Autoenquêtes en Italie

Et toi, quel est ton genre ?

Les Betty, intellectuelles précaires, partageant un désir militant, critiques tant vis-à-vis des groupes féministes historiques, que des pratiques politiques au sein du mouvement des mouvements, nous racontent leur création d’un espace, le “sexishock” au cœur même d’un centre social à Bologne.

(version originale : art1191)

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Notre jeu et nos travaux

Jeunes, elles aussi engagées dans le mouvement des centres sociaux, les Shesquat de Milan, nous révèlent, à travers leur invention d’un jeu, les sorties possibles tant du renferment égoïste sur soi que du renferment dans la logique identitaire du groupe, et elles pensent de nouvelles formes de solidarité dans le travail à travers la coopération invisible.

(version originale : art1192)

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Journal de bord

Groupe de filles plutôt liées aux expériences du cyberféminisme, les A/Matrix reconstruisent à travers une auto-enquête sous la forme d’un journal de bord, leur construction de “pages” de résistance, comme processus de construction de formes de vie, et qui font de la vie ce dont elles visent à se réapproprier.

(version originale : art1193)

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S’émanciper du travail

Précaires en CoCoCo, leur employeur ? Pour la plupart les institutions européennes. Leur travail : travail social, souvent lié aux questions des femmes. Le groupe Sconvegno à travers l’auto enquête parvient à envisager la sortie de l’émancipation par le travail : s’émanciper du travail.

(version originale : art1194)

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Journalistes ou vendeuse de journaux ?

Journalistes dans le premier groupe éditorial italien RCS, le collectif de femmes qui a conduit une bataille contre et pour la sortie du syndicat des journalistes lors de la restructuration du groupe, s’interroge sur la transformation de la nature du travail intellectuel, sur les relations de pouvoir, sur ce que cela peut vouloir dire “agir politiquement en tant que femmes”. Connaître à travers l’expérience qu’on a de la réalité. Produire des processus de subjectivation, un autre savoir de la réalité pour la renverser, tel est de manière très générale et synthétique l’objectif de l’enquête politique. Au croisement avec la démarche héritée du féminisme : « partir de soi », l’auto-enquête est produite sans sujet extérieur, sans enquêteur. L’accent, plus que sur les réponses est mis sur les questions que l’on se pose, qui deviennent en soi un objet cognitif.
Les textes qui suivent ne sont que des extraits d’auto-enquêtes lancées avec le projet de ce numéro, et ne retracent qu’une phase de la démarche, jamais achevée, toujours en cours. Chaque groupe a réalisé son auto-enquête de manière autonome, des échanges importants ont eu lieu sur la mailing list « Moltitudinidegeneri », mais aussi lors de nos rencontres au FSE de Florence. Les différentes enquêtes déclinent de manière originale la question du devenir femme du travail, du devenir femme de la politique.

Antonella Corsani

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ET TOI QUEL EST TON GENRE ?

Betty

Réponds à notre test et découvre quel est ton profil… et le nôtre

– 1) 23 heures, je suis en train de travailler, assise devant mon ordinateur, le téléphone sonne, le portable sonne aussi, mon fils se réveille et hurle, mon compagnon dort et mes amies me rappellent que ce soir il y a une fête d’enfer: qu’est-ce que je pense de ma vie ?
ça suffit ! Dès l’année prochaine, baby-sitter, femme de ménage, les vêtements au pressing et e-shopping !
Ah, cet emploi à la poste, j’aurais peut-être dû l’accepter!
J’éteins le PC et je vais à la fête !

– 2) Je suis au marché, je vois une jupe longue à fleurs et une paire de sabot en bois. Qu’est-ce que je fais ?
Je prends la jupe et je laisse les sabots.
Je laisse la jupe et je prends les sabots.
Je laisse les deux, j’ai autre chose à chercher !

– 3) Je veux avoir un enfant, mais je n’y parviens pas.
Je désespère et m’en remets à la volonté du Seigneur
Je m’enfuis à Londres après avoir dévalisé ma banque et je vais dans une clinique privée
Je préfère le soleil et les arancini au brouillard et au Fish &Chips, je vais à Catane, dans la coopérative Hera et je recours aux techniques de procréation assistée.

– 4) Je suis sur les chiottes. J’ouvre une revue féminine et je vois les mannequins en maillots de bain: l’épreuve bikini approche !
Je me renseigne sur le centre liposuccion le plus proche de mon domicile
Je commence un régime, je me mets de la crème anticellulite, j’enfile ma combinaison amincissante, je saute sur le vélo d’appartement tout en regardant Barbara Buchet faire ses exercices d’aérobic à la télé
Je m’en fous, au pire je ne me lève pas de mon transat et si je me lève, je mets les lunettes noires.

– 5) Mon copain est grossier et agressif
J’écris au courrier du cœur ou j’essaie la thérapie de couple
Je me dis qu’il est temps de donner mon cul à tout le monde
Je m’achète un vibromasseur

– 6) Je dois choisir une couleur pour aller manifester, laquelle ?
Blanc vertical
Noir horizontal
Rose transversal

– 7) Mon chef est un connard. Que faire ?
Je m’écrase
J’essaie de le séduire
Je me mets d’accord avec les collègues pour lui voler ses idées… afin de les réinterpréter et mettre sur pieds un petit boulot autonome basé sur le peu de compétences qu’on nous donne au travail.

– 8) Mon ordinateur tombe en panne
Je fais CTRL+ALT+SUPPR trois ou quatre fois, j’éteins, je rallume; ça ne va pas. J’appelle le technicien
Je reste calme, il y a toujours un copain d’indymedia ou un hacker à inviter à dîner
J’allume une cigarette, j’enfile une épingle à cheveux dans le disque dur et comme par magie, l’ordinateur redémarre

Questionnaire de Betty
Si tu t’es trouvée le plus en accord avec les réponse a) ton profil est le A; si tu a ramassé surtout des réponses b) et quelques réponses a), ton profil est le B; si tu étais d’accord surtout avec les réponses c) ton profil – et le nôtre – est le C.
Profil A : allez sur Mars.
Profil B : contacte-nous !
Profil C : tu es peut-être comme nous/Betty ?
Tu entraîne ton corps au désir, tu joues dans les lieux publics et privés de ta vie afin de te réapproprier une plus haute qualité de relation, tu expérimente une manière plus significative et plus amusante, séduisante et, pourquoi pas, aussi provocatrice pour influer sur le monde.
Toi aussi, tout comme nous, tu as vendu des glaces, tu as été serveuse, vendeuse, télé-opératrice pour une hot-line, hôtesse au Salon de l’Auto pour payer le loyer, les factures, l’inscription à l’université, et l’apéritif. Tu t’occupe le reste du temps avec des activités bien plus désirables, même si elles n’ont rien de lucratif.
Dans ta vie aussi, tout comme dans la nôtre, tout est précaire et flexible. Le temps de travail s’infiltre dans le temps de non-travail, jusqu’à envahir chaque instant, car toute la masse des droits syndicaux de « nos mères » n’ont plus grand chose à voir avec nous, femmes CoCoCo.
Toi aussi, tout comme nous, tu n’as pas assez de certitude, ni revenu garanti ni stabilité d’emploi pour planifier ta vie sur le long terme et faire des choix importants, comme celui d’avoir un enfant.
Mais il ne s’agit pas seulement de cela. Travailler à des horaires très irréguliers et faire des choses très différentes nous permet de mettre à l’épreuve notre créativité. Les parcours professionnels non -conventionnels valorisent nos désirs et nos capacités.
On peut mettre en question et déconstruire le contexte socio-économique et politique dont on fait partie de manières différentes, ouvrir des espaces dans lesquels repenser le conflit.
Peut-être que toi aussi, tout comme nous, tu as cette perception de la réalité parce que, par honnêteté intellectuelle, tu sais que tu n’appartiens pas à une classe sociale peu aisée, que tu es intégrée en tant que citoyenne italienne, de naissance ou d’adoption et que tu as eu le temps et les moyens d’acquérir savoirs et expériences mis en jeu dans une série de relations significatives vécues, dans des lieux denses de stimulation.
Peut-être que toi aussi, tout comme nous, tu as eu le courage d’étudier en autodidacte et de te créer des professionnalismes, comme un patient patchwork de compétences, réalisé ici et là, dans des travaux précaires passant à travers des activités dans les espaces sociaux.
C’est pour ça que toi aussi, tout comme nous, tu peux regarder le monde du travail au delà de la nécessité première. A partir de là, tu peux donner vie à des stratégies de libération.
Nous avons « libéré » notre temps en imaginant et en créant un sex-shop.
Un vibromasseur nous représentait beaucoup mieux que les sabots et les jupes à fleurs des années 70.
Nous préférons pratiquer des dynamiques de réseaux transversaux que d’assumer celles « horizontales », souvent seulement affichées et jamais réalisées, qui sont celles du mouvement des mouvements dont nous faisons partie.
L’interface entre nous et ce mouvement, les féminismes, le monde entier, est un divan en peluches entouré d’objets désirables.
Nous avons voulu « libérer » papillons, boules vibrantes, vibromasseurs et godemichés de la charge négative qui leur a été collée; nous avons pensé que dans une ambiance agréable et fantasque les objets « du plaisir » pouvaient être enfin utilisés aussi par des femmes et par toutes celles qui décident d’enrichir leur imaginaire.
Cette expérience a représenté pour nous l’instrument par lequel nous avons fait nôtre l’histoire des féminismes et élaboré un parcours qui valorise les différentes subjectivités et fasse du désir le centre de ses relations et de ses projets, parce que nous sommes convaincues qu’il n’y a rien dont on ne puisse parler, rien qu’on ne puisse exhiber.
Nous avons exprimé ce désir en connectant et en confondant différents langages. Nous avons conjugué la musique et le chocolat pour lancer une campagne contre la violence sur les femmes, le rhum et le maquillage pour présenter un livre sur la réalité trans, les crèmes de massage et la nourriture aphrodisiaque pour un séminaire sur la prostitution, des projections vidéo sur des toiles de tulle pour parler de biotech, le graphisme et la couleur pour défendre le droit à l’avortement, créant des situations qui stimulent le sens critique et le jeu, l’appétit et la bonne humeur !!! Notre mot d’ordre est contamination, « NOTRE LOI EST LE DÉSIR » (merci à a/matrix).
Tu ne l’as peut-être pas fait toi non plus ? Tu ne t’es jamais laissée entraîner par le désir ? Tu ne sens pas, toi non plus, que ton corps est tendu vers le plaisir ? Et tu ne penses pas que le satisfaire signifie expérimenter et s’expérimenter dans le respect absolu de soi et de l’autre, mais aussi le propager afin que tous puissent en jouir ?
Toi aussi, tout comme nous, tu crois que c’est sur les corps que se jouent aujourd’hui les batailles politiques qui resserrent le plus les liens des libertés individuelles et collectives.
Le corps est cet élément fondamental qui nous met en contact avec le monde. Nous construisons avec lui un tissu serré de relations. Ces relations racontent l’histoire des gens et font la vie.
Toi aussi, tout comme nous, tu penses que les techniques de procréation assistée sont ou devraient être des instruments médicaux et scientifiques au service du désir de maternité des femmes « réelles » et que les lois devraient en réglementer l’utilisation, en permettre un accès plus large grâce à la défense de la santé publique et non se transformer en une guerre contre le droit à l’autodétermination des femmes. Il y a en jeu le droit à une maternité consciente et la remise en question de la loi italienne sur l’avortement (194) que nous jugeons imparfaite.
Toi aussi, tout comme nous, tu ne penses pas qu’il existe des « femmes comme il faut » et des « femmes pas comme il faut », des mères « par nature »et des femmes qui avortent, des petites vierges chastes et pures et des femmes vouées au plaisir, des femmes « saines » et des femmes « malsaines », des femmes qui consomment leurs relations sexuelles seulement à l’intérieur de la famille et des femmes qui font du rapport sexuel une valeur marchande.
Tu ne connais pas plus que nous de frontière intangible entre licite et illicite.
Tu penses alors, comme nous, que la nouvelle loi sur la prostitution qui planifie les eros centers et délimite des « zones » urbaines dans lesquelles il est possible de l’exercer, constitue une sévère restriction du droit à se prostituer librement, établi en Italie par les lois Merlin et que c’est un acte d’incivilité de contraindre les lucioles à la réclusion dans un erosmarket et au contrôle sanitaire obligatoire. En outre, cette loi qui se targue d’une attention aux problèmes liées à la prostitution, forcée en réalité, retirant des rues les prostituées et les prostitués, rend un service à la criminalité organisée qui gère le marché, lui permettant de se garantir les revenus sans passer péniblement par des travailleurs sociaux.
De la même façon, tu penses que l’exhumation de l’art.85 « sur les travestis », sur la dissimulation de son identité, passible du retrait de passeport, etc… que bien souvent ces derniers mois les transgenres italiens se sont vu imposer malgré les batailles gagnées pendant vingt ans de lutte, est un retour en arrière.
Tu penses, en fait, que si des gens veulent se travestir et rechercher ainsi leur propre identité, au delà de toute définition rigide, les en empêcher, ou les criminaliser est une violence injustifiée. Le sens commun qui a porté à la formulation – complaisante – de cette loi est le même que celui qui nous limite aux apparences des choses, au soi-disant spectacle dégradant d’une paire de seins à l’air, et ne sait pas regarder en face la violence qui se développe tous les jours dans la rue et à la maison.

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NOTRE JEU ET NOS TRAVAUX

SheSquat

Le désir de faire notre auto-enquête sur un mode choral, auto-narratif et en même temps fragmenté, nous a conduites à une expérimentation active. Afin d’enquêter sur nous-mêmes dans l’espace public de la politique, nous avons inventé un jeu, défini par un petit groupe qui propose quatre acceptions de lieux, deux physiques deux virtuels, l’un public-formel et l’autre public-informel, les quatre ayant le statut de lieu politique. Nous choisissons des lieux précis montrant notre volonté de situer les lieux de la politique au-delà des frontières qui leur sont historiquement propres (parti, syndicat, assemblée) : Setting (scenarii politiques d’envergure), Show-up (scénario de partage ludique, comme dans la formule: « I gonna show-up at pub to night »), Links (scénario et modalités « en réseaux ») et objets cognitifs (milieu de recherche). Nous nous proposons de les utiliser comme des clefs pour dresser une Carte Cognitive commune. Un carte cognitive, car il est difficile de traverser la complexité, et si les directions sont ouvertes alors nous cherchons à défaire les nœuds-îles du réseau afin de tracer des liaisons conceptuelles-physiques.

Le jeu en pratique

Il y a une grande affiche placardée au mur, au centre 4 petits cartons – des pièces de puzzle, sur chacune desquelles est écrit un mot-clef. Sur la table 4 boîtes contenant des images, chaque boîte correspondant à un mot du puzzle sur l’affiche. Chaque joueuse doit composer une séquence de 3 images pour chaque mot du puzzle pour chaque niveau, puis accrocher sa séquence sur l’affiche. Elles construisent ainsi ensemble un patchwork d’idées images. Ensuite chacune raconte sa vision du patchwork et expose son interprétation du symbolique. Puis le groupe ré-élabore une vision d’ensemble.
Travailler sur le langage symbolique au travers des images, travailler sur des idées et des mots en action, ne pas se contenter de verbaliser mais entretenir un rapport public au concret, cela peut être un expédient intéressant pour organiser un langage politique qui, justement parce que quotidien et informel, entretient un rapport avec le nouveau paradigme global. Certains aspects de ce laboratoire nous ont semblé répondre au thème suggéré du devenir-femme du travail et du devenir-femme de la politique. Nous vous avons raconté comment, en pratique, nous sommes en train de les travailler. L’accent mis sur la subjectivité et sur la redéfinition du concept de public (débat à l’œuvre depuis que nous nous connaissons) nous a mené à une définition singulière pour nous décrire: celle du groupe/non-groupe. Notre cohésion résulte de la déconstruction de l’imaginaire, mûri à travers l’expérience du militantisme dans les centres sociaux, qui ne nous conviennent pas parce que l’individu est obligé de s’identifier au groupe. À l’appartenance nous avons substitué le développement d’individualités en relation réciproque et à la recherche d’un équilibre dynamique entre individu et groupe. L’effort produit en ce sens, que nous pouvons lire à travers le parcours tracé par les images à propos du Setting politique, imprime un mouvement d’oscillation continuelle entre sphères individuelles et collectives. Cela nous identifie comme groupe dans des milieux spécifiques, par leur genre ou leur thématique, et comme individu dans des situations de multitudes. Nous étions en fait des individus singuliers à Gênes 2001 et à Florence 2002, tandis qu’émergeait clairement la dimension collective dans des moments comme May Day 2002, Sconvegno 2002 et Pride Milan 2002.
La relation réciproque se réalise à travers l’attention et l’écoute et prend la forme de connections entre points d’un rhizome. Le réseau qui se configure ainsi reflète l’univers multiple et sa transformation des links; il n’est pas constitué d’unités démultipliées, mais de niveaux, ou plutôt de directions de mouvements. Il est souhaitable de notre point de vue que le mouvement, au moins dans ses secteurs plus traditionnels (qui s’interrogent sur la représentation), comprenne qu’une action transversale et nomade constitue la posture et l’alchimie nécessaires à endiguer les nouvelles formes de contrôle. Ce système anti-hiérarchique nous a permis de résoudre les scissions entre politique/privé, non pas dans une superposition des termes, mais en les mettant en jeu dans l’action politique, dans la valorisation de l’individualité. C’est ainsi que nous pensons avoir résolu, peut-être de façon naïve, le problème de la représentation du groupe dans le milieu en mouvement.
Nous nous voyons comme une nuée d’oiseaux migrateurs traversant tous les niveaux. Comme nous ne reconnaissons pas une forme univoque à l’ « action politique », notre moi-nuée en traverse plusieurs formes; la valise et le sac à dos se répètent emblématiquement dans les images de la mosaïque. Nous accordons la plus grande confiance à la capacité de l’individu(e) à gérer, en politique et dans le travail, notre marque de fabrique, évidemment privée de copyright et libre de toute condition d’utilisation.
Il est donc possible de reconnaître nos pratiques aussi bien à travers les comportements des individu(e)s dans le monde, que dans un milieu collectif, à travers les productions de projets et d’objets cognitifs. Les objectifs que nous nous fixons quand nous travaillons sur un projet, comme par exemple occuper une maison, participer à une consultation sur l’usage d’un espace, donner vie à un atelier de vêtements et d’objets auto-produits, représentent une action concrète et définie aussi à un niveau physique.
L’objet cognitif a un objectif immatériel, la production de sens à travers l’enquête et la recherche sur les milieux du savoir : par exemple produire des publications papier ou collaborer à la rédaction d’un livre sur le travail ou animer des groupes d’études. Il garantit donc le processus par lequel se mettent en commun les compétences, la poursuite d’échanges et de confrontations continuels.

La coopération invisible

Nous sommes une coopérative invisible, ou plutôt une coopération invisible, parce qu’il s’agit bien plus d’une méthode que d’une structure. Elle est invisible afin de répondre de façon immédiate et efficace à la versatilité et à la parcellisation du marché. Elle agit sur deux niveaux. En premier lieu sur celui de la négociation en termes de paye et de pauses: comme par exemple gérer les relations et les hiérarchies qui se rencontrent sur les lieux de travail, ou comment s’habiller pour être serveuse dans un lieu donné, et dans le cas du travail au noir, comment intervenir face à un manque à gagner; elle a donc comme objectif une rémunération immédiate et comme finalité la libération du temps pour l’étude, le voyage. Vous trouverez un approfondissement de cet aspect dans le livre d’Adrianna Nannicini, Les mots pour le faire. Femmes au travail dans le postfordisme, publié dans la collection « Map » de la maison d’éditions DeriveApprodi, auquel nous avons collaboré par une interview collective.
La coopération invisible agit en second lieu en s’occupant des désirs, en croisant les hypothèses de chacune et les compétences acquises. Focaliser un cercle d’intérêts, évaluer les possibilités de développement des connaissances et compétences de chacune, imaginer les liens possibles avec le reste du monde, tramer une cohérence interne. Articuler des critères de choix sur le travail et sur les compétences à assimiler. Buzz 2001 est une de ces expériences, une synergie entre média-activisme et auto-formation digitale, expérience dans laquelle certaines d’entre nous entrelacent le monde de la production vidéo au travail auto-organisé, en faisant converger intérêts personnels et rémunération.
C’est ainsi que nous réussissons à décliner notre « flexibilité » quotidienne et à trouver de meilleurs termes pour la définir. Serveuse, mannequin, baby-sitter sont des travaux qui en eux-même n’offrent pas de possibilité de grande satisfaction, ni de formation. Ce sont des travaux qu’il ne faut pas mépriser, car pour le peu de temps qu’ils occupent en termes d’heures hebdomadaires, ils permettent la libération d’un temps « autre » que celui du travail. Par contre dans les travaux d’opératrice de saisie, éducatrice, organisatrice d’évènements culturels, et toutes les professions dans lesquelles subsiste une identification de type éthique/valorisée, nous devons associer aux compétences techniques/spécifiques des attitudes et un fond culturels. Dans ce genre de travail le rapport avec les supérieurs est moins clair, parce qu’il n’est pas toujours facile d’identifier un responsable (chef, coordinateur, metteur en scène). La transparence des rapports de force est alors compromise. Dans les travaux free-lance (vidéaste, chercheuse, artisane, journaliste), seules ou en groupe nous cherchons des réseaux relationnels en mesure de soutenir des projets et des collaborations spécifiques. Capitaliser le bien relationnel en réseaux invisibles ne conduit pas pour autant à un pouvoir marginalisé, ni au retour au foyer. Cela nous incite au contraire, à nous rencontrer sur un terrain mobile qui, sans perdre le double avantage de la répétition et du pluralisme, peut endosser les qualités de la formalité sur la base d’objectifs spécifiques.

Remerciements à : Mobius, Braidotti, Jodoronsky, Haraway, Sennet, H.Bey, Harendt, Negri, U.Beck, Deleuze, Guattari.

(traduit par Barbara Nicolier et David Tuaillon)

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JOURNAL DE BORD

A/Matrix

14 Mars – mailles

Je suis a/matrix, prisme, fiction infiltrée dans le réseau, espace dans lequel apprendre l’art de la dislocation, maillage de femmes, toutes des travailleuses (journalistes, chercheuses, statisticiennes, informaticiennes, comptables, travailleuses sociales, restauratrices, artistes), qui un jour ont choisi de donner vie à un carrefour où s’entremêlent avec joie les constructions de projets toujours différents.
Nous sommes les laissées pour compte des années de l’euphorie post-moderne, celles dans lesquelles le double impératif des théories critiques et du marché était: « déconstruis les certitudes », « génère la différence », « crée la multiplicité ». De la difficulté de gérer ces expériences, de ce que cache la rhétorique de la prolifération des différences, il n’était presque jamais question.
Nous sommes aujourd’hui, ironiquement, féministes. Post, trans(géniques), pop, cyber, ultra, méta, hyper féministes, au delà des dérives complices de la stratégie expansive du capital, des mouvements moralistes et des réductions essentialistes. Subjectivités excentriques, en-gendrées et dégénérées, nous habitons l’espace de la contradiction qui se tient, dans le même temps, en dedans et en dehors des féminismes, des communismes, des anarchismes, des situationnismes, des no-globals…, et qui les traverse en y prélevant ce qui lui plaît. Nous mettons en jeu nos énergies intermittentes pour franchir une impasse, qui comprend aussi le soi-disant mouvement des mouvements, la multitude des multitudes, dont la puissance est freinée par certaines rigidités identitaires récurrentes et des obsessions auto représentatives.

5 mai -fragments

a/matrix, « mélange de fragments dont les aspects constitutifs incluent toujours d’autres objets, d’autres sujets, d’autres sédiments » impliqués dans l’effort de prendre place dans l’intersection avec l’autre-soi, « agir » l’autre, sans tenter de l’anéantir, d'(é)prouver l’autre, d’engendrer la subjectivité, non seulement par différenciation, mais enrichies de la différenciation.
Créatures tout à fait innocentes et pures, nous habitons les confins vagues d’une matrice simulatrice sans centre ni extérieur, alimentée par la terreur de la guerre permanente, par l’angoisse de repérer l’ennemi, par la panique diffuse en forme de virus venus de nulle part. Comme la Ripley du dernier Alien, nous sommes les filles illégitimes de l’utérus techno-scientifique, nous nageons dans son liquide amniotique, placenta matérialo-sémiotique qui nous contient et nous reproduit en suçant nos fluides corporels et cognitifs. Ni humaines ni aliens, nous voyageons parmi les flux de l’Empire comme des monstres biopolitiques afin de nous soustraire à ses filets et de jouir de nos métamorphoses.

29 Mai – refrain et rituel

Je manque de temps. J’ai besoin de plus de temps. Je dois m’organiser. Je n’ai même pas le temps de penser à ce que je pourrais faire si j’avais du temps. Je sens le souffle du temps sur ma nuque.
C’est toujours le même refrain, une perception triste qui rend fou l’espace psychique et qui bloque le devenir. Je le répète sans cesse, maudit loop obsessionnel, tandis que j’allume une énième cigarette.
Pour interrompre la chute libre dans le trou noir, essaye le rite du miel. Il te faut une baignoire, mais la douche peut aller aussi et un pot de miel ordinaire. Débranche les téléphones, déshabille-toi lentement, ouvre le robinet, tandis que l’eau coule, trempe les doigts dans le miel. Etale-le sur tout ton corps. Goûtes-en la saveur par tous tes pores. Immerge toi dans le liquide fumant. Laisse parler tes pensées, abandonne toi à un flot de paroles. Celles que d’habitude tu ne parviens pas à prononcer, celles que tu ravales et qui remontent. Laisse les s’écouler et flotter sur l’eau.

3 juillet – paradigmes précaires

Un temps exproprié, fragmenté en mille activités parallèles, synchronisé à des rythmes frénétiques, dicté par la gestion simultanée de multiples activités et flux d’informations. Comme toutes les femmes plus ou moins trentenaires, blanches, occidentales, spécialisées, notre temps de travail est envahissant, suffocant, et souvent se fond dans la vie quotidienne au point qu’ils deviennent indissociables. Le paradigme c’est la précarité, la sensation permanente du no future qui devient la norme. Compagnon de voyage habituel pour ceux qui font partie de la force de travail immatérielle et flexible.
Co.co.co., consultantes-travailleuses-autonomes. Précaires, la règle de fait, ou presque, avec des différences, que leur mise en commun dans la précarité n’atténue pas, mais au contraire amplifie. Entre celles qui sont payées « presque » normalement et celles qui arrivent difficilement à la fin du mois, entre celles qui gèrent des horaires plus ou moins flexibles et celles qui travaillent onze heures par jour, entre celles qui peuvent se permettre de ne pas aller au travail quand il y a la grève générale et celles qui perdent tout simplement leur travail si elles font grève. Sans garanties certaines, sans droits reconnus, sans limites stables, nous évoluons à travers des géographies du travail mouvantes et glissantes dans lesquelles le conflit change de peau. De moins en moins liés aux seules conditions de travail il investit tout ce que nous faisons.
L’élément relationnel, coopératif, affectif, la capacité d’élaborer données et concepts, de tisser notre toile, sont parmi nos ressources celles que nous mettons à profit. On ne nous demande même pas explicitement de les valoriser: elles vont sans dire. Le capital globalisé encourage, étend, généralise et parasite de nombreuses caractéristiques du travail de ménagère et la dissolution des limites entre production et reproduction. Au point que le travail de ménage traditionnel se réduit et est souvent délégué à d’autres femmes, presque toujours immigrées. Nous n’avons pas d’enfant et pour le moment nous n’en voudrions pas. Même si nous en voulions ce serait presque impossible. Nous vivons à Rome: nous partageons le loyer en trois, parfois en quatre, ça dépend. Ce n’est plus un choix, c’est un nouveau modèle social. La créativité imprègne le quotidien, mais par une série de discordances: parfois c’est la conscience de jouer un rôle, une autre fois, celle de jouer avec les faits et les mots, dans les limites autorisées, une autre fois encore, celle de fabriquer des réseaux qui ne nous appartiennent pas.
La limite, pour toutes, c’est l’exigence d’un revenu… Revenu de citoyenneté, revenu d’existence, revenu social. Appelons-le comme on voudra. L’important c’est qu’il existe… Donnez nous les sous pour tout le travail domestique et de ménage que nous avons effectué et qui ne nous a jamais été payé; pour le travail hyper-qualifié auquel nous nous prêtons à des coûts dérisoires, sans aucune garantie sociale; pour toutes les heures où nous travaillons sans même nous en apercevoir; pour tous les tampax hors de prix que nous achetons tous les mois et dont nous ne pouvons nous passer; pour toutes les fois où nous ne pouvons pas dire non pour un travail et courir le risque de perdre notre tour; pour les grèves que nous ne pouvons pas faire, pour celles que nous faisons et pour celles que nous imaginons; pour toutes les heures supplémentaires que personne ne nous a jamais payées; pour notre créativité diffuse, pour les innovations linguistiques et esthétiques dévorées et mises à profit par l’armée des experts en marketing et en communication; pour nos corps soumis au monitoring par des caméras vidéo, pour les échographies projetées sur grand écran; pour toutes les fois que notre nom et notre vie privée sont mis au travail gratuitement dans des calculs statistiques; pour les marchandises que nous continuons docilement à acheter; pour toutes les marchandises que nous payons au lieu de les prendre; pour les maisons que nous louons à un prix exorbitant et où nous ne sommes jamais; pour le temps volé aux caresses, au sexe et à l’amour; pour les solitudes, les angoisses, les troubles psychiques; parce que nous n’avons plus le temps, et s’il est vrai que le temps c’est de l’argent, on nous en doit beaucoup; parce que les profits sont du vol, parce qu’il n’y a plus de lucioles, parce que la terre tremble.

12 octobre – jeu (de guerre) dans l’eau

La moitié des fleuves du monde au moins sont pollués et le reste est fractionné par des barrages; dans les trente prochaines années, plus de la moitié du monde vivra dans la pénurie d’eau et dans la péninsule arabique, au Proche-Orient, neuf personnes sur dix n’auront pas accès à l’eau; la planète est divisée entre ceux qui abusent de cette ressource, ceux qui ne la possèdent pas, ceux qui, pour y accéder, doivent payer jusqu’à 20% de leurs revenus. Les multinationales Vivendi-Générale des Eaux et Suez-Lyonnaise, contrôlent à elles seules 40% du marché mondial de l’eau.
L’eau, ressource aussi stratégique que le pétrole; pour le pétrole les peuples sont envoyés à la mort par leurs gouvernements et par les multinationales, pour l’eau aussi Israël reste sur le Golan. Pour l’eau s’auto-organisent des formes de résistance et de lutte contre sa privatisation par la Banque Mondiale. Il y a cinq ans la population a commencé à ne plus payer ses factures, une rencontre a eu lieu à Cochabamba en 1999, une marche de protestation de Montréal en 2000, des routes ont été bloquées à Palerme et dans la forêt Lacandon aux Chiapas l’an dernier.
L’eau, origine et fins multiformes du vivant, en bouteille pour la publicité, transformée en décharge du capitalisme, extraordinaire puissance symbolique.

a/matrix, porteuses d’eau parce que « l’eau fausse les proportions, tout semble plus grand. Et le temps s’enfuit ».

Merci à Anaïs Nin, Barbara Duden, Carla Lonzi, Donna Haraway, Ellen Ripley, I Ching, Luther Blisset, Moderata Fonte, Samuel Delany, Slavoj Zizek, Teresa De Lauretis, Wu Ming, nos amies et amantes.

(traduit par Barbara Nicolier et David Tuaillon)

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S’ÉMANCIPER DU TRAVAIL

Groupe Sconvegno (Eleonora Cirant, Chiara Lasala, Sveva Magaraggia, Chiara Martucci, Elisabetta Onori, Francesca Pozzi)

Le groupe Sconvegno s’est constitué en 2001, dans le but d’organiser une journée de débats et d’échanges sur les subjectivités féministes aujourd’hui. Nous avons décidé d’approfondir le nœud du travail, parce qu’il construit et impose les limites de la quotidienneté, modèle nos subjectivités, et devient central dans l’organisation de la vie. En quoi consiste pour nous le travail tel qu’on l’entend communément ?

Emplois

– Francesca, 29 ans : Je travaille à temps partiel dans un groupement de recherche en sciences sociales pour un projet sur le marché du travail et les femmes. Je travaille en outre à la ville de Milan pour une recherche expérimentale sur la rencontre entre la demande et l’offre de travail pour les personnes gravement marginalisées. Ces deux projets sont financés par l’Union Européenne.
– Sveva, 26 ans: Je communique au moyen des touches de mon ordinateur portable, j’élabore mentalement, en échangeant peu. J’ai obtenu une bourse de recherche européenne. J’ai un bureau, un grand sac qui transporte les matériaux d’un lieu à un autre pour me permettre de travailler partout.
– Chiara M, 29 ans: Je fais beaucoup de travaux et aucun. Je fais plus ou moins partie du prolétariat intellectuel : tutorats, collaborations avec des académies et des centres de recherche et de documentation, participation à des projets de formation avec divers organismes et associations, pour la plupart finançés par le Fonds Social Européen.
– Chiara L, 30 ans: Je travaille dans une association de coopération interculturelle entre femmes. Quelles fonctions je remplis ? De tout, des coups de téléphone à la traduction de projets, articles, des compte-rendu de projets à la rédaction des rapports.
– Eleonora, 29 ans: Je travaille dans une association de femmes, où je m’occupe de plusieurs activités, bibliothèque et assistance à la recherche, internet, promotion des initiatives, des travaux informatiques, un peu de secrétariat.
– Betta, 27 ans : Je suis en train de me former comme documentaliste. Je travaille dans le cadre d’un projet dans une association féministe pour laquelle je réorganise les archives historiques et j’espère d’autres collaborations dans le futur. Dans les faits je suis des cours et des séminaires et je survis en travaillant dans un centre d’appel.

Un temps volé

– F : même si mon contrat ne le demande pas, je dois être présente chaque jour, j’ai des horaires assez flexibles en théorie, en pratique il vaut mieux s’inventer une excuse pour arriver après le matin ou sortir avant l’après midi. Comme je suis « navetteuse », j’ai trois moyens de transports différents pour pouvoir rejoindre ma destination.
– S : Mon travail n’a pas un rythme constant. Il ne m’oblige pas à pointer, mon Contrat semble être Coordonné, mais pas avec ma vie, et dis/Continu.
– C M : Je n’ai pas d’horaires, ni de jours fixes : c’est un travail au « projet ». Ce qui signifie par échéance. En théorie je peux autogérer le temps, en pratique j’emboîte tout au mieux les priorités du moment.
– C L : Je travaillais 24 heures par jour: je me levais à 7 heures et j’allais à Milan (une heure de train) et j’y restais jusqu’au soir, reprenant le train et arrivant à la maison à 22 heures, je mangeais rapidement et j’allumais tout de suite l’ordinateur pour relever le courrier et travailler tard dans la nuit. Maintenant j’ai réussi à changer un peu, très peu.
– E : Depuis peu j’ai un horaire fixe et un lieu de travail bien identifié; 8 heures quotidiennes se sont substituées à un agenda de travail en patchwork, par missions. Cela a amélioré la qualité de ma vie. Mais l’investissement dans le travail m’amène à me concentrer sur lui pendant les 8 heures du contrat
– B : Le temps que tu vends n’est plus le tien.

Un lieu de travail/non-lieu

– F : Je travaille dans deux organismes différents, à deux endroits de la ville. Dans l’un je travaille uniquement avec des femmes, je n’ai pas de bureau, je vais de l’une à l’autre, et tous les outils que j’ utilise (internet, téléphone, imprimante) sont toujours sollicités d’urgence par d’autres. Dans l’autre j’ai au contraire mon propre bureau, mes instruments de travail et je peux gérer le lieu de manière plus autonome.
– S : Mon espace de travail, c’est mon portable. J’ai un bureau mais aucune obligation officielle d’y aller. Contrats télématiques. Non lieu de travail. Je suis seule et libre comme l’air. J’aime cet arrière goût de liberté mais la maison devient mon lieu de travail. C’est l’absorption continue et complète.
– C M : Je travaille dans divers lieux : un peu sur place, un peu à la maison, un peu n’importe où.
– C L: Mon lieu de travail c’est moi, quel que soit le lieu où je me trouve.
– E : j’ai un espace de travail stable, qui donne sur une arrière-cour plaisante et silencieuse; pour moi c’est important parce que j’ai expérimenté l’ambiguité de travailler à la maison et la frustation d’un lieu de travail qui ne respecte pas le corps.
– B: mes travaux sont itinérants : à l’association je me déplace en permanence d’un bureau, d’une pièce et d’un bâtiment à l’autre ; au centre d’appel j’erre avec le casque d’écoute en mains en cherchant une place libre. La sensation d’être en trop m’angoisse et je m’énerve.

Revenu et autonomie

– F : je reçois mon salaire mensuellement dans un lieu et tous les 60 jours dans l’autre, j’arrive à percevoir environs 900€ par mois desquels il faut déduire les dépenses des divers abonnements mensuels de transports et de la restauration de la semaine: un « panino » et une boisson à midi.
– S : Le contrat est clair, les sous arrivent régulièrement. On n’en parle jamais. Un non-dit qui passe tant que tout va bien, mais qui en cas de difficultés m’interdit toute possibilité de négociation.
– CM : Je gagne peu : en moyenne 800/900€ par mois. Pas de congés-payés, pas d’indemnisation en cas de maladie, pas de treizième mois, d’heures supplémentaires, de bons repas. Les sous n’arrivent pas régulièrement : dommage que le loyer et les factures soient réguliers !
– CL : La rémunération pour moi est une question très problématique. Quelle fatigue de transformer en argent toute l’énergie physique et mentale que je mets dans le travail ! Au début, j’étais payée à l’heure, je gagnais un paquet d’argent, puis par d’étranges vicissitudes j’ai été payée au forfait et ce n’est pas très éloigné du travail à la tâche.
– E : Après le lycée j’ai fait quelques choix : ne pas dépendre économiquement de la famille, vivre avec un homme, m’inscrire à l’université. Avant mon diplôme la nécessité d’un revenu et le projet de vie étaient scindés, après ils se sont partiellement confondus.
– B: Quand le moment arrive de demander des sous tu t’apercois que le nid que tu construisais n’était pas en pierres mais en papier mâché. Je m’accroche au centre d’appel pour boucler le mois et continuer à espérer.

Droits, contrats, négociations

– F : J’ étais obligée de me déclarer aux impôts, théoriquement je suis une professionnelle indépendante, je travaille au « projet ». Je n’ai pratiquement pas de droits, mon pouvoir de négociation est faible, notamment avec les chefs femmes.
– S : La précarité est mon unique certitude. Tout est à construire contrat après contrat. Je dois apprendre à bien me vendre, à me rendre appétissante. Une recherche continue pour enrichir mon CV. Je ne connais pas mes droits, et je ne sais pas avec qui en discuter.
– CM : J’ai un contrat COCOCO à durée déterminée et des collaborations occasionnelles avec accomptes. J’ignore les différences entre ces formes contractuelles et les droits qu’elles me garantissent.
– CL: Lorsque je me suis blessée, j’ai vécue la précarité sous son jour le pire. Jusque là le COCOCO m’arrangeait : « tant que ça me plait, je continue à travailler, sans obligations ». Un sens un peu trop pointu des responsabilités m’a toujours contrainte à ne pas prendre de vacances, à travailler sans arrêt. Aujourd’hui j’ai compris que c’est de l’exploitation.
– E : J’ai un contrat de salariée à durée déterminée, qui je l’espère deviendra bientôt à durée indéterminée. Après les années de travail au noir, COCOCO, les rentrées fluctuantes, un contrat et une rentrée fixe me donnent de la sécurité, me permettent de faire des projets pour le futur.
– B : Mon pouvoir de négociation n’existe pas : je suis absolument substituable. Mes droits comme travailleuse sont minimes. Au centre d’appel je suis employée avec un contrat de « collaboration occasionnelle », contrat dont je connais seulement l’illégalité.

Rapports de pouvoir
– F : Dans l’échelle hiérarchique de mon environnement professionnel je suis au dernier niveau ; ceux d’en haut exercent leur pouvoir d’une manière affable et cordiale, mais selon les lois d’airain qui régissent le système.
– S: Les rapports de pouvoir passent à travers le non-dit. Tant qu’on nefait pas d’écart, on s’en sort. Le conflit n’est pas prévu. Les informations se vendent au prix fort.
– C M: je travaille soit seule, soit avec d’autres. Tendanciellement mes collègues sont des personnes que j’estime et avec lesquelles j’ai un bon rapport. J’ai de gros problèmes avec les chefs (toutes des femmes). Personnellement je navigue à vue touchant çà et là les frontières invisibles des hiérarchies.
– C L : Je n’arrive jamais à gérer le conflit, je suis complétement fascinée par ma chef, je suis d’accord avec tout ce qu’elle m’explique et à la fin je suis seulement en situation d’accepter, rien de plus.
– E: L’organisation de l’association est hiérarchique, avec des rôles et des structures formalisées.
– B: Je n’ai eu comme chefs que des femmes avec des rôles d’amortisseurs, médiatrices entre main d’œuvre volante et contre-maîtres et femmes qui ont du pouvoir et qui, pour éviter des conflits savent créer une grande et invisible distance.

Identités, stéréotypes, imaginaire

– F : Je suis complètement désenchantée : j’ ai choisi un travail qui rentre dans la catégorie des moins pires. Je le fais surtout pour survivre et je dépense autant que possible dans l’activité politique la connaissance acquise au travail.
– S : Mon identité jouit du statut que mon travail lui donne. Peu à peu – et à un prix élevé – je suis en train d’apprendre à rechercher mon identité au delà du travail.
– C M : je suis assez confuse et des fois la tentation du poste fixe, du rôle social défini et de la paie chaque mois se fait pressante. Mais pour moi travail-vie-projet et plaisir sont un tout. Je ne dis pas qu’ils coïncident, mais je souhaite qu’ils soient réunis.
– CL : Je ne perçois pas le travail comme quelque chose de séparé de moi-même. Gros problème de considérer le travail comme quelque chose d’induit et de le vivre au contraire comme quelque chose de fortement identitaire …
– E : Le contexte dans lequel je travaille constitue un horizon de sens pour mon identité, dans sa signification politique, mais c’est aussi une source de contradictions : par rapport aux rôles, dynamiques, aspirations de changement. Le sens des responsabilités débouche parfois sur un sentiment de culpabilité.
– B : Le monde du travail, tu comprends vite ce qu’il peut produire et devenir : de la vie. J’essaie de résister, à travers le jeu et en le vivant comme tel pour préserver mon humanité. Je préfère l’auto-ironie au cynisme, à l’intolérance ou aux résignations dans lesquelles tu peux tomber quand tu te retrouves à te focaliser lucidement sur ta situation.

(traduit par François Rosso)

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JOURNALISTE OU VENDEUSE DE JOURNAUX ?
(Auto-enquête sur le travail cognitif et ses formes de représentation actuelles : avril-décembre 2003)

Groupe des 116 (Tiziana Cassarino, Simona Gioia, Rossana Lacala,Cristina Morini, Francesca Pitta, Paola Riva, Ivana Zambianchi)

En avril 2002[[Les transcriptions intégrales de cette enquête sont à la disposition de tous (pour informations : cristina.morini@rcs.it). Une version beaucoup plus complète de cette première synthèse sera publiée dans le n° 6 de la revue Posse (Manifestolibri éd., mars-avril 2003). , 116 journalistes professionnels du groupe RCS-Périodiques Spa ont décidé de suspendre leur inscription au syndicat unitaire des journalistes italiens. À la tête de cet extravagant mouvement sans nom véritable, il n’y avait que des femmes – qui l’ont pensé, mené, animé, critiqué, exalté, et parfois aussi essayé de l’oublier.
Nous voulons partager cette expérience, car son sens politique et symbolique peut recevoir différents niveaux de lecture, tous liés entre eux :
les transformations induites par les nouvelles formes de travail cognitif. Le paradigme du travail cognitif dans les nouvelles formes générales d’exploitation aujourd’hui permises par un système d’accumulation flexible e par les nouvelles technologies ;
la figure du travailleur cognitif précaire ;
la féminisation du travail au sein du tertiaire en général, et dans la presse périodique en particulier,
le rôle politique des femmes dans cette réalité.

Nous voulons vous raconter tout cela à travers les fragments d’une immense auto-enquête menée pendant des mois. Voilà . Bienvenu(e)s.

La féminisation du travail et nous

Les dernières décennies ont été caractérisées par un phénomène d’ « entrée en masse des femmes » dans le monde du travail. Le phénomènes est très visible dans le tertiaire et dans les services. Ces secteurs en expansion sont devenus accueillants non seulement pour les hommes mais pour les femmes, « alors on ne s’embarrasse pas avec les histoires de genres ». D’autant que, dans certaines réalités, on a vite compris que les femmes possédaient certaines qualités davantage que les hommes, et que cela pouvait être utile. Par exemple la fameuse capacité de relation. La plupart d’entre nous a grandi dans le mythe du travail indispensable pour se sentir autonomes et « accomplies » : aujourd’hui, nous nous sentons fatiguées et déçues.
Cela dit, la réalité du travail a-t-elle été vraiment influencée par cette présence différente qui était la nôtre ? Si nous regardons autour de nous, nous sommes obligées de répondre par la négative. Pour l’instant, nous nous sommes parfaitement adaptées au langage du vainqueur . Aujourd’hui, les championnes d’un système d’exploitation capitaliste dont les règles ont été dictées par les hommes sont nombreuses. Nous avons toutes, à un moment ou à un autre, eu un chef-femme qui nous a demandé si nous avions un compagnon et si nous avions l’intention de faire des enfants : « Quand je regarde ma rédaction, les femmes ne se distinguent en rien des hommes. Elles ont emprunté les pires des comportements masculins » .
Celles d’entre nous qui ont quarante ans peuvent certifier que la tentative de « trouver un compromis » avec le système du travail dans une optique réformiste (parité des sexes) s’est soldée par un échec. Inutile de se raconter des histoires : la maternité, le temps partiel sont pénalisants, demander un congé équivaut à signer une demande pour quelques années de mobbing. Et pour le futur ? Notre « pari » est le suivant : nous croyons qu’une plus grande présence des femmes, ici ou ailleurs, doit et peut nécessairement devenir une présence qualitative, combattante et critique, différente : elle doit se traduire par une « autre réalité », une réalité en devenir, que nous sommes déjà en train de construire.
Dans les rédactions des périodiques et des télévisions (pour les quotidiens, c’est très différent), l’organisation s’est très fortement féminisée ces dernières années, comme cela s’était déjà passé pour l’école. Et les femmes paient au premier chef le problème difficile de la représentation. La féminisation de ce métier implique la nécessité de trouver une nouvelle manière d’être représentées.
Paradoxalement, le capitalisme est démocratique quand il s’agit des genres, et s’il a besoin de certaines fonctions. Les hommes, aujourd’hui, sont divisés en deux types, vainqueurs l’un comme l’autre : les créateurs et les managers. Ils ont eu droit au premier choix. Ils ont une meilleure position, sont mieux payés, occupent souvent des fonctions importantes, ils sont extrêmement chouchoutés. Et alors ? Nous, nous revendiquons notre devenir-minoritaire, nous parions dessus.

Zut, on m’a volé mon temps !

Dans notre métier, le temps n’est plus une valeur. Autrefois, on se demandait : « Quand penses-tu écrire cet article, ou faire ce reportage ? » On en discutait en rédaction, on évaluait ce qui devait arriver avant, et ce qui allait arriver plus tard. À présent, la variable du temps est dictée de l’extérieur, par les nécessités de la typographie. Le temps n’existe plus : en 45 minutes, il faut par exemple fournir un article accompagné de titres et de légendes, parce qu’il est nécessaire de fournir le texte mis en page « clefs en main ». Le temps qu’il faut pour bien faire les choses a disparu de notre grammaire, et pour les free lance, c’est pire encore. Le temps est un élément sur lequel nous n’arrivons plus à discuter, ni du dedans, ni du dehors.
« Pourquoi n’avons-nous plus dit : « Non, écoute, je n’ai pas le temps … » ? « Excuse-moi, mais ce n’est pas que l’on ne discute plus du temps, c’est qu’on ne discute plus de rien »

La coopération au service de la production

Ce métier qui ne demande que très peu en termes de facultés et de compétences spécifiques exige en revanche énormément en matière d’adhésion morale au système. Paradoxalement, alors que la possibilité d’un véritable apport critique et créatif a diminué, on demande aux travailleurs qu’ils collent davantage à la philosophie de l’entreprise. La division entre bons et mauvais travailleurs part de là : il faut donner des preuves de sa propre adhésion : « À propos de l’occupation totale à laquelle le travail se livre sur le territoire d’une personne, dans ma rédaction, c’est vrai à la puissance n. C’est une occupation mentale. Il faut être un adepte total ».
Aujourd’hui, l’arme mortelle utilisée contre les travailleurs mentaux, c’est la coopération productive. Dans certaines réalités de coopération, il est encore plus difficile de se désengager, parce qu’ils font en sorte qu’on se sente partie intégrante du système, une sorte de maillon de la chaîne.

Notre expérience de représentation « par le bas ». Ou : comment les hommes ont essayé de nous bloquer.
« Pour l’instant, ce qui est devenu général, c’est l’envie de dire non, ça suffit, retournez chez vous, vous nous avez cassé les pieds. Un besoin urgent, un truc instinctif, une véritable libération. Déchirer ces cartes du syndicat nous a libérées d’un poids. Cela dit, de là à passer à une véritable alternative, c’est dur. Il faut faire une analyse, une réflexion pondérée, et surtout, après, décider quoi faire … »
Avant, notre catégorie reposait sur l’Ordre, sur le fait de constituer une caste, une corporation gâtée et hyper-payée, ce qui n’est plus le cas. Maintenant, il est nécessaire de construire quelque chose d’autre, parce que nous sommes des femmes, et que notre génération est « nouvelle ». Il faut que nous essayons de dépasser l’individualisme profondément ancré dans ce type de travail (tu écris, tu signes, tu utilises ta tête). Les nouveaux processus de production qui tendent à massifier et à dévaloriser le travail cognitif peuvent au contraire aller dans la direction de la création de ce nouvel espace collectif.

La flexibilité est… femme

« J’aurais aimé être ” flexible “. Les femmes de ma génération, celles qui ont fait 1977, ne supportaient pas l’idée du travail fixe. Moi, comme toutes les autres, j’ai fait la free lance, le problème, c’est que l’expérience a été dure, très difficile: ce n’était bien évidemment pas cette formule qui allait me permettre d’avoir ” plus de temps “. Ma vie, mes affects, mon week-end, tout était englobé ».
Pour toutes celles qui se trouvent en dehors de la rédaction, les conditions de travail ont empiré dans les dernières années : la difficulté de devoir discuter son contrat individuellement, l’impossibilité de se libérer, la solitude, le problème du revenu, ce ne sont que quelques uns des problèmes que l’on pourrait citer. .Ceux qui y ont cru et qui ont vendu à l’extérieur la formule du travail flexible en prétendant que c’était une bonne solution pour les femmes se sont lourdement trompés : cette flexibilité n’a jamais été au service de la personne – et encore moins des femmes.
Le problème principal des free lance, c’est qu’ils gagnent peu : à peu près 50 euros bruts par page. Ce sont surtout des femmes. Beaucoup sont seules et ont une vie infernale. Elles ont entre 40 et 60 ans. Toutes, après des années de précariat, soulignent le problème du revenu – toujours plus réduit, les rares garanties légales et les coûts de la formation professionnelle à leur charge. Et une free lance doit payer davantage qu’une « interne » de la rédaction. Il n’existe pas de structures collectives de soutien pratique pour les free lance. Notre gros problème, c’est de trouver de nouveaux terrains de bataille communs à la fois à nous et à ce peuple des free lance – fragmenté, invisible et solitaire. Il faudrait trouver une manière de les rendre visibles.

Reclaim the money

Pour ceux qui ont un poste fixe et pour les free lance, la bataille pour un revenu dissocié du travail pourrait représenter un élément de forte unification. Il pourrait nous libérer des nécessités immédiates, nous pousser à produire mieux du point de vue de la qualité, libérer des énergies.
Nous nous sommes dit que dans ce métier, c’est le genre des sujets qui a changé. Ces nouveaux sujets, les femmes, doivent se sentir concernés par le problème de la représentation de leur besoins actuels. Le parcours que nous avons esquissé jusqu’ici – celui de l’analyse et du partage, ou de la tentative de transmission des résultats de notre propre expérience à l’extérieur afin de créer des contaminations et des liens – nous semble politiquement adapté à la phase que nous sommes en train de vivre. Et ensuite ? Il faudra bien que nous revenions pour écrire d’autres épisodes. À bientôt.

(traduit par Judith Revel)