Banlieue et ville : un regard philosophique

Comme on le sait durant la révolution industrielle, la banlieue[[Extraits d’un rapport présenté au Par-ville CNRS en décembre 1993 sous le titre Politiques de la citoyenneté urbaine. s’est spécialisée à la fois socialement, économiquement et politiquement et cette spécialisation s’est particulièrement accrue durant le fordisme. Comme on le sait aussi aujourd’hui, à l’ère postindustrielle, la notion de banlieue perd ces caractéristiques ouvrières, industrielles et “rouges” pour désigner plutôt une série de lieux d’habitation qui ne constituent pas des villes et/ou des cités isolées et des ghetto. La banlieue devient synonyme de problème social et le principal acteur de la question des banlieues ouvrières n’est plus le prolétariat mais plutôt l’exclu. ‘Tout cela certes est en grande partie vrai, mais ne s’applique pas seulement aux banlieues.
La crise du lien social urbain ne touche pas seulement les banlieues mais l’ensemble des rapports sociaux et se projette sur les villes d’une manière diffuse et souvent dramatique. Dans les années soixante-dix, la littérature urbaniste et en particulier Henri Lefebvre, avait déjà souligné l’éclatement de la ville sous la pression de la réorganisation capitaliste du territoire et les effets délétères des politiques urbaines sur ce tissu d’articulations sociales et productives qui avaient fait la richesse de la ville. Il s’agit à présent d’approfondir le rapport entre crise de la ville et crise du territoire, avec une référence particulière à la banlieue. Comme nous l’avons souligné dans le paragraphe précédent, dans les villes aussi bien que dans les banlieues, coexistent donc des facteurs de destruction des anciennes structures productives et des facteurs de construction des nouveaux réseaux de communication, de production et de circulation. Les villes donc, contiennent aussi des poches de misère profonde, de nouvelle pauvreté, et entre le dualisme du marché du travail et l’apartheid social il est possible d’identifier de nouvelles couches marginales.
Que ce soit dans les villes ou dans les banlieues en effet, le problème est le même, c’est celui de la crise d’un lien social fondé sur l’ordre productif de la révolution industrielle, désormais en voie d’extinction et donc de la crise d’une certaine figure de la société civile qui avait traversé de façon hégémonique le XIXe et le XXe siècles. Autrement dit, la séparation territoriale et fonctionnelle même de la ville par rapport à la banlieue est inhérente aux processus disciplinaire de la société industrielle, tout au long de son développement et l’écroulement de cette séparation est la première conséquence manifeste du passage d’une société disciplinaire à une société de contrôle.
Nous assumons ainsi la définition que Foucault et Deleuze donnent de l’espace métropolitain contemporain, en l’examinant à travers les catégories de la philosophie politique.
Comme le dit Deleuze, quiconque s’imagine suivre Foucault en interprétant notre société comme une société disciplinaire, a mal compris sa pensée. Le pouvoir n’agit plus essentiellement à travers des dispositifs disciplinaires, mais plutôt à travers des réseaux de contrôle. La définition que Foucault donne des régimes disciplinaires est une définition historique. Avant la suprématie des sociétés disciplinaires, les sociétés de souveraineté disposaient du modèle de la domination ; or, après les sociétés disciplinaires les sociétés de contrôle apparaissent au premier plan.
Les sociétés disciplinaires sont caractérisées par les “enfermements” ou par les institutions qui constituent l’armature de la société civile ; ces “enfermements” définissent les striures de l’espace social. Si, durant la phase précédente, c’est-à-dire durant la phase de la souveraineté, l’État gardait une certaine distance ou une certaine autonomie par rapport à la production sociale en manifestant par exemple, sa domination par l’impôt sur la production – dans les sociétés disciplinaires, l’Etat supprime toute distance et intègre ou subsume la production sociale à travers l’organisation des conditions de la production. Dans cette perspective, l’usine représente “l’enfermement” paradigmatique de la société civile. Les dispositifs disciplinaires qui constituent l’usine, assujettissent et subjectivisent en même temps l’ouvrier d’usine, en font un lieu de domination et de résistance. L’usine-striure de la société fournit à l’Etat un réseau pour l’organisation et la récupération à l’intérieur de sa structure, des flux sociaux antagonistes. Comme le dit Deleuze, les striures coordonnées définies par les institutions de la société civile, se ramifient dans l’espace social et créent des réseaux structurés comme les galeries creusées par une taupe. Gramsci avait employé cette même image mais en des termes militaires : “les superstructures de la société civile, écrit-il, sont comme le système des tranchées dans la guerre moderne” (Cahiers de prison, p. 1615). Lignes de pouvoir ou lignes de résistances, les striures de la société civile, constituent la charpente qui définit et soutient le corps social. Aujourd’hui, cependant, ces “enfermements” ou ces institutions sociales sont partout en crise. On pourrait sans doute interpréter la crise des usines, de la famille, de l’église et de tous les autres “enfermements” sociaux comme un effritement progressif des différents murs, qui laisse ainsi un vide social, comme si l’espace social strié de la société civile se lissait en un espace ouvert et libre. Une des leçons les plus importantes de Foucault est cependant que le pouvoir ne laisse jamais de vide, mais au contraire remplit toujours l’espace vide. Deleuze propose ainsi de comprendre la chute des murs dressés par les “enfermements” non pas comme un processus d’évacuation sociale, mais plutôt comme une généralisation à travers l’ensemble de la société, des logiques qui fonctionnaient jusqu’à présent dans des espaces limités, en se propageant comme un virus. La logique capitaliste perfectionnée dans les usines investit désormais toutes les formes de production sociale. Cela vaut aussi bien pour l’école, la famille, la prison que pour l’hôpital et pour toutes les autres institutions disciplinaires. “La prison, dit Foucault, commence bien avant ses portes. Aussitôt que tu sors de chez toi”. L’espace social est lisse non pas au sens où il serait vide, dégagé des striures disciplinaires, mais plutôt au sens où ces striures se sont généralisées dans toute la société. L’espace social ne s’est pas trouvé vidé de ses institutions disciplinaires, mais est rempli par les modules de contrôle. Le rapport entre société et Etat n’implique plus la médiation et l’organisation des institutions pour discipliner et dominer, mais l’Etat se ramifie plutôt dans les circuits infinis de la production sociale.
Le passage d’une société disciplinaire à une société de contrôle toutefois, ne représente pas simplement une transformation ou une réorganisation de la structure de domination institutionnelle. Foucault insiste sur le fait que les institutions n’occupent pas une position prédominante, en tant que source des rapports de pouvoir elles représentent plutôt le précipité ou le dispositif des stratégies de pouvoir. Ce qui est présupposé et mis en acte dans les institutions c’est le diagramme, la machine abstraite ou anonyme de la stratégie, le schéma non-formé ou non-strié des rapports de pouvoir. Dans le passage vers une société de contrôle, donc, outre les symptômes à l’échelle institutionnelle, nous devons saisir les dessein au niveau diagrammatique. Autrement dit, nous devons avant tout nous dire : quels sont les diagrammes qui définissent les conditions du possible dans les sociétés de contrôle ? Et puis, dans quels agencements se consolident ces forces diagrammatiques, et comment ?
Les métaphores dont nous disposons ne nous offrent plus une approche possible de la nature de cette transition. Nous ne pouvons plus, par exemple, nous servir de la métaphore de la structure et de la superstructure, qui était si centrale dans la conception des institutions médiatrices de la société civile. Même l’image des galeries de la taupe qui caractérisait les structures de la société disciplinaire n’est plus valable dans ce cas. Ce ne sont plus les parcours structurés de la taupe, dit Deleuze, mais les ondulations infinies du serpent qui caractérisent l’espace lisse des sociétés de contrôle. L’espace métaphorique des société de contrôle est caractérisé davantage par les formes mobiles du sable du désert où les positions sont continuellement déplacées : ou mieux par les superficies lisses du “cyberspace”, avec ses flux indéfiniment programmables de codes et d’information.
Ces nouvelles métaphores suggèrent un déplacement important lié au diagramme de la société de contrôle. Le Panopticon et la diagrammaire disciplinaire en général, fonctionnait tout d’abord en termes de positions, de points fixés et d’identités. Foucault reconnaissait que la production d’identité (même des identités “oppositionnelles” ou “déviantes”, comme l’ouvrier d’usine ou l’homosexuel) était fondamentale pour le fonctionnement de la domination dans les sociétés disciplinaires. Le diagramme de contrôle, en revanche n’est pas orienté vers une position ou une identité, mais au contraire vers la mobilité et l’anonymat. Ce diagramme fonctionne sur la base du “n’importe qui” et donc ses dispositions ou institutions sont élaborées surtout sur la base de la répétition et de la production de simulacres. La production fordiste et tayloriste il y a quelques années élaborait un modèle d’interchangeabilité, mais cet interchangeabilité était fondée sur des rôles communs, des positions fixées et des pièces de rechange. L’identité définie de chaque pièce et de chaque rôle était précisément ce qui donnait la possibilité de l’interchangeabilité. Le modèle productif du “n’importe qui” (autrement dit, du postfordisme) propose une mobilité plus vaste et une flexibilité qui ne fixe plus des identités, en donnant ainsi la place à la répétition. Ainsi au centre du fonctionnement du pouvoir, émergent les contrôles des flux d’information et de communication les plus sophistiqués, techniques innovatrices de sondage et de monitorage et un rôle social plus large des media. Le contrôle fonctionne sur le plan du simulacre de la société. L’anonymat et le n’importe qui des sociétés de contrôle sont précisément ce qui lui donne ses superficies lisses.
Bien sûr il convient de ne pas abuser de ces métaphores en pensant qu’elles puissent avoir une valeur absolue. L’affirmation du déclin de la société civile ne signifie pas que les mécanismes d’organisation et de domination qui caractérisaient la société civile ne fonctionne pas ou n’existent plus. En outre, reconnaître le passage des société disciplinaires vers les sociétés de contrôle ne signifie pas que les dispositif disciplinaires et les potentialités de résistance aient complètement disparus. L’affirmation du déclin de la société civile ne veut pas dire que les mécanismes d’organisation et de domination qui caractérisent la société civile ne fonctionnent plus ou n’existent plus. Et, qui plus est, le fait que l’espace social devienne lisse ne veut pas dire qu’il n’y a pas de striures sociales, au contraire, comme disent Deleuze et Guattari dans le processus de lissage réapparaissent des éléments de striures “sous leur forme la plus parfaite et la plus rigoureuse” (Mille Plateaux, p. 614) En d’autres termes, la crise ou le déclin des “enfermements” ou des institutions de la société civile donne lieu d’une certaine manière, à une hypersegmentation de la société. Par exemple, tandis qu’au cours des vingt dernières années la production industrielle est en baisse et la striure sociale qui la définit est en train de se lisser, cet espace tout du moins en partie, a été rempli par des formes de production flexibles qui ont segmenté la force de travail dans des formes extrêmes, en créant les réseaux mobiles et anonymes de travail fait à la maison, travail part-time et différentes formes de travail au noir et semi-légal. Le déplacement de la production industrielle vers la production flexible combine et confond paradoxalement le lissage et l’hypersegmentation de l’espace social. La nouvelle segmentation est extrême mais elle est également flexible et mobile : nous nous trouvons, donc devant le paradoxe de la rigidité flexible.
En ce qui nous concerne, nous aimerions commencer par la construction des nouveaux diagrammes qui en même temps, peuvent nous permettre de comprendre aussi bien les processus qui lissent le social et le territoire que ceux qui les segmentent. Ou mieux, aussi bien les processus qui réunissent la ville et la banlieue que ceux qui segmentent profondément de nouveau cet espace unifié. En effet, c’est seulement si nous parvenons à interpréter les effets de cette nouvelle dialectique du social et du politique que nous parviendrons aussi – en nous plaçant du point de vue du diagramme essentiel – à identifier les acteurs et les instruments qui seront éventuellement capables de mettre en mouvement un processus de libération.

I. Banlieue et travail: un regard sociologique

Pour comprendre ce qui se passe dans le tissu urbain des banlieues défavorisées, il ne suffit pas d’étudier des comportements ou des attitudes, il faut aussi arriver à saisir de façon fine la stratification sociale qui y prévaut, c’est-à-dire l’extraordinaire enchevêtrement de couches sociales différenciées, de rapports entre générations et de réseaux de communication qui structure les relations sociales. Pour ce faire l’analyse en termes traditionnels de classe ou de composition socio-professionnelle ne peut être retenue, car elle a le désavantage de laisser échapper beaucoup de données capitales, notamment culturelles. Cela est d’autant plus vrai que, dans un tissu urbain comme celui de Seine Saint-Denis (pris ici comme paradigme) il n’y a plus aujourd’hui les vieilles forces d’encadrement, d’intégration et d’homogénéité que représentaient le parti communiste et la C.G.T. il y a encore quelques années. Les “habitus” en tant que matrices des conduites se sont beaucoup modifiés, les systèmes de représentation se sont diversifiées et les schémas d’interprétation de la réalité sociale se sont transformés. Pour parler comme la sociologie phénoménologique, on peut dire que le monde social vécu des groupes et des individus est en pleine mutation.
Il apparaît donc nécessaire de faire des analyses en termes de milieux caractérisés par des mentalités spécifiques et constitués autour de pratiques communes. Dans un tel cadre, l’histoire est évidemment une dimension très importante, elle se manifeste comme historicité des conduites et des formations culturelles. En d’autres termes il faut arriver à cerner des réactions collectives à des situations et à des contextes déterminés à partir d’un ensemble de ressources symboliques et culturelles. On ne peut évidemment ignorer les effets des rapports économiques et de leurs modulations conjoncturelles (prospérité, chômage, déstructuration économique), mais ces effets sont toujours médiatisés par le monde social vécu, par les capacités des groupes à traiter les problèmes à partir de leurs acquis culturels et de leurs traditions pratiques. Il faut notamment voir comment certains milieux (ensemble relativement homogène de groupes en interaction) peuvent être déstabilisés dans certains conjonctures (chômage par exemple) alors que d’autres ne les sont pas. Dans certains cas le monde social vécu reste stable et se montre capable d’absorber des transformations de contextes, dans certains autres cas il est déstabilisé et peut à la limite se désagréger. En fait, il y a sans cesse des structurations et des déstructurations de milieux entraînant des modifications des conduites et des schémas d’interprétation de la réalité sociale.
Dans les phénomènes de structuration, il faut accorder beaucoup d’importance aux relations entre les générations et aux décalages que l’on observe entre leurs expériences et la constitution de leurs mondes sociaux vécus (savoir, schémas d’interprétation, valeurs culturelles etc.) Des traditions se transmettent sans doute, mais elles sont réinterprétées, modifiées, ce qui revient à dire que les sub-cultures des milieux se déplacent en permanence. De ce point de vue, il est intéressant de noter que les différences se cristallisent très souvent autour du problèmes des loisirs ou des attitudes par rapports au travail. Une enquête comme celle de Rainer Zoll “Nicht so, wie unsere Eltern” montre bien qu’en ce moment il se produit une sorte de révolution culturelle : recherche d’expressivité dans la vie hors de travail et dans les loisirs, prise de distance par rapport au travail trop hétéronome dans la vie professionnelle caractérisent les jeunes des milieux populaires aujourd’hui. On remarque également chez eux de nouvelles attitudes par rapport au militantisme ou à l’adhésion aux organisations politiques et syndicales. Les jeunes entrent de moins en moins dans les organisations comme on entre en religion. Leur militantisme est très souvent intermittent et fonction des problèmes qui sont posés à un moment donné : ils se mobilisent quand les enjeux leurs semblent valoir la peine, ils ne se mobilisent pas lorsque, à leurs yeux, il n’y a pas de problèmes majeurs en suspens.
Les changements dans les rapports sociaux de sexe font également partie de ce contexte de mutations culturelles. Les jeunes femmes sont de plus en plus nombreuses à sortir des rôles féminins traditionnels, notamment celui de femme gardienne du foyer. Certes, les tâches domestiques et l’éducation des enfants reposent toujours sur elles pour l’essentiel, mais cela ne les empêche pas de chercher dans le travail professionnel et dans les relations de couple des possibilités d’autonomie et de réalisation de soi. Elles n’assurent plus vraiment la transmission des vieilles valeurs familiales et par là-même affaiblissent les rapports d’autorité dans l’ensemble de la société. En même temps, elles véhiculent des conceptions nouvelles (au moins de façon embryonnaire) des relations humaines, moins marquées par les rapports de pouvoir et de domination. De ce point de vue, les jeunes femmes jouent un rôle très importants dans ce que Rainer Zoll appelle le nouvel individualisme, un individualisme qui n’exclut pas, bien au contraire, le recherche de communications et d’échanges multiples, même lorsqu’ils s’avèrent difficiles et précaires. Comme toutes les études faites en France et en Allemagne le montrent, les jeunes femmes qui essayent d’aménager les rapports sociaux pour s’y déployer plus librement apparaissent comme très éloignées, dans leur majorité des postions conservatrices.
Les classes d’âge au dessus de quarante cinq ans en général n’acceptent pas facilement ces mutations culturelles, mais elle ne peuvent guère leur opposer leur propre culture qui est elle-même en voie de délitement. Sous sa forme communiste ou socialiste (social-démocrate en Allemagne), cette culture était organisée sur le plan politique autour de pratiques de promotions sociales et de réformes de la société centrées sur l’Etat-Providence. Depuis que l’Etat-Providence à la fin des années soixante-dix est confronté à des difficultés grandissantes (financement de ses activités et de la protection sociale notamment) elle semble ne plus avoir de pertinence, puisque les politiques de réforme et de plein emploi deviennent apparemment impossibles. Aussi bien cette ancienne culture ne survit-elle que sous la forme de la nostalgie ou de la protestation entêtée ou encore sous la forme de l’attachement à des relations d’organisation (le syndicat comme forme de vie par exemple). Elle se sent d’autant moins effective qu’est venue s’ajouter à la crise récurrente de l’Etat Providence l’effondrement des pays de l’Est et du “socialisme réel” étatiste. Il y a par conséquence, chez les générations âgées, une prédominance de réactions passéistes ou de défense face à une réalité déroutante et dérangeante. La vieille culture ouvrière se recroqueville sur elle-même en attendant des jours meilleurs qui ne viendront jamais. Les jeunes générations ne peuvent par suite se mesurer à une tradition culturelle forte et la réinterpréter à partir de leurs expériences. Elles sont face à une tradition fragmentée, en voie d’épuisement qui semble ne pas avoir de rapports avec leur monde social vécu et les schémas d’interprétation de la réalité qu’elles peuvent élaborer. Il s’ensuit beaucoup d’incertitudes dans l’image qu’elles se font d’elles-mêmes. Pour les jeunes, la société actuelle est toujours marquée par des inégalités sociales fondamentales, mais son avenir n’apparaît ni très clair, ni très lisible. En ce sens la politique n’est plus pour beaucoup de jeunes un moyen privilégié de transformer leur situation et leur mode de vie, elle est seulement un ensemble de pratiques institutionnalisées où ils peuvent intervenir lorsqu’ils peuvent attendre des résultats concrets. Ils sont de fait assez distants des pratiques ritualisées et répétitives propagées par les grands partis de masse qui, jusqu’à une date récente, dominaient la scène politique pour les milieux populaires.
Le caractère massif du chômage chez les jeunes de moins de vingt-cinq ans, la précarisation des relations au travail chez nombre d’entre eux, le prolongement de l’adolescence en fonction du temps de plus en plus long passé dans les systèmes d’enseignement et de formation, rendent par ailleurs difficile la cristallisation d’une nouvelle culture, complètement formée et relativement unitaire. Les jeunes chômeurs ont du mal à déterminer quels adversaires ils doivent combattre et à définir des principes d’action comme on l’a déjà vu, ce qui leur interdit très souvent de se donner des points de repère précis et de trouver des références positives. Cela signifie que beaucoup de jeunes absorbent les mutations culturelles qui sont en train de se produire, assez passivement. Ils se révèlent souvent incapables de réflexion sur ce qu’ils sont en train de faire. C’est ce qui donne une très grande importance ou phénomène des bandes. Très souvent attaquées comme facteur de délinquance et de criminalité ces dernières constituent en fait des lieux de refuge où les jeune tentent de se donner les moyens de faire face à un monde extérieur considéré comme hostile (il engendre la “galère”). Ils essayent aussi de tisser des liens de solidarité entre eux et de mettre au point des instruments pour s’exprimer (groupe rock, danses, sports etc.). Comme l’a très bien montré François Dubet, il y a là des éléments positifs qu’il ne faut pas prendre à la légère en se focalisant seulement sur l’agressivité et la violence qui viennent des bandes. La violence des bandes, leurs liens avec la toxicomanie et le trafic de drogue renvoient au fait que certains jeunes n’arrivent pas à maîtriser les problèmes qui se posent à eux. D’autres jeunes qui viennent souvent des mêmes milieux recourent eux à d’autres formes de réponses, notamment l’investissement dans le systèmes scolaire contre l’échec scolaire. De ce point de vue il faut prendre très au sérieux les mobilisations lycéennes.
Ce qui vient d’être dit, doit faire comprendre que les mutations culturelles en cours sont inévitablement ambivalentes qu’elles balancent entre des perspectives de mutations des relations sociales et des perspectives de désagrégation des anciens lieux sociaux. La révolution culturelle en cours – l’aspiration à une plus grande autonomie pour les individus et les groupes sociaux, l’aspiration aussi à un usage complexe, riche et souple des connexion humaines – se heurte aux phénomènes d’exclusion, de marginalisation sociale, de relégation dans des isolats d’assistance sociale. Mais lorsqu’on fait cette constatation il faut se garder de tomber dans des vues trop schématiques sur la société à deux vitesses (terminologie française) ou sur la société des deux tiers (terminologie allemande). Il n’y a pas à proprement parler de degré zéro du social (sauf dans des cas limites les tendances au délitement des rapports sociaux sont toujours contrebattues d’une façon ou d’une autre par des institutions diverses et diversement effectives). Ainsi on observe chez les chômeurs, jeunes ou d’âge mûr des tentatives souvent très ingénieuses pour combiner l’assistance au chômage sous ces différentes formes (allocations chômage traitement social du chômage, stages de reconversion etc.) avec du travail au noir, des activités rémunératrices de différents types, des activités sociales, etc.
En ce sens, il faut rompre avec des représentations par trop misérabilistes et très souvent paternalistes et méprisantes sur le milieux défavorisés de grandes banlieues qui sont spontanément produits par les media et par une part de ceux qui ont à traiter ces problèmes. Ceux qui sont dépréciés socialement et évalués comme des éléments qui apportent très peu à la société ont à remonter un handicap social qui pèse sans doute aussi lourd que tous les handicaps matériels. La recherche, dans ce domaine, se doit donc de mettre en question ces représentations spontanées et de faire connaître largement les résultats qui contredisent des discours trop facilement dominants. Il faut en particulier souligner la portée non négligeable des solidarités quotidiennes qui passent par des réseaux informels, des associations diverses, des groupes de migrants. Il y a, certes, sans cesse des familles (souvent monoparentales) et des individus qui succombent dans ce combat pour la survie et la dignité sociales, mais ce n’est pas à partir de ces cas que l’on peut aborder les problèmes de la recomposition des relations sociales et de la lutte contre le désarroi social.
Il n’y a pas de solution à la crise rampante des banlieue en dehors de l’apparition de nouveaux modes d’intégration sociale. Les politiques publiques peuvent, sans doute y contribuer (notamment par la lutte contre l’échec scolaire, le relogement des sans domicile fixe, le perfectionnement de la formation professionnelle, etc.), mais elles ne peuvent y suffire, car, dans un avenir rapproché, elles ne disposeront pas d’assez de moyens, à l’échelle nationale comme à l’échelle européenne, pour faire disparaître le chômage. Il faut voir en outre qu’elles ne peuvent compenser l’affaiblissement des modes traditionnels d’organisation et de représentation, tant sur le plan social que sur le plan politique. Il faut donc se poser la question de savoir s’il n’y a pas, au moins potentiellement, de nouveau modes d’agrégation pour rassembler des milieux sociaux dispersés par leurs positionnements et leurs vécus sociaux. Paradoxalement la menace du chômage en s’étendant à des milieux jusqu’ici épargnés, nouvelles couches moyennes salariées, ouvriers des industries de pointe, peut devenir un élément d’unification. Plus précisément, la rareté de l’offre de travail en devenant un éléments constitutif et permanent du rapport salarial, oblige de plus en plus de monde à se poser le problème du partage du travail et de la place du travail dans une vie. Malgré des inégalités non négligeables dans l’accès au travail (surtout en raison du bagage culturel), on peut donc penser que la représentation (comme mise en scène et comme phénomène de délégation) ne pourra plus longtemps tourner autour de la valorisation du travail salarié dépendant, mais portera de plus en plus sur les questions de partage et d’usage social du travail.
On peut d’autant plus aller dans ce sens que le travail comme activité dépendante dans le cadre du salariat est aujourd’hui marqué par de profondes évolutions. Il est d’abord de moins en moins un travail de type taylorien (même si certaines branches de l’économie sont toujours dominées par le taylorisme) et de plus en plus un travail où la part d’autonomie et d’intelligence est majorée. Comme le montre très bien Yves Clot (cf. Le travail entre activité et subjectivité Thèse de Philosophie Aix-Marseille-1 1992) l’utilisation de la subjectivité des travailleurs devient un élément essentiel dans les processus de production les plus modernes. Pour assurer une production continue et flexible, il faut de fait associer les travailleurs aux micro-décisions tout en maintenant leur exclusion des macro-décisions et de l’essentiel de l’organisation du travail.
On demande aux travailleurs de réaliser un investissement subjectif maximal, mais en leur refusant en même temps les moyens de le réaliser complètement. Il peut y avoir ainsi à la fois investissement subjectif et contre-investissement subjectif. L’exercice des capacités de travail se fait donc dans des conditions d’attraction et de répulsion qui les rende problématique et tout à fait contradictoire. Il y a, en somme, conjonction d’une crise latente de la division du travail social (la répartition du travail dans la société) et d’une crise latente de la division du travail dans les entreprises (des modalités de la dépense de travail).

II. Nouveaux réseaux et nouvelles territorialisations : en formation…

L’analyse ne pourra donc pas s’arrêter à la définition du contexte général. Elle cherchera plutôt à indiquer, principalement à travers l’étude des banlieues, comment – là-même où les processus de destruction des anciennes solidarités, des anciennes conditions d’habitats, de travail et de communication sont le plus avancé -nous assistons justement à l’émergence de nouvelles formes de communautés sociales et de travail. Durant ces dix dernières années, les études concernant ce sujet ont été nombreuses et l’intérêt porté aux nouvelles structures productives et sociales qui se constituent sur le terrain de la banlieue s’est montré singulièrement actif.
A partir du moment où l’on considère ces processus du point de vue de l’histoire du développement industriel, les choses deviennent plus claires. En premier lieu en effet, par rapport à la destruction des anciens sites industriels, nous assistons à un processus de décentralisation des activités productives qui investit largement la banlieue. Peu à peu cependant, la décentralisation donne lieu à des processus spontanés de réindustrialisation : à la décentralisation des grandes industries correspond la croissance d’un ensemble complexe de petites et moyennes entreprises, dans l’industrie et les services. C’est sur cette croissance que les nouveaux territoires urbains commencent à se définir. De façon anarchique et sans aucun esprit de suite, la banlieue devient le théâtre d’un vaste mouvement de ré-industrialisation. L’espace de la banlieue est transfiguré par le continuum de la production : le social malgré son désordre, renferme un ordre implicite défini par les nouveaux réseaux de mobilité de la force de travail, des marchandises et des informations. A travers le désordre de la nouvelle industrialisation apparaît la socialisation des rapports productifs, si bien qu’il n’est pas facile de savoir quelle est la variable indépendante qui maintient le mouvement en tension et en expansion, si c’est toujours la capacité de l’industrie d’investir de nouveaux espaces pour augmenter son propre projet de développement ou si au contraire, ce sont les pulsations même des réseaux de production, de la force de travail mobile et flexible, de l’information qui cherchent à s’autocentrer.
C’est surtout sur cette ambiguïté positive que l’analyse doit se concentrer. Les positions manichéennes qui tentent de tout expliquer par l’initiative de la grande entreprise sont aussi peu fondées (une nouvelle “Monopolville” dans le cadre de la diffusion sociale de la production) que celles qui veulent considérer le nouvel horizon des réseaux productifs dans la perspective d’un proudhonisme rénové. Le regard, doit plutôt se tourner vers l’interaction des stratégies d’entreprises et la consolidation des réseaux territoriaux : cette interaction assoit les nouvelles réalités de l’entreprise sur de nouveaux territoires, elle retérritorialise des flux et déterritorialise des infrastructures. Le processus ne donne aucune signe de cristallisation, l’ambiguïté risque sans cesse de réapparaître. Un regard attentif saisit cette ambiguïté comme la nouvelle normalité du cycle productif, de longue durée.
La banlieue, comme on l’a plusieurs fois souligné, est au centre de ce développement. C’est chez elle que l’entrelacement de nouveaux rapports sociaux et productifs s’accomplit avec plus de dynamisme. C’est pourquoi le postfordisme place plutôt la banlieue au centre des préoccupations urbaines que des préoccupations industrielles (comme le faisait le fordisme). La ville, celle de Max Weber, celle dans laquelle l’entrelacement des activités de production et de reproduction sociale, d’efficience fonctionnelle et de concentration culturelle, réalisait le sommet du développement productif, de la coopération et du commandement, se situe maintenant en banlieue. L’industrie est finalement de retour dans la ville : mais la ville maintenant s’appelle banlieue.
Ce n’est pas seulement la science économique, sociale et urbaine de la vieille Europe qui est restée muette sur cette situation : aux Etats Unis aussi, où ces phénomènes ont au moins dix ans d’avance, la discussion n’a pas beaucoup avancé et la crise de l’économie urbaine a été rattachée à la croissance productive des banlieues , quant à la socialisation de la production elle a été considérée plus comme un résultat conjoncturel que comme une condition tendancielle. Les problèmes considérables que provoque cette mutation sur le terrain économique, social et urbain, ont été déplacés vers les problématiques de dépassement de la crise plutôt qu’orientés vers une théorie de la crise comme production de nouvelles assises sociales et productives.
Même quand on aborde le point le plus sensible des transformations, c’est-à-dire l’hégémonie tendancielle du travail immatériel dans le cadre du nouveau système productif, l’analyse est plus attentive aux déterminations technologiques qui déterminent cette nouvelle hégémonie (l’ampleur des réseaux informatiques, l’expansion de l’utilisation personnelle de l’ordinateur, les règles de la production par l’ordinateur) que soucieuse de découvrir la nouvelle nature de la force de travail, les nouvelles formes de sa territorialisation et les nouvelles figures de l’impact entre ville/banlieue et les nouvelles forces productives déterminés par cet ensemble de processus.
Il convient alors de souligner, à titre d’exemple combien l’activité frénétique de la recherche urbaine durant la décennie du gouvernement socialiste en France, s’est montrée incapable de comprendre la nouveauté de la situation urbaine. En mettant fin au fonctionnalisme sectoriel de l’activité administrative urbaine précédente, les rapports qui annoncent la politique socialiste de la ville insistent sur la considération systémique de l’ensemble ville-banlieue, sur la complexité des forces en présence, sur la nécessité de comprendre la dynamique de ces forces et de les pousser vers de nouvelles expériences du lien social, de contrat, de participation active dans le processus administratif et politique. Il y a donc une interprétation correcte de la nouvelle réalité du développement social urbain, une critique radicale du découpage fonctionnaliste et une forte incitation à une approche globale des problèmes depuis leur base (à travers les associations et les contrats décentralisés avec les institutions administratives locales). Mais cette écoute (et ces timides indications d’interventions) s’est cassée dans la confrontation avec le réel, en raison de son incapacité à comprendre la nouvelle nature productive du territoire urbain..
La remise en cause radicale de l’intervention étatique dans les ville et les banlieues, la sensibilité au problème commun qui en résultait, l’exigence de faire de la citoyenneté sociale la base et le présupposé actif de la citoyenneté politique, ne se sont jamais ancrés dans l’analyse du tissu productif. Convaincus de donner une réponse politique et sociale à l’émeute des Minguettes en 1981, nos guerriers ont mis fin à leur expérience devant l’émeute de Vaulxen-Velin en 1990 ! Or, cet échec était inévitable. Jamais en effet, la politique de la ville n’a touché ou n’a croisé la politique de l’entreprise, jamais la politique de la citoyenneté n’a croisé la politique industrielle – sinon pour brandir des problématiques ridicules autour de la “citoyenneté dans l’entreprise”. L’expérimentation (mot magique de la politique de la ville dans les années quatre-vingt) a donc trouvé la “complexité” non pas comme base d’une intervention capable d’atteindre les présupposés productifs de la vie sociale, mais comme un ensemble équivoque et chaotique dans lequel disperser les capacités résiduelles de militantisme qui avaient fini par se manifester depuis les années 1970 (au cours d’une pénible mais encore réelle estimation du rapport entre le social le productif et le politique).

III… et en crise (sociale et politique)

La complexité des problématiques était et est continuellement recherchée, parfois elle est construite de façon sophistique, pour mieux éviter le problème central, le noeud de la crise. La complexité contre le noeud. En quoi consiste donc le noeud de la crise ? Il consiste essentiellement dans le fait que les mutations industrielles ont brisé le lien social, elles ont supprimé les conditions de la cohésion sociale qui se donne et se reforme continuellement, elles ont empêché le fonctionnement des anciens mécanismes de représentation et de compromis institutionnels. Si tel est le problème général des sociétés capitalistes au stade actuel de leur développement, le problème est devenu (si possible) encore plus aigu et dramatique en ce qui concerne les nouvelles agglomérations métropolitaines (villes et banlieues y compris). Ici en effet, dans la banlieue et dans la ville, la relation citoyen administration a été mise à rude épreuve. Le problème des transformations du mode de production s’est présenté dans les zones métropolitaines amplifié par la multiplication des effets produits par la dimension internationale des transformations. La crise des idéologies et surtout les effets de déstabilisation dus aux phénomènes migratoires considérables (nationaux et internationaux) avec la mobilité incontrôlable de la force travail qui en découlait, ont redéfini fortement et durablement l’horizon social et politique. La modification radicale du mode de production a conduit le Tiers Monde à l’intérieur du monde industrialisé, et c’est à l’intérieur de la zone métropolitaine que ces derniers s’affrontent désormais. La composition sociale et politique des masses travailleuses s’est fondamentalement transformée. Par conséquent les anciennes formes de représentation ont été entièrement laminées par ces gigantesques transformations. Ce qui semble devoir être d’abord le rôle spécifique de l’administration (la transmission de l’information comme fondement des décisions à prendre et un codage efficace des rythmes d’intervention) est désormais radicalement remis en cause.
C’est dans ce contexte que se définissent les trois crises majeures de la société urbaine. Tout d’abord la crise due au problème de l’exclusion, ensuite celle relative à la question de la citoyenneté et enfin le problème de la participation.
A la lumière de ce que nous avons dit jusqu’ici, le problème de l’exclusion est celui qui peut le plus facilement être abordé. Il fait l’objet d’une très vaste littérature. C’est l’exclusion de tous ceux qui sont laissés de côté par le développement technologique, c’est l’aggravation de la condition des assistés du Welfarestaie, c’est la marginalisation de larges couches de jeunes prolétaires, c’est l’obstruction des processus sociaux d’émancipation des femmes, c’est la situation des immigrés qui ne parviennent à entrer dans le circuit de production qu’à condition de renoncer à leurs droits. Analyser le problème de l’exclusion signifie, du point de vue du développement, tirer la conséquence de l’analyse de la mutation des couches sociales les plus défavorisées. Une “société à deux vitesses”, c’est ce que le développement actuel du mode de production esquisse, dans la mesure même où il ne reconnaît pas la même dignité à tous ceux qui participent à l’organisation sociale de la production. Dans la configuration métropolitaine du développement, la société à deux vitesses se présente à travers la cohabitation de la ville et des ghetto, de la modernisation de l’habitat et de la permanence des anciennes villes en décomposition. Ce sont les striures disciplinaires qui dessinent les superficies lisses de la ville post-moderne. Dans cet horizon les problèmes de l’exclusion deviennent souvent ceux de la pauvreté et/ ou ceux de la répression policière chaque fois qu’apparaît la résistance, appelant désespérement et inévitablement une répression de plus en plus importante. C’est aux frontières de l’exclusion, surtout là où la répression est plus forte, que l’exclusion se fait illégale et le comportement devient criminel.
En ce qui concerne le problème de la citoyenneté, l’analyse et la rhétorique se sont réparties également les rôles. Le fait est que là où la citoyenneté sociale est inégalitaire, la prétention d’étendre de la même façon les droits de citoyenneté politique est, dans le meilleur des cas une erreur, dans le pire une hypocrisie. Cela n’empêche pas que la question de la citoyenneté apparaît politiquement, comme un terrain sur laquelle on pourrait mener une bataille pour le droit et la démocratie. Le caractère illusoire de la proposition n’empêche pas la possibilité de son efficacité. Sur ce terrain les courants liberalo-démocratiques et le courant socialiste ont fait une vaste propagande. Celle-ci cependant, s’est contentée de rester de la pure propagande, puisque les résultats concrets ont été faibles, voir inexistants. L’ampleur du problème de l’immigration, l’étendue de ses conséquences sur la réalité métropolitaine, le poids des conflits, l’urgence de la question ont empêché la réalisation des meilleures propositions. Ainsi en ce qui concerne le débat sur le vote des résidents étrangers, véritable papier de tournesol de la volonté politique d’étendre le droit de citoyenneté, a traversé l’ensemble des années ’80, en s’achevant négativement par l’approbation du Traité de Schengen. La coopération productive de plus en plus large, qui est inscrite dans la nouvelle structure sociale de la production, a été maintenue à l’écart de la sphère politique publique : le régime d’apartheid est devenu normal. La ville et la banlieue, les quartiers et les stations de métro, les loisirs et les écoles sont traversés par une ligne invisible mais extrêmement forte qui divise et isole. Les théoriciens de la citoyenneté ne peuvent apparaître que comme des utopistes lorsqu’ils affirment la catégorie de l’universelle extension des droits.
Le fait est que les travailleurs de “race blanche” ne sont pas mieux lotis que les travailleurs de “couleurs” ou que les travailleurs étrangers. L’analyse de la citoyenneté touche au point zéro quand on s’acharne à laisser en dehors de la considération scientifique les dimensions productives du problème. D’où une incapacité à affronter le problème central : celui de la représentation. Même si une forte impulsion politique avait permis l’accès à la citoyenneté de la plupart de ceux qui tout en participant à la production au sens fort du terme en sont aujourd’hui exclus, il serait encore difficile de parler de citoyenneté, car ce problème ne renvoie pas simplement à l’égalité des droits mais à l’égalité dans leur exercice, à l’égalité dans l’exercice de la représentation. Or, dans une situation où le système des partis a beaucoup de difficulté à se plier à la structure des besoins, des intérêts et de la volonté des masses métropolitaines, toute discussions sur la citoyenneté devient illusoire en vertu de l’inefficacité du mécanisme de représentation. Quant aux politiques publiques elles ont largement montré leur incapacité à apporter une solution d’ensemble à la question de relégation seule, mais aussi ont montré qu’elles ne sont pas capables de prévoir pour l’avenir ce qui a été négligé dans le passé : la prise en charge des sujets productifs comme acteurs sociaux et politiques à plein titre. La critique des conceptions linéaires des procédures publiques, la dénonciation des limites de l’action sectorielle, l’absence de toute action locale (toutes choses qui durant la décennie du gouvernement socialiste français par exemple, ont été sans cesse affirmées) ne se sont jamais transformés en une refondation pluraliste, territoriale et productive de la représentation – elles ne sont jamais ouvertes à un pouvoir constituant en provenance des citoyens, surtout de ceux réellement exclus du processus politique. Les résultats sont désastreux. Tout reste figé dans l’universel mouvement de la complexité. Dans la métropole, dans les villes et dans les banlieues, la crise montre l’évidence d’un corps malade. A la crise de représentation qui résultes des lacunes de la citoyenneté, l’autorité administrative continue à répondre par une multiplication d’interventions de substitutions. Mais à quoi bon ?

IV. Chantier urbain démocratique et entrepreneur politique urbain

Le troisième problème que pose la crise des politiques urbaines est celui de la participation politique. De toute évidence, le problème de la participation politique a peu de sens tant que celui de l’exclusion et celui de la citoyenneté ne sont pas résolus, ou du moins ne sont pas proposés adéquatement aux discussions démocratiques sur la vie urbaine. On peut se demander toutefois, si la participation ne doit pas être considérée non seulement comme le résultat de la non exclusion et de la citoyenneté, mais comme la cause et le moteur de celles-ci. C’est sur ce thème ainsi que sur la réalité associative et les mouvements de citoyenneté dans les villes et dans les banlieues, qu’insiste une abondante littérature. Mais cette littérature politique (et pas seulement sociologique) reste elle aussi vague et muette, comme nous l’avons déjà souligné à propos de tout ce qui dans l’analyse sociologique, relève non seulement de la dénonciation de la crise de la métropole mais d’une véritable proposition constructive.
Pour affronter positivement le problème de la participation, il faut sans doute faire un retour en arrière. Il convient donc de reconsidérer certaines prémisses de notre discours. C’est dans la coopération sociale que se forment les conditions de la production, les dynamiques de la valorisation, les liens matériels et l’interaction qui coordonnent et finalisent l’action humaine collective visant la production des bien de production et la reproduction de ses conditions. Sur ces bases la participation est donc tendantiellement donnée. La question (politiquement centrale) est donc : comment cette objectivité peut-elle s’exprimer dans des comportements subjectifs, quelles sont les conditions de cette transformations ?
Il nous semble qu’un nombre important de recherches s’approchent du problème et commencent à en éclairer les différents aspects. Ce sont toutes des recherches qui insistent sur l’importance du chantier urbain, sur la naissance d’une véritable fonction d’entreprenariat urbain, instaurée dans la ville par la décentralisation et par la nouvelle sensibilité que la convergence de différentes initiatives peut déterminer localement. Dans cette perspective le tissu urbain est considéré d’emblée comme un milieu opérationnel, comme un riche ensemble d’initiatives et un potentiel de forces productives. Les réseaux ainsi que les agrégats productifs, les ensembles administratifs ainsi que ceux organisés par l’entreprise privée, les organisations culturelles et les groupes ethniques sont considérés en vue de la possibilité d’une coordination complexe qui révèle la force productive consistante dans le territoire. Cette approche peut paraître volontariste, elle ne l’est pas toutefois, dans la mesure où elle assume une perspective d’interaction coopérative où les sujets sont collectifs et tente de construire un concept d’entreprenariat élargi qui s’accroît à partir des groupes singuliers pour se consolider en une fonction d’entrepreunariat publique.
Les deux concepts de “chantier urbain” et d”‘entreprenariat politique” doivent donc être développés en même temps, car ils sont solidaires dans la définition et dans la perspective de l’action urbaine. En se développant en même temps dans la théorie et dans l’expérimentation, ils révèlent peut-être une voie de sortie aux difficultés que l’analyse du tissu urbain touché par la crise du fordisme nous a révélé jusqu’ici et qui ne se donne pas seulement comme utopique. C’est à travers le “chantier urbain” et l”‘entreprenariat politique” que l’antithèse entre citoyenneté sociale et citoyenneté politique peut être (dans un premier temps) résolue. Revenons donc sur ces deux concepts.
Le concept de “chantier urbain” repose sur une vision du territoire comme interface entre tissu objectif, historique, avec une densité spécifique de réseaux et de communication, et (d’autre part) la formation de nouvelles subjectivités : une interface puissante, qui ne peut être réduite aux images que les théoriciens systémiques des réseaux et les aménageurs de l’Etat planificateur nous proposent.
La définition donnée actuellement du territoire, que ce soit par la théorie des réseaux ou par la pratique sans principes de l’aménagement, c’est la définition d’un “processus sans sujet”. La recherche est attentive aux ouvertures mais ne prête jamais attention aux résistances, aux éléments de consistance. Tout en acceptant l’idée d’un territoire totalement éclaté, nous insistons par contre sur les résistances, les éléments subjectifs qui l’articulent. L’éclatement est source de nouvelles synergies, non pas tabula rasa de toute potentialité. Eclatement ne signifie pas territoire dirigé de manière invisible, et pourtant terriblement efficace, comme le voudrait une certaine philosophie pseudo-francfortienne souvent réactualisée – il signifie au contraire invention de subjectivités différentes, réactualisation “intempestive” de nouveaux événements communautaire. Il ne faut pas considérer les réseaux comme des fonctions mathématiques mais comme des réalités – ayant leur consistances historiques, ontologiquement valorisant, matérielle-ment immatériels. Ce sont les sujets qui font les territoires. Certes, il ne s’agit pas des anciens territoires du pouvoir (que les acteurs ont dynamité par le refus du travail et défient en réinventant des alternatives à l’organisation du travail). Certes, il ne s’agit pas non plus des anciens territoires de la ville et des métropoles fordistes; Il s’agit de nouveaux territoires où, sous la surface d’une innovation vide de sens et d’une restructuration basée sur des connexions qui n’ont de réalité visible qu’au niveau du contrôle, vivent de nouvelles subjectivités. Le territoire, c’est, de notre point de vue, le lieu d’un combat ininterrompu entre l’action du “commandement” capitaliste et la résistance permanente, innovatrice et pleine de consistance, des nouvelles organisations subjectives.
Définition donc, du territoire comme terrain d’émergence, désormais constante, de nouvelles énergies de coopération – qui acceptent le défi de la coopération du post fordisme, qui conservent du passé la densité d’un savoir urbain confirmé, qui préparent pour le futur l’émergence d’énergie adéquates.
C’est cette définition du territoire qui permet d’accéder également à celle de “chantier urbain”. Mais il est évident qu’elle demande l’affirmation d’une énergie politique qui fasse de cette richesse multiple et diffuse du territoire, un tissu opérationnel. Nous proposons ici le concept d”‘entreprenariat politique”. Par “entreprenariat politique” nous entendons une figure de 1″‘entrepreneur” totalement rénovée par rapport aux conceptions classiques ; la fonction d’organisation et d’innovation ne consiste pas tant dès lors dans l’anticipation des moyens nécessaires au capital pour effectuer la production, que dans l’assemblage des conditions de productions existantes – aussi bien par les conditions préexistantes que par les conditions sollicitées par la mobilisation continue du social. Cet entrepreneur est un acteur public, au sens où son action se déroule sur le terrain de la coopération sociale défini par le tissu métropolitain. En second lieu, et surtout, celui-ci est un acteur politique, au sens où son action entraîne toutes le fonctions politiques nécessaires pour assembler la pluralité et organiser le territoire. Si un territoire métropolitain est fait des sujets qui l’habitent et qu’y accumulent leurs potentialités productives, la productivité de ce territoire est obtenu par une fonction d’entrepreunariat qui, agrège publiquement et politiquement ces forces productives, et en met en forme et en renouvelle la créativité.
C’est sur cette base, et seulement sur cette base, que peuvent être construites la participation politique et la démocratie économique. En effet aucun développement économique n’est possible sinon sur la base d’une incessante utilisation maximale des potentialités sociales ; si ces potentiels sociaux s’instaurent et se forment sur le territoire, si sur le territoire elles se présentent comme des forces coopératives et comme des subjectivités coopérantes, il est évident que la productivité maximale ne peut que correspondre à la participation maximale, à la mobilisation maximale non pas de la force de travail mais des sujets politiques, non pas de leur subordination et de leur misère mais de leur intelligence et de leur liberté. Pour atteindre le maximum d’efficacité économique, l’entrepreunariat politique (comme n’importe quelle fonction d’entrepreunariat) doit être démocratique. La citoyenneté politique est aussi importante (autant et plus que la citoyenneté sociale) pour déterminer la productivité. Pour être une synthèse économique efficace, la synthèse du “chantier urbain” et celle d”‘entrepreunariat politique” doit être une synthèse démocratique.
En conclusion, par rapport à ces concepts, il sera peut-être intéressant de considérer brièvement certains passages de la discussion politique française sur les villes dans le “nouveau cours” des années ’80. Il semble en effet qu’à partir du début des années ’80 l’expérience de nouvelles formes d’intervention ait été justifiées d’une situation d’urgence (les révoltes urbaines) et le constat de la crise des institutions, ainsi que par la conviction de l’échec de l’Etat pour intervenir sur le territoire avec les moyens administratifs principaux et donc à partir de la nécessité de confier des fonctions opérationnelles directes aux élus locaux. Cette innovation du paradigme administratif dessine un nouvelle méthode d’action publique, opposée au modèle traditionnel de l’intégration verticale des territoires (typique aussi bien de la figure royale de souveraineté que de la démocratie disciplinaire-fordiste) et tendant plutôt à fonder l’insertion des citoyens et des travailleurs sur un système d’interactions localement qualifiées. D’où un système complexe d’expériences politiques démocratiques qui a traversé l’administration en forgeant de nouvelles figures de fonctionnaires et une nouvelle culture administrative et qui a inséré le travail des élus dans de nouveaux dispositifs juridico-administratifs qui sollicitent une entreprenariat politique à partir de la base. Dix ans plus tard ce processus d’expérimentation, comme nous l’avons souligné ci-dessus, était non seulement suspendu mais reconnu comme un échec. Pourquoi ? Les raisons de son insuccès, présentées au niveau de l’évaluation administrative centrale, insistent sur le fait que l’expérimentation démocratique des nouvelles politiques de la ville, au mieux, se serait dispersée dans rigoles de la spontanéité et dans l’impossibilité de recoudre les mailles nationales et organiques d’interactions. Au pire elle se serait révélée inapte à composer l’ensemble des fonctions traditionnelles républicaines dans l’Etat républicain (école, police, justice etc.) et l’ensemble des nouvelles exigence d’intégrations territoriales : elle aurait donc fonctionné comme multiplicateur de la désagrégation. On peut remarquer que ces critiques témoignent des même limites d’analyse qui ont bloqué et/ou épuisé en partie l’efficacité de l’expérimentation : c’est-à-dire de l’incapacité d’analyser l’ensemble des interrelations sociales plus directement à l’intérieur du tissu de l’activité productive et donc de l’incapacité d’assumer la démocratie comme clef radicale de l’assise sociale urbaine.

V. Expérimenter toujours de nouveau

La question de la citoyenneté sociale et politique posée par la crise actuelle de la recherche peut seulement être expérimenté comme nouveau concept et nouvelle pratique sociale.
Dans le chantier urbain nous sommes confronté aux problèmes les plus divers : de l’aménagement écologique aux perspectives de l’habitat, deladécentralisation industrielle et de la socialisation informatique à la construction des réseaux productifs, de la réorganisation des services vers l’émergence de nouvelles formes de marginalisation et de pauvreté, de la définitions d’un nouveau code de travail jusqu’à la recomposition de la journée de travail, jusqu’à l’émergence de nouvelles formes de vie. Mais dans le chantier urbain, nous sommes surtout confrontés à un nouvel entrepreneuriat politique. Celui-ci naît du fait que dans les milieux urbains, dans les quartiers, dans les entreprises et dans les établissements scolaires, les multiples associations et surtout les initiatives (même ponctuelles) qui s’y forment, constituent un tissu vivant. “Décideurs” et “acteurs” se cherchent sur ce terrain, pour faire en sorte que les expériences vécues puissent devenir des moments de recomposition et d’innovation. D’où l’importance pour les chercheurs d’être à l’intérieur de ces processus. Etre à l’intérieur signifie que les chercheurs ont non seulement à faire avec la demande sociale (Etat et entreprises), tout comme ils ne sont pas seulement confrontés avec la souffrance de larges couches de population ou avec la “galère”. Les chercheurs se situent à l’intérieur d’une profonde ambiguïté où se mélangent destructions et constructions, anciennes et nouvelles assises productives et sociales. Cette ambiguïté est vécue et interprétée. Elle est politiquement à la fois brisée et résolue. Dès lors que les chercheurs voudront bien se reconnaître dans le chantier urbain, ils pourront alors trouver l’ensemble des solutions et des réponses souvent anonymes, informelles, et pourtant élaborées à l’intérieur d’un mouvement et d’une histoire (passée et récente) qui pose la nécessité d’une expression politique D’où la nécessité d’une expérience toujours nouvelle qui tente de devenir interne au processus de l’entrepreneuriat politique et de reconnaître et d’imposer la nature démocratique.
Mais comme on l’a écrit, “l’échange et la circulation de la parole demeurent extrêmement difficiles entre ces deux “genres” d’activités que sont, d’une part, le travail de recherche et de production de connaissances, de l’autre, l’expérience et la connaissance du quotidien, quand bien même la parole ne circule pas à sens unique, nourrissant ainsi les tentations d’instrumentalisation réciproque, et ces dénis imaginaires de la complexité du réel que sont aussi bien le fantasme de l”‘expertise sociale” que celui du refus du concept et de l’analyse au nom du vécu. Certes, ces deux “genres” d’activité n’obéissent pas aux mêmes visées, ne relèvent pas de la même temporalité, ne mettent pas en œuvre les mêmes procédures et leur tension dès lors est inéluctable. Leur distinction est même une des conditions de tout dialogue possible, une autre étant leur rencontre en une zone commune de développement, où se mettent à l’épreuve, s’interrogent et se nourrissent mutuellement des activités, des compétences et des préoccupations hétérogènes par nature. Débat animé qui suppose, entre autres, la nécessité de ne pas penser les rapports “connaissance/ expérience” sur le mode théorie/ pratique, car l’activité de recherche doit elle-même se penser et s’exposer comme pratique, engageant à une responsabilité, et confrontés à des choix et des délibérations qui ne sont pas seulement conceptuels, tandis que l’expérience de ceux qui font la ville parce qu’ils vivent et y travaillent, qu’ils s’en construisent et en transmettent une mémoire, est porteuse d’une “connaissance en actes”, laquelle parce qu’elle est souvent loin de se savoir elle-même, requiert une mise en travail. Autant dire qu’un tel travail exigeant d’élaboration et d’interrogation dialogiques ne saurait être sans écho ni sans rapport, d’une part, avec les débats et questions épistémologiques internes aux sciences humaines et sociales, de l’autre, avec ceux qui “travaillent” les cultures politiques et les manières de penser et d’intervenir sur la vie sociale, la citoyenneté et la démocratie (Association Le Tournant).

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger