Biopouvoir et vie publique

Si le mot « biopouvoir » permet de désigner du doigt l’autorité par laquelle certains biologistes évitent la discussion tant sur les disciplines scientifiques que sur la vie politique, au nom par exemple d’un certain darwinisme, d’une définition du gène ou d’un modèle du cerveau, je n’y vois pas d’inconvénient. Lutter contre le biopouvoir permet de dégager la diversité des biologies de l’hégémonie de quelques programmes de recherche (voir l’excellent ouvrage de Evelyn Fox-Keller[[Evelyn Fox-Keller, Le rôle de la métaphore dans les progrès de la biologie, Institut Sanofi-Synthélabo, 1999) et d’éviter qu’on naturalise quelques projets d’innovation particulièrement discutables en l’imposant au public sous prétexte qu’ils sont inévitables (comme les OGM ou la production d’embryons humains pour la culture de cellules).

Si, en revanche, « biopouvoir » désigne une rupture radicale dans l’histoire de la politique, comme on le prétend à la suite de Michel Foucault, je suis beaucoup plus sceptique. L’hygiène de la fin du siècle dernier, comme l’ont montré Murard et Zylberman[[Lion Murard et Pierre Zilberman, L’hygiène dans la République, Fayard, 1996., correspond beaucoup mieux que notre fin de siècle à cette biopolitique puisqu’elle a prétendu, pendant une cinquantaine d’années, évincer le vocabulaire traditionnel de la politique pour parler éducation, dressage, nettoyage, aération, vaccination, discipline. C’est d’ailleurs, comme Don Kevles[[D.J. Kevles, Au nom de l’eugénisme, Presses Universitaires de France, 1995. l’a longuement étudié, le grand moment des eugénismes de gauche. Cette retraduction de tout le vocabulaire de la vie publique dans celui de la médecine et de l’hygiène nous paraîtrait aujourd’hui insupportable, preuve que le biopouvoir, dans ce sens-là, possède moins de prise sur les esprits qu’à l’époque par exemple d’un Alexis Carrel, au milieu de ce siècle.

Comme beaucoup d’expressions de Foucault, « biopouvoir » fait partie de ces termes qui éveillent l’esprit critique et le paralysent aussitôt. Il n’y a en effet pas grand sens, du point de vue de l’histoire ou de l’anthropologie, à parler d’une rupture radicale : les Arapesh de Don Tuzin, en Nouvelle Guinée, ont avec leurs lignées d’ignames des rapports certainement plus intimes que les chercheurs de l’INRA avec leurs plantes transgéniques ; la nature entièrement domestique (et non domestiquée) des jardins Achuars étudiés par Anne-Christine Taylor[[Anne-Christine Taylor, La remontée de l’Amazone, EHESS, 1993. en pleine forêt amazonienne, suppose un degré de fusion entre vie sociale et botanique bien plus développé que celui qu’entretient le PDG de Monsanto avec ses OGM ; que dire des cochons sauvages dont l’échange a été si bien analysé par Pierre Lemonnier[[Pierre Lemonnier, La production du social, Fayard, 1999, chez les Ankavé de Nouvelle Guinée? Faut-il parler de « biopouvoir » sous prétexte que la vie biologique sert de part en part à produire du pouvoir et des inégalités ? Certes oui, mais alors c’est de la situation commune de l’humanité, toujours mêlée aux espèces animales et végétales, qu’on désigne ainsi de ce mot soudain trop vague. Il me semble qu’une grande partie de l’efficacité d’une expression comme biopouvoir tient à ce qu’elle a soudainement rappelé à des philosophes que l’humain nu dont ils peuplaient jusque-là leur agora n’a jamais eu d’autre existence que dans l’expression « animal politique » indéfiniment ressassée depuis Aristote. Ce sont les philosophes qui ont soudainement découvert à l’occasion des biotechnologies, que les humains ont toujours fait leur politique, depuis l’aube de l’humanité, avec autre chose que des paroles. Cela ne veut pas dire que le phénomène est nouveau mais seulement que la philosophie politique s’était un peu simplifiée la vie en prenant l’humain parlant comme unité de base de ses reconstructions savantes. Quoi de plus invraisemblable pour un historien des sociétés humaines ou animales que le contrat de Hobbes ou le voile d’ignorance de Rawls ? Des corps sans histoire, sans physiologie, sans maladies, sans aliment, sans écosystème réduits à leur seule parole.

Pour un juriste, par exemple, il est évident que la vie publique s’est toujours occupée de biens, de veaux, de cochons, de couvées, de bâtards, de dots, de domaines, de sacs de grains. Comment comparer la procédure locale et compliquée des transferts de gènes avec l’immense histoire de la domestication des plantes et la socialisation des animaux au sein de la Cité? Comment prendre au sérieux la fécondation in vitro à côté de la longue histoire du choix du conjoint et de ce que Darwin a appelé la sélection sexuelle? On ne voit une rupture brutale dans la dissémination des animaux transgéniques que si l’on omet de comparer cette petite accélération locale à la formidable transformation qui a produit les paysages ? Quoi de plus biopolitique qu’une rizière d’Asie centrale ? Comment un géographe, un agronome, un médecin des maladies infectieuses, un paléontologue, un écologue pourrait-il croire que le biopouvoir est un phénomène récent qui désignerait la saisie par la politique de la corporalité et de la vie elle-même?

On dira bien sûr que le passage au niveau des gènes a produit une rupture qualitative, mais cela ne signifie pas pour autant que l’on assiste à la survenue d’un biopouvoir nouveau. Je crois au contraire, que le passage au tout génétique ramène la politique au sort commun. Je n’en veux d’ailleurs pour preuve que la guerre mondiale autour des OGM. Soudainement, alors qu’il apparaissait comme une évidence que ce nouvel objet concocté par les nouveaux biopolitiques étendant leur domination depuis les aspects superficiels jusqu’au cœur même de nos cellules, allaient inévitablement s’étendre partout en remplaçant la politique par la génétique, une levée de bouclier mondial et multiforme a rendu les OGM à la scène politique la plus traditionnelle et la plus légitime. Tout le monde voit bien que la politique s’étend dorénavant à de nouveaux objets – et les Suisses ont même été jusqu’à procéder sur ce sujet à une votation, chose impensable si le biopouvoir était en train de couvrir la voix des politiques. Et le cas des OGM n’est pas isolé : les gènes orphelins de l’Association française de myopathie sont l’objet d’une politique militante explicite; de même les médicaments contre le Sida entre les mains d’Act Up ; de même la survie des condors et des chouettes à travers l’action des associations pour la protection de la nature. Que dire de l’émergence d’un parti « Chasse Pêche Nature et Tradition » ? Cela ne veut-il pas dire qu’on peut se faire envoyer à Strasbourg sur des affaires de palombes, de sangliers ou de truite ? Bref, partout, sur tous les fronts, on assiste à l’exact contraire de ce qui est prévu par la notion d’un biopouvoir : partout la politique reprend ses droits en découvrant que le citoyen n’est pas nu et parlant, mais incorporé, allié à d’autres physiologies et que faire de la politique c’est prendre en charge, de mille façons précautionneuses et inquiètes, le vivant dans sa totalité.

On pourrait même faire l’hypothèse, si l’on voulait à tout prix découvrir quelque transformation radicale, que le passage au tout génétique, loin de signifier la fin de toute prétention politique devant l’irruption des cyborgs à la fois détestés et désirés (désirables parce que détestables) a poussé la biologie là où la physique nucléaire avait poussé la physique. De même, en effet, qu’en étendant à la totalité de la planète l’impact virtuel de la menace atomique les physiciens avaient ramené leur discipline au cœur de l’activité stratégique et politique – au point que le pouvoir de lier et de délier s’est identifié pendant cinquante ans à celui d’appuyer sur le bouton rouge -, de même, en allant jusqu’aux constituants élémentaires des lignées, les biologistes obligent l’expression politique à reprendre à son compte ce qui avait toujours été son lot mais que la période moderniste lui avait fait quelque peu oublié : la vie de la Cité c’est la Cité de la vie. Dans les deux cas il devient clair qu’on ne peut laisser la vie publique ni aux physiciens ni aux biologistes. Tant qu’ils ne remuaient que des aspects périphériques du pouvoir on pouvait les laisser dans leurs laboratoires et les utiliser comme experts s’ils touchent aux noyaux (nucléaires, génétiques ou imaginaires) de la vie publique, alors il faut commencer à reprendre les choses en main. Pas plus qu’il n’y a eu, dans les années soixante, une « phusipolitique » il n’y a dans les années quatre-vingt-dix une « biopolitique ».

L’erreur de diagnostic me paraît dû à une idée fausse concernant l’histoire moderne: on s’imagine toujours qu’en manipulant des propriétés toujours plus intimes de la matière, l’époque contemporaine s’émancipe toujours de son passé anthropologique; que la manipulation de l’ADN éloigne davantage un biologiste moléculaire de ses ancêtres du néolithique qu’un sélecteur traditionnel par hybridation de petits pois. Or, c’est exactement l’inverse, en descendant plus bas dans les composants, en prenant en compte des propriétés plus intimes, les chercheurs actuels s’enfoncent bien davantage que leurs prédécesseurs modernistes dans la chaîne du vivant et, par un détour qui ne surprendra pas l’anthropologue, rejoignent davantage les préoccupations de l’humanité commune: il y a d’après moi plus de ressemblance entre un numéricien simulant l’hiver nucléaire et nos ancêtres tant moqués qui liaient le sort du climat à la qualité de leur vie politique, qu’un physicien scientiste du siècle dernier n’en avait tant avec ses ancêtres qu’avec ses descendants; la similitude est plus forte entre un biochimiste tremblant de manipuler les cellules germinales d’un embryon pour soigner des vieillards Parkinsoniens et un Arapesh ou un Achuar qu’ils n’en ont tous deux avec un moderniste à la fois enthousiaste et désespéré comme Monod ou un fondamentaliste fanatique comme Dawkins. Les contemporains comme les anciens savent en effet qu’ils prennent en charge la totalité du vivant dans la vie publique et qu’il convient donc de trembler, les modernistes gavés d’ignorance et d’espoir se croient les premiers dans l’histoire du monde qui n’ont plus besoin de faire attention ni de prendre des précautions. Mais la modernité fut une parenthèse, elle ne dit rien sur ce qui s’est passé durant cette brève période de l’histoire. Il n’y a qu’un rapport de synonymie entre les biologies et les physiques d’aujourd’hui et la biologie et la physique de l’épisode moderniste.

Contre l’hypothèse du biopouvoir, nous revenons, me semble-t-il, à l’humanité commune, c’est-à-dire une définition de la politique comme « cosmopolitique » pour reprendre la belle expression d’Isabelle Stengers. Loin d’être les témoins du remplacement du langage politique par les raccourcis foudroyants de la biologie, de la médecine, de la génétique ou de l’hygiène, nous assistons partout à la prolifération des anticorps de la politique qui digèrent de mille façons imprévues les diktats de la nature pour en faire à nouveau les ingrédients essentiels de la vie publique.

Latour Bruno

Vice-président pour la recherche de Sciences-Po Paris, dirige l'École des Arts Politiques (SPEAP). Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur l'anthropologie du monde moderne, dont récemment Cogitamus. Six Lettres sur les humanités scientifiques (La Découverte, 2010) et Sur le culte moderne des dieux faitiches (La Découverte, 2009).