Bernard Pecqueur ,” Dynamiques territoires et mutations économiques”

Sur Dynamiques territoriales et mutations économiques,
ouvrage coordonné par B.Pecqueur, L’Harmattan, 1996.

La crise du Fordisme a été avant tout la crise de l’usine fordiste. L’usine se diffuse dans le territoire: dès lors, ce dernier acquiert une consistance jusque-là limitée par les murs de la fabrique tayloriste ; murs qui séparaient les espaces de travail des espaces de vie.
Les mutations de l’organisation de la production dans l’espace entraînent un changement dans la forme des villes et dans les hiérarchies entre régions. Les paysages peuvent alors, selon B. Pecqueur, permettre une lecture de la crise et des ” recompositions ” qui sont en oeuvre. L’émergence du ” fait territorial ” dans la réflexion théorique et dans les travaux empiriques des économistes, dont le livre fait l’état des lieux, se justifie par les mutations en acte dans le post-fordisme plus que par une démarche abstraite de mise en cause des hypothèses du modèle de concurrence pure et parfaite. Par ailleurs, comme l’ont déjà souligné Benko et Lipietz, les districts ne constituent pas, à eux seuls, une base explicative des mutations spatiales post-fordistes.
Certes, la globalisation n’a pas impliqué la disparition du local, au contraire, elle l’a renforcé en modifiant la configuration des espaces. Dans cette perspective, comment appréhender le local dans son articulation au global sans tomber dans le localisme ou dans la théorisation-idéalisation de certaines expériences concrètes (Troisième Italie, Silicon Valley) où les références deviennent auto-références ? Comment dépasser le discours tautologique qui explique les agglomérations par les économies d’agglomération ? Comment dépasser une notion du local comme simple support du global, du territoire comme simple support du fait économique ? Comment faire du territoire un véritable concept, et non pas un simple outil descriptif ?
Voici là quelques-unes des questions qui traversent l’ensemble des textes recueillis dans l’ouvrage. B. Pecqueur, qui en est le coordinateur, oppose à la notion de territoire celle de territorialité. Si le territoire, nous dit B. Pecqueur, est un résultat, une réalité qui se cristallise dans les configurations telles que les districts, les milieux innovateurs ou bien les systèmes productifs locaux, la territorialité est un présupposé. Elle est l’expression des comportements des acteurs qui font le territoire. En portant le discours sur la territorialité, c’est l’espace vécu par les acteurs qui est posé au coeur même des processus de développement et de création de valeur. La notion d’acteur mobilisée dans l’ouvrage se veut une alternative théorique à la notion d’agent de la théorie standard. Cependant, l’acteur apparaît toujours conçu de manière aussi abstraite que l’homo oeconomicus de l’équilibre général. Il reste indéterminé au regard des rapports sociaux de production. Il s’agit donc d’une notion qui mériterait d’être ultérieurement approfondie, afin de pouvoir en apprécier la portée et le caractère novateur.

La notion de territorialité véhicule une dimension dynamique absente dans la notion de territoire. Ce sont donc les dynamiques territoriales plus que les territoires qui sont confrontées aux mutations économiques. Cependant, comme le souligne C.Lacour, le terme dynamique, fondement majeur et base commune de nombreuses approches, peut véhiculer des paradigmes différents. L’auteur propose alors une démarche en termes de ” tectonique des territoires “, une tentative de représenter la complexité que sous-tend le terme dynamique.
La tectonique des territoires est une métaphore: des phénomènes ” invisibles ” et souvent oubliés, agissent continuellement comme des plaques tectoniques. ” Même s’il n’y a ni explosion ni éruption, la matière est en constante activité “. C’est donc sur ces phénomènes, sur ces mouvements longs et souterrains, générateurs d’événements, dont la nature n’est pas purement économique mais aussi culturelle, sociale et politique qu’il faut porter l’attention pour pouvoir appréhender le ” fait économique territorial “.
La notion d’intermédiation territoriale, introduite avec la tectonique des territoires, fait de ces territoires des lieux de manifestation et de concrétisation des processus d’acteurs. Les territoires sont alors des espaces d’intermédiation entre les multiples trajectoires d’acteurs. Cette notion permet, en ce sens, de dépasser celle, floue, de territoire et de lier local et global. Dans cette perspective, le territoire n’est pas un lieu géographique limité avec des caractéristiques données, mais une entité mouvante dans l’espace et dans le temps, qui ” se nourrit de multiples gênes qui permettront ou non une certaines dynamique, une cohésion, une prise de conscience et de pouvoir “. Le lieu-local comme lieu de ” résistance “, et de ” mobilisation contre ” est défini moins par une proximité physique, géographique et, même, organisationnelle que par une proximité de problèmes ou d’appartenance à des préoccupations semblables.
Les lieux, les espaces locaux fonctionnent avec des institutions mais les institutions auxquelles s’intéresse la tectonique des territoires sont d’un genre nouveau et elles ne sont pas forcément ni explicites ni formelles.
Avec d’une part la notion de proximité et avec la problématique institutionnelle d’autre part, Lacour nous fait pénétrer dans le vif du débat en économie industrielle et en économie spatiale dont ” Dynamiques territoriales et mutations économiques ” nous restitue toute la richesse et fait état des limites. La ” proximité ” dont il nous parle fonde un dénominateur commun aux différentes approches – néo-institutionnaliste, cognitiviste, évolutionniste – de la dynamique territoriale.
Cette notion nous renvoie tantôt au concept d’interaction, tantôt à celui d’externalité. Ainsi, c’est dans la proximité qu’est ancré le processus itératif de co-production des services (cf. Bel), processus qui implique une véritable endogèneïsation du marché dans le processus de production. Mais la proximité génère aussi des externalités spécifiques qui contribuent largement à expliquer comment le milieu urbain peut concourir à la construction d’un véritable système territorial de production (cf. Lechot et Crevoisier). Dupuy et Gilly parleront plutôt de dynamique de proximité: ” processus complexe d’interaction stratégique entre acteurs qui conduit à la constitution de savoirs, de pratiques, et de repères collectifs dans un environnement incertain “. Proximité, interaction, externalités qualifient alors le ” fait ” et la ” dynamique territoriale “. L’intérêt majeur que présentent ces approches repose sur le fait de ne pas enfermer, comme c’est souvent le cas, tout phénomène dans l’enceinte étroite de l’entreprise pour l’inscrire immédiatement, au contraire, dans l’espace social. On peut néanmoins regretter l’absence d’une réflexion sur la mutation de la notion de proximité spatiale et temporelle, mutation induite par la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Mais l’intérêt de l’ouvrage doit aussi être vu dans les questions qu’il pose quant aux institutions, et cela dans l’articulation complexe local-régional-national-global.
Les termes du débat théorique étant posés, on peut apprécier la richesse des approches qui sortent des frontières étroites de l’économie pour intégrer les apports de la géographie, de la sociologie, et des sciences de la cognition.
On sera quand même étonné du grand absent : ” le travail et sa nouvelle nature “.
Peut-on concevoir le territoire, sa dynamique en faisant abstraction des nouvelles formes d’organisation du travail, des nouveaux sujets sociaux ?
Question certainement abordée dans le numéro spécial de la revue Espaces et sociétés, ” inscription territoriale du travail ” coordonné par B. Pecqueur, à paraître prochainement.

Corsani Antonella

Enseignant-chercheur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle travaille sur capitalisme cognitif, mutations du travail et métamorphoses du rapport salarial. Dernière publication : Un salariat au-delà du salariat ? (en collaboration avec Marie-Christine Bureau) 2012, à paraître.