“Cette grève était la grève du fax, la prochaine sera la gréve sur Internet”

Les mouvements sociaux de cette dernière décennie ont, chacun à leur manière, toujours assumé les questions de communication – et donc des rapports aux médias – comme une question relativement centrale.
Le mouvement étudiant de 86, contre la Loi Devaquet, avait surfé sur la vague médiatique, jusqu’à la “starification” de ses représentants (Isabelle Thomas, Julien Dray). Interviews, reportages, commentaires des présentateurs du JT, avaient largement tenu lieu de “parole officielle” de la lutte, au point de minorer et marginaliser toute autres formes et contenus portés par celle-ci.
Le mouvement des cheminots de l’hiver 86, qui lui succède, bien que marqué par l’émergence des coordinations et, surtout, largement moins “médiatique”, ne devait pas échappé à cette règle de délégation de la communication. “José” et “René” sont intronisés “porte-paroles” du conflit – interlocuteurs obligés de médias en mal de “figures” à mettre en avant – et la lutte, enfermée dans les dépôts occupés, a du mal à s’adresser au reste de la société autrement que par l’intermédiaire des “journaux télévisés” et des reportages de la presse écrite et radiophonique.
Le mouvement anti-Cip de 1994, par contre, fut celui du refus. Largement marqué par la composante sociale des jeunes des “banlieues”, il est porteur d’une culture de la défiance envers toutes les institutions, à commencer par celle du journaliste, devenu, par un des miracles sémantiques de l’argot, « journapute », et surtout objet de rejet, voir d’agressions physiques lors des manifestations. Pas de recherche de respectabilité, pas de leader à médiatiser, une presse bien moins complaisante qu’en 1986, mais des slogans, des paroles de chansons (“tchatchées” sur le mode des mythiques “poètes de la rue” du rap), des affichettes photocopiées et une profusion incroyable de tracts et textes divers… La parole du mouvement est, donc, polyphonique, multiple, contradictoire, et dispersée (jusqu’à un certain localisme parfois) à l’image de sa composition sociale.
Le mouvement de grève de la fonction publique et des universités de novembre-décembre 1995, produit un “modèle” nouveau. Si, d’un côté, la représentation officielle et médiatique de la lutte reste – de façon tout à fait “classique” – le monopole des directions syndicales[[On avait rarement autant vu, entendu, lu et commenté dans les médias, les déclarations (quotidiennes, ou presque) des dirigeants des grandes centrales syndicales.; de l’autre, à l’image de cette forte démocratie directe imposée par les assemblées générales, la parole du mouvement est d’abord celle des grévistes, des comités de grève, des inter-syndicales, des assemblées inter-catégorielles locales.
Tout d’abord, le mouvement ne produit plus de “porte-parole” identifiables et utilisables par les médias, mais – à côté des déclarations officielles des dirigeants syndicaux – une foule de prises de parole, responsables de fédérations de branche ou d’union régionale, délégués syndicaux, gréviste(s) anonyme(s), tous sont habilités (et écoutés) pour exprimer leur contenu de la lutte, et pour rendre compte directement à leurs camarades de ce qu’il ont exprimé au nom de tous…
Ensuite, et c’est peut-être l’essentiel, l’instauration spontanée d’un véritable réseau invisible de communication directe, non seulement entre les différents lieux de la grève, mais aussi entre les acteurs du conflit et la société civile. C’est d’abord l’usage intensif du fax qui débite à un rythme soutenu les informations, les déclarations, les communiqués, non seulement en provenance des “directions”, mais directement entre situations de grève, entre sections syndicales, et même en provenance d’autres pays. C’est aussi la profusion de tracts, de bulletins, de réunions et assemblées locales, qui sont autant d’occasions d’expression directe pour court-circuiter à la fois le discours des médias (qui deviendra assez rapidement, globalement, vecteur du point de vue gouvernemental) et celui des centrales syndicales. Enfin, c’est la véritable expérimentation communicative qui s’instaure ici ou là, comme à Nantes où les travailleurs de la Météo nationale organisent plusieurs téléconférences[[Conversations téléphoniques à plusieurs. Notons au passage qu’il s’agit d’un bel exemple de détournement d’un service de France Télécom conçu essentiellement pour les cadres et dirigeants d’entreprise., entre les différents sites régionaux de l’entreprise, pour décider de la conduite du mouvement.
C’est dans ce contexte qu’il faut placer cette première en France: l’utilisation dans (et pour) le mouvement social des capacités de communication d’Internet. En effet, l’expérience, pour significative et “nouvelle” qu’elle soit, est restée cependant assez marginale et limitée.
Tout d’abord, elle a surtout été une histoire de noyaux d’individus déjà investis – à titre personnel ou collectif – sur Internet et qui, pour une raison ou une autre, ont saisi l’occasion du mouvement pour combiner une “passion” et un engagement. Ensuite, elle s’est surtout appuyée sur les lacs (qui furent dès la mi-décembre un “point faible” de la vague de lutte), pour des raisons tant de moyens, que d’habitudes comportementales[[Via le réseau Renater l’ensemble des universités et des centres de recherche ont, potentiellement, accès à Internet. Par ailleurs, en France, le phénomène de mode autour du net a, incontestablement, touché en premier, en dehors des salariés du secteur informatique et ceux dont le travail les contraint à l’usage de l’outil informatique et/ou télématique, les étudiants et les enseignants..
Cette “irruption” du conflit social sur le net (ou l’inverse) vaut donc plus par ce qu’elle révèle au niveau de l’intention et des possibilités, que par une dimension directement opératoire qui est restée, somme toute, assez embryonnaire. Elle s’inscrit dans la continuité des utilisations du téléphone, du photocopieur, du fax, des téléconférences comme instruments de communication “par le bas”, directe et décentralisée – constante des mouvements sociaux de Ices dix dernières années – en en représentant une possible ouverture sur des horizons nouveaux.

Repères

Dans les derniers jours de novembre des membres du réseau No Pasaran! lancent le Réseau-Infos-Fats (en lutte), une mailing list[[Une mailing list, comme on dit en jargon, est un système de diffusion automatique d’informations et documents aux «abonnés» (ceux qui ont fait la demande d’être dans le “circuit”, ici il n’est pas question d’argent) de la dite liste. doublée d’un site sur le Web[[Le Web est la partie visible, pour le “grand public” de l’iceberg Internet : il s’agit de serveurs graphique et multi-tâches construits sur le principe d: 1’hyper-texte/hyper-média., pour «favoriser la communication directe entre les acteurs du mouvement étudiant en cours»[[Texte de présentation du Réseau-Infos-Fats (en lutte). L’ensemble des archives de R-I-F sont disponibles sur le Web : Réseau Anarchiste Québécois – http://COMM.qc.ca/Centre/Reseau/nouv.html
A-infos
http://www.Iglobal.com/TAO/A-Infos95/france.html .
L’objectif se veut politique : «Nous ne devons pas laisser le monopole de la représentation et des analyses du mouvement aux médias et aux organisations syndicales, il est donc important de se donner les moyens de faire circuler, vite, et sans intermédiaires, les infos, les comptes rendus, les tracts, les débats, par tous les moyens nécessaires… »[[Ibidem..
La démarche, elle, s’inscrit dans la continuité d’un travail engagé de longue date avec l’European Counter Network, puis avec le serveur Web Samizdat[[ http://www.anet.fr/~aris/. Le mouvement de novembre-décembre est l’occasion du “passage à l’acte”: une vérification pratique, in vitro, d’un travail d’élaboration/expérimentation sur la communication électronique.
Le vendredi 1er décembre, six étudiants en informatique de la faculté des sciences de Montpellier lancent en assemblée générale une proposition, immédiatement votée à l’unanimité : mettre leur grève sur Internet.
Peu après, c’est par des applaudissements que la fac de lettres accueille l’idée de l’autoproclamé “Collectif sciences” de l’université de Montpellier II. D’autres lacs suivront… C’est la première instance de lutte qui s’approprie “officiellement” l’Internet comme instrument de communication… Cela, même si, dans les faits, c’est avant tout une aventure de petit groupe de passionnés.
La demi-douzaine d’enragés du net, soutenus, affirment-ils, par quelques professeurs, se met au travail. Ils trouvent un hébergement sur la page personnelle (privée, donc) de l’un d’entre eux. Impossible de faire autrement «puisque le site de l’UFR informatique de Montpellier n’existe tout simplement pas»[[«Le web en grève» (article anonyme pour fait de grève des signatures), Libération, cahier multimédia, vendredi 8 décembre 1995.. Système D, Internet tel qu’en lui-même : le mouvement étudiant est en avance sur l’institution universitaire ! Le soir même, les premières pages dudit site sont écrites, le monde entier peut s’informer en direct sur le mouvement étudiant à Montpellier. Pendant toute la durée du mouvement, jour après jour, le “Collectif sciences” enregistre les revendications de leur fac, liste les AG et manifestations à venir, ou retranscrit les déclarations de François Bayrou, ministre de l’Education.
Le 4 décembre est lancé Situation De Crise, un «magazine électronique, dont les sujets traités et la périodicité ne sont déterminés que par les “situations de crises”. Situation de Crise c’est une autre façon de s’informer en participant vous même à la construction de l’information»[[Mail de présentation du projet Situation De Crise (4 décembre 1995).. Le projet est né de la rencontre d’Imaginet, fournisseur d’accès internet parisien, et de La ferme aux images, une association dont plusieurs membres ont pendant longtemps milité pour les télévisions libres, avant de se rabattre sur l’Internet.
L’objectif est de «donner la possibilité à chacun de participer à l’information»[[Patrick Robin, directeur d’Imaginet, le prestataire de services qui héberge et met en page Situation de crise, in «Le web en grève», op.cit., en envoyant des textes, images, sons, vidéos. Un appel à tous les citoyens «même journalistes, syndicalistes, politiques, associations, usagers»[[Mail de présentation du projet Situation De Crise (4 décembre 1995)….
Quelques jours plus tard c’est la fac de Saint-Denis/ Paris 8 qui se lance, dans la foulée de Vincennes à Saint-denis, avec le site Web de lutte : Saint-Denis/Paris 8 en lutte. Une “page personelle” qui sert de vitrine à la réalité turbulante d’une des fac parisienne les plus actives et mobilisées.
Le mercredi 13 décembre les “sans” investissent pour une occupation symbolique (qui durera une semaine) le centre Beaubourg pour y lancer «un véritable forum permanent sur les exclusions et les convergences avec le mouvement social»[[Mail de “revendication” de l’occupation du centre Beaubourg (13 décembre 1995)..
Parmi les 400 activistes présents, David Cohen, journaliste, auteur du livre Se battre pour Droits devant !![[David Cohen, Se battre pour Droits devant!!, avril 1995, 100 pp., Droit devant Editions., collaborateur au Web du Virgin Mégastore, et Jacques, SDF depuis un an, internaute depuis deux. Dans la cohue, les deux se précipitent vers le Cyberia (cybercafé nouvellement ouvert au cœur du centre) pour tenter d’envoyer aux sites liés aux grèves et aux news group[[Les news group, ou “forum électroniques” sont des espaces télématiques ouverts où chacun peut déposer un message, un texte, une image, etc., qui sera immediatement de ce fait disponible pour tous les utilisateurs d’Intemet, du moins ceux qui fréquente ce forum (il y en a plus de 4000 en tout). francophones l’information sur l’occupation et leur manifeste, l’Appel des “Sans”… Mais les portes sont closes.
En bon commerçant, par réflexe de peur, Laurent Haverlandt, responsable du dit établissement, avait en effet préféré en fermer l’accès à l’annonce du coup de force des exclus sur le temple de la culture. Après «une petite réflexion», le gérant décide d’accueillir les deux militants, et un accord de coopération est conclu. Il racontera à un journaliste : «Nous voulions marquer le coup, notamment par rapport aux autres concessionnaires du centre (libraires, restaurateurs, ndlr). Nous voulions montrer la jeunesse de notre cybercafé, son dynamisme, et d’une certaine façon soutenir la cause des sans-abri»[[David Dufresne «Droit au logement réquisitionne un cybercafé», Libération, cahier multimédia, vendredi 5 janvier 1996..
Du coup les “Sans” se retrouvent non seulement avec un accès Internet, mais aussi avec la possibilité de s’y exprimer. Jacques, craignant légitimement une «nouvelle exclusion entre ceux qui connaissent Internet et ceux qui ne le connaissent pas»[[Ibidem., fait découvrir le réseau des réseaux aux occupants. David Cohen, épaulé par Cyberia et son prestataire d’accès (Easynet), lancera un site sur le Web.
Enfin, pour compléter ce tour d’horizon, des facs comme celle de la Rochelle ont eut l’intention de mettre leur lutte sur le net, sans trouver (ou se donner) les moyens du passage à l’acte. D’autre, comme l’UP8 d’Architecture, à Paris, ne le feront que tardivement, alors que la mobilisation universitaire est déjà en train de s’effriter. Quand au syndicat SUD-PTT, le black-out des transports et de La Poste lui donne l’intuition de créer un serveur électronique (BBS) qui favorise la coordination et les échanges entre ses sections. Le projet monté à la hâte avec l’aide de quelques informaticiens, militants syndicaux ou associatifs, verra, lui aussi, le jour trop tard.

Évaluation

D’un point de vue purement pratique et anecdotique, le “bilan” de ses diverses expériences est assez contrasté. Pour les participants directs, il fait surtout apparaître des faiblesses, des cafouillages, et des ratés… Les “premières escarmouches” de la contestation on line (pardon, en ligne), laisse un goût de déception certain.
La plupart des sites universitaires (Montpellier, Paris 8, UP8) se sont “limités” à rendre disponibles “au monde entier” des principaux textes adoptés par les assemblées générales, de quelques tracts ou appels à des initiatives ponctuelles. C’est déjà pas mal. Mais, là où l’on attendait la “communication directe”, des rythmes rapides de circulation de l’information, des échanges vigoureux, il s’agit surtout de reprises de document du mouvement, souvent mis en ligne avec un notable décalage temporel. La nouveauté et la modernité se limite, finalement, au support électronique. Une première limite qui, soit dit en passant, peut s’étendre à l’ensemble des initiatives de lutte sur le net, à des titres et dans des proportions diverses.
Le site Situation De Crise s’annonçait comme résolument optimiste, moderne, futuriste, à la limite mégalomane : des textes, des infos, des sons, des photos, des vidéos… Ça allait péter ! En fait, les infos viennent pour l’essentiel du Réseau-Infos-Facs, il y aura quelques sons et photos retransmis les jours de manifs… Pas de vidéos (c’est, à la base, complexe techniquement), peu de débats.
Le 12 décembre Situation De Crise tentera même de retransmettre en direct la Coordination nationale des étudiants de Tours. Le coup capote finalement. Les projets les plus fous nés de l’engouement “techniciste” et de l’euphorie du lancement, se rognent les ailes sur les dures contraintes de la réalité.
Pour les “Sans”, l’effervescence du moment retombée, le duo “interneto-militant” se retire du Cyberia le jour même de la fin de l’occupation du centre Beaubourg (soit le 20 décembre). Pour David et Jacques, «sans amertume», le bilan de leur cyberaction est relativement faible, puisqu’elle n’a provoqué que “peu de retour”. Au total, c’est à peine une vingtaine de réponses électroniques qu’ont reçues les deux compères.
«Les résultais, souffle David, n’ont, c’est vrai, pas été délirants. Mais juste à la mesure du peu de pub qu’on a fait»[[«Droit au logement réquisitionne un cybercafé», op.cit.. Pris dans le tourbillon, ils tout simplement avaient omis d’alerter les médias ! Comme si l’intérêt réel de l’expérience était ailleurs. Comme si cette “réquisition” à l’amiable de l’Internet n’était qu’une amorce, un ballon d’essai. «J’ai laissé le Web en l’état, conclut David Cohen. Il faut maintenant une volonté politique de la part des “têtes” de Droits devant!! pour le continuer. Et, surtout, pour aller plus loin»[[Ibidem..
Enfin, le Réseau-Infos-Facs, en tant que mailing list, sauve les apparences avec un flot d’infos qui sera quotidien, pendant deux ou trois semaines. Tracts, articles de journaux, commentaires, documents politiques, sont lancés comme autant de bouteilles à la mer. Même si, au fond, les faiblesses révélées sont les mêmes que pour l’ensemble des sites. Les documents et infos mis en ligne sont avant tout “consommés”, et suscitent peu de retours et de participation, la modernité de l’outil écrase sa fonctionalité[[A titre indicatif, R-I-F aura environ 140 abonnés, répartis sur une trentaine de villes : environs une quarantaine d’entre eux enverons des contributions plus ou moins régulières. Parmis les “muets”, plusieurs étudiants d’universités comme Nice, Bordeaux, Toulouse, Rouen, qui furent pourtant à la pointe de la lutte universitaire..

Questions

Pourtant, à bien y regarder, le bilan est loin d’être aussi négatif qu’il n’y paraît. Si cette expérimentation a surtout montré ses limites techniques et humaines, elle a aussi, et surtout, suggéré des potentialités quant à un usage collectif et social au sein d’une situation de conflictualité. Et puis, tout cela a tout de même fonctionné, faisant circuler des textes (issus de groupes locaux) et des informations, mettant des individus et des groupes en contact.
Lorsque le Réseau-Infos-Facs s’interroge sur sa fonctionalité, s’amorce alors un timide débat entre ses abonnés, où ceux-ci révèlent (un peu) de ce qu’ils font de cette matière brute qui parcourt les fils du téléphone.
Ainsi Ab Irato, un abonné qui a envoyé une contribution ponctuelle, écrit-il : «Les textes circulent beaucoup sur Internet via le Réseau-Infos-Facs (en lutte), mais ils circulent beaucoup moins dans celui des traces écrites. Pour ceux (la majorité) qui ne disposent pas d’un accès à Internet, ce réseau n’a qu’une existence virtuelle. Il nous a semblé utile de recueillir ces textes sur papier dans des classeurs en libre consultation, pour qu’ils puissent être lus également par ceux qui n’ont pas le choix entre acheter une automobile ou un pret-à-installer pour Internet. Deux classeurs existent pour le moment, l’un a été installé a la librairie Publico (145, rue Antelot, 75011 paris), et l’autre dans le local La Bonne Descente (cf. textes “Maintenant ou jamais” diffusé il y a deux semaines sur le réseau / au 64, rue Rebeval, 75019 paris). Il serait utile que cette initiative de virtualité concrète soit reprise par d’autres, à Paris et en province»[[Texte de la mailing list Réseau-Infos-Facs..
Un autre, professeur de philosophie dans lycée de banlieue,
raconte : «Je pique plein de textes sur cette liste, et je les envoie sur d’autres. Je me fais un carnet d’adresses de luttes, et je contacte directement les auteurs. Tout cela, vous qui tenez la liste, vous ne le voyez pas. C’est extrêmement précieux. Personne ne peut faire le bilan, parce que personne ne contrôle l’ensemble. C’est ça Internet, et c’est ça l’avenir de la démocratie»[[Ibidem..
Deux “témoignages”, parmi d’autres, qui mettent le doigt sur l’essentiel. La question n’est pas tant celle de la maîtrise “technique” de l’outil, que celle de l’usage et du contenu… Elle concerne plutôt le sens des pratiques de communication : quelle information, pourquoi, comment, avec quelles possibilités ? De ce point de vue, une chose au moins aura été gagné: il est désormais clair que l’enjeu de la communication électronique est avant tout politique et subjectif, et non technique !
Au fond, le véritable “succès” de ces expériences, plus qu’au niveau de leur “efficacité” (ou “inefficacité”) réside sans doute là. Dans les parcours esquissés, dans l’ouverture de nouveaux champs de créativité et d’invention, dans une série de questions posées à un mouvement de lutte à venir et aux conflits sociaux en général. Le reste relève de l’anecdote militante ou des vicissitudes de l’expérimentation : des erreurs de jeunesse.

Ensuite ?

Les questions ainsi soulevées sont effectivement celle de la capacité des mouvements de lutte, non seulement à maîtriser les canaux de circulation des informations – en terme d’autonomie face au monopole médiatique et commercial[[Position libertaire “classique”, telle qu’elle fût exprimée par Ronald Creagh, professeur à l’université de Montpellier. sur le Réseau-Infos-Facs : «Si nous voulons substituer à l’information domestiquée par les grandes agences d’information et de distribution commerciale de celle-ci, si nous voulons briser le monopole de fait d’un journalisme de déférence, il est indispensable de rechercher et de contribuer à des formes alternatives, autonomes, d’information et de réflexion». -, mais de combiner des instruments (en particulier ceux des nouvelles technologies de la communication) pour produire une information, une communication, un sens commun qui soit, dans ses formes, ses modulations, ses circuits, dans et pour le mouvement, donc autonomes dans leurs déterminations essentielles.
De ce point de vue, Internet et plus globalement la communication électronique ouvrent des perspectives en termes de parcours possibles. «A la nécessité d’inventer de nouvelles formes d’action et de réflexion pour que nous nous changions de société, Internet propose une formule non hiérarchisée, mondiale et hyper-locale pour inventer les chemins de la liberté dans un monde ou les ordinateurs auront remplacées les forêts. Les sites en grève rappellent opportunément aux marchands du weh que le réseau des réseaux est surtout la forêt dans laquelle se perdra ou se gagnera le prochain combat de la Liberté contre l’obscurantisme et le fanatisme»[[Mail d’un des animateurs de Situation De Crise au Réseau-Infos-Facs..
La possibilité d’être acteur de la communication – plus qu’usager – qui caractérise Internet en tant que “réseau des réseaux”, sont des atouts déterminants. Surtout lorsque ce qui est à l’ordre du jour c’est la capacité à connecter des situations concrètes d’un mouvement de lutte dont une des caractéristiques forte est la décentralisation, la forte autonomie de chacune de ses composantes locales ou particulières.
C’est cette souplesse possible du net qui a été révélée par les expériences de novembre-décembre dernier. Tout se jouera maintenant sur la capacité à poser les questions politiques de communication et à produire des pratiques alternatives… Des pistes que de nouveaux projets tentent déjà d’expérimenter et d’approfondir[[Comme le serveur électronique Décembre 95, du syndicat SUD-PTT, ou la mailing list «Conflits-L» qui prend la suite du Réseau-Infos-Facs pour en élargir les principes et les fonctions à l’ensemble des luttes sociales “dans” et “hors” de la production.. Une chose est certaine, c’est la réappropriation collective de la communication et de ses outils, de ses réseaux et de ses fonctions, par les acteurs des conflits sociaux, c’est-à-dire l’invention des instances d’une communication autonome, qui apporteront une réponse à toutes ces questions. En attendant, l’aventure continue…
Alors, peut-être, cette boutade, «cette grève était la grève du fax, la prochaine sera la grève sur Internet»[[Un cheminot parisien. sera une réalité… Mais c’est une autre histoire, et elle s’écrit au présent.

Papatheodorou Aris

Graphiste, à qui l'on doit la première maquette de Multitudes. Infatigable animateur de Samizdat.net, projet de médias alternatifs sur Internet ( HYPERLINK "http://www.samizdat.net/" http://www.samizdat.net/)