Barbara Cassin, “Aristote et le logos Conte de la phénoménologie ordinaire”

Sur Barbara Cassin, Aristote et le Logos. Contes de la phénoménologie ordinaire, “Bibliothèque du Collège International de Philosophie”, PUF, 1997.
“Ce petit livre est, de fait, le relief aristotélicien de l’Effet sophistique” – écrit B. Cassin dans sa Présentation. Le lecteur est ainsi renvoyé d’entrée de jeu au fort volume publié en 1995 (Gallimard) et au principe même d’une histoire sophistique de la philosophie, qui fonctionnait alors dans le registre de la constitution de l’objet sophistique comme “effet de structure” du régime ontologique de la philosophie en privilégiant son artefact platonicien.
Dans le sillage de travaux plus anciens qui s’étaient attachés à prendre la mesure du corpus aristotélicien à l’aune de la difficile négociation entre Platon et la sophistique (voir en particulier La décision du sens, avec M. Narcy, traduction et effet de commentaire du livre Gamma de la Métaphysique [Vrin, 1989), l’auteur se livre à une impeccable déconstruction de la charte phénoméno-logique telle qu’Aristote l’élabore (surtout) dans le De Anima en investissant l’ “âme” de sorte qu’elle devra pouvoir donner consistance au tiret entre phénomène et logos (cf. IIe Partie : “Dire le monde”, Conclusions : “De l’objet de la sensation au sujet de la phrase” et Annexe : “De la phrase esthétique à la phrase logique”). Où il est montré comment l’on ne cesse de tomber, de texte en texte, dans la discordance entre l’objet de la sensation et le sujet de la phrase, la sensation “esthétique” et son expression “logique”, le phénomène et la grammaire de son logos… A prendre ainsi la phénoménologie par son en-deçà étymologique en creusant les écarts entre les différents sens de logos, et en l’exposant ainsi aux points d’achoppement d’une langue grecque sans “phénoménologie heureuse” – car la trop grande vitesse de ses transitivités interdiraient la possibilité du faux (et alors, bonjour Protagoras…) -, la confrontation et la démarque seront constantes avec Heidegger et l’idée d’une source “esthétique” de l’idée phénoménologique de vérité en tant que dévoilement. D’un côté, parce qu’il ne saurait y avoir constitution phénoméno-logique sans que le phénomène ne soit toujours déjà logistiquement formé, informé, conformé en objet ; de l’autre, parce qu’il ne s’agit pas de se mettre à l’écoute d’une source originelle mais de comprendre la fabrication du sens dans une langue, la langue grecque, qui “fonctionne comme une suture” au point précis où elle se donne à penser comme discours doué de sens – au sens propre de l’homme, seul entre les animaux à avoir le logos, et pour cela “plus politique” que tout autre…
Ce qui oblige à une analyse fine du “Logos dans la Politique”(Ie Partie : “Parler en homme”, ch. 2) en prenant en compte la continuité téléologique du discursif au rationnel qui détermine chez Aristote son caractère politique. L’examen de la Rhétorique permet de préciser les liens entre rhétorique, dialectique, politique et sophistique du point de vue de la “bonne” intention qui sait régler leurs rapports en science des discours et science des choses – ce qui suffirait à écarter le logos sophistique si la détermination du juste et de l’injuste ne formait la clef des difficultés d’une éducation à la politique.
Ceux qui connaissent les travaux de Barbara Cassin ne seront pas surpris que ce chapitre d’exploration des stratégies phénoménologico-politiques du corpus aristotélicien soit comme encadré par deux interventions qui nous font entrer de plain pied dans les débats les plus contemporains autour des enjeux politiques du “néoaristotélisme”.
Et ceci, tel que ce dernier se décline immédiatement, sur le régime de l’antagonisme ou de la complémentarité, en Aristote-et-Kant (Iere Partie, ch. 3 : “Aristote avec et contre Kant : Sur l’idée de nature humaine”), avec Ferry et Aubenque, Martha Nussbaum et Alasdair Mac Intyre… Or, c’est précisément sur ce plan, qui commande largement au renouveau actuel de la philosophie pratique, que l’on vérifiera, contre certaines distinctions épocales engageant avant tout les stratégie d’une philosophie en train de se faire, que chez Aristote lui-même la nature ne fait jamais que vérouiller l’a priori d’un point de vue non pas éthique mais immédiatement politique…
L’auteur sait aussi détecter la présence du néo-aristotélisme où l’on ne songerait peut-être pas à le chercher : dans les philosophies du consensus, éthiques de la communication et autres pragmatiques de la conversation. Pour ce faire, il suffit de mettre en rapport Apel, Habermas et Rorty avec la scène primitive de Métaphysique Gamma où Aristote remplace l’impossible démonstration du principe de non-contradiction par l’impossibilité performative de sa négation si du moins, en homme sensé, “on signifie quelque chose pour soi et pour un autre”. Aristote devient ainsi le paradigme d’un Phénoménologiquement Correct pour un monde supposé commun où le logos présuppose toujours déjà une éthique qui fondera rationnellement, logiquement ou logistiquement, une politique d’exclusion de ses Autres, qui ne pourront plus apparaître que comme des insensés. Ce qu’Heidegger appellera la “chute dans la non-essence de soi-même”, quand l’homme contradictoire se manque lui-même pour avoir manqué la vérité de l’étant. On voit que ce premier chapitre, intitulé “Comment l’éthique vient au langage : d’Aristote à Habermas”, desserre la boucle du contemporain en nous engageant à renouveler la réflexion sur le Moderne. Hors de toute nostalgie d’une “phénoménologie heureuse”, dût-elle se projeter dans la forme d’une possibilité plus réelle que toute effectivité (Heidegger)…

Un livre important, donc, pour au moins deux raisons :
La première tient au fait que la plus rigoureuse histoire “philologique” de la philosophie grecque est mise au service d’une exemplaire histoire philosophique de la philosophie. Ce qui caractérise sans conteste l’ensemble des interventions de B. Cassin depuis la publication de son Si Parmenide (PUL, 1980), où s’annonçait le principe de son “histoire sophistique de la philosophie”. Ou comment détecter, comme au bruit du moteur, pourquoi et à quels instants certaines thématiques ressassables jusqu’à l’écœurement tournent moins rond (voir la Présentation).
La seconde tient aux enjeux contemporains d’une déconstruction de la charte phénoméno-logique et à ses effets de croisement avec d’autres recherches en cours. A l’exemple des travaux menés de longue date par Cl. Imbert, des interventions de J.-F. Courtine et d’A. de Libera dans le cadre d’un séminaire associé avec l’auteur, mené au Collège International de Philosophie, dont on espère qu’il donnera lieu à publication, ou de mon Rapport sur la philosophie française contemporaine – intitulé De l’impossibilité de la phénoménologie…

Alliez Eric

Philosophe. Senior Research Fellow à l'université de Middlesex (Londres). A notamment publié : Les Temps capitaux (préface de G. Deleuze), T.I, Récits de la conquête du temps ; T. II, La Capitale du temps, Vol. 1 : L'État des choses, Cerf, 1991/1999 ; La Signature du monde, ou Qu'est-ce que la philosophie de Deleuze et Guattari ?, Cerf, 1993 ; De l'impossibilité de la phénoménologie. Sur la philosophie française contemporaine, Vrin, 1995 ; (dir.) Gilles Deleuze. Une vie philosophique, Synthélabo, 1998 ; Chroma Drama et Biografie der Organlosen Körpers (dir., en collaboration avec E. Samsonow), Vienne, Turia + Kant, 2002/2003 et (avec Jean-Claude Bonne) de La Pensée-Matisse, Le Passage, 2005. Co-auteur (avec Jean-Clet Martin) de L'Œil-Cerveau. Nouvelles Histoires de la peinture, Vrin, 2007. Membre du comité de rédaction de Multitudes.