumettre complètement aux poussées communicationnelles démocratiques, universalistes dans leurs implications, venant du monde vécu”, J-M. Vincent, Critique du travail, Paris, 1987, p. 139..
Or, ces nouvelles luttes sociales traversent une phase cruciale elles sont confrontées aux contradictions que leur puissance même fait exploser en aggravant la crise irréversible du Welfare State. Alors même que l’idéologie néo-libérale s’effondre, les “coordinations” ne constituent pas un syndicat nouveau et plus radical mais le dépassement de la forme syndicale même et l’épuisement de la forme de la négociation. Le refus institutionnel de la négociation n’est pas tant le fruit d’un choix délibéré que l’impasse imposée par la maturité des luttes ; ces luttes ne visent pas tant la monétisation de la flexibilité que le mode même de gouvernement des hôpitaux, de l’assistance sociale, des cités, des universités en tant qu’ils représentent de véritables lieux de vie, de socialisation, de manifestation plurielle des subjectivités individuelles et collectives. Dans cette perspective, il est nécessaire de donner à ces nouvelles réalités subjectives l’envergure générale dont elles sont porteuses et, par là même, de casser l’impasse paradoxale de leur puissance, qui tend à les faire se replier sur elles-mêmes, se diluer dans le cadre indifférencié de luttes réactionnelles et néo-corporatives ou identitaires (dans les cités des banlieues, par exemple).

Au-delà du Welfare State

Le niveau atteint par les luttes révèle, comme on l’a déjà dit, un déplacement radical de la structure du cycle productif. Sa socialisation tend en effet à intégrer de plus en plus la totalité des rapports sociaux, de façon à imposer à l’analyse scientifique la nécessité, à l’intérieur de cette tendance, de reconnaître que la “valeur” est définie par le niveau de la productivité sociale de la production, que le clivage entre production, circulation et services est de moins en moins significatif, et que, par conséquent, chaque service est productif, et enfin que production et vie sont la même chose : ce n’est plus le travail qui forme la vie, mais la vie qui libère la production du travail pour l’ouvrir aux formes riches, multiples et plurielles de l’agir et de la création, comme Marx le “prophétisait” déjà dans les “Grundrisse”.
Si toute la richesse est produite par tous, si l’activité productive est constituée par l’enchevêtrement de périodes de formation, de travail et de non-travail, la centralité des nouvelles subjectivités productives doit à la fois se constituer sur l’affirmation de nouvelles formes générales de socialisation et sur le dépassement de tout dispositif institutionnel destiné à perpétuer (de manière arbitraire) les clivages et les séparations propres aux mécanismes d’inclusion/exclusion. Cela signifie qu’il faut poser le problème du dépassement de l’État providence en tant qui “immense machine sociale à produire et à reproduire l’impuissance des travailleurs dont les prestations ne sont socialement reconnues que dûment estampillées et utilisées par les hiérarchies planificatrices”[[J.-M. Vincent, op. cit., p. 145.. Le passage crucial consiste dans l’affirmation de la centralité des nouveaux sujets qui ne peut se donner que par l’ouverture d’un nouvel élan égalitaire et par la critique des catégories économico-politiques héritées du taylorisme, catégories qui creusent un “abîme” entre chômage et emploi, travailleur actif et non-actif, temps de travail et temps de formation, et qui imposent la segmentation ethnique, sexiste et temporelle du travail (émigrés contre nationaux, hommes contre femmes, etc.).
Au contraire la centralité des nouvelles subjectivités passe par un renversement offensif des thématiques du Welfare State, une recomposition des déterminations subjectives multiples qui innervent le processus actuel de production de la richesse : il faut faire de la flexibilité et de la mobilité du travail le terrain de recomposition des subjectivités émiettées.
Quelles figures politiques peuvent, aujourd’hui, donner une forme positive et générale aux nouvelles centralités subjectives ? Est-il possible de recommencer à parler de programme, c’est-à-dire d’investir les processus de socialisation du travail dans des formes égalitaires et universelles ? Commentrenverserles processus d’assujettissement en production de subjectivité ? Comment permettre aux infirmières de poser entièrement le problème du “gouvernement” des hôpitaux, aux assistances sociales d’intégrer les “assistés” à leurs revendications d’autogestion, aux étudiants, aux chômeurs, aux travailleurs en général de circuler librement, collectivement et individuellement dans les réseaux multiples d’un travail constitué de moments de “formation, emploi et non-emploi” ? La réponse à ces questions ne peut relever que de la pratique politique. Ce que nous pouvons anticiper est néanmoins le renversement des catégories théoriques du Welfare State et du taylorisme qui en constituaient le présupposé productif.
La condition théorique que nous pouvons poser comme “présupposé” pour que le Welfare State et la taylorisation des rapports sociaux perdent l’efficacité mystificatoire et l’effet de contrôle parasitaire qu’encore aujourd’hui ils exercent est d’abord la revendication de l’Allocation Universelle (salaire social pour tous les citoyens, travailleurs et non, étudiants, hommes et femmes, etc.) L’Allocation Universelle est la reconnaissance de la dimension productive des rapports sociaux. Elle constitue le support de la mobilité et de la flexibilité, du passage du travail au non-travail, de la productivité singulière à l’organisation collective, du travail social à l’administration, etc.
Si l’Allocation Universelle, c’est-à-dire le salaire social, constitue la condition théorique pour penser la recomposition des nouveaux sujets, à la fois productifs et politiques, le passage de l’hypothèse théorique à la pratique révolutionnaire doit comprendre des propositions concernant tous les autres domaines dans lesquels la productivité du travail s’est aujourd’hui transfigurée. Les vieilles thématiques des luttes ouvrières se redéfinissent à la lumière de ces nouvelles dimensions productives et coopératives : de la réduction du temps de travail à la recomposition productive du “temps libre”, de la primauté du salaire à l’hégémonie du revenu, de l’émancipation du travail manuel à la libération par le travail immatériel.
Il est temps, peut-être, d’ouvrir le débat sur une “Charte des droits du travail post fordiste”. A ce propos on doit bien souligner que, quand nous parlons de travail, nous entendons parler des sujets productifs de l’immatériel, puissances qui remplissent la vie et la transforment en activité créative. Or, nous pensons qu’une partie des conditions théoriques pour l’élaboration d’une telle Charte sont désormais réunies. Déterminer comment la construction de cette Charte peut s’opérer de l’intérieur des luttes dépasse largement les limites de cet article et requiert une écriture collective.

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’université fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil, a publié, avec Antonio Negri, GlobAL (Éditions Amsterdam, 2007). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.